L’IMAGE VOILÉE DE SAIS
Un jeune homme, que la soif ardente de savoir poussa en Égypte, à Sais, pour apjirendre la sagesse secrète des prêtres, avait déjà , grâce à la promptitude de son esprit, franchi maint degré. Toujours son désir de connaître l’enlralnait plus loin, et
f. Cette paral)ole a 6té publiée dans les Jleuret de 1793.
L’IMAGE VOILÉE UE SAlS.
l’hiérophante avait peine à calmer l’impatience de ses aspirations. « Qu’ai-je, si je n’ai tout? disait le jeune homme; y a-t-il ici du plus et du moins? Ta vérité n’est-elle, comme le bonheur des sens, qu’une somme que l’on peut posséder plus grande ou plus petite, mais qu’enfin toujours l’on possède ? N’est-elle pas une, indivisible? Enlève un son à un accord, une couleur à l’arcen-ciel, et tout ce qui te reste n’est rien, tant que le bel ensemble . des couleurs ou des sons est incomplet. »
Comme un jour ils parlaient ainsi , ils s’arrêtèrent dans une rotonde solitaire, où une image voilée, d’une gi-andeur colossale, frappa les yeux du jeune homme. Surpris, il regarde son guide et dit : « Qui se cache derrière ce voile? — La Vérité, fut la réponse. — Comment? s’écrie-t-il, c’est à elle, à elle seule que j’aspire, et c’est elle justement que l’on me cache?
— 11 faut t’en prendre h la déesse, repartit l’hiérophante. Nul mortel n’écartera ce voile, dit-elle, jusqu’à ce que je le lève moiméme; et qui, d’une main profane et coui)able, le lèvera plus tôt, ce voile saint, ce voile interdit, celui-là.... dit la déesse.... — Eh bien? — Celui-là verra la Vérité! — Étrange oracle! Toiméme, tu ne l'as donc jamais levé? — Moi? vraiment non ! et jamais je n’en fus tenté. — Voilà ce que je ne puis comprendre. Si ce mince obstacle me séparait seuTtrevla Vérité.... — Et en outre Une loi , interrt)inpit.j£ guide : ce crêpe délié est plus lourd ,-'nion fils, que tu ne le'crois.... léger pour ta main-; il est vrai, il pèse un quintal pour ta conscience. » '
Le jeune homme revint tout jænsif à sa Slcmçprc ; l’ardente passion de savoir lui ravit le sommeil ; il se roule, bnCdant, sur sa couche^ et vers minuit se lève d'un bond. Involonlairëment ses pas CKiintifsde conduisent au temple. 11 lui fut facile d’escalader le aitlir :jun courageux élan porte le téméraire dans l’intérieur de la rotonde.
voilà maintenant debout dans l’enceinte, et, seul avec luimème, il est saisi d’horreur au sijçhce de mort qui l’enveloppe, et qu’interrompt seulement l’écho sourd de ses pas dans les caveaux mystérieux. D’en haut, par l’ouverture de la coupole, la
POIÎSIES DÉTACHÉES, lune jette sa lueur pile, d’un bleu d’argent ; et, terrible, comme un dieu j)résent, brille, à travers l’obscuritti de la voûte, la statue sous son long voile.
Il approche d’un pas incertain; déjà sa main téméraire veut toucher le tissu sucré; mais un frisson glace et brûle ses os, et il se sent rej)Ousser par un bras invisible. « Malheureux , que veux-tu faire? lui crie au dedans de lui-même une voix fidèle. Tu veux tenter le saint des saints? Nul mortel, a dit la bouche de l’Oracle, n’écartera ce voile , jusqu’à ce que je le lève moiniéine,... — .Mais la même bouche n’a-t-elle pas ajouté : Qui lèvera ce voile, verra la Vérité? Qu’il y ait derrière ce qui voudra, je le lève, crie-t-il à haute voix, je veux la voir. — Voir! » lui répond un long écho railleur.
11 dit et a levé le voile. • Eh bien ? demandez-vous; et là, que vit-il? » Je l’ignore. Pâle et sans connaissance, ainsi au jour suivant le trouvèrent les prêtres, étendu devant le piédestal d’isis. Ce qu’il avait vu et appris en ce lieu, sa langue jamais ne l’a confessé. La sérénité de sa vie s’évanouit pour toujours; un chagrin profond l’entratna promjitement au tombeau. • Malheur! tel était son avis menaçant, quand d’avides questionneurs le pressaient; malheur à qui va à la vérité )iar une voie coupable! Jamais pour lui elle n’aura nul charme! »