ACTE I, SCÈNE I
science!... Oh! oui, sans doute, puissant épouvantail pour écarter les moineaux des cerisiers!... C'est encore là une lettre de change bien écrite, avec laquelle le banqueroutier lui -même peut se tirer d’affaire au besoin.
Ce sont, en vérité, de louables institutions pour tenir les fous en respect et le peuple en tutelle, afin que les habiles aient d’autant mieux leurs aises. Incontestablement , des institutions fort originales ! Elles me font l’effet de ces haies que mes paysans plantent ingénieusement autour de leurs champs, pour qu’aucun lièvre ne les puisse franchir, oui , pardieu ! aucun lièvre!... Mais le gracieux seigneur donne de l'éperon à son coursier et galope mollement sur feu la moisson.
Pauvre lièvre ! C’est pourtant un rôle pitoyable que de se voir condamné à être lièvre dans ce monde.... Mais le gracieux seigneur a besoin de lièvres !
Ainsi donc, franchissons bravement les obstacles! Celui qui ne craint rien n’est pas moins puissant que celui que tous craignent. C’est aujourd’hui la mode de porter des boucles à ses culottes pour pouvoir les serrer et les lâcher à volonté. Eh bien ! qu’on nous prenne mesure d’une conscience à la dernière mode, que nous puissions gentiment desserrer, à l’aide de la boucle , à mesure que nous prendrons du corps. Que voulezvous que j’y fasse? Prenez-vous-en à mon tailleur! J'ai entendu bavarder à tort et à travers sur ce qu’ils appellent la force du sang: c’étaient des propos à échauffer la tête d’un honnête bourgeois.... C’est ton frère (traduisez : il est sorti du même four d’où tu es sorti toi -même); qu’il te soit donc sacré!... Remarquez, je vous prie, cette conséquence forcée, cette plaisante façon de conclure du voisinage des corps à l’harmonie des âmes, de l’identité du chez soi à celle des sensations, de l’identité de la nourriture à celle des penchants. Mais continuons.... C’est ton père! il t’a donné la vie, tu es sa chair, son sang.... qu’il te soit donc sacré ! Voilà encore une subtile conséquence. Je voudrais pourtant demander : Pourquoi m’a-t-il fait? Ce n’est sans doute pas pour moi? car il fallait d'abord que je devinsse un moi. M’a-t-il connu avant de me faire ? ou a-t-il pensé à moi, ou m'a-t-il désiré, pendant qu’il me faisait? Savait-il ce que je serais? Je ne lui conseille pas de le
LES BRIGANDS
dire ; car, dans ce cas , l’envie pourrait me prendre de le châtier, pour m’avoir fait malgré ça. Puis-je lui savoir gré d'être né homme? Pas plus que je ne pourrais l’accuser s’il eût fait de moi une femme. Puis-je reconnaître un amour qui ne se fonde sur aucune estime pour ma personne? Et quelle estime était alors possible pour ma personne, qui, si elle devait la naissance à un tel sentiment, la devrait donc à une cause qui présuppose nécessairement l’existence de cette môme personne? Où glt donc ici le caractère sacré? Serait-ce dans l’acte même dont je suis le produit? Gomme si cet acte était autre chose qu’une opération tout animale pour satisfaire un appétit animal ! Ou bien gtt-il peut-être dans le résultat de cet acte, résultat qui pourtant n’est qu’une invincible nécessité , que nous écarterions si volontiers de toute la force de nos vœux, si ce ne devait être aux dépens de la chair et du sang? Ou encore, dois-je être aimable envers lui, parce qu’il m’aime? C’est chez lui un sentiment de vanité, c’est le péché favori de tous les artistes, qui se mirent dans leur ouvrage, quelque laid qu’il soit.... Voyez donc! c’est là toute cette sorcellerie, que vous voilez dans un saint nuage, pour abuser de notre timidité. Dois-je aussi , par tout cela, me laisser conduire à la lisière, comme un enfant?
Courage donc, et bravement à l’œuvre!... Je veux déraciner autour de moi tous les obstacles qui m’empêchent d’être le maître. 11 faut que je sois le maître , pour enlever de force ce que je ne puis obtenir autrement, faute de dons aimables.