ACTE II, SCÈNE III
LE MOINE
Écoute donc avec quelle bonté, quelle longanimité la justice agit envers toi , scélérat : êi tu fais sur-le-champ ton humble soumission, et implores grâce et merci, eh bien! vois, dans ce cas, la sévérité même sera miséricordieuse, et la justice deviendra pour toi une bonne mère.... elle fermera les yeux sur la moitié de tes méfaits, et s’en tiendra.... songes-y donc, à la peine de la roue.
SCKWEIZER.
As-tu entendu, capitaine? Ne veux -tu pas que j’aille empoigner ce chien de berger si bien dressé, et que je lui serre la gorge à lui faire jaillir le jus rouge par tous les pores?...
ROLLER
Capitaine!... Tonnerre, tempête et enfer! Capitaine!... Comme il mord entre les dents sa lèvre inférieure! Faut-il que je plante ce drôle comme une quille , sous la calotte du ciel , la tête en bas?
SCKWEIZER.
Ce sera moi, moi! Je te le demande à genoux, prosterné devant toi. Laisse-moi le plaisir de le broyer en bouillie!
(Le moine crie.)
MOOR
Éloignez-vous de lui. Que personne ne s’avise de le toucher!... (du moine, en tirant son épée.) Voyez-vous, seigneur moine, il y a ici soixante-dix-neuf hommes dont je suis le capitaine, et aucun d’eux ne sait charger à un signal ou sur un commandement, ni danser à la musique du canon, et là dehors il y en a dix-sept cents qui ont blanchi sous le mousquet.... eh bien! écoutez, c’est Moor, le capitaine des incendiaires, qui vous le dit! C’est vrai, j’ai assassiné le comte d'Empire, j’ai incendié et pillé l’église de Saint-Dominique, j’ai jeté des torches ardentes dans votre ville bigote et fait crouler la tour des poudres sur les têtes de bons chrétiens.... J'ai fait encore plus. (Il étend la main droite.) Remarquez-vous les quatre bagues précieuses que je porte à chaque doigt?... Allez et rapportez de point en point à ces messieurs qui prononcent sur la vie et la mort ce ^ que vous allez voir et entendre.... Ce rubis, je l’ai tiré du doigt
LES BIUÜAXDS.
d'un ministre que j’ai immolé, à la chasse, aux pieds de son prince. 11 s'était élevé, par ses flatteries, de la lie du peuple au rang de premier favori. La chute de' sou voisin était le marchepied de sa grandeur.... Les larmes des orphelins l’avaient élevé.... Ce diamant, je l'ai enlevé à un conseiller de tinances, qui vendait au plus offrant les dignités et les emplois, et repoussait de sa porte le patriote désolé.... Cette agate, je la porte en l'honneur d'un saint de votre clique , que j’ai égorgé de ma propre main, parce qu’il avait pleuré publiquement, en chaire, sur la décadence de l’inquisition.... Je pourrais vous raconter encore d’autres histoires de mes bagues, si je ne regrettais déjà ce jieu de mots que j'ai perdus avec vous.
LE MOINE
0 l'haraon! Pharaon!
MOOR
L'entendez-vous? Avez-vous remarqué ce soupir? N’est-il pas là comme s'il voulait , par sa prière , faire descendre le feu du ciel sur la troupe de Coré? 11 nous juge par un haussement d’épaules, nous condamne par un pieux hélas!... L'homme peutil donc être si aveugle? Lui qui a les cent yeux d’Argus pour découvrir des taches sur son frère, peut-il être si complètement aveugle pour lui-même?... Les voilà qui font tonner du milieu de leurs nuages les grands mots de douceur, de patience, et ils offrent au Dieu d’amour des victimes humaines, comme à un Moloch aux bras de feu.... Ils prêchent l’amour du prochain et repoussent de leur porte, avec des malédictions, l’octogénaire aveugle.... Ils s’emportent contre l’avarice, et, pour des lingots d'or, ils ont dépeuplé le Pérou et attelé des païens à leurs chars comme des bêtes de somme.... Ils se cassent la tête pour savoir comment il est possible que la nature ait pu former un Iscariote, et eux-mêmes, je ne dis pas le pire d’entre eux, trahiraient, pour dix deniers d’argent, toute la sainte Trinité.... Malheur à vous, pharisiens, faux monnayeurs de la vérité, singes de la Divinité! Vous ne rougissez pas de vous agenouiller devant la croix et les autels, vous vous déchirez le dos avec des disciplines, et vous torturez votre chair par le jeûne : vous croyez par ces pitoyables jongleries éblouir les yeux de celui que vous nommez pourtant, insensés! le Dieu qui sait tout. Vous faites