VIE 1)E SCHIM.EH
cirurde la société, qu’il relirerait liii-iiléme de grands avantages de ses relations avec des hommes aussi distingués, que ce serait déjà un soin fort intéressant de s’entendre sur les principes d'après lesquels ou devrait juger les écrits envoyés au journal, et de veiller sur le fond comme sur la forme, afin quecette feuille se distinguât des autres et se maintint avec ses avantages, a i moins pendant une suite d’années. Dans ime visite à léua, qui suivit de près cette lettre, il vit Schiller et s’entretint avec lui sur divers sujets, et particulièrement sur les questions qui, entre eux, devaient être, comme la théorie de l’art, par exemple, les plus délicates, les plus propres à faire ressortir l’opfKisition de leurs idées, à montrer, comme le dit Goethe, qu’entre deux esprits placés aux antipodes, comme Schiller et lui, il y avait une distance plus grande ipie le diamètre de la terre. Mais cette distance, sans la snjiprimer, l’étincelle électrique la franchit, et le monde des esprits a dos secrets d’union et d’hanuonio, des affinités de choix, bien autrement meneilleuses (|ue le monde des corps. 8e conraitre, se, comprendre, et se devenir nécessaires l’un à l’autre, ce fut pour eux même chose. Schiller avoua, à la suite de ces premiers entretiens, • qu’ils avaient mis en mouvement toute la masse de ses idées, » et Goethe reconnut avec non moins de joie qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps une telle jouissance intellectuelle, et que ces conversations faisaient époque dans sa vie. « Les rapports de confiante amitié de deux si grands esprits devaient produire, dit Mme de Wolzogen, les plus nobles fruits. Aucune nation, aucune époque de la littérature ne nous ofl’ro une si belle union née du pur enthousiasme pour le vrai et le beau, une aspiration commune, si intime, si sincère, au but le plus élevé. » Ce n’est pas moi qui séparerai vrai et beau, mais, pour que l'éloge convienne sans ré.serve aux deux amis à la fois, ne faut-il pas ajouter : « Pour le vrai, oui, mais surtout en tant que beau ou spéculation, et au point de vue de la science et de l’art? » G’étail le hasard, en quelque sorte, qui avait lié celte .amitié, et il avait pour cela bien pris son tenijis : ]ilus tôt, le moment eût été moins opportun. « Ce fut un avantage pour nous deux , écrit Goethe, de nous être rencontrés plus lard, plus foniiés ; • et .Schiller, dans la troisième lettre qu'il adresse à Goethe, à la fin d’août 1794, s’exprime ainsi : « Notre connaissance tardive, mais qui éveille en moi mainte belle espérance, me prouve une fois de plus combien il vaut souvent mieux laisser faire le hasard que de le devancer |)ar trop d’empressement. Quelque vif qu’ait toujours été mon désir
d’entrer avec ffliis dans des relations plus étroites que celles qui sont |K)ssibles entre le génie de l'écrivain et son lecteur le plus attentif, je comprends toutefois parfaitement aujourd'hui que les voies si diverses que nous suivions vous et moi ne jiouvaieut utilement nous amener au point de rencontre j>lus tôt qu'à présent. Mais désormais je puis es|)érer que nous ferons de cünq)aguie le reste du chemin, quelque long qu’il soit encore, et cela avec d'autant plus de profit que, dans un long voyage, ce sont toujours les derniers compagnons qui ont le plus à se dire. » Dans cette même lettre , et déjà dans la précédente, il juge Goethe et se juge lui-mérne, en se comparant à Goethe, avec sagacité, mais avec tro|> do modestie. « Ne vous altendei pas à trouver chez moi une grande richesse matérielle d’idées ; c'est là ce que je trouverai, moi, chez vous. Ma tendance et mon hesoin est de faire de peu heaucnup, et vous trouverez peut-être que j’y ai réussi dans ))lus d'une production, si un jour vous devez apprendre à connaître de plus près ma (laiivreté dans tout ce qu’on appelle connaissance acquise. Mon cercle d’idées étant plus [letit, je le parcours d’autant plus vite et plus souvent, et je puis d'autant mieux mettre à profit mon peu d’argent comptant, et produire ]iar la forme une variété qui manque au fond, ^'ous vous efforcez de simplifier votre grand monde d'idées, je cherche la variété pour mes petites po.ssessions. Vous avez h gouverner un royaume; moi, une famille d’idées, un peu nomhreuse, que je voudrais de tout mon cœur étendre pour en faire un petit monde. » Plus loin il se plaint de flotter, comme une sorte d’hyhride, entre le concept et l’intuition, entre la règle et le sentiment, entre la tête technique, dit-il, et le génie. « C’est là ce rpii, surtout dans les années antérieures, m’a donné , dans le champ de la spéculation aussi bien que de la pot'sie, une apparence jiassahlement g.iuche; car hahituellement le poète s’emparait de moi quand je voulais philosopher, et l’esprit philosophique quand je voulais être (Wète. Maintenant encore, il m’arrive a.ssez souvent que l’imagination trouble mes abstractions et le froid entendement ma poésie. Si je puis devenir assez maître de ces deux facultés pour poser, avec mon libre arbitre, des bornes à chacune d’elles, un lieau lot m’est encore résen'é; mais malheureusement, depuis que j’ai commencé à bien coimaitre et employer mes forces morales, une maladie menace de miner mes fon»s physiques. Achever en moi une grande et génér.ale révolution intellectuelle, je n’en aurai probablement pas le temps ; mais je ferai ce que je pourrai, et lor.'que enfin
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l’i'difice croulera, peut-^tre aurai-je au moins sauvt* de l'incendie ce qu’il \ aut la peine de consen-er. • Goethe avait provoqué ces aveux et demandé h Schiller de lui faire connaitre la marche de son esprit , surtout celle des dernières années. « Quand nous nous serons réciproquement éclairci le point, lui écrivait-il, que nous avons actuellement atteint, nous pourrons d'autant mieux travailler sans interntption en conmiun. » Et il donnait l’exemple de la franchise : • Vous verrez bientôt vous-méme combien sera frrand pour moi l’avantage de votre intervention , lorsque , cti me connaissant mieux , vous découvrirez en moi une sorte d’ob.scurité et d’hésitation, dont je ne puis triompher, bien que j’en aie nettement conscience. Mais il y a plus d'un phénomène de ce genre dans notre nature , par laquelle pourtant après tout nous uous laissons volontiers gouverner, pourv’u qu’elle ne soit point par trop tyrannique. » J'insiste sur ces premiers rapports parce que c’est un noble et touchant spectacle que ce début si empressé d’amitié, tout aussitôt conliante, pleine d’un modeste abandon, se fondant bien vite sur un sentiment d’entière égalité qui les honore autant l’un que l’autre, et demeurant supérieure à tontes ces petitesses de vanité et de jalousie dont les grandes âmes sont exemptes, mats non lias toujours, hélas ! les grands esprits. Le principe de cette belle alliance, ce fut l’identité du but à poursuivre ; mais, les meilleurs hommes sont ainsi faits, ce qui seul pouvait rendre possible et durable celte fraternelle activité, ce fut, Goethe l’a dit avec raison, la diversité des moyens par lesquels chacun d’eux tendait à ce but ; leur association fut une lutte, « la lutte, dit Goethe ailleurs, qui [)eul-èlre jamais ne .se videra , entre l’objet et le sujet-. • Un quatrain qui est intitulé /'.-Iccord, et qui fait partie du recueil des distiques que Schiller a réunis sous le nom d'Ex-eolo , explique cette parole de Goethe et peint parfaitement la fin commune et les voies diverses des deux amis : « Nous cherchons tous deux la vérité : toi, au dehors, dans la vie ; moi, au dedans, dans le coeur, et ain.si chacun de nous la trouvera ceitaincment. Si l’a'il est sain, il rencontre au dehors le Créateur; si le cœur est sain, il réfléchit au dedans le monde '. »
Rien ne j»ouvait être, h l’un comme & l’autre, plus salutaire que le
1. M. lo docteur Clenten», dans un petit opuscule qui a pour titre Schiller dans ses rapports avec Goethe et arce le temps présent, montre, par quelques citations intéressanles. que les deux grands écriv.uns étaient d accord, maigré la diilérente de leurs natures, sur un bjn nombre de questions importantes.
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libre et coufiaot commerce qui s't^tablil entre eux ; cependant on peut dire que, s’il profila plus fi l’un qu’fi l’autre, ce fut fi Schiller, moins avancé dans la carrière , et touchant fi son second âge de poésie , fi cette nouvelle et virile jeunesse ofi l'arbre porte fi la fois des fleurs et des fruits. L’au 1794 fut dans la vie do Schiller, dit Guillaume de Humboldt, le moment décisif, < le moment de la crise la plusextraoi^ dinaire que jamais homme ait éprouvée dans sa vie intellectuelle. Son géuie poétique, inné et créateur, rompit, pareil fi un torrent gonflé, les obstacles que lui opposait la spt'culalion abstraite, trop puissainmeut accrue, et la couscience, devenue trop nette, qu’il avait de lui-même. » Grande était , au témoignage de Goethe, la 'force d’attraction de Schiller : < il s’attachait et retenait quiconque l’approchait ; • mais, fi son tour, il subit l'aimable et puissante influence de Goethe, et non pas seulement daus les choses de l’esprit ; il lui dut de reprendre plus de confiance en sa santé , suivit ses couseils |iuur sa manière de vivre, distribua mieux ses heures, et surtout partagea plus régulièrement sou temps entre la veille et le sommeil.
Schiller rédigea fi la fin de 1794 l’annonce publique des Heures. Il l’inséra d’abord dans la feuille d’avis de la Gazette littéraire d’Iéna, puis la plaça eu tête du premier cahier du journal. Il y expose le plan de l’entreprise et dit quel en doit être l’esprit. « Dans un temps où le bruit de la guerre qui approche inquiète la patrie, où la lutte des opinious et des intérêts politi(|ues reproduit cette guerre presque daus chaque cercle , et n’eu bannit que trop souvent les Muses et les Grâces, où nulle part, ni dans les conversations, ni dans les écrits du jour, on n’est h l’abri de ce démon de la critique politique, il peut paraître aus.si liasardé que méritoire d’inviter le lecteur, si fort distrait , fi un eutretieu d’un genre tout opposé. Dans le fait , les circonstances sembleut promettre peu de succès fi une feuille qui s’impose un rigoureux silence sur le thème favori du jour.... Msis plus l'intérêt borné du présent tend les esprits, les comprime et les subjugue, plus le besoin devient pressant de les affranchir au moyen d’un intérêt universel, d’un intérêt plus haut, qui se prenne fi ce qui est purement humain, s’élève au-dessus de toute influence du temps , et de réunir sous la bannière du vrai et du beau le monde divisé par la politique. > C’est une belle chose que celte quiétude désiutéressée, cette sereine indifférence du sage, dont plus haut déjfi j’ai parlé comme d’une tentation bien naturelle ; mais l’abstention des meilleurs ne fait-elle (tas la partie trop facile aux puissauces mau-
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vaises, à la tyrannie, à la conquête (l’Allemaprne le sait !), h toiites les funestes influences du présent? L'impuissance seule excuserait cette retraite sous la tente, et l'impuissance peut-elle jamais ^tre entière et durable? Une grande ftme espère même contre l'espérance, cotitra spem inspetn, et toujours elle est active, on prête h agir, contre les maux pn^sents, la malire du jour, comme dit l'Évangile.
Pour assurer et hftter le succès, on imagina une ruse qui , bien qu'elle soit loin, je crois, d'être cho.se inouïe, ne serait lêp'time, ce me semble, que si utile était synonyme d'honnête. Il fut convenu avec le professeur Schütx, l'éditeur de la Gazelle liUfraire d'Iéna, qu'on publierait régulièrement dans ce journal, Cotta payant l'iusertioii, des appréciations des divers articles contenus dans les Heures, appréciations composées par les rédacteurs mêmes de la nouvelle Revue. L'éloge s'y devait naturellement revêtir de tontes les apparences d'impartialité qui donnent du prix h l'admiration. Schiller, il faut bien le dire, ne demeura point étranger à cet arrangement ni même & la rédaction de ces critiques complaisantes ; il en riait avec Goethe et se pardonnait de fort bonne grâce ce charlatanisme, au moins peu idéal.
Le début de la feuille nouvelle fut brillant. Le nom des écrivains, les promes.ses du programme firent naître de belles espérances, et les premiers numéros s'enlevèrent rapidement. Pendant la jiremière année , grâce aux travaux tout faits que les deux amis avaient en portefeuille, les Heures remplirent l'attente du public lettré. Pareilles aux déesses dont elles portaient le nom, < elles venaient désirables, apportant toujours quelque nouveau présent : »
’Ufai ÿtXu.... nt<icival
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Mais quand les ]>rovisiuus prêtes d'avance se fuient épuis<^, comme ui Schiller ni Goethe n'étaient hommes k se faire uue habitude de travailler k la tâche et k l'heure, comme, du reste, il u'y eut qu'un petit nombre do collaborateurs qui tinrent leurs promesses, les caliiers mcn.suels perdirent (leu k peu de leur intérêt, el le goût du public s'attiédit. Dès la troisième année, Cotta ne retira plus de la vente <{ue ses frais, et Schiller, fatigué des continuels soucis et de la minutieuse besogne que lui impo.sait la direction, se décida k rom|ire cette cliaine. Pendant ces trois ans l'amour de la
\. Théocr. , Id. XV, 104.
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poésie et du libre travail s’était ralliuué eu lui plus vif que jamais,, et ces préoccupatious, ce jou(,' quotidien U 'avaient fait qu’accroitreson ardeur impatiente. Le 26 janvier 1798, il écrit k Goethe qu’il a signé l’arrêt de moit des Heures : « Euuomie, Dict-, Irène, comme les nomme Hésiode, cesseront de paraître, après avoir présidé chacune k tme année. > Il aurait eu, pour finir avec éclat, la bizarre tentation d’insérer dans le dernier cahier quelque morceau téméraire qui entraln&t la suppression de la feuille; mais où le trouver? k qui le demander? il n’était (dus d'humeur k l’écrire lui-méme. C’était Ik une de ces fantaisies que Goethe ne goûtait guère : il ne répondit même pas k Schiller sur ce point, et les Heures s’endormirent d’uue mort paisible et lente ; le dernier numéro, qui était le douzième de 1797, ne parut qu’au mois de mars 1798.
Dans les premiers cahiers des Heures parurent, nous l’avons dit, plusieurs traités d’esthétique, et d’aliord les Lettres sur l'Éducation esthétique, que l’auteur retoucha et comjiléta sous l'influence des idées de Goethe, de Fichte et de G. de Humboldt. Avant de les retravailler ainsi et de les ]>ublier, il les avait envoyées au prince d’Augustenbourg, k qui, comme nous l’avons rapporté, elles étaient dédiées : le manuscrit de ces lettres envoyées k Copenhague fut consumé dans un incendie du [lalais. Quehjues autres opuscules philosoplii<|ues, particulièrement le traité Sur la poésie naïve et la poésie (le sentiment, dont nous avons parlé plus haut, furent également insérés dans les Heures de 1795 et 1796. Cette dernièredissertation, dont les Pensées sur l'emploi du commun et du bas dans l’art, publiées en 1802, ne sont qu’un supplément, fut son adieu k la philosophie. Il était las des théories et des abstractions, et, une fois passé maître, et maître éminent, en ce genre de composition et de style, il y renonça pour n’y plus revenir. Hors de son vrai domaine, de la poésie, dont il ne s’était éloigné que pour reprendre son élan, il se sentait comme exilé , et le mal du pays devenait chaque jour plus impérieux. * Il est grand temps, dit-il k Goethe dans une de ses lettres, que je ferme, au moins pour un temps, l’échoppe philosophique. Mon cœur (que les abstractions, pouvait-il dire, ont fait jeûner si longtemps) a soif d’un sujet palpable. > La lecture de Wilhelm ileister, son admiration pour ce roman , dont Goethe lui communiqua d’abord les feuilles, au moment où elles sortaient de l’imprimerie, puis bientôt le manuscrit même, k mesure qu’il le composait, augmentèrent encore sa répugnance pour la métaphy-
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sique. • Je ne puis vous dire, lui écril-il, quelle sensaiion pénible c’est souvent pour moi de porter les yeux, d’un ouvrage de ce genre, sur les choses pliilosopbiques. Là, tout est si serein, si vivant, si harmonieusement dénoué et si huinaiuement vrai ; ici tout est si sévère, si rigide et abstrait, et si peu naturel.... Je .sens vivement la distance infinie qui est entre la vie et le raisounement.... Ce qu’il y a de certain (qu’on me pardonne d’aller jusqu’au bout de la citation), c’est que le poète seul est riiumme véritable, et que le meilleur philosophe n’est auprès de lui (|u'une caricature. > Plus il avance dans la lecture de Wilhelm Meister, plus il s’eulhousiasme pour cette peinture de la vie réelle, si peu conforme à sa proj>re manière. Il a lu le cinquième livre, écrit-il en juin 1795, avec une véritable ivresse, et quand il Songe combien sont simples les moyens par lesquels l’auteur a su produire un intérêt si entraînant, son admiration s’accroît encore. Un an après, il annonce avec Joie il Goethe qu’il va consacrer exclusivement les quatre mois prochains h étudier et apprécier dans son ensemble cette œuvre d’art. « C’est, lui dit-il, un des plus grands boubeurs do mou existence d’avoir assez vécu pour voir cet ouvrage achevé, et achevé dans un temps où mes forces sont encore actives, où je ])cux encore puiser à cette source pure.. . Je ne puis vous décrire ù quel point la vérité, la belle vie, la simjde abondance de cette composition m’ont ému. L’émotion , en ce moment encore, est, il est vrai, plus inquiète qu’elle uq sera ijuaud je me serai rendu entièrement maître do votre œuvre, et ce sera lè pour mon esprit une crise décisive. »
G. de Humboldt était parti d’Iéna, vers le milieu de 1795, et retourné en Prusse, d’où il ne put revenir qu’ù la fin de l’année suivante. Sou absence contribua sans doute aussi è faire prendre en dégoût h Scbiller les spéculations philosophiques : il s’était fait une douce habitude de lui communiquer ses idées, de les discuter, de les arrêter avec lui, et ne (rouvait plus trouver le même plaisir h traîner seul sa charrue dans ce champ qu’ils labouraient è deux. Il avait près de lui, à léua, un autre [lenseur éminent, Fichte, mais jamais ses rapports avec lui ne furent intimes; de même, auparavant, il avait nui par goûter fort peu Reiuhold, le prédécesseur de ce philosophe. La méthode de Fichte n’agréait nullement ù Ijchiller, non jilus que tout sou système, contre lequel il décocha plus d’une épigiamme et (ju’il détiuit plaisammeut ainsi dans une lettre à Goethe : • Le monde est pour lui une balle que le moi a jetée, et qu’il rattrape ensuite, à la ré-
flexion. » Une discussion qui survint au sujet de la rédaction des Heures, .iinena une rupture déclarée. Fichte avait composé pour ce recueil une dissertation « Sur l'esprit et la lettre en philosophie. • Schiller lui fit diverses critiques sur ce morceau et alla jusqu'à lui rejirocher de la confiLsion d'idées dans cette question. La querelle se passionna et sortit des bornes de la courtoisie. A partir de ce moment, il parait que toute relation ces.sa entre eux, jusqu'au mois d’août 1798, où Fichte chercha à se rapprocher du poète. Peu de temps après, le philosophe , accusé d’athéisme par le pouvernement de la Saxe électorale, en appela au public, et fit hommape à Schiller d’un exem- {daire de sa défense. Schiller lui écrivit une lettre de remerciment, à la fois très-libérale et très-mesurée, oit, après avoir déclaré d’abord que l’accusation d’athéisme est, pour tout homme de sens, victorieusement réfutée dans cette apolopie, il cherche à calmer Fichte, à lui faire comprendre que les sentiments généreux, bien connus, de Charles-Auguste («je l’ai entretenu, dit-il, bien des fois de votre affaire • ), et des conseillers de ce prince, le mettent à l’abri de toute persécution; puis, lui reprocbant de ne s’étre pas concerté avec le gouvernement de Weimar, à qui la Saxe électorale avait adressi' sa jilainte, il lui dit à la fin qu’à sa place, pour protester œntre la coiifiscalioii de son journal dans l’Electorat , il aurait surtout soutenu cette thèse, • qu’un gouvernement éclairé et juste ne peut proscrire aucune opinion théorique cpii est exposée , dans un ouvrage scientifique, pour les savants. » La jiassion est sourde aux conseils modérés, et Fichte ne se lai.ssa point ajiaiser. 11 fit si bien qu’il fut obligé de ipiitter léua ; Schiller, dans la suite de sa correspondance avec Goethe, condamne assez durement sou imprudente opiniâtreté, comme il l’appelle, et les travers d’esprit qu’il lui impute '.
Mais revenons à l’époque où Schiller sortait de l’austère école de la philosophie, pour consacrer les forces nouvelles qu'il y avait acquises, à la poésie. Pour l’histoire, il y avait renoncé depuis longtemps déjà, et s’il y revint, en 1795, pour peindre, do main de maître, le siège d’Anvers, ce fut imiifuement pour combler, eu directeur consciencieux, une lacune dans les Heures, un jour qu’il manquait de manuscrit. Ge fut dans une circonstance semblable qu’il rédigea,
1. Le fils de Kiclite a publié la correspondance de Schiller avec son père, et a placé en tète une introduction qui a pour objet d'expliquer, à Tbonneur des deux écrivains, le dé.saccord qui .s’était élevé entre eux è l’occasion de la dissertation « tiur l’esprit et la lettre. »
scim.LEB. — poestEs. 9
en 1797, les Faits mémorables de la vie du maréchal de Yieilleville, qui ne sont point une œuvre originale, mais un simple résumé et un extrait des Mémoires français , écrits par Carloix. Ce n'étaient plus là que des distractions commandées , des pas faits à regret eu dehors de sa voie. Sa santé lui défendait l'enseignement, mais, eût-il eu sa vigueur d'autrefois, il aurait encore refusé, je crois, pour rester libre, libre d’obéir à l'inspiration poétique qui commençait à se ranimer impérieusement, l'offre qui lui fut faite, par deux fois, au commencement de 179S, d'une chaire à l’Université de Tübingue. La seconde fuis pourtant, on avait ajouté au pressant appel qui lui était adressé la clause gracieuse qu'il exercerait ses fonctions comme il pourrait et voudrait, comme sa santé le lui permettrait. Quelque flatteuse que fût cette invitation, ilia refusa, parce qu’il sentait qu'il aurait mauvaise grâce à accepter une chaire où il ne monterait pas. A léna, on lui laissait la même liberté, mais c'était une habitude prise, et en ue professant pas, écrit-il à son ancien maitre Abel, qui plus que personne eût voulu l’avoir pour collègue à Tübingue, il ne trompait personne. A ce besoin de rester libre, sans blesser aucune bienséance, se joignaient, pour le retenir, le cliarme et le fruit de l'amitié de Goethe, tous les hens cpii attachaient sa femme à la Saxe, et plus encore peut-être la reconnaissance qu’il devait à Charles-Auguste. Ce prince lui avait fait promettre par le conseiller intime de Voigt, que Schiller, à la seconde invitation venue de Tübingue, avait prudemment questionné sur son avenir, que , si sa santé ne lui permettait plus de se créer des ressources par des travaux littéraires, son traitement serait doublé.
Un poème didactique, les Artistes, avait été, sept ans auparavant, le prélude de ses spéculations philosophiques ; un poème, à la fois lyrique et didactique, la Poésie de la vie, les couronna et en marqua la Cn prochaiue. Puis, quand il eut ressaisi, après ce long silence, sa lyre mieux accordée et enricliie de cordes nouvelles, il ne la quitta plus. Si, après cela, il revint encore à l’esthétique, et écrivit sa belle étude sur la poésie, ce fut pour mieux tracer sa route, mieux assurer sa marche, et faire un viatique au poète de tout ce qu’avait amassé le philosophe. Une quarantaine de poèmes d’étendue diverse virent le jour dans la seconde moitié de 1795. Quelques-uns furent insérés dans les derniers cahiers des Heures de cette année : ainsi , dans le neuvième, le Royaume des ombres, nommé depuis ï'hléal et la Vie, qui est encore une transition, à la fuis brillante et abstraite,
Di
VIE riE SCIIIMÆR.
de la philosophie h la poésie. D’autres parurent dans VAh7}anaeh des Muses, sorte d’annuaire pf)étiqric qu'il mena de front avec les Heures, et dont il avait conçu le projet dés l’année précédente, sans doute pour faire suite à celui ipie Ihirper, mort en juin 1794, avait donné .sons le même nom et que continuèrent de leur cAté des amis de ce poète. La première année de cet alinanacli, pour lequel il eut d’éminents collaboralenrs, Goethe, Herder, Auguste-Guillaume Schlegel, etc., fut imprimée, h Berlin, sous les yeux de G. de Humboldt, et mise en vente vers la fin de 1795, chez le libraire Michaelis, à Neu-Strélitz. En télé du volume sont les stances inspirées, intitulées la Puissatice du clinnt; h la fin ces doux adieux au Lecteur , qui, dans l’édition des Œuvres, terminent tout le recueil des poésies détachées. Entre ces deux morceaux figurent, comme ornements principaux du volume, les Eues idéales, que Goethe goûtait particulièrement, pour la vérité intime et personnelle du .sentiment; /’É/éqie, depuis la Promenade, peinture animée et pleine d’art qui réunit les suffrages de tous ses amis et dont il fut lui-même très-content : le monde extérieur et la pensée s’y tempéraient harmonieusement , et il sentit, en la composant, que, jKiur le fond comme pour la forme, pour l’ensemble et pour les détails, .son talent poïkique s’étendait et s’élevait. Aux .six derniers mois de 1795 appartiennent encore VImaye voilée de Sais, la Danse, les Chantres des anciens temps, le Soir d’après une peinture, la Foi allemande, l'hjsse, Colomb, Archimède et l’Écolier, le Partage de la terre, Pégase sous le joug, la Dignité des femmes, le Génie, l' Antique au voyageur du Hord, l’Égoisme philosophique, le Savoir humain, le Métaphysicien, les Philosophes, etc., etc., pièces de nature et de valeur diverses, dont on peut, par les litres seids, apprécier la variété. Dix-huit épigrammes sont aussi de ce temps; c'est l’année suivante qui, surtout, comme nous le verrons bientôt, fut féconde en ce genre.
M. Hoffmeister partage avec rai.son en trois clas.ses les poèmes que Scbiller éeriWt dans les dix dernières années de sa vie, c’est-hdire dans cet âge viril de poésie où, joignant ù l’inspiration la perfection de l’art, maître facile, et non plus jouet aveugle, de sa muse, il sut ne lâcher les rênes h l’imagination qu’aprèslui avoir tracé la voie et montré le but. Les uns , et ce sont surtout les premiers de cette période , ont pour théâtre la région des idées ; le poète y répand à profusion sur les abstractions subtiles de la métaphysique les formes , les couleurs, l’harmonie, mais sans réussir toujours, je le
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crains, malgré tout cet éclat, à les reudi-c visibles à d’autres qu'aux initiés. Viennent ensuite, non sans un grand charme d’originalité, ceux où le |)oéte flotte en quelque sorte entre le monde des sens et celui de l'entendement, tour h tour les oppo.'^ant l’un h l'autre, les unissant sans les fondre, idéalisant le réel et i-éalisant l’idéal. Au sujet de ces deu.x sortes de compositions où Schiller est h la fois philoso|)he et jK>éte, je ne puis m'empêcher de regretter, avec G. de Humboldt, <(u’il n’ait pas vécu jusqu'au tenijis oit uu monde tout nouveau, celui des lettres indiennes, fut révélé h l'Eurojie. « Lh il aurait appris h connaître une alliance de la poésie avec la philosophie la plus abstraite, bien plus étroite que celle que nous ofl're la littérature grecque , et ce phéuomèue l'aurait vivement saisi, ainsi que le caractère solennel, pieux et religieu.\, qui distingue la poésie de l’Inde de celle de l’antiquité classique. »
La troisième classe nous révèle un grand progiès, et nous montre le poète accompli et parvenu au sommet , au-dessus de tous les uuages ; plus de lutte entre la philosophie et la poésie ; celle-ci s’est approprié toutes les forces et toutes les riches.ses ac(|uise$ par la réllexion et l’étude, et eu a fait sou bien, sa substance même. L’esprit de l’auteur, qu’il prenne au dehors ou au liedans de lui-même le sujet de ses chants et de ses tableaux, demeure détaché ét distinct de ce sujet, ne se confond plus avec lui, le voit de htmt e*. à distance , et ])ourtaut le marque de son enqireinte [lersonuelle. Pour lui seul l’objet coutcnqilé est au.ssi beau, aussi frapjiaut qu’il le voit; ce n’est (pi’eu se réfléchis.sant dans .ses yeux qu’il prend cette forme achevée, ces vraies et vives coideurs; et ]iourlaut, ijuand il le montre tel qu’il l’a vu, tous au.s.sitùt le reconifaissent.
Ce dernier progrès , Schiller le dut eu grande |jartie h l’iufluence de Goethe , qu’il ne subit toutefois qu’à bon escient. Eu l’admiraut et l’écoutant, il sut re.ster lui-même. Grâce à lui, il com|irit de plus en plus que l’idéal n’él,vit pas le .seul domaine du ]>oèle, mais il ne cessa |ias pour cela d'être le poète de l'idéal; les sons de .«■a lyre devinrent jilus clairs, plus limpides, jdus variés, mieux mesurés peutêtre; il y ajouta même, avons-nous dit, descoixles nouvelles, maissans briser aucune de celles qui n’étaient qu'à elle et que seul il savait toucher. A l’influence de Goethe se joignit celle des anciens ; il lut, non sans s’aider de traductions, Juvéual, Perse, Plaute, ne s’eftrayaut jias, comme l’on voit, de la réalité verte et crue, ni du gros rire populaire; ensuite il put comprendre Térence dans l’original et traduire
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il la lecture les Adelphe/: ii sa femme. Il aurait liien dé.'-iré lire aussi dans leur langue les grands autem-s grec.s; il demandait il ses amis de lui indiquer de bonnes grammaires , de bons dictionnaires; il voulait se remettre aux éléments, apprendre le grec h tout prix. Encore en 1800, peu d’années avant sa mort, il revint à ce dessein, et n’y renonça qu’ii regret, après en avoir parlé h Goethe, qui ne l’encouragea pas. De toutes les lacunes de ses premières études (et pourtant , on.s’en souvient , il avait eu un prix de grec), c’était celle qui l’affligeait le plus.
Il ne faudrait jias conclure cependant de ce gnftt pour les anciens, et surtout pour les Grecs, qu’il regardât comme possible ou désirable le retour ]tur et simple h leur mode d’in.spiration, à leur manière de saisir et de rendre la nalime. Il sentait en quoi les modernes différaient et devaient différer d’eux, parquels avantages ils pouvaient racheter ce qui leur manquait en naturel et simplicité et fraîcheur primitive. « S’il en est, écrit-il, qui, comme Goethe par exemple, participent plus ou moins de l'esprit grec, qu’ils .sont loin cependant d’être des Grec.s ! En voyant cela, je me demande si le poète moderne ne ferait pas bien de se fixer comme indigène dans le domaine qui n’est qu’à lui et d’y tendre à la j>erfection, plutôt que d’aller se faire vaincre par les Grecs, dans une sphère étrangère, où sa langue, sa culture, son monde, lui feront éternellement obstacle. » Fidèle à son penchant, h sa thèse favorite, il résume ainsi sa pensée ; t En un mot, le poète moderne ne doit-il pas plutôt prendre pour objet l’idéal que la réalité?*
Sa rentrée , par un chemin nouveau, dans la terre promise des Muses, fut un pénible labeur, et, avant d’arriver aux sources de lait et de miel , il traversa le désert du doute, du découragement , des longs et stériles efforts. Sa santé, toujours chancelante, l’arrêtait, l’abattait souvent, et lui arrache, en ce temps-là, de fréquentes plaintes. Et pourtant il luttait contre les obstacles, il ne voulait j>as s’avouer vaincu. «Je crains, dit-il, d’expier les vives agitations où m’a jeté le travail poétique. Pour philosopher, la moitié de l’homme suffit, et l’autre moitié peut se reposer ; mais lesMuses vousépuiseut tout entier. » Plus tard, dans une autre lettre, il explique sa pensée, très-juste, en effet, si on l’applique à sa manière d'être poète. « Si le philosophe , dit-il , peut laisser reposer son imagination , et le poète sa faculté d’abstraction, il faut, dans des compositions comme les miennes, que je maintienne sans cesse tendues ces deux foiees à
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la fois, et ce n’est que par une perpétuelle agritation intérieure que je puis tenir, pour ainsi parler, en dissolution ces deux éléments hétérogènes. > Parfois il se prenait k douter de son talent, de son génie de poète: « Pour une heure de courage et de confiance, écritil à Goethe au mois d’octobre 1795, il yen a dix où je suis découragé et où je ne sais ce que je dois penser de moi. » Heureusement les suffrages de ses amis venaient le soutenir, le relever. C’était, disait-il, sa consolation de se voir, dans leur jugement et en dehors de lui, tel qu’il dé.sirail être et n’osait se voir lui-méme; de lire, par exemple, dans la lettre de Goethe à laquelle il répondait en faisant l'aveu que je viens de citer ; • J’ai beaucoup pensé à vos poésies (il les lui avait envoyées en manuscrit) ; elles ont de rares mérites et sont telles , dirais-je volontiers , que je les attendais précédemment de vous. Ce mélange jiarliculier de contemplation et d’abstraction, qm est dans votre nature , se montre maintenant dans un parfait équilibre , et toutes les autres vertus poétiques se produisent dans un bel ordre. C'est avec plaisir que je verrai ces pièces imprimées, que j’en jouirai de nouveau moi-méme et en partagerai la jouissance avec d’autres. • En recevant de tels éloges, en sentant qu’il les méritait, il reprenait confiance, et en comparant ses premiers essais poétiques à ses œuvres présentes, il ne regrettait plus la longue interruption , le salutaire apprentissage auquel il s’était condamné, le temps qu’il avait employé ù mûrir et ordonner sa pensée, c Ce que je sais maintenant, disait-il, par une sûre expérience, c’est que la sévère précision des idées mène seule k l’aisance. Je croyais autrefois le contraire et craignais la dureté et la raideur. Je me réjouis , dans le fait, aujourd’hui, de n’avoir pas hésité k m’engager dans cette pénible route, que j'ai souvent jugée nuisible k l'imagination poétique. «
Lorsqu’il eut retrouvé sa voie et qu'il se fut dit : « La poésie sera désormais la tâche de ma vie, et je n’y serai pas toujours timide , comme aujourd'hui que j’essaye mes forces nouvelles; je ne fais pas voile k tout jamais, je l’espère, tout près du rivage de la philosophie, mais je naviguerai plus avant dans la libre mer de l’invention » (ce sont les paroles mêmes qu’il écrit k A. G. Sclilegel), il balança de nouveau entre l'épopée et le drame, et de nouveau consulta ses amis. • La poésie épique, lui répondit G. de Humboldt, quand je la compare k la dramatique, ne me parait pas aussi propre k développer toute votre force. ■ Et il lui donne les raisons de ce jugement, qu'il fonde
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sur la nature même de son talent poêti(|uc. < Le drame! > lui avaient crié de même précédemment le coadjuteur Dalberg, Wieland, J. de Muller, qui avait prédit, comme nous l’avons mi, que si l'Allemagne devait avoir son Sliakspeare , elle le trouverait dans Sdiiller. Il avait choisi un sujet, et même, avons-nous dit, commencé h le traiter, celui de WaUenstein; mais, kee moment, un autre, Its Chevaliers de Malte, paraissait lui sourire beaucoup aussi, plus peut-être. U comptait y mêler des choeurs, dont il se ]>romettait un heureux effet. A la fin, comme nous le verrous, Wallemtein l’emporta; mais, pendant toute l’année 1796, le poete y fit peu de progrès. D’autres travaux l’en détournèrent ; puis c’était une matière ditficile & maitri.ser, et , pour qu’il pût s’y appliipier tout entier, il fallait d’abord que l’abondance d’idées, de sentiments, d’images poétiques, amassés pendant ce long silence de la muse , se fût répandue eu détail dans des chants lyriques et d’autres poèmes plus faciles k concevoir, k embrasser, k composer.
Des soucis et des deuils domestiques vinrent tristement aussi le troubler. Sa plus jeune sœur, Nanette, mourut au printemps de 1796, enlevée par une fièvre épidémique, dont son père et sa seconde sœur, Louise, furent attaqués également. Sa pauvre mère était seule au milieu.de cette affliction; elle n’avait auprès d’elle aucun des siens qui la pût consoler, et soulager sa fatigue. Grande fut l’anxiété de Schiller k ces affreuses nouvelles. Si sa santé le lui eût permis, il aurait couru , sans hésiter, au sein de sa famille désolée ; mais depuis plus d’un an il n’était pour ainsi dire pas sorti de sa maison, et il était si faible qu’il craignait ou de ne pwuvoir supporter le voyage ou de n’arriver chez ses parents que pour tomber malade , hti au.ssi, et augmenter leurs peines. Désespéré de sa propre impuissance, il pressa sa sœur aînée, Mme Reinwald, de partir, sans retard, de Meiningen, pour la Solitude. H s’offre k payer les frais du voyage, il la supplie en grâce, une fois arrivée auprès des chers malades, de n’épargner aucune dépense pour leur rétablissement, pour leur bien-être. D pourvoira k tout, elle n’a qn’k s’adresser k Cotta, k l’éditenr des Heures , pour avoir de l’argent. Christophine Reinwald partit sans hésiter, assista et consola ses vieux parents avec la plus tendre sollicitude, et ne revint auprès de son mari qu’en automne, après avoir reçu le dernier soupir de son père. fSchiller la bénit pour son dévouement, mais fut inconsolable de n’avoir pu s’y associer que de coeur, d’avoir perdu, sans les revoir, son vénérable
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père', une sœur channante, passionnée à ce point pour la gloire de son frère que, dans ses derniers moments encore, son rêve et son espoir , étaient de monter un jour sur le théâtre pour jouer ses drames. • Et notre bonne mère! Je n’y puis penser, s’écrie-t-il. Que n’a-t-elle pas fait pour nos grands parents, et combien elle a mérité de nous la même assistance ! » Le gé'nie, avec ses préoccupations idéales, sa glorieuse ambition, risque, dit-on, do dessécher le cœur, de le distraire au moins et de l’attiédir pour les communes aCfections de la vie. Schiller, jusqu’à la fin, devint chaque jour, à mesure que son talent s’élevait, meilleur et plus aimant. I^a mort éjiargna sa sœur I.ouise ; elle épousa, en 1799, le pasteur Fraukh. Sa mère alla demeurer h I>eoubergj’où l’affection attentive de son fils la suivit dans son veuvage.
« Tout ce qui peut vous rendre la vie douce, lui écrit-il, il faut ejne vous l’aye/., mon excellente mère , et c’est désormais mon affaire de vous préserver de tout souci. Après tant de peines cruelles, il faut que le soir de votre vie soit serein ou du moins paisible, et j’espère que vous jouirez encore de maint jour heureux, au sein de vos enfants et petit-s-enfants. »
Aux chagrins qui marquèrent cette année , se mêlèrent quelques consolations et quelques joies. Kœrucr vint le voir et re.sta huit jours avec lui, vers le temps de la mort de sa sœur Nanette. Goethe lui fit également une longue visite : il pa.ssa quatre semaines à léna, en février et mars. Plus tard , au commencement de novembre, G. de Humboldt revint de Berlin avec sa famille, et, pendant son séjour, qui se prolongea jusqu’au mois d’avril de l’année suivante, son frère, Alexandre do Humboldt , le seul et glorieux survivant de ces illustres amis’, vint aussi jouir quelque temps avec lui de l’intimité de Schiller. C’est encore celte année que la belle-sœur de ce dernier, Caroline de Lengefeld, mariée d’abord, comme nous l’avons dit, à M. de Beulwitz, épousa G. de Wolzogen, cher à notre poète et pour lui-même et par le souvenir de sa mère et de sa sœur. Les nouveaux époux (le duc de ^\’eimar avait nommé le mari chambellan^ s’établirent d’abord à Bauerbach, ensuite à Rudolstadt, et plus tard à léna. Mais, parmi les joies qui le consolèrent eu ce temps-là, la plus vive sans doute pour Schiller, ce fut la naissance d’un second
1. J'aI vu un portrait du digne capitaine, publié à Leipzig. C'est une lionne et grave et honnête figure, bien allemande, et où la finesse s’unit à la vigueur.
2. J’écrivais ces mois, qui malheureusement ne sont plus vrais, peu de jours avant celui où nous apprîmes ici la mort de l’illustre auteur du k'otmot.
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fils, qui vint au monde le 11 juillet 1796'. Il eut Goethe pour parrain et fut appelé Emest-Frédérie-Guillaunic. « Ma joie est double, écrit le père à Kœmer, ]iarce que le nouveau venu est un qarçon et qn’il reparde frais et allèpro dans le monde. C’est une lourde pierre qui m’est ôtée de dessus le cœur. » L’accouelieuient avait été très-prompt et très-heureux. Et dans un billet h Goethe : « .Te puis maintenant, dic-il, coinniencer & compter ma ])etite famille: c’est une sensation toute particulière, et le pas d’un h deu.x est beaucoup pins prand que je ne pensais. »
Un tout autre fniit de l’année 1796, ce fut (qui le croirait de l’aimable poète?) toute une mois.son d’épiprammes. 'N’oici quelle en fut l’occasion. Les Heures lui avaient caus«‘ beaucoup d’ennuis. Le succès de l’entreprise avait été loin de répondre h son attente : ou sait quelles brillantes espérances il avait conçues en la projetant. Le public, qui s’engouait si aisément des œuvres les plus médiocres, avait accueilli avec une ble.s.sante froideur les cahiers même les mieux remplis, ceux qui contenaient des œuvres que tous admirent aujourd’hui. Goethe se plaignait aussi et du public et des lettrés. Il était mécontent du peu d’intérêt qu’excitaient en maint endroit son Willielm Meisler et .ses excursions dans les R'iences naturelles. Ce fut lui qui conçut la jiensée de réveiller le monde lettré de .sa toi'- (leur et de châtier cette indifférence. Il la communiqua à Schiller dès l’automne de 1795, et deux mois après il lui proposa une alliance offensive, une attaque poétique, dirigée en commun contre les journaux littéraires, les sots lecteurs, les mauvais écrivains. Schiller adopta l’idée avec son ardeur accoutumée. Pendant une visite de Goethe à léna, en janvier 1796, on arrêta tous les détails du projet, puis les deux poètes se mirent h l’œuvre sans retard, et aiguisèrent chacun de leur côté une nuée d’épiprammes, de flèches acérées, pour les lancer, dans le prochain Almanach des ifuses, sous le nom de •Vé/iù'.r , emprunté â Martial,. sur l’Alleinague, qui ne s’y attendait ;; guère. Dans les premiers jours d’octobre, ces mordantes invectives firent invasion, * renards enflammés, comme dit le poète, dans le
1. Erncsl-FrwIùiic Ouillaume Schiller exerça diverses fonctions judiciaires dans las provinces riiénanes prussiennes. Après avoir été attaché successivement aux tribunaux de Cologne, do Bonn et de Trêves, il fut nommé conseiller de la Cour d’appel à Cologne. Il est mort h Vilicli, près de Bonn, le 19 mai 18A1.
11 s'était marié en 18'id, mais n'a pas laissé d'enfants. M. Bœring, dans un de ses nombreux suppléments aux Œuvres de Schiller, lui a consacré une coucta notice hiographique.
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pays des Philislins. » Ce fut [mrloul une clameur, un tumulte sans pareil. D'après le témoifîuai'e J’uu contemporain , ou eût dit que le cri au fou avait retenti, répété par tous les échos. Dès le premier mois, toute l’édition de l’Almanach fut enlevée, et il eu fallut faire deux autres. Pendant un semestre, les blessures, les cris des blessés absorbèrent l’attention et furent l’unique intérêt littéraire de l’Allemagne. Une des conventions des auteurs avait été do mêler et confondre leurs épigrammes , do décocher leurs traits de telle sorte qu’on ne pût distinguer du<|ucl des deux arcs ils parlaient. Cependant de]iuis la distinction s'est faite, pour un bon nombre avec certitude, pour d’autres avec vraisemblance'. C’est en général, comme Goethe l’avoue dans les Entretiens d’Eckeruiaun, la part de Schiller qui est la plus incisive : plus enthousiaste |M)ur le beau, il était naturel qu’il lût aussi plus emporté contre le laid. Çà et là, on pourrait dire qu’il va au delà des bornes et pous.se la sévérité juscpi’à l’injustice; mais ces excès sont rares, et la plujiart de ses sentences ont été conlii-mées par le public et par la postérité , autant du moins qu’elle se souvient de ses victimes. Nous sommes difficiles en France, en fait de pointes et d’é|)igrammes : notre langue s’y prête merveilleusement et il s’en improvise ici partout et toujours d’excellentes, .\ussi ne m’étonnerais-je pas que beaucoup de Xénies de Schiller et de Goethe parussent aux lecteurs français bien moins mé-chants et ingénieux qu’à leurs comjiatriotes, et surtout que la traduction affadit le sel de plus d’un , en leur ôtant la symétrie concise des distiques, et en effaçant bien souvent le jeu piquant des sons et des mots, et ces nuances délicates où git toute la malice. Puis, ces œuvres légères rarement surv'ivent, avec leur fleur et leurs é[)ines, au moment qui les produit. Que d’allusions , de finesses , saisies de tous le jour même, deviennent le lendemain d’insignifiantes énigmes! Le scandale fut grand, je l’ai dit. « C’est l’Almanach des Furies, » criait l’un ; « un
1. On a retrouvé, en 1832, des cahiers manuscrits contenant 113 épigrammes, parmi lesquetles il y en avait ét d’eulièremeni inconnues. Ces cahiers, où Goethe et Schiller avaient écrit leurs Jé«i«, en grande parlie de leur propre main, et qui donnent le moyen, pour un bon nombre de ces distiques, de Taire la part certaine des deux auteurs, étaient en la possession du conseiller aulique Eckermann de Weimar, qui, à la date que je viens de dire, en l8o2, les confia à M. Ed. Boas. Celui-ci étant mort avant de les avoir publiés, M. le liaron Wendelin de Maltaalin, un des admirateurs les plus éclairés de Schdlsr et les plus dévoués à sa gloire, acheva le travail, et fit paraître, en 1866, un élégant volume contenant, sous le titre de SchilUr’s und Goelhe's .renien-j/onuicripl, l'édition des cahiers manuscrits préparée par M. Boas, avec d’intéressants et curieut suppléments qu'il y a ajoutés lui-même.
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fléan, une nouvelle plaie d'Ëgypte, disait l'autre, qu'il faudra redouter tous les ans. > Nommés ou non, les raillés eurent bien soin de publier, comme l’on pense , qu’ils se reconnaissaient : ils répliquèrent de toutes parts, en prose, en vers, avec aigreur et colère, grossièrement presque tons et [ilatemont. Nos deux poetes lais.'-èrent gronder et passer sur leurs tètes l’orage qu’ils avaient amassé, bien résolus h ne plus tirer, auraient-ils pu répondre, leur |xiudre aux moineaux, et à ne justifier désormais que par des chefs-d’œuvre le droit de haute et basse justice ipi’il leur avait pris fantaisie d’exercer.
Les épigrammes n’étaieiit pas tontes personnelles ; il y en avait de générales et d’innocentes, exprimant avec ime brièveté didactique les leçons de l’expérience ou les principes de l’art. Celles-là formèrent un groupe à part dans l’Almanach, sous le titre d’fx-l'otoou Tabulæ votivæ. Les satiriques, rejetées à la fin, eurent seules le nom de Xénies. Ce fut Schiller qui {iroposa cet arrangement. Le plan avait été d’abord beaucoup plus vaste. Le nombre total des épigrammes devait être de mille, tout au moins de six cents, et les genres n’auraient pas été séparés. Les éjiigrammes générales, et çà et là quelques distiques laudatifs, eu.ssent été mêlés, pour vaner, aux critiques et invectives, qui devaient dominer dans la collection et lui donner son vrai caractère. Mais force leur fut de se borner : pour exécuter ce projet et faire un ensemble bien complet , il eflt fallu retarder la publication, ce qui eût émoussé bien des pointes, en leur ôtant tout le charme de l’à-propos.
Au temps où nous sommes parvenus dans notre récit, aux jours de cette bruyante explosion an dehors, rien de plus paisible, de plus retiré que la vie de Schiller à léna. Des rapports intimes avec la famille de G. de Humboldt, de temps en temps une partie d’hombre, quelques visites de Goethe, étaient ses seules distractions. I,a solitude à la ville, si elle n’est pas odieuse, est du moins sans charme : il fut pris d’uu ardent désir d’aller vivre aux champs. Il demanda d’abord à Goethe de lui louer une maison avec jardin, que le poète ministre pos.sédait auprès de Weimar. < Edle est trop petite, lui lut-il répondu, et j’ai d’ailleurs fait démolir la buanderie et le bûcher. > Sur ce refus, il acheta, pour environ douze cents thalers, une petite campagne aux environs d’iéna'. C’était au commencement de 1797.
1. a en juger par un dessin publié à Leipzig, ce devait être un lieu assez agréable, même avant cet attrait dont le séjour du grand poete l’a embelli.
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Une fois propriélaire , il eut graud’peine à niieiulre le priiiiemps, pour changer d’air et fuir la ville. Il ne pouvait pas durer plus longtemps, disait-il, entre ses quatre murailles; .«on travail n’avançait plus. Une sérieuse maladie de son [«lit Ernest retarda le déménagement à son grand regret, et ce ne fut que le 2 mai qu’il s’établit dans son modeste Tibur. « Je vous .>^alue de mon janlin, où je me suis in.stallé aujourd’hui, écrit-il h Goethe. Un beau jiaj.sage m’environne, le soleil se couche de la façon la plus aimable, et les rossignols chantent. Tout ce (]tii m’entoure m’égaye, et ma première soin'e sur mon propre sol et dans mon domaine est du meilleur et plus joyeux augure. Mais aussi c’est lù tout ce que je puis vous écrire aujourd’hui : j’ai la tête toute troublée do tous les arrangomenls domestiques. Demain j’espère enfin me remettre au travail avec un vrai plai.sir et pouvoir persévérer. » Le lieu était paisible et sain, le site agréable, la maison placée au milieu du jardin ; de l’étage sujHU'ieiir, la vue était belle et s’étendait au loin. Plus tard, il se lit construire en outre, à quelque distance de la maison, un pavillon, avec une chambre haute où il aimait h se retirer pour travailler, et où souvent, [lendaul l’été, il prolongeait sa veillée bien avant dans la nuit. « Je suis ravi, avait-il coutume de dire, que le ménage marche bien, mais je n’aime pas à entendre le bruit des rouages. » Les deux premières coraiimnicalions littéraires qu’il adres.se à Goethe, de sa maison des champs, sont curieuses h noter : elles n’ont rien qui sente l’églogue. C’est d’abord le dessein, qu’il n’e.xécuta J pas, de faire une ballade de don Juan; puis, c’est le plaisir qu’il prend à lire la Poélique d’Aristote, sur laquelle il expose longuement et Irès-pc -liiiemment ses idées h Goethe, dans une lettre fort iutélessaiite, mais non pas toujours juste, ni impartiale, je crois, on ce qui concerne les grands tragiques français.
!éa santé, sans se rétablir, n’empira pas du moins jusqu’au mois d'auùt. Il put conlimicr h travailler ù .son Walteitsiein : c’était alors .sa grande affaire, qu’il inlerroiii[)ait par bien des œuvres accessoires, que lui iinpo.saient ses publications jH^riodiques, ou par lesquelles se faisaient jour les inspirations quotidiennes qui venaient traverser sa lâche principale. Goethe achevait, en 1797, Hermann H Dorothée; i\ y venait travailler h léna; il prenait plaisir ù initier .Schiller à l’ensemble, aux détails, au progrès de sou [inëme, et Schiller était ravi de toutes les perfeciioiis de la charmante é[>opée. yuand elle fut terminée, il ne pouvait se lasser de la lelire ; c’était
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k ses yeux le clief-d’œuvre de Goethe et de la uouvelle poésie. « Votre Hermann me couduil, lui écrivait-il, UDi(]uemeut par sa foiiue si purement poétique, dans un monde divin de jxaisie, pendant que l'auteur ne me laisse jamais sortir entièrement du monde réel. » Gette admiration ne demeurait j>as stérile : les exemples, les entretiens de Goethe le frappaient de plus eu plus, et cliaque jour jiénétraient plus avant : Feraces plantæ immUluntur: mais, eu voyaiil l'arbre porter de plus beaux fruits, jamais, je le réj>ète, on ne |>eut dire» tant il gardait sa sève proprê, non sua poiiia. Schiller, nous l'avons dit, s’avouait sans nulle honte l'influence de Goethe; nulle part, peut-être, il ne se l'explique mieux que dans le pa.ssage suivant d'une de ses lettres : » Vous me déshabituez de plus en plus de la tendance qui, en tout genre pratique, et ]>articulièrement eu poésie, est un défaut, d'aller du général à l'individuel, et vous me menez au contraire des cas |«rtjculiers aiLx grandes lois. Le point d'où vous avez coutume de partir est toujours petit et étroit, mais il me conduit dans l'immensité et par là m'est bienfaisant dans ma nature, tandis que par l'autre chemin <(ue j'aime tant à suivre dès que je suis alrandouué h moi-même, j'arrive do l'immense à l'étroit, et j'ai la sensation désagréable de me voir à la fin plus puvre qu'au coumienccmeut. » G. de Hiimboldt, nature libérale et féconde, mais plus philosophe que ))oete, encourageait plus que Goethe les brillantes abstractions de Schiller, ses généralités idéales : à la fin d'avril 1797, il jtartit d'iéna |K)Ur entreprendre un long voyage de deux ans. I)e ce moment, l'action de Goethe dut être plus grande encore, et ne fut jjlus tempérée (jue [lar roriginalité j)ersonuelle do Schiller, au.ssi puissante, grâce à Dieu, que jamais.
On s’est demandé si ce n’est ]ias à Hermann cl Dorolltee, aux théories po«-ti(pies dont cette œuvre narrative amena la discussion entre les doux auteurs, aux tendances qu’elles dévelop|)èreut , qu’il faut attribuer, dans une certaine mesure, l’étendue plus épique que dramatique de Waltcnslein. Ce qu’ou peut affirmer, c'est que nous devons, en grande [mrtie, à cette influence les Ijallades, qui, après les drames , sont les plus beaux fleurons de la couronne de Schiller, ses poésies les plus connues, les plus comprises, les plus goûtées de tous, celles dont la traduction efface le moins la beanté, quel(|ue prix cpte leur donne le style, et ipi’on peut admirer et admirer partout, eu effet, sans qu’il faille être, comme pour mainte autre composition de notre jioète, ni métaphysicien, ni même Alle-
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mand. L’ann^ 1797 a été nommée avec raison l'année des ballades. C’est elle qui a produit te Plongeur, le Gant, l'Anneau de Polycrate,, le chevalier Toggenbourg, les Grues d'Ibycus, sujet auquel Goethe avait aussi songé, le Message à la forge, et, dans un genre différent, le Chant funèbre dun Madoessis, auxquels s’ajoutèrent, l’année suivante, la Caution et, sous le titre de romance, le Combat contre le Dragon. Ce sont, dans de petits cadres, autant de toiits parfaits, qui valent seuls, on peut le dire, de longs poèmes. Unité du tableau ou du récit, accord harmonieux des parties, conduite habile et mouvement de l’action, richesse h la fois et sobriété des détails, subordonnés tons & l’ensemble, juste tempérament de l’idéal et du réel, inimitable perfection du style et du rhythme, rien ne manque h ces œuvres charmantes. Des contrastes, bien ménagés, de grAce et de force, de calme et d’ardeur, de magnificence et de simplicité, en achèvent l’attrait. Elles réunissent, dans leur élégante brièveté, le mérite épique au mérite dramatique. Ce n’est point par l’étrange, par l’audace, qu’elles se distinguent, comme bien souvent les premières po<‘sies; quoiqu’elles soient bien de leur temps, de leur pays, de leur auteur, elles sont belles au même titre qtie tous les chefs-d’œuvre durables, originales sans être singulières, belles de cette beauté vraie et universelle que l'homme ne cesserait d’admirer qu’en cessant d’être humain par l’esprit et par le cœur. Heureux le temps, heureux le pays où le poète, pour aspirer et atteindre h cette perfection, n’aurait qu'à se régler sur le goût public, où le beau n’aurait qu^ se montrer pour être aussitôt apprécié ! Les chefs-d’œuvre prennent leur rang et le gardent , mais rarement du premier coup et de plein saut. Schiller le savait et immait, non sans tristesse, son ambition présente à contenter quelques esprits d’élite ; « Je suis forcé d’avouer, écrivait-il à Kœmer, que vous (toi et les tiens), le ménage Hnmboldt, Goethe et ma femme, vous êtes les seuls h qui j’aime à penser quand je compose mes poèmes, les seuls qui puissiez m’en récompenser; car le public, tel qu’il est, vous ôte toute votre joie! » 11 y a toujours dans le présent quelques voix (jui ont les pleins pouvoirs de la postérité : le tout est de les choisir et de les .savoir gagner.
Goethe et Schiller s’exercèrent dans la ballade à la même époque, à l’envi l’un de l’autre. C’est Schiller qui parait avoir en le premier l’idée de s’essayer dans ce genre : on se souvient du sujet de don Juan qui l’avait tenté; mais il obéissait, avons-nous dit, à l’influence
Digitizecl Cy
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de Goethe, et de plus, le projet une (ois formé, Goethe donna l’exemple. Dans un voyage qu’il fit h léna, il composa, tout en travaillant h Hermann et Dorothée, sa Fiancée de Corinthe.
On a peine h comprendre, remarque avec raison M. Scheffer, qu'habile, au point où il l’était devenu, dans la versification, et poète de ccpur et d’IIme, Schiller ait encore pu songer, ainsi qu’il le fit , à écrire son Wallenstein en prose. C’est qu’il voulait travailler pour le théâtre, et an théâtre on avait tellement perdu l'habitude des vers qu’il avait fallu , comme nous l’avons raconté, mettre en prose don Carlos pour les représentations scéniques. Ce|>endanl, k l’automne de 1797, il se décida résolftmcnt k employer de nouveau l’iambe et se mit k refondre .sans retard et k récrire en vers ce qu’il y avait de fait de son drame. Goethe applaudit plus que personne k ce changement. « Toutes les œuvres dramatiques, lui écrit-il, devraient être en vers , et alors seulement on verrait qui est capable de faire quelque chose ; mais maintenant il ne reste au poète, qui veut être joué, qu’k s’acconunoder aux exigences du théâtre, et en ce sens on ne pouvait vous en vouloir de votre intention d’écrire Wallenstein en prose; toutefois, si vous le considère:: en lui -même et comme une œuvre indépendante, il faut nécessairement qu’il soit en vers. •
U y avait sept ans, nous l’avons dit, qtie Schiller était occupé de ce drame, dont il avait conçu le plan dès 1790, pendant qu’il écrivait sa Guerre de trente ans. Nous l’avons vu distrait do ce travail par la maladie, par la rédaction de ses journaux et almanachs, par d’autres idées , d’autres plans dramatiques. Ce qui explique encore mieux cette longue gestation, qui, avec une volonté moins ferme, courait grand risque d’avorter, c’est que le sujet, sans jiarler des difficultés de toute sorte qu’il eût offertes k tout poète, avait pour Schiller en particulier peu d’attrait. C’était un cadre non pas seulement trop vaste, mais surtout trop réel, trop rempli d’avance, où Hiistoire, enta.ssant les personnages et les faits, ne laissait point assez k créer au poète. Ses idées sur le drame s’étaient grandement modifiées. L’ami de Goethe ne demandait plus que sa muse eût pour domaine, au théâtre, « un dé.sert silencieux, comme dit Charles Moor dans les Brigands, qu’elle pût librement peupler des fantaisies de son imagination. > Il ne disait plus de son sujet : s Qu’il soit ce qu’il voudra.pourvu ipte j’y emporte ce moi, que j’y soisk moi-mème mon ciel et mon enfer. » Mais, s’il reconnais.sait avec l’auteur de Gatz de Berlicliinrjen, si du moins il s’efforçait de se persuader que le monde exté-
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rieur )>a.s l.’i i^iiuplemeut comme un miroir pour que l'âme du porte s’y rélléchisse , ses premier instiucis , sa ualure propre revenaient malpré lui, et c’était jiar raison, par respect jKtur les principes, (|u’il acceptait l’action, toute faite en dehors de lui, de Wallenstein. « Le sujet, écrivait-il, ne m’intéresse j)as du tout, et je n’ai jamais uni h une telle ardeur au travail tant de froideur pour l’objet à peindre. Je traite réellement jusrpi’ici le caractère princijral, comme la [dupai t des caiactères accessoires , avec le pur amour de l’artiste. Il n’y a que le [lersonnaRe qui vient le premier a|)rès le principal, celui du jeune Piccolomini, auquel je m’intéresse par mon penchant. >
Il avait longtemps espéré se renfermer en cinq actes , mais il voyait , â mesure qu’il avançait , s’allonger la carrière ; les proportions é]uques de sa matière ne se laissaient pas restreindre et dominer : il était mécontent d'elle, et pourtant ne votdait plus l’abandonner, mécontent de lui-même, teuté sans doute de se dire parfois: * Qui ne sait se borner ne sait écrire. » Son premier acte était à lui seul [)lus long que les trois premiers de l'Iphigénie de Goethe. Puis, mise en vers, la pièce s’étendait encore. Les iamhes, tout en le forçant â|dusde précision, ouvraient la veine poétique, qui jaiUissait, impérieusement abondante. Il lisait les grands modèles , Sophocle, Shak.speare ; le grand législateur, Aristote; mais ni les exemples, ni les préceptes n’ap[>auvrissaient son sujet et sa verve, ne réduisaient son plan. Toutefois il jiersiste, et, malgré sa santé qui .sans cesse l’arrête (« Un seul jour, écrit-il , d’heureuse dis- [losition , il me le faut expier [>ar cinq ou six jours de souffrance et d’accablement »), il ne .se laisse [ms vaincre par les ol>stacles. Il com])te être joué dans l’été de 1798; déjà il demande, pour son titre, au peintre Meyer une vignette qui représente Némésis. Gom[iatissaut k son embarras, Goethe, h la fiu de 1797, lui donna le conseil de rompre son cadre; de com]>o.ser, au lieu d’un seul drame, une suite de pièces. C’était le seul moyen peut-être, au jmiut où Schiller avait amené son travail, de sortir de cette complication; mais, pour faire plusieurs pièces, formant chacune un ensemble complet, il eût fallu plusieurs actions nettement séjmrées. Son sujet, son plan s’y prêtaient-ils î
Cependant , à la fin , il fut obligé de recourir à cet ex|)édieut. U’abord, sous le nom de Camp (tg Wallenstein , il détacha do .sa fable démesun'-e un tableau de mœurs, ime sorte d’introduction.