‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 17 sur 311 · VI K UE SCHIU.ER · texte numérisé non relu

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propre à transporter lo spectateur au temps de l'action, dans le milieu où elle se passe, et îi mettre en scène l’armée, C3 persounaj;c multiple, ondoyant, cet océan d’hommes au sein du(|uel s’agitent les passions et les intrigues des chefs ambitieux, üette exposition était écrite, en partie, depuis le mois de mai 1797. Voici k (pielle occasion Schiller en fit un drame distinct. En septembre 1798, il était venu passer huit jours à Weimar. Il avait lu à Goethe les portions achevées de son WalJensteiii. Goethe et !Meyer combattirent de toutes leurs forces l’idth: que lui .avaient inspirée les proportions mêmes de son œuvre, de terminer .sa pièce sans se préoccuper du théâtre, et lo .supplièrent de l’arranger pour la représentation, et de préparer et arrondir un ])remier ensemble dramatique qui pût servir à célébrer l’ouverture prochaine de la nouvelle salle de théâtre de Weimar. Il se rendit h leur désir et se mi^k l’œuvre, sans- retard, pour agrandir un [leu le cadre de son tableau préliminaire, y introduire quelques figures nouvelles, quelques scènes caractéristiques, et en faire un ouvrage complet par lui-même, projetant .son reflet sur les jiarties suivantes et les mettant dans leur vrai jour. L’additiou principale qu’il lit k ce prélude, h la veille de la repré.sentation , fut le [lersonnage du capucin et son sermon aux Croates : [xuir l'in.spirer et lui donner le ton , Goethe lui envoya quelques échantillons de l’éloquence populaire d’.Vbraham a Sancta-Glara , dont il calqua la manière, le copiant presque littéralement en maint endroit. La venu comiipic, la souple fécondité de son motlèle le charmaient • il .se priv mettait de retravailler plus tard k loisir la harangue cju’il lui empruntait; mais maintenant le temjis pressait, il fallait improviser les additionsqui devaient compléter le petit drame; il fallait le coordonner, le polir, l’achever .au plus vite, pour donner aux acteurs le temps de l’étudier. Goethe, en cette circonstance, seconda son ami avec la plus cordiale obligeance; il n’eût pu faire plus s’il eût été lui-même l’auteur de la pièce. La repré.seulatiou eut lieu le 12 octobre 1798. Le succf's répondit k l’attente du public et aœx vœux du poète, qui était venu, dès la veille, k Weimar, pour as.sister k la dernière ré[K‘tition , dont il avait été trè.s-.satisfait. Le beau prologue qu’il avait composi’" jiour l’inauguration de la salle restaurée , et oii il prédisait « k l’art de Thalie une ère nouvelle, » fut très-bien dit ]>ar l’acteur Vohs,vêtudu co.stume qu’il porta plus tard dans le rôle de Max Piccolomini. Dans la pièce iuême,Genast et Leissring, dont l’iiu jouait le capucin et l’autre le premier chasseur, méritèrent , dit-on ,

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d'unatiiines applaudisseuieiils. Encouragé par l'approbation générale, dont Goethe le premier se fit l'interprète dans la Gazelle universelle de Cotta, Schiller se mit avec ardeur h remanier la suite et le corps même de sa grande œuvre, distribuée en dix actes, coupés artihciellement en deux ]>ièces, dont le Camp de M'allenstein n'était , comme nous l'avons dit, que la brillante ouverture. < Je n'ai que neuf semaines devant moi, écrit-il à Kœrner k la tin d'octobre, pour mener à fin ce grand travail. > Et il s'applaudit de cette nécessité, à laquelle il se voit condamné, « de repasser ainsi rapidement tout le drame dans sa tète : > cette hâte « ne peut qu'exercer une heureuse influence sur l'ensemble. > Dans une lettre au même Kœrner, antérieure d'un mois, il expose le plan et la distribution auxquels il s'est déflnitivement arrêté, après mûre réflexion et après de nombreuses conférences , ditil, avei Goethe. < J 'ai divisé la pièce en deux parties, et en cela j'ai été favorisé par l'ordre même que j'avais adopté. Sans cette opération, Wallenslein serait devenu un monstre par son ampleur et son étendue, et eût été condamné, pour être propre au théâtre, à trop de grands sacrifices. Maintenant ce sont, avec le prologue {le Camp), trois pièces considérables, dont cliacune forme, en quelque manière, un tout ; mais la troisième est la vraie tragédie. Les deux dernières ont chacune cinq actes, et, par une heureuse circonstance, du commencement â la fin d'un acte le lieu ne change pas (c'est un avantage auquel plus tard il renonça, en modifiant son plan). La seconde pièce tire son nom des Piccolomini,dout elle nous montre les dispositions, chez l'un favorables, chez l'autre contraires à Walleustein. Wallenstein ne parait qu'une fuis dans cette pièce, au second acte, taudis que les Piccolomiui occupent les quatre autres comme ligures principales. Elle contient l'exposition de l'action dans toute son étendue, et se termine juste au |>oint où le nœud est noué. La troisième pièce se nomme Wallenslein, et est une véritable et complète tragédie ; les Piccolomiui ne peuvent prendre que le nom général de pièce de théâtre; le prologue, celui de comédie. * Après s'étre félicité de n'avoir plus besoin, avec cet arrangement, d'un si nombreux persoiuiel dramati(|ue, parce que chacune des deux grandes pièces a certains personnages qui ne figurent point dans l'autre, et que les mêmes acteurs pourront jouer, dans les deux, des rûles difl'éreiits, il ajoute : < C'est aussi â mes yeux un gain notable pour le drame, (|ue je puisse mieux tenir le public eu ma puissance, en le menant ainsi par trois représeutalions diverses. .. * Eniiu,uuur remplir cea

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trois cadre.s distincts, il fuiidra ajouter quelques scènes, quelques motifs nouveaux , ■ et cela m’est infiniment plus agréable que de faire le «miraire, c’est-è-dire de retrancher, et de resserrer la pièce dans un espace plus étroit. » Malheureusement ce travail de révision finale tombait aux jilus mauvais Jours de l’hiver. Dans l’état de santé où Schiller se trouvait, il lui fallut, pour triompher de ses soulTrances, de sa faiblesse , de ses fréquentes insomnies, la plus rare énergie de volonté. U montra lui aussi, dans cette lutte, qu’une Ame courageuse est maîtresse, comme dit l’orateur, du corps qu’elle anime. Son esprit, pas plus que son vouloir, ne faiblit, et il fut prêt au jour marqué.

I>a veille de Xoèl , il put envoyer les Pkcolomini, achevés et mis au net (il avait employé trois copistes k la fois), k Iffland, alors directeur de théùtre k Berlin, avec qui il avait traité, et qui le pressait avec la plus vive impatience, estimant k quatre mille thalers la ]>erte qu’il aurait k subir s’il n’était en possession, dans le délai li.xé, du manuscrit promis. I.es honoraires de la représentation sur les grands théâtres de l’Allemagne étaient naturellement, dans la position toujours si modeste de Schiller, un des motifs qui l’avaient déterminé k aj)proprier son ouvrage k la scène : il avait traité avec les directions de Hambourg et de Francfort, en même temps qu’avec Iflland k Berlin. A Weimar, où Goethe s’était chargé de présider k la mise en .scène, on attendait l’achèvement de la pièce avec non moins d’impatience. La première représentation était fixée au 30 janvier 1799, jour anniversaire de la naissance de la duchesse régnante : on désespérait d’avoir encore le temps néces.saire pour l’élude des rèiles et les répétitions. Le poete cependant avait fini sa tâche ; pourquoi tarder encore ? C’est qu’il s’était aperçu avec épouvante , en lisant pour la première fois les Piccotoinini k haute voi.\, que les trois premiers actes avaient k eux seuls duré trois heures. H lui fallut se remettre k l’ouvrage , élaguer , supprimer. Quatre cents vers environ furent sacrifiés, et ce n’était pas trop : ainsi diminué, le drame remplissait encore quatre longues heures. On communiqua k Iffland ces retranchements , mais il ne pnt ou ne voulut pas en tenir compte pour la première représentation , qui dura (raconte Schiller, avec une sorte d’effroi, qui , vu les habitudes d’aujourd’hui, peut nous jiaraitre naif) jusqu ’k dix heures et demie ! si bien que, la .seconde fois, il fut bien forcé, ajoute-t-il, do jouer la pièce abrégée et de l’annoncer telle sur l’affiche. Iffland représenta Octavio et

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Mme Flcck Tliécla. Mais j’aiilici|ie sur les faits ; Weimar préa'da Berlin et eut les pri^mices du drame.

Le k janvier, Schiller sc rendit à M'eimar avec sa famille, ]iour prendre part aux derniers exercices et apprêts. Il trouva au château nn logement commode que Goethe, en vertu d’une gracieuse autorisation, lui avait fait préparer. Il consacra une bonne partie de son temps à suivre les rêiwtilions, et à former les acteurs h la déclamation des vers sans rimes, dont ils n'avaient nulle habitude ; quand sa santé le condamnait k garder la chambre, Goethe, dont l’obligeance fut infatigable en cette occasion, le remplaçait dans ce soin, de même que ce fut lui qui s’occupa avec Meyer des décorations et des costumes.

Le jour marqué, qui était, comme nous l’avons dit, le 30 janvier, arriva enfin, et les Piccolomini furent joués devant une grande aflluenre de spectateurs, dont un grand nombre étaient accourus des villes voisines, particuliérement d’Iéna. Le célébré Schrôder de Hambourg s’était d’abord offert k venir jouer le rôle de Wallensteiu, mais ensuite il se dédit, ce qui fut un très-vif regret pour Schiller. Graff le remplaça d’une manière .satisfaisante : l’auteur, après la seconde représentation , lui écrivit une lettre de remerciment trés-llatteuso; Vohs, que nous avons déjà nommé, joua Max, et Mlle Jagemann, Thécla, avec Ireaucoup de talent. Une actrice, fort jeune alors, mais qui dans la suite, sous le nom de Mme Wolf, fut l’ornement du ihéAtre de Weimar, et ])lus tard de celui de Berlin, fut chargée du personnage de la duchesse de Friedland. Un certain nombre d’acleurs,*ce qui est un des vices nécessaires de ces drames où les rôles abondent, lai.ssèrent jilus ou moins à désirer; mais ce qu’on blâma surtout, ce fut la longueur de la pièce ; puis la plupart des auditeurs, peu prépares, par le repertoire d’alors, k la grandeur imposante, k l’élévation soutenue de ce genre nouveau pour eux, se sentirent comme dépaysés et furent plutôt étonnés que charmés. « Le grand nombre, écrit Scbiller non sans quelque dépit le 31 janvier, s’en est tenu aux événements et k l’action ; mais Fàme que le poète veut mettre dans son œuvre et qtii git à une plus grande ]>rofondeur (pie l’action même, n’est que jwur ceux qtii peuvent concevoir une âme. Et ainsi il faut qu’on ait soi-méme un talent créateur pour découvrir, dans une représentation aussi défectueu.se que celle qui était possible avec de tels instruments, le sens et l’esprit du ])oéte. » La seconde représentation, (pii eut lieu le 2 février, eut plus

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de succès : la pièce fui mieux jouée et mieux appréciée. On fêla le poète, il dîna h la laide ducale, puis Ineutôt repartit [wur léua, oit (ioethe l’accompapiia. Dès le 10 février, il écrit de Ik k Ko'riier, se félicitant du bien que lui oui fait les cinq semaines qu’il vient de [lasser dans la Ré.sidence et pendant Ic.squelles « il a vécu, dit-il, comme un homme ordinaire, et s’est plus mélé k la vie commune ipie dans les cinq dernières années létinies. » Rentré dans sa re- •iraite, il se mit avec confiance k terminer son dernier drame et réussit heureusement, mais non sans quelque peine, comme on le peut conclure de ce qu’il écrit k Goethe, k Ini donner aussi cinq actes. Ce qu’il étendit surtout, ce furent les scènes qui jirécèdent la mort de Walleustein, les trafiques apprêts du meurtre. Le 7 mars, il envoya k Goethe les deux premiers actes, et le 12 les trois autres. Dès le j)remier envoi, Goethe exprima .'ans réserve son admiration; « Si les Piccolotnini commandent l’attention et excitent l’intérêt, ici l’on est entraîné irrésistiblement. » Peu de jours après, il alla chercher Schiller k léna, et l’emmena de nouveau j>our quelques .semaines k Weimar. La J/ort île H'allenslein y fut jouée pour la première fois le 20 avril, et répondit k l’attente de tous les amis de l’auteur et de tous les esprits faits pour foùter un tel ordre do beautés. Une lettre écrite par lui le surlendemain respire une douce et intime satisfaction, où se mêle modestement la conscience du progrès, la joie de justifier les espérances que les cœurs bienveillants avaient conçues de son avenir k la vue de ses premières œuvres, si ini])arfaites h .ses yeux maintenant. Le succès alla croissant. Dans le cours de l’été, le roi et la reine de Prusse vinrent assister, k W'eimar, k une nouvelle reprt'sentalion de la pièce, qui produisit, dit Schiller lui-même, mi grand effet. Il avait été flatté d’apprendre que la reine, dont la grkee aimable le toucha vivement quand il fut présenté au couple royal , n’avait jtas voulu voir le drame k Berlin , pour jouir de la première impression, dans toute sa fraîcheur, k W’eimar. Ce ne fut que l’année d’après que les trois drames réunis furent mis en vente chez Cotta. Trois mille cinq cents exemplaires furent enlevés rapidement, bien que le prix, deux tlialers, fût très-élevé pour ce temps; une seconde édition parut en 1801, une troisième en 1802, malgré diverses contrefaçons. C’était la digne récompense, k la fois du talent et du plus infatigable et consciencieux travail; mais un autre prix, un prix durable de son génie, ce fut de voir poindre, k sa voix , dans les cœurs , de nobles et |>atriotiqucs sentiments .

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éveillés par les souvenirs, eiiserahle (listes et grands, de l'Iiistuire nationale.

W'allenslein est, au théâtre, une œuvre h part par ses proportions, ré<oiiomie, la distrilmtion de la fable, telles quelles sont exposées dans la lettre de Schiller à Kœmer que nous avons citée plus haut. Goethe, à l'occasion du programme d'Hermann sur les tétralogies des Grecs, dit avec raison que le poète n’avait nullement .songé à imiter les anciens. Ce fut la matière même du drame qui ne se laissa point enfermer dans les limites ordinaires, et qui, peu â peu, et malgré l’auteur en quelque sorte, brisa son moule et se divisa en plusieurs parties. On songe involontaii-emcnt, en voyant ainsi le sujet dominer le poète , au Imnal proverbe : « Qui trop embrasse mal étreint, » et au sage conseil d'Horace :

Cui lecta potenter erit res,

Nec facundia deseret hune nec lucidus ordo.

Que puis-je? et surtout que peut le genre dans leqtiel j'écris? que contiendra, par exemple, sans se rompre, le cadre dramatique? La question est de rigueur même pour le génie. Pas de milieu : jjour élever, comme il l’eût voulu, une statue de grandeur naturelle, et non pas un colosse, il fallait ou faire un autre choix, ou traiter plus librement les données de l’bistoire, trancher hardiment dans leurs complications, élaguer, simplifier assez pour faire tenir en cinq actes ce qui en remplit dix; car, il faut bien l’avouer, l’ouvrage entier, malgré ses trois titres, est moins une suite de trois pièces qu'un seul drame en dix actes ou même onze. Au resjicct des faits, au scnipule que l’auteur semble se faire de .sacrifier à l’unité ou à la simplicité de son plan certains détails intéressants, on reconnaît dans le poète dramatique un reste des habitudes de l’historien : on sent qu’avant de manier ces événements en artiste, il en a été le narrateur exact et consciencieux. On est frappé, à première vue, de la division tout arbitraire, des deux dernières pièces surtout; mais ce qui la fait ressortir avec évidence, c’est que l’auteur a pu déplacer les limites. Les deu.x premiers actes de la Mort de W'allemtein, telle que nous la lisons aujourd’hui, appartenaient, dans le princi|)e et au temps des premières représentations, aux Piccohmini, qui se terminaient è la scène où Isolani et Bottier rentrent dans le devoir. Si ces dix actes eussent renfermé deux actions nettement séparées, deux drames complets, un tel empiétement eût-il été possible?

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Rien de plus fondé, je crois, que cette critique sur le choix et la composition de la fable. Et pourtant qttel doiniuafre si l’auteur eût renoncé h un tel sujet, faute de pouvoir le contenir dans les bornes usitées ! La menace de l’art poétique ne s’est accomplie qu’en un point ; l’ordre serait plus lumineux sans doute, onio lucidior, si l’ensemble était moins vaste et j)Ouvait])lusais<’'mcnts’eml)ra.sserd’un seul coup d’œil ; mais , ceci uue fois accordé' , quelle œuvre magnifique! quelle splendide création! Il faut changer le ])ointdevuc ordinaire, regarderde plus haut qu’on ne le fait du parterre ou des loges, pour tout saisir à la fois ; mais , cela fait, et les dix actes, au lieu de cinq, acceptés, quelle belle gradation ! quel habile développement do l’action et des caractères! quel progrès bien ménagé dans l’impression du spectateur! •Dnnn les PkcolOmini, dit Goethe, h l’endroit cité plus haut, nous suivons arec intérêt le progrès de l’action ; elle est encore gênée dans son essor ]iar la pédanterie, l’erreur, la jiassion déréglée, pendant qu’un tendre et céleste amour s’efforce d’adoucir la rudesse, de calmer la longue, de fléchir la rigueur. Dans la troi- .sième pièce, toutes les tentatives de conciliation échouent : on est forcé de la nommer, dans le sens le plus profond du mot, hautement tragique, et do convenir que, pour la sensation et pour le sentiment, il ne peut y avoir rien au delà. » Chez les anciens, le drame .satirique, libre et gai, venait le dernier, |K)ur que le spectateur, comme le fait encore remanpier l’illustre criti(|iio, rentrât chez lui de bonne humeur. « Ici Schiller, confonnémenl à la manière de sentir des temps modernes, a mis la pièce cnjoué« la première. • Nous em|)ortons volontiers du théâtre, c’est, je sup]iose, la [leusée do Goethe, de sérieuses impressions ; ou du moins le gros rire après les lannes, sur un même sujet, nous répugnerait (est-cé bien vrai toujours et pour Ions?), comme parodie et profanation. Une autre raison, déjà indiquée, explique mieux, ce me semble, l’ordre adopté ]iarle poète. Le Camp de U'allenslein précède, |)arcc qu’il exjwse le sujet. Gomme les décors montrent un site, ainsi il nous peint la situation. L’armée, ce sont les cent bras de E’riedland, que Goethe comjiaro à cet égard à Duraouriez, cent bras tout-puissants, comme ceux do Hriarée, pour assister Jupiter, mais qui tombent énervés dès que le géant veut s’en semr contre le dieu. 11 y avait un moyen de la mêler, par une intervention répétée, h toute la suite du drame : c’était de la personnilier dans un chœur, connue eût fait sans doute Sophocle ou Euripide. Quoique détachée et ligurant en tête, elle participe, une fois

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cunnue et jtR^sente & la mémoire, h toute l'nctiou, et même ainsi peinte avant et h part, c'est au diœur des nncieus (|ue Goethe la corn- |Kire. S'il faut, malgré cela, convenir qu'au point de vue de l'uuité ce jtrélude donne ]>rise à la critique, considéré eu lui>méme, il est admirable. Que de vie et de mouvement ! de vérité et de ressemblance! quelle parfaite mesure dans le tou familier, la ven'o populaire! quel charmant accord entre la langue, le vers coulant, au.\ rimes faciles, et les mœurs du sujet ! Le familier et le comiifue ont leur idéal , leur manière d'élite , comme le noble et le tragi(pie : sans parler des anciens, Gorneillo et Racine ataieut montré avant Schiller ipi un même pinceau peut réussir dans les genres contraires et les traiter avec une égale élégance. Je ne nomme pas Shaksfieai'o : les mots élégance et mesure no vont pas à sa taille.

Au sortir des tentes des soldats, le poète nous transporte auprès du général, au milieu des chefs qui l'envirouneiit, des intrigues qui se croisent autour de lui. La soldatesque demeure présente non pas seulement par son intervention directe et par le souvenir qu'a laissé le premier tableau, mais encore dans la personne de quelques officiers de fortune qui, restés peuple, tempèrent les parties nobles, les scènes .<:ülennelles par leur rudesse, leur violence, leurs naïves passions. C'est surtout par l'op]>ositiuu dos caractères que Schiller, h mon sens, s'est montré, dans ces dix actes, grand poète dramatique. Ce n'est point, comme la plupart de ses autres drames, une œuvre uniquement ou surtout idéale, soit en bien, soit en mal. Les divers n'iles appartiennent & deux natures contraires, û'un côté sont les politiques, les intéressés, les prudents, les habiles de ce monde, dont l'Ame n'est qu’une machine à calculs; de l'autre, les cœurs généreux, dévoués, enthousiastes, demeurés intacts au milieu de la fournaise des intrigues et des liassions pen'erses, et chantant l'hymne de paix et d’amour. Ces derniers sont les bieu-aimés du poète, c’est en eux qu’il se complaît, qu’il se console de l’odieilse réalité em> pruntée à l'histoire. Le personnage principal, Walleusteiu, participe de ces deux natures : l’astuce vidgaire et les noldes instincts, les froids calculs et une fui aveugle luttent au dedans de lui, et tour à tour règlent sa conduite. Jouet des circonstances, em|X)rté par les événements, pris dans les fils ({u’il a tendus lui-méme, aussi faible contre son propre cœur que contre les assauts de sou entourage, contre sa |ieur que contre sou ambition, ]ilus passif en un mot ipi'actif, il est grand et tragique par sa fortune, par son haut rang.

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[Mir l'offct immense de ses résolutions, jwr la l'alalité <|ni l’entraine k la façon des victimes fameuses du théâtre antique, bien plus que par son caractère. Il n’a rien en lui de cette force, de cette prandeur personnelle qui mêle à la pitié du spectateur le vif attrait et l'admiration, rien qui s’empare de notre âme tout entière et nous livre â celte émotion profonde qu’excitent les lipures éminemment trapiques, qu’elles excitent par elles-mêmes, et non, comme est produite l’émotion qui nait des terrililes apprêts du meurtre de Wallenstein, |)ar le secours des circonstances extérieures. C'est ainsi que nous touchent Max et Tliécla , les deux enfants de la fantaisie du poète. Uien qu’il s’applaudisse, surtout ilnns cette œuvre, d'avoir su saisir et rendre le inonde n-el, ses créations, quoi qu’on puis.se dire de leur beauté tro|i anpélique, m’y paraissent supérieures â ses copies: son imapination l'a mieux servi que l'histoire.

Schiller ne se fait pas d’illusion sur son persounape principal. « Le Wallenstein de l’histoire, dit-il dans une lettre du mois de mai 1 799, ne fut |ias grand ; le Wallenstein poidique n’a jamais dù l'être. Dans l’histoire, il avait les présomptions en sa faveur; on le pouvait aoire un gi-and général, parce qu’il était heureux, puissant et hardi ; mais il était jilulôt l’idole de la soldatesque, envers qui il se montrait magnirique et royalement libéral, et qu’il maintenait, aux déjiens de tout le monde , en grand honneur. Mais dans sa conduite il fut flottant et indécis; dans ses plans, fantastique et excentrique ; et dans la dernière action de sa vie , dans la conjuration contre l’empereur, faible, incertain et même malhabile. Ce qui en lui paraissait grand, mais ne pouvait que le paraître, c’était sa nature brute et excessive, c’est-à-dire ce qui précisément le rendait jieu propre à devenir un héros tragique. Il m’a fallu lui ôter cela, et j’espère l’avoir dédommagé par le mouvement d’iilées que je lui ai donné à la place. » Dans cette même lettre, l'auteur avoue qu’en plusieurs points il a dû s’en remettre, pour sentir et démêler ses intentions, au tact du spectateur. C’est ris(|uer, nous l'avons vu pour don Carlos , d’être mal compris. Aussi se plaint-il du jugement qu’on a porté d’Octavio Piccolomini et de la comtesse Terzky. c On les fait pires tous deux, dit-il, que je n’ai voulu. Je n’ai pas eu l'iiileution de faire d’üctavio un coquin, et il ne l'est nullement dans ma pièce. C’est même, d'après les idées du monde , mi a.s.sez honnête homme.... Il emploie , il est vrai, un mauvais moyen, mais la lin est bonne. Il veut sauver l’État, d veut servir son empereur, qu'il regarde après Dieu comme l’objet

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supn'me de tous les devoirs. Il trahil un ami ((iii .se lie à lui , mais cet ami e.st traître envers l’emjtereur et eu inèinc teiu|>s, à ses yeux, un insensé. » Quant & la comtes.se , « on lui fait tort , ajoute-t-il , en considérant la perlidie et le plaisir de nuire comme les traits principaux de son caractère. Klle tend avec intelligence, avec vigueur, et avec une volonté résolue , à un grand but ; mais sans doute elle n’e.st pas scrupuleuse sur les moyens. Sur le théâtre politique, nulle femme (je ne fais point d’exception) n'agirait, si elle a du caractère et de l'ambition , plus moralement. • C’est bien dur et bien absolu , mais, quand ce serait vrai, la réprobation du public n’en serait pas moins juste pour cela. Klle prouve, à l'égard de ce rôle comme de l’autre, qu’au théâtre nous sommes moins tolérants cpie dans le monde; que nous y jugeons les hommes et leurs actions d’après un pur et noble idéal ; qu’autre chose est l’art, autre cliose la vie, et que le poète ne doit pas attendre de nous |>our ses créations et ses modèles la facile indulgence <{ue nous accordons ici-bas à notre prochain.

Le théâtre ancien nous montre le genre lyrique s’associant au drame, et reposant le spectateur de l’action en élevant sa pensée et le ramenant au dedans de lui-méme. Schiller de même, et plus que tous les modernes peut-être, unit les deux genres et parfois les confond. Dans la fable de W'allenstein j>articulièreraent , où l’histoire lui présente de grands événements, mais tant d’âmes vulgaires ou du moins sans noblesse, il quitte terre le plus souvent qu’il peut, et échappe aux faits réels, aux intérêts palpables, pour se réfugier dans la région du ctcur et de la pensée, dans le domaine de la ]mre poésie. Ses auditeurs aimaient â l’y suivre ; les rôles tout lyriques de Max et de Thécla, ces jeunes cœurs si tendres â la fois et si forts, étaient les plus goûtés et les plus applaudis; les endroits préférés, c’étaient ceux où l’action languit au dehors , où de la scène le poète la transporte daus les profondeurs de l’âme. « Ce qui, dans toutes les représentations que j’ai vues, m’a surtout étonné et réjoui, écrit-il ù Kœmer, c’est que c’est la poésie proprement dite, là même où elle passe du genre dramatique au genre lyrique, qui a toujours produit généralement l’impression la plus sûre et la plus profonde. » Est-ce louer le drame que d’applaudir l’auteur là surtout où il cesse d’être dramatique ? Je ne sais, mais nul hommage n’était plus flatteur, plus personnel, pour Schiller qui, dans Walleitslein, n’est nulle part plus lui et lui tout entier qu’à ces endroits.

A peine eut-il achevé la Mort de Wallenslein qu’il se décida à

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traiter le sujet de Marie Stuart, auquel il songeait deptiis longtemps déjà, et qu’il avait failli préférer, nous l'avons dit, h celui de don Carlos. Désormais plus de relâche : à le voir se hâter, se remettre au travail sans intervalle, on diiait qu’il sait que ses jours sont comptés. Dans ses plans de procliain avenir, il devine, ce semhle, le lenne que sa vie ne doit pas franchir. « .le m’en tiendrai exclusivement au genre dramatique dans les six aimées qui vont venir, » écrit-il h Kiemer le 9 août 1799. l’ourquoi six ans? Et après ce temps quels sont ses desseins? Vainc demande ! Six ans, hélas! c’est encore trois mois de tro]>, jour jwur jour, ünke à Dieu, les grandes teuvres se pres-sent dans ce court esjiace. Ou se souvient qu’un autre sujet de drame l’avait tenté, /« Chevaliers de Malte. Il n’y renonçait pas ; nous en avons la preuve dans un plan, plein de promcs,ses, qu’il envoya à Charles -Auguste, au mois d’octobre suivant. Mais, pour le moment, U était las, nous dit-ü, « des hommes de guerre, des héros, des commandants ; > il lui fallait un thème < jmreraent humain et passionné, > où il pât appliquer à un fond ]ilus voisin de don Carlos tpie de Wallemtcin les progrès et les fniits parfaits de la maturité. A la lin d’avril , dès le lendemain de son retour à léna après la première repri'sentation de la dernière jiartie de la trilogie, il .se mit à lire la vie de Marie Stuart, à étudier l’histoire do son temps. D continua cette étude âla campagne, où il retourna s’établir le 10 mai. Puis, avant même d’avoir arrêté dans tous ses détails le plan des derniers actes, il commença le 4 juin, • avec ardeur et joie, • raconte-t-il à Goethe dans ime lettre de ce jour, à écrire le premier acte. Il l’acheva le 25 juillet; un mois après, le second ; et, après avoir fait la scène du troisième acte, consacive à l’entrevue des deux reines, il s’interrompit pour un temps , alla au commonccment de septembre pa.sser une huitaine de jours chez sa lielle-mère à Rudolsladt, et, après son retour, s’occujia de l’Almanach des Muses de 1800, ipii fut le dernier qu’il publia.

D y inséra, parmi des poésie.s do divers genres et de divers auteurs (Goethe ne lui envoya rien )iour cette dernière année), son célèbre Chant de la Cloche , dont il avait conçu l’idée , s’il en faut cniire Mme de Wolzogen , onze ans auparavant en voyant couler des cloches dans une fonderie voisine do Rudolstadt : c’est là qu’il avait étudié les procédés techniques du métier, dont la description élégante et précise interrompt dails son poème , par des repos symétriques et par des contrastes répétés d’exacte réalité, les peintures lyriques,

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sobrement idéales , brillantes , passionnées , des divers moments de la vie privée et publique que fête ou attriste le son des cloches. La vie humaine, les affections, les intérêts communs, les aspirations de l'humanité , les conditions de la société , I histoire de la civilisation , les progrès accomplis dans le pass.i, espérés dans l'avenir, ont été de* Imnne heure et sont devenus de plus en j)lus les sujets favoris de Scliiller . il les traite avec une chaleur, une vérité de sentiment, une poétique éloquence qu'excite dans bien peu de cœurs, dévoués et généreux, le genre humain tout entier et dans son ensemble. Le Chant de la Cloche, mûri à loisir pendant de louguss années, est profondément pénétré de ce vif sentiment de l'humain ; sans sortir des généralités, si froides }>ourtant presque toujours, le jioéte trouve les accents les plus tendres. Je .sais peu do choses plus touchantes dans les poètes modernes que le chant de deuil, |>ar exemple, qu’il consacre, au milieu du jioéme, à l’épouse chérie, à la mère dévouée, sans les personnifier dans un objet unique et déterminé , et en laissant à ce dçuble titre toute .son étendue d’application. L’émotion sincère qui respire dans toutes les [larties de ce petit drame descriptif et lyrique fait plus que racheter ce que le cadre peut paraître avoir de trop artificiel. Pour la langue et le rhythme, jamais Schiller peut-être n’a porté plus loin la perfection, mais sans que le soin , le fini, fassent aucun tort au naturel.

Vers la fin de l’automne, ses travaux [loétiques furent interrompus, d'abord par un heureux événement, la nais.sance d’un troisième enfant, d’une fiUe, qui reçut au baptême les noms de Caroline-Henriette-Louise ‘ , puis par de cruels soucis. Huit jours après les couches, sa femme fut atteinte d’une grave maladie, qui dura six semaines et donna les plus grandes inquiétudes. Schiller ne la quittait pas de toute la journée, et toutes les deux nuits il veillait auprès d’elle : elle ne voulait voir que sa mère et lui. Ixmgtemps elle demeura sans connaissance et fut eu proie à de Wquents accès de délire ; quand on fut rassuré pour sa vie, on craignit pour sa raison. Ce fut pour lui un terrible assaut, auquel sa santé si frêle n’eût jamais résisté, si, dans de pareilles épreuves, l’amour dévoué ne donnait aux plus faibles une force surhumaine.

. conseiller des mines Junot, et mourut sans enrants

en 18^. Son mari «lait mon avant elle. - M. Palleske, ilana un erratum annei6 a MD second volume, pUce U mort do Caroline Schiller au 4 janvier 1846 cest «videmment une faute d’impression. J’ai eu l’honneur de voir Mme Junot plusieurs années après celte date.

VIE DE SCIlILI.EIi.

(jette maladie do Cliarlotte liàta rexi'cutioii diiii pi-ojet coutil depuis longtemps. Aussitôt après la puèrison, il loua un lopemeut h Weimar pour aller s'y fixer avec sa petite famille. Outre les bons effets qu’il attendait, pour la santé de sa femme , de ce changement d’air et des apréables distractions qu’elle trouverait dans la Bésidence, où demeurait alors sa samr Caroline avec son mari Guillaume de Wolzopen, il espérait pour lui-même de ce st'joiir de précieux avantages. Le premier de tous était la société do Goethe, dont il admirait de plus en plus le génie, et qui, de .son côté, prenait chaque jour plus de plaisir h ses entretiens. L’affectueuse bienveillance sur laquelle il pouvait compter de la part do Charles- Auguste, de la duchesse Louise, de la duche.«.se mère Amalie, l’attirait aussi. Pour le reste de la société , h jwirt un très-petit nombre d’amis et d’amies selon son cn-ur, il ne se faisait pas d’illusion et n’espérait (wint y trouver grand charme : seulement il importait, pensait-il, au poète dramatique d’être plus mêlé à la vie, aux hommes. Dans .sa solitude d’Iéna, où il n’avait guère do contact avec autrui qu’une l«rtie de cartes de temps en temps avec Schelling et Niethammcr, il demeurait trop constamment replié sur Ini-raêine , et ne renouvelait ni ne remuait .son ]iropre fonds ]wtr l’excitation qui vient du dehors. Il se promettait surtout de suivre le théâtre, d’étudier, dans le jeu des acteurs , dans les impressions de l’auditoire , les convenances et les nécessités de la scène , les effets de la penst^e et du style. Le duc, h qui il s’adres.sa avec confiance, l’antori.sa à quitter l’L’niver.sité, h laquelle il appartenait, avec le titre de profe.ssenr ordinaire honoraire, depuis le mois de mars 1798, et ajouta à sa modeste pension un supplément de deux cents thalers, lui prometuaut de doubler cette .somme si sa santé venait h lui interdire le travail. Dans ce cas, en effet, sa gène eût été grande : il n’avait pu jusqu’ici pounoir au lendemain. 11 lui fallait, écrit-il à cette époque ii sa mère, gagner annuellement quatorze cents florins avec ses livres, pour parfaire son budget et suffire aux dé|)enses de la maison.

C'est le 4 décembre 1799 qu’il vint s’établir avec .sa famille k Weimar. Scs espérances ne furent pas déçues. Les relations qu’il y forma, la frt'quentation, désormais facile et suivie, de Goethe, un ]>etit cercle de personnes distinguées, les marques d’estime et d’affection qu’il recevait do tous ciôtés et en particulier de la famille ducale , exercèrent sur .son esprit et .sur son coeur la plus hourc\ise influence et le dédommagèrent de ses longues années d’isolement. Il voulut

VIE DE aCHir.I.ER.

seconder üoethe dans la direction du lintâire et s’attacha, de concert avec loi, à donner h l’art de la scène toute sa dignité et sa perfection. 11 l’aida aussi à enrichir le réiiertoire, en traduisant et arrangeant , dans des heures (pi’il dérobait h ses drames originaux, ([uehpies chefs-d’œuvre des théAtres étrangers : tels que Maebelh de Shakspeare, et plus tard Turandot dé Goxzi, Phédrr de Racine, sans parler de deux comédies de Picard , Médiocre et rampant ou le Moyen de ;«rn’cnir,et Encore des Ménechnm. De ces diverses traductions et imitations, Macbeth appartient seul aux premiers temps du séjour de Schiller A Weimar; il interrompit, pour l’écrire, sa Marie Stuart, et on le repi-ésenta le 14 mai 1800. Turandot est de 1801 et 1802 ; les empnmts h Picard sont de 1803, et la Phèdre, de 1804 et 1805, c’est-à-dire des derniers temps de la vie du poète. Parmi les versions contenues dans les œuvres de Schiller, cette dernière est naturellement celle qui nous intéresse le plus. Qu’on me permette , puisque je l'ai nommée avant le temps, de m’y arrêter ici quelques instants, pour n’avoir |ms à y revenir ailleurs. De bons juges regardent la Phèdre, qu’on peut appeler le pendant du Mahomet et du Tancrède de Goethe, comme la meilleure traduction que Schiller ait faite. D l’acheva en vingt-six jours, du 17 décembre 1804 au 14 janvier 1805. On la mil sans retanl h l’élude et elle fut représentée, ]K)ur fêter l’anniversaire de la naissance de la duchesse régnante, le 30 janvier. Il me |>arait assez probable qu’il. entreprit cette tâche difficile, et qu’il l’accomplit si rapidement, pour satisfaire au désir de Charles-Auguste, excellent juge dans les choses de l’esprit et très-verst' dans les lettres fran^'aises. Au moins lui envoya-t-il son manuscrit avant la représentation, et le prince, après une comparaison attentive de l’original et de la copie, lui exprima avec effusion ses remerciments et son admiration. « Racine, lui dit-il. Racine lui-même, s’il pouvait vous comprendre, accorderait à votre ouvrage toute son approbation. Vous avez accompli une œuvre h mes yeux très-méritoire, en rendant intelligible à l’esprit allemand le modèle de la plus excellente poésie française. » Quand Schiller, peu après, revit sa traduction pour la faire imprimer .sous fonne d’album avec le texte français, il pria le duc de lui faire part de ses critiques, et celui-ci lui envoya un bon nombre de remarques, relatives à la métrique et à l'harmonie, que Schiller mil à profit en grande partie. * Donner une douce mélodie à la langue allemande, dit Charles-Auguste dans sa lettre d’envoi, est a.ssurément très-difficile : elle résonne par trop souvent comme la grêle qui bat

-iKJI’.iZCd

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les fenêtres. Mais vos cuiisiauts elTorls.... rompront sans doute la rude écorce de notre idiome. A'ous avez déjîi rendu cette langue si ductile, que sous vos mains les aspérités qu’elle a encore liniront par disparaîtra entièrement. •

Schiller et (loctlie avaient peu d'enthousiasme, on le sait, et même peu de goût pour nos tragiques. Dans une de ses lettres. Schiller juge trois des chel's-d’u'uvre de notre grand Corneille, et Pulyeucte est du nombre! avec tme sévérité bien faite pour blesser notre admiration , si vieille déjà et toujours nouvelle, et ([ue nous savons tout aussi légitime <|u’elle est vive et lière. Racine lui paraît beaucoup jilus près du beau et de l’exceUeut, mais que ne lui reprocbe-t-il pas aussi? Ce n’est pas ici le lieu de discuter ces critiques d'mi esprit sincère, mais involontairement prévenu et insuflisammeut informé, trop j)ou maître du moins de notre langue pour apprécier toutes ces beautés fortes ou délicates de Polyeiicte, jiar exemple, où la pensée, le sentiment, le style .sont choses si inséjiarables, .si bien fondues cn.semble. Si je rajqtelle ce jugement partial, que nous explique, sans le justifier, le souvenir du joug de l'imitation servile, que l’M- Icmagne venait h peine de secouer, c’est uni([uement pour y opposer rhomm.age que Schiller et Goethe rendirent h notre théâtre, en traduisant, l’un la Phèdre de Racine, l’antre le Mahomet et le Tancrède de Voltaire. Ils commenvaieut à s’effrayer tous deux de l’anarchie et du déiéglement qui s’emparaient de la scène allemande, des tentatives téméraires d’une école de poètes qui s’appelaient, d’un nom plus tard fameux chez nous dans un sens quelque peu tbOférent, les romantiques', et pour arrêter le torrent, pour y opposer les digues puissantes de l’art, do la règle, de la raison, c’est aux lettres françaises qu’ils viennent demander des modèles. Dans l’épître lyrique que Schiller adresse à Goethe au sujet de la version de Mahomet, il est encore bien loin, j’en conviens, de faire aiuende honorable à nos poètes ; mais la vérité, le souvenir du fruit qu’il

1. On a pris t’habitude de considérer la tendance dite romantique en Allemagne comme très-difTérente de celle de Goethe et de Schiller, et je pense qu’on avait pour cela, à première vue du moins, d'assez l>onnes raisons. M. Hermann Hettner, dans un écrit intitulé : l'École romantique dans son tnlitne connerion atec Goethe et Schiller, s'est proposé de montrer que la diversité et surtout l’opposition n’est pas aussi grande qu’on le prétend , et, pour me servir de ses expressions, que ■ tes germes et les conditions historiques de l’école romantique sont déjà très-clairement indiqués dans le mode d’intuition de ces deux poêles. »

vu; DK S('.IIII.KKU.

avait retiré de leur étude, comme nous avons eu occasion de le dire (dus haut, fruit plus prand, je crois, qu’il ne se l’avouait h luimême, lui arrachent, ii la suite de ses priefs, ce bel éloge : « Pour le Français, la scène est un domaine de l’hanuonie et de'la beauté; les membres de rédifice se combinent entre eus, dans nue noble ordonnance; l’ensemble se compose en forme de temple auguste, » et plus loin : « Qu’il vienne (le poète français) purilier la scène souvent profanée, |K)ur en faire le dipne séjour de l’anticpieMelpomèno.* Cet aveu nous suffit : bien d’autres s’en fieuvent déduire sans effort. Les justes proportions, la dignité, la pureté, sans préjudice, quoi qu’on en dise, de la grandeur et de la force, du naturel et de la vérité, qui est tout autre chose (qui le sait mieux que Schiller?) que le réalisme : ne sont-ce jias Ih, dans les plus liantes régions de l’art, les conditions mêmes de la perfection?

J’ai parlé trop tôt de Phèdre; mais la lettre sur Corneille, l’épitre h Goethe, servant de pndoguo îi Mahomet, sont du tem|)s même où Schiller travaillait à sa Marie Stuart. Il termina ce drame, un an environ après l’avoir commencé, dans le château ducal d’Ettersboniïf, . où il se retira |icndant quehpies semaines, n’ayant auprès de lui que son domestiipie, et jouissant avec délices de la beauté et de la solitude du lieu. C’était l’accomplissement d’un de ses rêves. Quand des visites importunes le troublaient h la ville, il disait en badinant : « Je voudrais encourir les soupçons de quelque potentat, être enfermé pour un temps, comme un homme dangereux, dans im château fort sur une montagne , k cette seule condition , que la vue serait belle et que j'aurais la faculté de me promener sur les remparts. • Pendant qu’il écrivait son deniier acte dans l’asile désiré, on étudiait déjà les premiers à Weimar. Il vint diriger lui-même les dernières répétitions, et la pièce fut jouée le 14 juin 1800, avec un succès dont il se montre très-satisfait, dans une lettre écrite à Koepner le surlendemain de la première représentation. Ou assure cependant que les avis des .spectateurs furent jiartagés : plus d’un regretta de ne trouver dans le drame aucune ligure idéale steur de Thécla et de Max; plus d’un fut choqué do la querelle des deux reines; un plus grand nombre encore, de la scène de la communion. La cour était sur le point de jiartir pour I.,auchstædt, petite ré.sidence des environs : c’est là qu’eut lieu la seconde représentation, où l’on accourut, s’il en faut croire un des acteurs qui y jouèrent, avec un incroyable ero{)res.semeut. Peu de temps après, à l’an-

VIE DE SCHII.I.ER. Ibl

tomnc, on reprit la pièce à Weimar avec des changements divers et d'opportunes coupures'.

Marie Slitarl est peut-être, de toutes les pièces de Schiller, celle qu’on connaît le mieux en France. Une habile imitation, appropriée avec goût à notre théâtre, et dont l'auteur, M. Lebrun, a su joindre des mérites qui lui sont propres, aux principales beautés du drame original, nous a rendu familières les figures de Marie, d’Elisabeth et de leur entourage , telles que Schiller les a conçues, et tout récemment encore deux grandes actrices ont apjwlé sur la royale victime, purifiée au creuset de l’infortune, notre compassion et nos larmes. Le poète, pour la peindre, a emprunté ses couleurs moins h l’histoire qu’à la tradition gracieuse et touchante qui met en relief tous les attraits et tous les malheurs de Marie, et efface les méfaits, ou du moins ne nous les fait qu’entrevoir à l’arrière-plan, lavés par le repentir, et comme un nouveau titre à la pitié. Ce qui est resté d’elle dans le commun souvenir, ce sont trois ou quatre moments poétiques, quelques tableaux douloureux, saisissants, où nous voyons sa figure, jeune et belle jusqu’à la fin pour l’imagination, prendre par degrés toutes les nuances de l’humaine tristesse, depuis la douce mélancolie des adieux au plaisant pays de. fi’oncc, jusqu’à rafflictioii incomparable du martyre sur l’échafaud. Telle Schiller l'a mise sur la scène, et la légende s’embellit encore, s’attendrit à la fois et s’ennoblit en ]>assant par son âme, oit le dessin s’achève et les couleurs se fondent, où un cadre heureux, aux justes proportions, s’arrondit autour du tableau et assure l’unité d’impression. Parmi ses drames, celui-ci est peut-être le plus remarquable par ce genre d’unité, qui, à la scène, est le plus nécessaire de tous et la fin dernière de ceuxlà même <[ui se font une loi des autres unités. Le personnage de Mario Stuart domine ici entre tous avec une majesté et une grâce souveraine. Qu’elle soit ou ne soit pas sur la scène, sa pen.sée toujours la remplit. Pas une action, jws une parole des autres qui ne la rappelle. L’attention n’est jwint jiartagée, comme dans Wal- Irnstein, où le poète nous inléres.se tour à tour à l’exacte réalité et à la fiction idéale; comme dans don Carlos, où l’auteur lui-même nous avoue que sa faveur, sa sympatbie a passé de l’Infant à Posa. Ici tous les éléments de jùtié, de terreur, se réunissent et demeurent

1. Dans la Minerra, Kcviio piililiéc à léiia, M. le docteur Scliade fuit un relevé curieux et minulieusement exact des diverses représentations de la Marie Sluarl et de la trilogie de }f'allen.tlein (Voy. le t. 11 de 18.jS. p. IÎ8 à 13'.) sgiiiLLEn. — poitsirs. 1 1

sur la même tète, dans le mémo cœur. Depuis le commencement jusqu'il la fin, c'est Marie, Marie seule qui nous captive, et ce n'est pas de la succession d’intérêts divers que naît la variété, mais de la gradation du même intérêt et des aspects nombreux sous lesquels s’offre k nous, toujours une dans sa riche diversité, la grande et dominante figure.

Le sujet était vaste, abondant, mais il s’en est rendu maître bien mieux que de celui de Wallenstein. Il a su se borner et choisir, et, au lieu de nous faire passer, comme dans sa trilogie, par un portique d’avant-scène, plus s|>acieux que l'édifice même dont il forme l’entrée, il a mêlé habilement à son drame unique, par des traits rapides, des souvenirs, des allusions, tout ce qui dans le passé peut ex|)liquer ou faire valoir le présent.

Après ce double éloge, il va sans dire que la marche de la pièce est plus régulière, que l’action est mieux conduite. Pour toutes les qualités de composition , d’ensemble et d’unité, ce nouveau drame est un progrès frappant. Et pourtant bien long avait été l’enfantement. Dès son séjour k Ilauerbach, ce projet de tragédie l'occupait, et depuis ce temps quels changements s’étaient faits dans sa vie, dans sou âme, dans ses théories 1 Un des pins grands charmes de sa Marie Sluarl, c’est qu’il semble qu'elle participe du caractère des divers âges qu’elle a traversés dans l’esprit de l’auteur, du jour de la conception première k celui de la naissance ; que toutes les nuances par lesquelles cet esprit a passé s'y reflètent, sans discordance, harmonieusement combinées et fondues. La jeunesse et la maturité s’y tempèrent réciproquement , sans rien perdre, l'une de sa fraiclieur gracieuse, l’autre de sa gravité aimable et forte. Le soleil éclaire une tout autre nature au printemps qu'k l’automne, mais aux deux saisons les jours se ressemblent par leur douce tiédeur comme par leur durée, et ils se mêleraient sans faire disparate.

On a dit que ce drame était plus réel encore que Wallenstein. Si l’on entend par Ik que les personnages y sont plus vivants, et surtout plus distincts du poète que certaines figures de la trilogie, on a raison, je crois. Même dans les morceaux lyriques, ce sont eux et non l’auteur qui parle. Mais, d’un autre côté, il s’est bien mieux dégagé de ses scrupules d'historien, il manie bien plus librement les faits, les détails, et les subordonne, les sacrifie, quand il faut, k la conception idéale de ses rôles et surtout du premier de tous. Il sait que si le drame est ime leçon , il n’est toujours ]ias une leçon d’histoire éni-

VIE DE SCniLLEn.

dite oti anecdotique. Si le caraclfre, le l’époque do Marie

perdent quelqtie chose de leur vérité hUtori({ue h cette manière do prendre le sujet et d'entendre le drame, si elle est moins la reine et la femme que nous trouvons dans les chroniques et dans les historiens, dans le beau livre de M. ^lipiet, par exemple, combien ne gai-'ne-t-elle pas et l’art avec elle, et nous, par suite, qui la voyons et renloudons, à la liberté créatrice du poète qui, sans lui ôter scs traits les plus caractéristiques, en a fait un type féminin des plus charmants, un type qui, pour réimir les plus sympalhiiptes, les plus attrayantes des qualités communes de la femme, ne cesse pas d’être individuel.

Je ne passerai pas en revue les autres personnages de la pièce. L’historien peut trouver h redire à tous' ceux qui sont empruntés à l’histoire, surtout à celui d'Elisabeth , dans la peinture dmpiel le poète se montre trop le vengeur de Marie ; mais , du reste, ils sont bien conçus, bien dessinés , dramatiques , h l’exceptiou de Leicester peut-être, qui insjiire h certains moments un mépris voisin du dégoût. Ce n’est pas le moins vraisemblable de la pièce, celui qui trouverait le moins de modèles dans la réalité, mais l'impression qu’il laisse n’est pas do celles qu’on peut nommer tragiques, de celles que doit chercher le drame.

Je ne ferai qu’indiquer les autres critiques bien connues, qui portent, non sur l’ensemble et la composition même, mais sur certains endroits déterminés : ainsi sur l'humilité avec laquelle Mario écoute les duretés de sa nourrice, sur la scène de la confession et de la communion , belle au point de vue de l'art peut-être, mais téméraire à d’autres égards ; sur l’explosion ardente, sensuelle, de la passion de Mortimer, où l’on croirait voir, a-t-on dit avec quelque raison , une réminiscence des Brigamis. Ces fautes-lh même sont de celles que ne commet pas ainsi qui veut, et on pourrait les dire rachetées, autant qu’elles peuvent l’être, par l’exécution , si le mérite même du style et de la poésie, qui devient, d’une part, une compensation, ne contribuait, de l’autre, à les mettre plus eu reliel et en lumière. La beauté du langage et des vers est heureusement et naturellement plus grande encore partout où la pensée, le sentiment , la situation inspirent et élèvent le poète, et l’on peut détacher du drame, sans qu’ils fassent, considérés dans l’ensemble, l’effet de lambeaux de pourpre, plusieurs morceaux devenus célèbres à juste titre pour le fond comme pour la forme.

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