ACTE r, SCfcNE I
LE VIEUX MOOR
Qu’il ne reparaisse jamais devant mes yeux....
FRANZ
Cela produira un effet salutaire.
le vieux moor, avec tendresse.
Jusqu’à ce qu’il soit changé !
FRANZ
Eh! sans doute, sans doute'.... Mais s’il vient, avec le masque de l’hypocrisie, émouvoir votre pitié par ses larmes, vous arra cher son pardon par ses caresses, et que le lendemain il s’en aille railler votre faiblesse dans les bras de ses courtisanes?... Non, mon père, il reviendra de son propre mouvement quand sa conscience l’aura absous.
LE VIEUX MOOR
Eh bien! je vais le lui écrire sur-le-champ.
FRANZ
Arrêtez! encore un mot, mon père. Votre indignation pourrait, j’en ai peur, fournir à votre plume de trop dures paroles, qui lui fendraient le cœur.... Et puis, ne pensez-vous pas que, si vous le jugiez encore digne d’une lettre de votre main, cela lui paraîtrait déjà une sorte de pardon? Il sera donc mieux que vous me laissiez lui écrire.
LE VIEUX MOOR
Fais-le, mon fils.... Ah! cela m’eût déchiré l’âme! Écris-lui....
franz, vivement.
Ainsi , c’est convenu?
LE VIEUX MOOR
Ecris-lui que mes larmes de sang, que mille nuits sans sommeil.... mais ne pousse pas mon fils au désespoir.
FRANZ
Ne voulez-vous pas vous mettre au lit , mon père ? Cela vous a cruellement affecté.
LE VIEUX MOOR
Écris-lui que le sein paternel.... Je te le dis encore, ne pousse pas mon fils au désespoir. (Il sort, accable de tristesse .)
franz le suit des yeux en riant.
Console-toi, vieillard! Jamais tu ne le presseras sur ce sein paternel; le chemin qui y mène lui est fermé, comme le ciel à
M.IULLEI1. — TU. I 2
LES BRIGANDS
l'enfer.... Il était arraché de tes bras, avant que tu susses que tu pourrais y consentir.... Il faudrait que je fusse un pitoyable novice, si je n’avais réussi à détacher un lils du cœur de son père, y eût-il été cramponné par des liens d’airain.... J’ai tracé autour de toi un cercle magique de malédictions, qu’il ne franchira pas.... Bravo, Franz! Voilà le cher poupon écarté.... La forêt s’éclaircit. Il faut que je ramasse tous ces papiers : il serait si facile de reconnaître mon écriture!... (Il relève les fragments de la lettre déchirée. ) Et bientôt le chagrin emportera aussi le vieux.... et quant à elle, il faut que je lui arrache aussi ce Charles du cœur, dût-elle y laisser attachée la moitié de sa vie.
J’ai de puissants motifs de me révolter contre la nature, et, sur mon honneur, je les ferai valoir!... Pourquoi ne suis-je pas sorti le premier du sein maternel? Pourquoi pas seul? Pourquoi m’ a-t-elle accablé, moi, précisément moi, de ce fardeau de laideur? comme si, à ma naissance, elle n’avait mis en œuvre qu’un résidu. Pourquoi, tout juste à moi, ce nez de Lapon? tout juste à moi, cette bouche de nègre? ces yeux de Hottentot? Réellement , je crois que, pour pétrir ma personne, elle a fait sa pâte de tout ce qu’il y a d'affreux dans toutes les races d'hommes. Meurtre et mort! Qui lui a donné ce plein pouvoir d’accorder à cet autre telle ou {elle faveur, et de m’en priver, moi? Y a-t-il eu moyen de la courtiser pour cela avant d’exister? de l’offenser avant de naître? Pourquoi s'est-elle montrée si partiale dans son œuvre?
Non! non! Je lui fais tort; car enfin, elle nous a doués du génie de l’invention, elle nous a déposés, nus et pauvres, sur la rive de ce grand Océan, du monde.... « Nage qui peut nager, ’ et que le lourdaud se noie! » Elle ne m’a rien donné pour ma route. C’est à moi de voir ce que je veux faire de moi. Tous ont mômes droits aux plus grands comme aux plus petits lots.
Les prétentions, les tendances, les forces des uns et des autres, se combattent et se détruisent. Le droit réside chez le vainqueur, et les limites de notre force sont nos lois.
Il y a, il est vrai , certaines conventions communes qu’on a conclues pour faire battre les artères du corps social. L’honnêteté du nom!... riche monnaie, vraiment! dont on peut tirer un bel intérêt quand on s’entend à la bien placer. La con-