LE GANT
Devant son parc aux lions était assis le roi François, attendant le spectacle d’un combat ; autour de lui les grands de la couronne, et, en cercle, sur une haute galerie, la belle guirlande des dames.
Sur un geste de sa main, une porte de la vaste arène s’ouvre ; et, d'un pas circonspect, un lion entre, promène ses regards en silence autour de lui, bâille longuement, secoue sa crinière, étend ses membres, et se couche sur le sol.
1/! roi fait un nouveau signe : aussitôt s’ouvre une seconde
1. Nous avons donné clans la préface les raisons pour lesc]uelles, au lieu de ranger les poésies dans l’ordre chronologique, actueilemenl adopté dans les éditions allemandes, nous avons préféré, comme Schiller l'a fait lui-même dans le premier recueil imprimé de son vivant, un autre classement plus libre.
2. Cette ballade est du mois de juin 1797. Schiller l'avait d’alcord intitulée :
« f.r liant, » et l'avait insérée dans l'Almanach dn üinn de 1798.
SCHILLEn. — POé.SIES, U
POÉSIES DÉTACHÉES
porte, et, d’un bond fougueux, un tigre s’en élance. A la vue du lion, il rugit bruyamment, et, d’un jet, tord en cercle sa queue terrible, et allonge la langue, et tourne , déliant , autour du lion , et grogne avec colère ; puis il s’étend à terre auprès de lui , en murmurant.
Le roi fait encore un signe ; une cage s’ouvre à deux battants et vomit deux léopards à la fois. Ils se précipitent , avec une belliqueuse ardeur, sur le tigre. Celui-ci jette sur eux ses griffes furieuses; mais le lion rugit, se lève, et tout devient tranquille, et, alentour, se couchent en cercle, altérés de carnage, les chats redoutables.
Soudain , du bord de la galerie , une belle main laisse tomber un gant, juste entre le tigre et le lion, et, se tournant d'un air railleur vers le chevalier de Lorges ; « Sire chevalier, dit damoiselle Cunégonde , si votre amour est aussi ardent que vous me le jurez à toute heure, ramassez-moi donc ce gant. »
Le chevalier s’élance, descend dans la formidable arène d’un pas assuré, et sa main hardie ramasse le gant au milieu des monstres.
Les chevaliers, les nobles dames le regardent, stupéfaits, saisis d’horreur; et lui, calme, il rapporte le gant. Alors il entend son éloge sortir de foutes les bouches. Pour Cunégonde , elle l’accueille avec un tendre regard d’amour, qui lui promet son prochain bonheur; mais il lui jette le gant au visage' ; • Je ne prétends pas , madame , à vos remercîments; • et sur l’heure il la quitte.
1. Au lieu de ces mots : < Il lui jette le g.int au vis.sge, < on lisait dans l’Almaïuirli des Musa : c Le cberalier, s'inclioant profondément, diL *
POÉSIES DÉTACHÉES. 211
LES GRUES D’IBYGUS*.
Ibycus se rendait à la lutte des chars et des chants, qui, sur l’isthme de Corinthe, rassemble joyeusement les peuples de la Grèce ; Ibycus, l'ami des dieux, à qui Apollon accorda le doti du chant, une voix aux accents mélodieux. S’appuyant sur son léger bâton, il s’éloigne deRhégium, plein du dieu qui l’inspire.
Dtgà, sur le dos élevé de la montagne, l’Acrocorinthe attire les yeux de notre voyageur, et il pénètre avec une horreur pieuse dans la forêt de pins de Neptunê. Rien ne se meut autour de lui; il n’est accompagné que d’essaims de grues qui, formées eh escadron grisâtre, vont chercher au loin les chaleurs du Midi.
« Salut, troupes amies, qui m’escortiez sur mer! Je vous prends pour un heureux présage. .Mon sort ressemble au vôtre. Nous venons de loin, vous et moi, et nous cherchons un toit hospitalier.... Que le Dieu de l’hospitalité nous soit propice, lui qui écarte l’outrage de l’étranger ! »
Il presse gaiement le pas, et bientôt se voit au milieu de la forêt. Tout à coup, dans l’étroit sentier, deux assassins lui barrent le passage. Il faut qu’il s’apprête au combat, mais bientôt sa main retombe épuisée. Elle a tendu les cordes légères de la lyre , mais jamais l’arc puissant.
Il invoque et les hommes et les dieux : nul sauveur n’entend sa prière; aussi loin qu’il lance sa voix, pas un être vivant ne
1. Cette ballade est aussi de 1797. Elle parut, comme b précédente, dans VMmmach <let Muses do 1798.
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se montre : « Il me faut donc mourir ici, délaisst5, sur la terre étrangère, où nul ne me pleurera! périr de la main de ces misérables, sans même voir paraître un vengeur. »
Atteint d’un coup mortel , il tombe. A ce moment retentissent les ailes des grues. 11 entend, car déji il ne peut plus voir, il entend près de lui leurs voix rauques pou^'r un cri terrible :
« O grues qui volez là-haut, si nulle autre voix ne parle, vous du moins, dénoncez le meurtre! » Tel est son dernier cri, et son œil s'éteint.
On trouve le cadavre dépouillé, et bientôt, malgré les plaies qui le défigurent, son hôte, à Corinthe, reconnaît les traits qui lui sont chers : « Est-ce ainsi que je devais, te retrouver? Et pourtant j’espérais ceindre de la couronne de pin les tempes du chanteur, brillant moi-méme d’un rayon de sa gloire. »
Tous les étrangers réunis pour la fête de Neptune gémissent en apprenant cette nouvelle; la Grèce entière est saisie de douleur; tous les cœurs ont ressenti sa perte, et le peuple afflue en tumulte chez le Prytane ; sa fureur exige qu’on venge les mânes de la victime, qu’on les apaise avec le sang du meurtrier.
•Mais où est la trace qui, dans ces flots pressés, dans la foule des peuples attirés par l’éclat des jeux, fera reconnaitre l’auteur d'uii si noir forfait? Sont-ce des brigands qui lâchement l’ont assassiné ? Est-ce un ennemi secret poussé par l’envie? Ilélios seul peut le dire, lui qui éclaire toute chose terrestre.
l’eut-étre , en ce moment même, marche-t-il effrontément au milieu des Grecs, et, tandis que la Vengeance le cherche, jouitil du fruit de son crime. Peut-être , sur le seuil même de leur temple, brave-t-il les dieux, ou se mêle-t-il hardiment à ces vagues humaines, là-bas, qui se pressent vers le théâtre.
Gar déjà, serrés banc contre banc (les étais de l’amphithéâtre rompent presque sous le poids), les peuples de la Grèce, accourus de près et de loin , sont assis et attendent, llésonnant sour-
LES ORUES D’IBVCUS.
dement comme les flots de la mer, les gradins, en arcs de plus en plus ouverts, montent, fourmillant d'hommes , jusqu’à l’azur des cieux.
Qui peut compter, qui peut nommer les peuples que l'hospitalité rassemble en ce 1 ieu 1 1ls sont venus de la ville de Cécrops ‘ , du rivage d’Aulis, de la Phocide, du pays des Spartiates, des côtes lointaines de l’Asie, de toutes les lies; et , de l’estrade où ils siègent, ils écoutent l'atTreuse mélodie du chœur.
Qui, grave et austère, selon l’antique usage, sort du fond de la scène, d’un pas lent et mesuré, et fait le tour du théâtre. Ce n’est point ainsi que marchent des femmes terrestres; elles ne sont pas filles d'une race mortelle! Leur taille gigantesque s’élève bien au-dessus des proportions humaines.
Un manteau noir bat leurs flancs; elles agitent dans leurs mains décharnées la lueur rouge-sombre des torches; dans leui’s Joues il ne coule point de sang, et là où les cheveux ondoient gracieusement et voltigent avec charme autour des fronts mortels, on voit ici des serpents et des vipères gonfler leurs ventres gros de venin.
Et tournées en cercle , elles entonnent le mode effrayant de l’hymne qui pénètre et déchire le cœur, et serre autour du coupable’ les liens du remords. Aliénant le sens, égarant le cœur, le chant des Furies éclate : il éclate, consumant l’auditeur jusqu’à la moelle de ses os , et ne souffre pas les accords de la lyre ;
€ Heureux qui, exempt de faute et d'erreur, conserve son âme naïve et pure! Nous ne pouvons approcher de lui nos mains vengeresses; il suit librement le chemin de la vie. Mais malheur, malheur à qui commit dans l'ombre l’œuvre impie de l’homicide! Nous nous attachons à ses pas, nous les Allés terribles de la Nuit.
1. Variante de la première édition : < De la ville de Thésée. •