ACTE I, SCÈNE I
Mme DESLOGES.
Les directeurs des théâtres se seraient fait plus d’honneur s’ils avaient suivi la marche opposée.
MORDANT
Sans doute, madame, et il eût été beau que la postérité eût pu dire, qu'au milieu d’un siècle frivole et corrompu, la morale, à défaut du plaisir, s’était réfugiée au théâtre, et que les conversations qui s’y tenaient, si elles n’étaient spirituelles, étaient du moins instructives.
DESLOGES
Pour moi, le changement qui m’afQige le plus, c’est de voir les spectateurs devenus si susceptibles et si prudes aujourd’hui. Les mots à double entente ne sont plus soufferts, et au nom de la décence, on estropie impunément et Yanbrugh et Congrève.
MORDANT
11 est vrai, on pourrait comparer la pruderie du siècle à ces courtisanes qui mettent d’autant plus de rouge qu’elles ont perdu le droit de rougir.
DESLOGES
Fort bien dit : Mordant ne peut s’empêcher de mordre, même en parlant du public 1 ( Ouvrant le second manuscrit.) Mais qu'est cela? sans doute quelque —
MORDANT
Oh! c’est une comédie sur un plan entièrement neuf, pleine d'esprit et de gaieté, et cependant éminemment morale; vous voyez, elle est intitulée : « Le Brigand converti.» L’auteur, sans autre arme que la gaieté, a présenté sous un jour si ridicule le vol de grand chemin et le vol par effraction, que si la pièce a le succès qu’elle mérite, je ne doute pas qu’avant la fin de l'année on ne supprime les gendarmes et les serrures.
DESLOGES
Parbleu I voilà qui est nouveau 1
MORDANT
C’est à la lettre. L'auteur est un de mes amis; persuadé que la peinture des folies et des ridicules de la société est indigne de la muse comique, il pense qu’elle ne doit s’occuper que des grands vices et des crimes les plus noirs qui déshonorent l’humanité, exécutant en cinq actes les grands coupables, et faisant justice en deux petits actes des délinquans d’une espèce inférieure. Enfin, il a pour principe de mettre en scène les lois pénales, et de faire du théâtre la succursale de la cour d’assises.
DESLOGES
Voilà un but vraiment moral!
Entre UN DOMESTIQUE.
Monsieur Duplagiat.
DESLOGES
Faites monter.
Le domestique sort.
desloges, continuant.
Madame Desloges, monsieur Duplagiat est un auteur de votre goût.
Mm° DESLOGES.
J’avouerai que c’est l’un de mes favoris; je l’aime parce que tout le monde l’attaque.
MORDANT
Ce sentiment fait l’éloge de votre charité, madame, sinon de votre jugement.
DESLOGES
Le fait est qu’aucun auteur n’a de mérite à ses yeux, si ce n’est lui-même ; c’est l’exacte vérité, quoiqu'il soit mon ami.
MORDANT
Lui! Il est aussi envieux qu’une vieille qui voit avec désespoir s’approcher ses trente-six ans. Et puis, l’humilité insidieuse avec laquelle il sollicite votre opinion sur un de ses ouvrages ne peut être surpassée que par l’emportement et l’arrogance avec lesquels il repousse invariablement vos observations.
DESLOGES
C’est vrai, quoiqu’il soit mon ami.
MORDANT
Ajoutez à cela son mépris affecté des journaux. Cependant c'est l’homme du monde le plus susceptible, et en présence de la véritable critique, il se crispe comme le parchemin présenté au feu; et pourtant il a tellement envie de faire parler de lui, qu'il aime mieux être injurié que passé sous silence.
DESLOGES
J’en conviens, quoiqu’il soit mon ami
MORDANT
Avez -vous lu la tragédie qu’il vient de terminer?
DESLOGES
Je l’ai lue, il me l’a envoyée hier.