‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 80 sur 372 · BRUTUS · texte numérisé non relu

BRUTUS

Père, arrête!

Dans tout l'empire qu’éclaire le soleil , ie n’ai connu qu'un homme Comparable au grand César;

Cet homme unique, tu l’as nommé ton fils.

Il n’y avait qu'un César qui pût perdre Rome,

Qu'un Brutus à qui César ne pût résister.

Où vit un Brulus, il faut que César meure.

Va-t'en à gauche, laisse-moi aller à droite.

( II pose son luth et se promène de long en large , plongé dans de profondes rf flexions. )

Où trouver qui me réponde del’avenir?... Tout est si sombre.... des labyrinthes inextricables.... Pas d'issue.... pas d’étoile pour vous conduire.... Si tout était fini avec ce dernier soupir.... fini comme un vain jeu de marionnettes.... Mais pourquoi cette soif ardente de bonheur? pourquoi cet idéal d’une inaccessible perfection? cette remise à plus tard de plans inaccomplis.... si la misérable pression de ce misérable instrument {5e mettant le pistolet devant le visage ) rend le sage égal au fou.... le lâche au brave.... le noble cœur au coquin?... 11 y a pourtant une si divine harmonie dans la nature inanimée, pourquoi y aurait-il une telle dissonance dans la nature raisonnable?... Non! non! il y a quelque chose de plus, car je n’ai pas encore été heureux.

Croyez-vous que je vais trembler? Ombres de mes victimes égorgées! je ne tremblerai pas ( Tremblant violemment).... Les

l.ES BRIGANDS.

gémissements plaintifs de votre agonie.... votre visage noirci par la suffocation.... vos plaies affreusement béantes , ne sont après tout que les anneaux d’une indissoluble chaîne de la fatalité , dont le bout se rattache aux congés de mon enfance et aux contes de la veillée, aux caprices d'imagination de mes bonnes et de mes gouverneurs , au tempérament de mon père , au sang de ma mère.... ( Frissonnant d’horreur. } Pourquoi mon Périllus1 a-t-il fait de moi un taureau , pour que l'humanité rétisse dans mes entrailles ardentes?

(Il applique le pistolet.) Temps et éternité.... enchaînés l'un à l’autre par un seul moment.... Horrible clef, qui fermes derrière moi la prison de la vie et ouvres devant moi les verrous du séjour de la nuit éternelle.... dis-moi.... oh! dis-moi.... où.... où vas-tu me conduire?... Terre étrangère, dont jamais vaisseau n’a fait le tour!... Vois, l’humanité succombe à cette image, le ressort du fini se détend , et les prestiges de l’imagination, de ce singe capricieux des sens, forgent à notre crédulité des spectres étranges.... Non! non! un homme ne doit pas trébucher.... Sois ce que tu voudras, avenir sans nom.... pourvu que ce moi me demeure iidèle.... Sois ce que tu voudras, pourvu que j'emporte ce moi par delà cette vie.... Les objets extérieurs ne sont que le vernis de l'homme.... Je suis à moi-même mon ciel et mon enfer.

Si tu m’abandonnais quelque globe réduit en cendres , banni loin de tes yeux , où la nuit déserte et l’éternelle solitude fussent ma seule perspective?... Je peuplerais des fantaisies de mon imagination ce désert silencieux , et j’aurais devant moi toute l’éternité pour analyser l’image confuse de la misère universelle.... Ou bien veux-tu par de successives naissances, de successifs théâtres d’infortune , de degré en degré , me conduire.... à l'anéantissement? Ne pourrais-je rompre les fils de vie qui me sont lilés par delà ce monde , aussi aisément que celui-ci ?... Tu peux me réduire à rien.... mais cette liberté , lu ne peux me l’ôter. ( Il charge son pistotet.... Tout à coup il s'arrête. ) Et dois-je donc mourir par la crainte d’une vie pleine de

1. Périllus, Périlaus, est le nom du sculpteur qui fit le taureau d’airain de Phalaris.

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