A LAURE
Me suspendre élcrnellement, immobile, ii tes lèvres!... qui m’expliquera ce brûlant désir? Qui, la volupté de boire ton haleine, de m'abimer, mourant, dans ton être, quand nos regards se parlent?
Pareille à l’esclave qui, sans résister, se livre au vainqueur, mon ûine, à l’in.slant, ne fuit-elle pas vers toi, s’élançant, par delà le pont de ma vie, vers la rive où j’aspire, dès que je t’aperçois?
Dis-moi ! pourquoi échappe-t-elle à son maître? Cherche-t-elle là sa patrie? Ou bien, s’arrachant aux liens du corps, mon esprit retrouve-t-il dans le tien un frère dont il fut séparé?
Ne faisions-nous déjà autrefois qu’un seul être? Était-ce pour cela que nos cœurs battaient? Nous étions-nous dt'jà, dans un rayon de soleils éteints, dans les jours d’une ivresse dès longtemps évanouie, fondus en un seul tout?
Oui, nous n’étions qu’un !... Oui, tu m’as été intimement unie, dans des éternités qui ont disparu; ma muse l’a vu écrit sur les tables obscures du passé : tu ne fus qu’un avec ton bien-aimé!
Et dans cette union étroite, Intime, nous étions (je l'ai lu stu-
1. Anlholngie. La pièce avait primitivement vinpt-neuf slmplies.
POÉSIES DÉTACHÉES
j)i'fait!)un dieu, une vie créatrice, et, pour y étendre en tout sens notre activité souveraine, le monde nous était livré.
.\u-devantde nous jaillissaient des sources de nectar, versant éternellement leurs flots de volupté; notre puissance rompait le sceau mystérieux des choses ; nos ailes nous portaient au lumineux sommet de la vérité.
Pleure, kuire, ce dieu n’est plus; nous sommes, toi et moi, les beaux débris du dieu, et en nous s'allume une insatiable ardeur de reformer cet être perdu, de ressaisir notre divinité.
De là, ma Laure, ce brûlant désir de me suspendre éternellement, immobile, à tes lèvres; de là cette volupté de boire ton baleine, de m’abîmer, mourant, dans ton être, quand nos regards se parlent.
De là vient que, pareille à l’esclave qui, sans résister,’ se livre, au vainqueur, mon âme, à l’instant, fuit vers toi, s’élançant, par delà le pont de ma vie, vers la rive où j’aspire, dès que je t’aperçois.
De là vient qu’échappant à son maître, mon ,'ime cherche sa patrie, et que, s’arrachant aux chaînes des membres, nos esprits, comme deux frères, longtemps sé])arés, s’embrassent en se reconnaissant.
Et toi aussi..., quand ton œil m'épiait, que trahissait l’incarnat de tes joues î... N’avons-nous pas couru, brûlants, l’un vers l’autre, plus que parents, joyeux comme l’exilé qui vole vers la patrie ’
POlîSlES DÉTACHÉES.
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