‹ Œuvres de Schiller Théâtre de Schiller. Tome premier. 2Chapitre 88 sur 372 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

soit pas. Mais si c'était pourtant? Malheur à toi, si un compte avait été tenu, si l’on devait te le régler cette nuit même!... Pourquoi ce frisson qui me traverse les os?... Mourir! Pourquoi ce mot me saisit-il ainsi? Rendre compte au vengeur, là-haut, au-dessus des étoiles.... et, s’il est juste, les orphelins et les veuves, les opprimés, les persécutés crieront vers lui , et s’il est juste?... Pourquoi ont-ils souffert, pourquoi as-tu triomphé d'eux?

le pasteur MOSER entre.

MOSER

Vous m’avez fait chercher, gracieux seigneur. Cela m'étonne. C'est la première fois de ma vie. Avez-vous l'intention de vous railler de la religion, ou commencez-vous à trembler devant elle?

FRANZ

* Railler ou trembler, selon ce que tu me répondras.... Écoute, Moser, je veux te montrer que tu es un fou ou que tu veux te moquer du monde, et il faut que tu me répondes! Entends-tu? sous peine de la vie , il faut me répondre.

MOSER

Vous citez à votre tribunal un plus grand que vous. Ce plus grand vous répondra un jour.

FRANZ

C'est maintenant que je veux le savoir, maintenant, à l’instant même, alin de ne pas faire une honteuse sottise, en invoquant, pressé par le danger, l’idole du peuple. Souvent, en sablant le bourgogne , je t’ai porté, avec un rire moqueur, cette santé : « 11 n’y a point de Dieu!... » Aujourd'hui, je te parle sérieusement, et je te dis : « Il n’y en a point. » Je veux que tu me réfutes avec toutes les armes que tu as en ton pouvoir, mais je les repousserai d’un souffle de ma bouche.

MOSER

Que ne peut-il, ce souffle, repousser aussi aisément le tonnerre qui accablera d'un poids de dix mille quintaux ton dme orgueilleuse? Ce Dieu qui sait tout, que lu veux, non moins fou que pervers, exterminer du milieu de sa création, n'a pas be-

LES BRIGAJtDS.

soin de se justilier par la bouche de qui n’est que poussière. Il est aussi grand dans tes tyrannies, que dans le plus beau sourire de la vertu triomphante.

FRANZ

Parfaitement bien , révérend! Voilà comme tu me plais.

MOSER

Je suis ici le chargé d'affaires d'un plus puissant maître , et je parle à un vermisseau comme moi, à qui je ne tiens pas à plaire. Sans doute, il me faudrait faire merveille pour arracher un aveu à ta perversité opiniâtre.... mais, si ta conviction est si ferme, pourquoi m’as- tu fait appeler? Dis-moi donc, pourquoi m’as-tu mandé au milieu de la nuit ?

Parce que je m'ennuie et que je n’ai pas de goût aux échecs.

Je veux me donner le passe-temps de me chamailler avec la prôtraille. Tu n'énerveras point mon courage par tes vaines terreurs. Je sais bien que celui qui n’a pas son compte ici-bas met son espérance dans l’éternité; mais il est affreusement * déçu. J’ai toujours lu que notre être n’était rien que le jet de la masse sanguine , et qu’avec la dernière goutte de sang s’écoulait aussi l'esprit et la pensée. L'esprit partage toutes les faiblesses du corps ; ne doit-il pas aussi cesser d’être au moment de sa destruction ? s’évaporer dans sa putréfaction ? Qu’une goutte d’eau s’égare dans ton cerveau , et la vie éprouve un temps d’arrêt soudain , qui touche aux limites de la non-existence et dont la prolongation est la mort. La sensation n’est que la vibration de certaines cordes , et le clavier brisé ne résonne plus. Si je fais raser mes sept châteaux , si je brise cette Vénus, adieu la symétrie et la beauté. Tiens , voilà ce que c’est que votre âme immortelle.

MOSER

Oui, voilà la philosophie de votre désespoir. Mais votre propre cœur , qui , à de tels arguments , bat avec angoisse contre votre poitrine, vous convainc de mensonge. Ces toiles d’araignées de vos systèmes sont déchirées par ce seul mot :

« Il faut que tu meures!... » Je vous en porte le défi, que ce soit là l’épreuve : si vous demeurez fermes dans la mort, si vos principes ne vous laissent pas sans défense à ce moment,

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