L’ANNEAU DE POLYCRATE
Debout sur la terrasse de son palais, il promenait avec satisfaction ses regards sur Saraos soumise à ses lois : « Tout cela m’appartient, dit-il au roi d’Égypte, avoue que je suis heureux!
— Tu as éprouvé la faveur des dieux! Ceux qui jadis furent tes égaux, maintenant plient^ous la puissance de ton sceptre. I/uft d’eux cependant vit encore pour les venger; ma bouche ne peut te proclamer heureux, tant que l’œil de l'ennemi veille. «
Avant même que le roi eût fini, un messager envojé de .Milet se présente devant le tyran : « Seigneur, fais monter au ciel la fumée du sacrilice, et que le riant feuillage du laurier couronne tes clieveux en signe d’allégresse!
t Ton ennemi est tombé, percé d’un javelot. C’est Polydore, ton fidèle général, qui m’envoie vers toi avec cette joyeuse nouvelle. » Il dit et, à l’effroi des deux princes, il lire, encore sanglante, d’un noir bassin une tête bien connue.
IjC roi recule avec horreur : • Crois-moi pourtant, ne te fie
1. Composé en 1797, comme nous l’apprenons par une letire de Schiller A ijoethe du 23 juin de celte année, et inséré dans l’Almanach des Muset de 179>i.
POÉSIES DÉTACHÉES
pas à ton bonheur, reprenJ-il avec un regard inquiet. Songes-y, c’est sur les flots perfides (ali! qu’aisément l’orage la pourrait briser!) que vogue la fortune incertaine de ta flotte. •
Avant qu’il ait achevé ces mots, il est interrompu par les joyeuses acclamations qui s’élèvent de la rade. Richement chargés des trésors de l’étranger, ses navires, épaisse forêt de mâts, reviennent aux rivages de la patrie.
L’hôte royal est stupéfait ; • Ta Fortune aujourd’hui est de bonne humeur, mais crains son inconstance. I.«s bandes aguerries des Crétois te menacent des dangers de la guerre : déjà elles approchent de ces bords. »
Cette parole n’était pas échappée de ses lèvres, qu’on voit des flots d’hommes affluer des vaisseaux, et mille voix crient : « Victoire! nous sommes délivrés de la crainte de l’ennemi : la tempête a dispersé les Crétois; la guerre est loin, la guerre est finie! >
L’hôte entend ces cris avec terreur : « En vérité, il faut que je t’estime heureux! Et pourtant, dit-il, je tremble pour ton salut. La jalousie des dieux m’épouvante. Jamais les joies de la vie n’échurent sans mélange à aucun mortel.
« A moi aussi tout a réussi : dans tous les actes de mon règne, la faveur du ciel m’accompagne. Cependant, j’avais un héritier chéri; Dieu me l’a pris; je l’ai vu mourir; j’ai payé ma dette à la Fortune.
« Ainsi, veux-tu te garantir de l’adversité, supplie les maîtres invisibles de mêler la souffrance au bonheur. Jamais encore je n’ai vu finir dans la joie l’homme sur qui les dieux répandent leurs dons toujours à pleines mains.
« Et si les dieux refusent de t’exaucer, ne méprise pas le conseil d'un ami : appelle toi-même le malheur; prends dans tes
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riches trésors ce qui charme le plus ton dnie, et jette-le dans cette mer ! •
Ému de crainte^ Polycrate lui répond ; <■ Dans tout ce que mon île enserre, cet anneau est mon bien le plus précieux, je veux le consacrer aux Furies. Peut-être alors me iiardonnerontelles mon bonheur. » Et il lance le joyau dans les flots.
Aux premières lueurs delà prochaine aurore, un pécheur, le visage radieux, se présente devant le prince : « Seigneur, dit-il, j’ai pris un poisson, comme jamais encore il n'en est entré dans mes filets; je te l'apporte en présent. »
Et quand le cuisinier eut dépecé le poisson, il accourt tout hors de lui, et s’écrie, le regard stupéfait; • Vois, seigneur, l’anneau que tu portais, je l’ai trouvé dans le ventre du poisson. Oh! ton bonheur est sans bornes! »
L’hôte alors .se détourne avec horreur ; « Je ne puis donc séjourner ici plus longtemps; tu ne peux être désormais mon ami. Les dieux veulent ta perte; je fuis , pour ne pas périr avec toi. » Il dit et s’embarque au plus vite.