‹ Œuvres de Schiller. Tome 1, Poésies de SchillerChapitre 73 sur 311 · L’IDÉAL ET LA VIE · texte numérisé non relu

L’IDÉAL ET LA VIE

liégère à l’égal du zéphyr, la vie des Immortels s’écoule dans l'Olympe, toujours sereine, pure et unie comme un miroir.

lune accomplit ses phases; les races disparaissent; mais les roses de leur jeunesse divine fleurissent, toujours les mêmes , au milieu de la ruine éternelle. Entre la joie des sens et la paix de l’Ame flotte le choix inquiet des hommes : sur le front de l’auguste habitant des cieux brille la double auréole de ces deux félicités *.

Voulez-vous dès cette terre ressembler aux dieux , être libres dans le royaume de la mort ? no cueillez pas les fruits de son jardin. Que le regard se repaisse de leur éclat ; mais les joies passagères de la jouissance sont punies aussitôt par la fuite du désir. Le Styx même , qui neuf fois envelopiie 1a fille de Gérés, n’empêche pas son retour; mais elle porte la main sur la pomme , et dès lors la loi des enfers la lie éternellement.

1. Ce po6me parut d’abord, dans les Heures de l’année 179.'>, sous ce titre ; l'Empire des ambres; dans la première édition du Recueil des poésies détachées, Schiller y avait substitué celui de l’Empire des formes. Pour bien comprendre ce poème métaphysique, il faut lire les Lellres de notre auteur sur l'Éducation esthétique de l’homme, et surtout, vers la tin de ces Lettres , la peinture du monde des formes pures.

2. Dans la première édition , on lisait ici la strophe suivante :

Aucun chemin no conduit-il en haut à ces sommets? Faut-il, pour que les dons du l’automne se gonflent, que la parure des fleurs se fane? Faut-il, quand s’arrondissent les cornes argentées de la lune, que l'autre moitié suit plongée dans la nuit? No verrons-nous jamais plein le disque rayonnant?... Non, il y a aussi des sentiers qui mènent là-haut, loin do la barrière des sens, vers le monde do l'inflni. Ceux qui ne touchent point aux biens du temps, nulle loi du temps no les enchaîne.

l’OÉSlKS nftTAr.IlKES.

Le rorps seul est soumis à ces puissances qui trament le sombre destin ; mais, libre de toute contrainte du temjis , compagne des natui’es bienheureuses , là-haut , dans les cham|is de lumière, séjourne, divine parmi les dieux, la Forme idéale'. Voulez-vous planer, élevés sur ses ailes? jetez loin de vous le souci des choses terrestres! fuyez hors de cette vie étroite, étouffée, dans l’empire de l’idéal’!

lÂi, juvénile, pure de toute tache terrestre , plane , dans les rayons de la perfection , la divine image de l’humanité , comme les fantômes silencieux de la vie errent brillants aux bords du Styx , et comme elle habitait dans la région céleste avant qu’elle descendit, l’humanité immortelle, dans son triste sarcophage. Si, dans la vie, la balance de la lutte flotte encore incertaine, là apparaît la victoire.

Ici-bas, ce n’est point pour dégager à jamais les membies des liens du combat , i)Our refaire le guerrier épuisé , que la couronne de la victoire exhale sqs parfums. Môme quand vos muscles reposeraient, la vie vous entraîne violemment dans ses Ilots ; le temps, dans sa danse tourbillonnante. .Mais l’aile hardie du courage s’affaisse-t-elle au sentiment jjénible des limites étroites ; alors, des hauteurs du beau , contemplez avec joie le but que votre vol a atteint.

1. Ce mol « Forme » (Cnlalt) est pris dans un sens très-élendu. « C'est une idée, dft Schiller dans la rjuinaième dea lettres citées plua haut, qui comprend toutes les qualités fnrmellet des choses et tous leurs r.apports aui facultés pensantes. P

2. Ici se trouvent , dans la première édition , les deux strophes <[ue voici :

Kl pour vous préserver à jamais de ces cohortes redoutables de terrestres soucis , rompez résolùment tous les ponts. Ne tremblez pas de perdre la patrie : tous les sentiers qui mènent à la vie, mènent aussi à une tombe assurée. Sacrifiez avec joie ce que vous avez possédé , ce que vous fûtes autrefois , ce que vous êtes : que le passé s'évanouisse dans un bienheureux oubli.

Que nul souvenir do douleur ne profane ce libre asile , nul regret , nul souci, nulle trace de larmes! Ils sont dégagés do toute obligation, ceux qui SC réfugient dans ce sanctuaire, dégagés de toute dette des natures mortelles. Que l'esclave y marche, la tête haute, heureusement oublieux do ses fers; qu’elle-méme, la Furie vengeresse, sommeille paisible ilans le sein du pécheur.

l.’IDKAI, ET I.A VIE.

Lorsqu'il s’agit de dominer et de protéger, quand les combattants s’élancent contre les combattants dans la carrière de la fortune et de la gloire : que l’audace , je le veux , heurte alors la force , et que les chars se mêlent , avec un bruyant fracas, sur l’arène poudreuse! Le courage peut seul ici conquérir le prix qui lui rit et l’appelle au but de l’hippodrome; seul , le fort rontraindra le destin , tandis que relTéminé succombe.

Mais le fleuve de la vie, qui, resserré entre des écueils, s'est \ répandu ici-bas écumant et fongueux, coule, paisible et uni, à ' travers les tranquilles régions des formes et du beau, et l’Aurore etVesjierse reflètent dans le bord argenté de ses vagues. S<; fondant en un tendre et mutuel amour , unis dans la libre alliance de la grâce , là , les instincts contraires reposent réconciliés , et l’ennemi a disparu.

Ouand le génie s’enflamme d’une efficace ardeur pour animer, en la façonnant, la nature morte, et s’unir avec la matière; qu’alors l’active diligence tende tous les nerfs, et que la pensée, par une lutte persévérante, se soumette l’élément rebelle! Seul, l’esprit résolu que nulle fatigue ne rebute, entend bruire la source du vrai, profondément cachée; ce n’est que sous le coup pesant du ciseau que s’amollit le dur grain du marbre.

Jlais pénétrez dans la sphère du beau, et la pesanteur, avec 1 la matière qu’elle domine , reste en arrière dans la poudre. Aux regards charmés apparaît la forme , non plus dégagée , par une lutte pénible, de la masse inerte, mais svelte et légère, et comme jaillissant du néant. Tous les doutes , tous les combats s’apaisent dans la haute- sécurité de la victoire; l’idéale beauté a exclu tout vestige de l’humaine indigence.

Lorsque, dans la triste nudité de l’humaine nature, vous comparai.ssez devant la loi auguste ; lorsque votre vie coupable est en présence du saint devoir ; qu’alors votre vertu pâlisse aux rayons de la vertu; que devant l'idéal l’acte humain s’enfuie confus et découragé! Nul être créé n’a pu voler jusqu’à ce but.

POftSIES DÉTACHÉES.

Par-dessus ce terril)le abîme ne nous |w>rte nul canot, ni l'arche d’aucun pont; nulle ancre n'en trouve le fond.

Mais sortez de la barrière des sens, réfugiez-vous dans la lil)erté des pensées, et la terrible vi.sion s’évanouit, et l'étemel abîme se comble. .Vccueillcz dans votre volonté la divinité et sa loi , et elle y descend, du Irène d’où elle régit le monde. !.« lien rigoureux de la loi n'enchaîne ipie l'éme des esclaves qui la repousse. .\vec la résistance de l’homme disparait aussi la redoutable majesté du Dieu.

lAîrsquR les souffrances de l'humanité vous assiègent, quand l.aocoon se défend avec une douleur indicible contre les serpents : que l’homme alors se révolte ! que sa plainte frappe la voûte du ciel et déchire votre cfcur sensible ! que la voix terrible de la nature triomphe, que les joues colorées par la joie pâlissent, et que la force immortelle de notre âme succombe à la sainte sympathie!

Mais dans les régions sereines où habitent les formes pures , on n’entend plus gronder la sombre tempête des lamentations. Là, la douleur n’a plus le pouvoir de fendre l’âme; là, il ne coule plus de larmes pour la souffrance, mais seulement à la vue de la vaillante résistance de l’esprit. Là, doux à voir comme les brillantes couleurs d’iris sur la rosée vaporeuse du nuage qui porte la foudre, l’azur serein du calme luit à travers le sombre voile de la mélancolie.

Abaissé jusqu’au rôle de valet d’un lâche, Alcide, autrefois, dans une lutte constante, parcourut la rude carrière de la vie, lutta avec les hydres, étreignit le lion, se jeta vivant, pour délivrer ses amis, dans la barque du naulonier des morts. Tous les fléaux, tous les fardeaux de la terre, la ruse de l’implacable déesse les accumule sur les épaules dociles de l’objet de sa haine , jusqu’à ce que sa course s’achève....

Jusqu’à ce que le dieu , dépouillé de tout ce qui est terrestre, se dégage , tout en flammes, de l’homme, et boit les purs cou-

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