Oeuvres de Shéridan traduites
Le nom de Shéridan est ancien en Irlande , et sa mention fréquente dans l’histoire de cette tle, la large place qu’il occupe dans ses annales, dénotent une souche aborigène. Singulière destinée de l'Irlande ! Cette nation opprimée depuis tant de siècles, a la gloire d’avoir fourni à la patrie de ses oppresseurs la plupart des hommes éminens auxquels elle a dfi son illustration et sa puissance. Il nous est pénible d’ajouter que la plupart ont été des enfans ingrats , et ne se sont rappelé leur mère que pour appesantir les fers qui chargeaient ses mains. Tels furent , entre beaucoup d’autres, Castlereagh et Wellington ; Castlereagh, qui, au commencement de ce siècle, consomma la servitude de l’Irlande en absorbant sa représentation nationale dans le parlement britannique; Wellington, qui n’accorda qu’à l’intimidation l’émancipation catholique , qu'il avait si long-temps refusée aux réclamations légales et persévérantes de tout un peuple.
Dans la famille de l’homme dont nous publions les œuvres, les plus hautes facultés de l’esprit , mais aussi le laisser-aller de l’existence , l’insou ciance des choses de la vie , semblent avoir été héréditaires. Son aïeul , le docteur Thomas Shéridan , ecclésiastique plein de savoir , n’était pas moins éminent par les qualités du cœur que par celles de l’esprit. Il était l’ami de Swift, cet écrivain si incisif et si original ; il avait embrassé avec ardeur la carrière de l’enseignement; mais, malgré son activité et ses talens, il vécut pauvre et termina chez un de ses élèves , le 10 septembre 1738 , une vie pleine de vicissitudes et d’excentricité imprévoyante. Le jour même de sa mort , il avait donné à son testament la sanction des formalités légales ; il dîna avec son avoué , et à ce repas on remarqua que sa gaieté habituelle lui était revenue. Dans le cours de la conversation , l’un des convives ayant parlé de la longue continuation du vent d’est , le docn teur l’interrompit par cette bizarre réplique : « Que le vent souille de l’est, de l’ouest, du nord ou du midi, l’àme immortelle n’en prendra pas moins son vol vers le lieu de sa destination.» La singularité de cette observation ne fit aucune impression spéciale sur l’esprit des convives ; voyant le docteur se renverser sur sa chaise, comme pour faire un somme, ils
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allèrent se promener dans le jardin ; & leur retour , ils le trouvèrent mort.
Le docteur Shéridan a laissé divers écrits qui indiquent une connaissance profonde de l'antiquité ; entre autres , une version élégante et Gdèle du Philoctète de Sophocle , et une traduction des satires de Perse , enrichie de notes curieuses et savantes.
Le troisième fils du docteur Shéridan , Thomas . père de Richard Brinsley , naquit à Dublin en t; 19 , et eut l’honneur d'avoir Swift pour parrain.il possédait, comme son père, beaucoup d’instruction classique, des manières agréables , un caractère plein d’amabilité et de franchise. Swift lui conseillait de se vouer à l'enseignement, dont son amitié lui eût aplani la carrière. Son étoile en décida autrement. Après avoir donné quelque temps des leçons publiques de déclamation et d'improvisation oratoire , il adopta la profession du théâtre, dont il avait résolu d’entreprendre la réforme , débuta à Dublin , en l î 43 , dans le rôle de Richard Iil , obtint un éclatant succès , passa en Angleterre , joua à Drury-Lane et i Covent- Garden , puis revint dans sa ville natale , où il prit la direction du théâtre de Dublin , position qu’il occupa long-temps avec éclat. Mais une sorte de fatalité héréditaire s’attacha à tous ses pas; ses efforts et môme ses succès furent impuissans à fixer la fortune ; et après avoir passé parles situations les plus diverses, il termina le 1 4 août 1788 son incertaine et aventureuse carrièrei
Françoise Shéridan, sa femme , et mère de Richard Brinsley, était une dame distinguée par les grâces de son esprit non moins que par sestalens littéraires. Elle a laissé des romans estimée et quelques comédies qui, bien au’inférieures à celles de son illustre fils, ne sont Cependant pas sans mérite.
Le second fils de ce couple ingénieux et littéraire , Richard Brinsley Shéridan , naquit à Dublin en 1 7 5 1 ; il fit ses études au collège d’Harrow , cette pépinière de grands hommes d’où sont sortis Byron , Peel , et tant d'autres personnages éminens dans les lettres ou dans les luttes parlementaires. De môme que Byron et à l’inverse de Peel , Shéridan fut un assez mauvais écolier; la paresse , le far niente, avaient pour lui plus de charmes que Virgile , Sophocle et Cicéron. A dix-huit ans il quitta le collège et se retira à Bath chez son père, qui lui donna d'excellentes leçons de débit et d’élocution. Ce fut alors que se développa dans le jeune Shéridan le germe de ce talent oratoire qui devait plus tard jeter tant d’illustra tion sur sa carrière. Mais une préoccupation plus puissante vint bientôt disputer à l’éloquence la possession exclusive de ce cœur jeune etardent. Miss Elisabeth Liniey faisait alors les délices de la société aristocra
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tique et opulente que le plaisir et la mode amènent chaque année è Bath. Fille d’un habile professeur de musique , elle fascinait tous les cœurs par le double charme de sa beauté et de sa voix. De nombreux adorateurs se disputaient le cœur et la main de la jeune et belle virtuose.
Shéridan se mit sur les rangs, et après les preuves réitérées d’un dévouement chevaleresque , après deux duels soutenus pour venger l’honneur de la belle de ses pensées , il l’emporta sur ses concurrens , et la main de miss Linley devint sa conquête le 13 avril 1773. Il avait vingtdeux ans, la belle fiancée dix-neuf.
Miss Linley avait apporté à son mari une dot de trois mille livres sterling (75,000 francs), qui furent promptement épuisées dans l’existence fashionable et les habitudes de luxe qu'avait dû, forcément, adopter le jeune ménage , et vers lesquelles d’ailleurs Shéridan était irrésistiblement entraîné par ses goûts de dissipation et de dépense. Après avoir eu recours au talent musical de sa femme pour combler le déficit du budget conjugal, ce moyen ayant été trouvé insuffisant, le jeune époux fit appel aux ressources de son esprit , et s’occupa de travailler pour la scène.
Les incidens romanesques qui avaient présidé è son mariage lui suggérèrent l’idée de sa première comédie , les Rivaux , qui fut représentée pour la première fois sur le théâtre de Covent-Garden , le 17 janvier 1775. Elle tomba à la première représentation ; mais peu de jours après , son auteur lui ayant fait subir quelques corrections utiles, elle obtint un succès éclatant et mérité. Cette première pièce fut presque immédiatement suivie d’une seconde, la Saint-Patrick, petite comédie burlesque, qui contient quelques scènes plaisantes , mais qui n’ajouta rien à la réputation de l’auteur. Un succès plus légitime et plus éclatant récompensa , l’année suivante, la représentation delà Duègne , opéra-comique qui fut joué, avec un succès toujours croissant, soixante-quinze fois consécutives.
Dès lors , Shéridan occupa le premier rang parmi les écrivains dramatiques de son époque; et sa réputation lui procura d'illustres amitiés, parmi lesquelles nous citerons Garrick , le Roscius anglais ; Edmond Bùrke , l’une des gloires du parlement britannique ; le peintre célèbre sir Joshua Reynolds ; et le docteur Johnson , non moins habile écrivain que grand moraliste et profond érudit. En 1776 , Garrick ayant quitté la scène et résigné scs fonctions de directeur du théâtre de Drury-Lane , son amitié ménagea la nomination de Shéridan à ce poste important , mais dangereux pour un homme de ses habitudes et de son caractère.
Le premier ouvrage qu'il fit représenter après avoir pris les rênes de la nouvelle direction, fut le Voyage à Scarborough, refonte d’une vieille , omédic de Vanbrugh ; mais cette pièce , malgré le comique de certaines
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situations et le naturel du dialogue , eût été impuissante & ramener le pu ■ Mie dans l’enceinte de Drury-Lane; il fallait pour cela une œuvre décisive et supérieure , et cette œuvre ne se fit pas attendre.
Le s mai 1777 , l'École de la Bliditance parut et vint mettre le sceau 1 la gloire dramatique de Shéridan. Cette pièce , imitée et traduite sur tous les théâtres de l’Europe , donna à Shéridan le sceptre de la comédie. Elle occupe dans l’estime des Anglais le même rang que le Tartufe parmi nous.
Un vol aussi élevé était difficile & soutenir; aussi, ce n’est que pour mémoire que nous mentionnerons ici une Muette intitulée le Camp , représentée en 1778 , pièce de circonstance, sorte de vaudeville militaire qui peut-être a le tort de ridiculiser ce qu’il y a de plus respectaMe parmi les hommes , l’attachement au sol natal , et la défense du territoire. Mais hâtons-nous de laver la mémoire de Shéridan de ce reproche ; il était énergiquement patriote , et jamais il n'hésita à faire à la gloire et à l’intérêt de son pays le sacrifice de ses préventions les plus vives, da ses affections les plus chères.
Le Critique , parodie spirituelle et mordante , vint clore , le 30 octobre 177 9 , la carrière dramatique de Shéridan; car nous ne comptons pas parmi ses œuvres, et nous n’avons pas fait entrer dans ce recueil, le drame de Pixarre, représenté le 24 mai 1799. Ce n'est que la traduction , légèrement modiGée , d’une pièce allemande de Kotzebue. Shé- Tidan avait alors vingt-huit ans; il était à l’apogée de sa gloire littéraire; ami de Burlte , intimement lié avec Fox , il partageait les sympathies politiques de ces deux chefs de l’opposition parlementaire ; et souvent , dans les cercles oh se réunissait l’élite des deux chambres, sa conversation chaleureuse et brillante, ses saillies éloquentes, son improvisation nerveuse et colorée , avaient fait désirer aux deux partis la conquête d’uu pareil soutien. Le choix de Shéridan ne pouvait être douteux ; il accéda aux désirs de ses amis politiques , et il fut élu membre du parlement par leswhigs du bourg de Strafford.
Ceci se passait en 1780 , alors que le mauvais succès de la lutte engagée avec les colonies d’Amérique avait dépopularisé l’administration calamiteuse de lord North , et offrait à ses adversaires politiques l’occasion de marcher, avec des chances favorables , à la conquête du pouvoir.
Nous ne suivrons pas Shéridan dans sa carrière parlementaire, qui dura trente-deux ans , et qui fut pour lui , sauf quelques rares exceptions, une longue série do victoires éloquentes et de succès populaires.
Toutes les supériorités semMaient naturelles à ce génie brillant et facile. D’auteur dramatique devenu orateur , on eût dit qu’il n'avait fait que passer d'une scène à une autre. L’ironie et le sarcasme se retrouvaient sur
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ses lèvres, comme naguère sous sa plume; et il y ajoutait une dialectique nerveuse et pressante, une improvisation pleine de chaleur et d’entrainement, une imagination brillante et inépuisable; Le plus éclatant de ses triomphes parlementaires , celui qui dévoila toute l’étendue de ce génie à qui l'éloquence était aussi naturelle que la saveur au fruit , que le parfum è la fleur, eut lieu en 1787 , à l’occasion du procès célèbre de Warren Hastings. C’était l’accusation contre Verrès, sur un théâtre plus solennel et plus vaste , et agrandie de toute la distance qui sépare la vice-royauté de l’Inde anglaise du proconsulat de la Sicile. Les voûtes du vieux Westminster tressaillirent aux vibrations électrisantes de cette voix éloquente et passionnée, aux accens irrésistibles de cette éloquence que rien n’a encore surpassée, qui arracha un cri d’admiration au célèbre Burke , et l’hommage spontané d'un adversaire tel que Pitt. Sauf de rares intervalles , la place de Shéridan fut toujours et devait être sur les bancs de l’opposition. L’opposition était son élément; là seulement son génie était àl’aise; là seulement, il pouvait épancher librement sa verve électrisante, ses patriotiques inspirations.
Son rile d’orateur de l’opposition ne lui fit jamais oublier ses devoirs d’homme politique et de citoyen , et maintes fois on le vit prendre la parole contre son propre parti et contre Fox lui-même. C’est ainsi qu’à l’époque du soulèvement de la flotte, il fit taire ses affections de parti, imposa silence à ses habitudes récriminatoires , à son génie opposant, et faisant preuve d’une loyale sincérité et d’une noble indépendance , n'hésita pas à te porter au secours du pouvoir battu en brèche et de la société menacée.
Quand éclata la révolution française , il s’associa à la destinée de cette grande rénovation sociale ; il ne cessa de lui être fidèle ; et bien qu'il réprouvât énergiquement les crimes commis au nom de cette sainte cause, il n'imita pas l’exemple de Burke , il ne répudia pas la révolution et la liberté , et donna toujours le spectacle d’une consistance politique dont les fastes parlementaires n’offrent que bien peu d’exemples.
Mais , laissant un moment les annales de sa vie politique , revenons aux vicissitudes de sa vie privée.
Le 28 juin 1792, il perdit la compagne de sa jeunesse , celle qui lui avait révélé sa valeur personnelle , et dont le charme enivrant avait sinon créé , du moins fait éclore les facultés de son double génie. Le 27 avril 1795 , il épousa en secondes noces miss Esther Ogle , qui lui apporta une dot de cinq mille livres sterling ( 125,000 francs ). Mais ce subside était insuffisant peur combler le gouffre qu’avaient depuis long-temps creusé les profusions etlo désordre de son existence irrégulière. La masse de tes
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dettes s'accroissait dans une progression eirrayante; et sans rien faire pour conjurer l’orage , dans son apathique insouciance , Shéridan le laissait tranquillement grossir et s'amasser sur sa tête. Un événement d’une occurrence fréquente, et qu’il eût dû depuis long-temps prévoir, vint redoubler les embarras de sa position. L’incendie du théâtre de Drury-Lane , dans la nuit du 24 février 1809, consomma sa ruine. Depuis cette époque, son existence fut comme empoisonnée par des difficultés pécuniaires sans cesse renaissantes; et si son privilège parlementaire le mettait à l'abri des rigueurs plus immédiates de ses créanciers , sa position financière n'en exerçait pas moins une sensible influence sur la liberté et l'énergie de son action politique. Eufin, la politique elle-même lui apporta ses déboires; il éprouva , comme tous les grands citoyens, l'injustice et l’ingratitude de son propre parti. Après la mort de Fox, en i8oa , cette mort qui suivit si promptement celle de Pitt , son illustre rival , il crut devoir échanger la représentation deStrafford contre celle de Westminster, bourg radical, inféodé de tout temps aux chefs les plus renommés de l'opposition populaire. La dissolution du parlement, qui survint quelque temps après , l’obligea à se représenter devant ses nouveaux commettans; il ne fut pas F réélu , et force lui fut de se contenter de la représentation du bourg d’Ilchester. Ce dernier mandat expira en 1 8 1 2, ne fut pas renouvelé, et Shéridan quitta pour toujours la scène politique , cette scène où son génie avait recueilli tant de palmes et obtenu tant d'éclatans triomphes.
Le vieil athlète , au sortir de la carrière , ne trouva plus autour de lui que l'indifférence et l’oubli; une noire mélancolie étendit sur son front un épais nuage que ne venaient plus que rarement sillonner les éclairs d'une gaieté fugitive, et d'une énergie accidentelle que les glaces de l’âge venaient amortir encore. Cet astre, qui avait jeté un si prodigieux éclat, s'avançait rapidement vers son déclin. Shéridan, poursuivi par ses créa»*. . eiers, menacé chaque jour dans sa liberté individuelle , obligé de se soustraire aux pièges des recors , était en quelque sorte obligé de mener une vie nomade , et on le trouvait plus souvent dans les cafés et les tavernes, que dans ses foyers domestiques. Ainsi relancé , abreuvé de chagrins et * d'humiliations, comment s'étonner qu’il ait cherché dans l’abus des liqueurs fortes l'oubli d'une situation devenue intolérable ? Sa constitution, toute robuste qu’elle était, ne put résister long-temps à la continuité de tels excès , et ses traits pâles et amaigris en portèrent bientêt la douloureuse empreinte. Byron eut quelquefois occasion de voir Shéridan à cette époque , et ce dut être pour le futur auteur de Child-Harold et de Don Juan un spectacle à la fois frappant et instructif, que la vue de cette grande ruine intellectuelle , de cette vaste intelligence éteignant son
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flambeau dans les excès les plus abrutissans. Parfois, dit Byron , mais surtout à table, entouré d'amis bienveillans , son front pâle et soucieux s'éclaircissait; le sourire revenait sur ses lèvres; les saillies s’échappaient à flots de cette âme ardente et communicative ; sa parole s’animait d'une instinctive éloquence , et , pour quelques instans du moins , on retrouvait Shéridan tout entier. Mais ces momens étaient rares , et bientôt on le voyait retomber dans l’affaissement et la torpeur.
A la fin, les organes digestifs cessèrent de remplir leurs fonctions, la mémoire s’altéra profondément , et les symptômes de la dissolution organique s’annonçant par le gonflement des extrémités et l’expansion de l’abdomen , ne laissèrent plus d’espoir. Dans cet état de prostration universelle , dans cette dernière lutte de l’humanité défaillante contre l’irrévocable arrêt de sa dissolution , à cette heure suprême et solennelle , un monstre & face humaine , un ofGcier de justice sans coeur et san3 entrailles, osa venir arrêter le mourant sur son lit de douleur ; et cette couche sacrée où s'accomplissait le dernier acte d'une vie glorieuse et agitée, il l'aurait enlevée de vive force, sans l’intervention énergique du médecin, qui déclara avec fermeté que cet enlèvement serait un homicide dont il menaça de poursuivre l’auteur.
Cependant le bruit de cet événement venait de se répandre dans le public. Londres et. l’Angleterre apprirent que Shéridan était sur son lit de mort, et que ce dernier asile lui était disputé par l'avidité d’un créancier inhumain.
La société rougit alors de son criminel oubli ; elle veut le réparer : cetta aristocratie de la fortune et du talent , qui avait tant de fois entouré Shéridan de son admiration et de ses hommages, s'émeut et se ravise. L’or est prodigué, les guinées pleuvent de toutes parts; on se presse, on accourt..., mais il était trop tard : on ne trouva plus qu’un cadavre. Shéridan venait de mourir, le 7 juillet 1816 , à l’âge de soixante-cinq ans.
Vivant, on lui avait refusé du pain; mort, on lui fit de magnifiques funérailles ; les ducs d'York et de Sussex assistèrent à son convoi ; le» coins du drap mortuaire étaient portés par tout ce que l’aristocratie anglaise comptait de plus illustre : le duc de Bedford , le comte Mulgrave, lord Holland , le comte de Lauderdale , l'évêque de Londres, et lord Robert Spencer. Derrière eux on distinguait George Canning , qui n’avait appris la fâcheuse situation de Shéridan que la veille de sa mort, et qui avait à l’instant envoyé-la somme nécessaire pour désintéresser le barbare créancier. Shéridan fut enterré à Westminster; par une singulière et bizarre coïncidence, sa tombe fut placée entre celle de Garrick , son protecteur et son ami , et celle du poète Cumberland, qu'il avait livré à la risée
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du partorre dans sa comédie du Critique ; mais les rivalités s'effacent dans la mort , et la tombe est un territoire neutre où les amitiés se taisent , où les haines s’oublient.
Shéridan a laissé deux fils , l’un de sa première , l’autre de sa seconde femme. L’alné, Thomas Shéridan, était un homme remarquable, d’un goût sûr, d'une haute intelligence. Il rappelait l’esprit de son père, sa belle et ardente imagination, la verve et la saillie de sa parole. Celui qui écrit ces lignes l’a connu, et vingt ans d’intervalle ne l’ont point effacé de son souvenir; il est mort au cap de Bonne-Espérance , où il occupait un emploi du gouvernement. Le second des fils du grand orateur, Charles- François Shéridan , est un élève distingué de l’Université de Cambridge; il est l’auteur d’une brochure sur la révolution grecque, où respire la plus noble sympathie pour la cause des peuples et le triomphe de la liberté.
Nous ferons suivre cette courte notice de la monodie composée pat lord Byron sur la mort de Shéridan, et prononcée en 1 816 au théâtre de Drury-Lane, où avait été prononcée , vingt-sept ans auparavant , la célèbre monodie de Shéridan sur la mort de Garrick ; l’éloge d’un grand homme n’est jamais mieux placé que dans la bouche d’un autre.