ACTE I, SCÈNE I
M"18 DESLOGES
Quel ridicule! Il n’est pas de directeur ni d’écrivain de quelque mérite qui ne se moque de vos prétentions. Le public seul est leur juge; ils savent que sans son approbation aucune pièce ne peut rester au théâtre : c’est par ses applaudissemens qu'ils répondent à vos attaques, et qu'ils rient de la malignité impuissante qui vous tient lieu d'esprit.
DESLOGES
Fort bien, madame, fort bien 1
Entre UN DOMESTIQUE LE DOMESTIQUE.
Monsieur Mordant demande si on peut le recevoir.
DESLOGES
Monsieur Mordant 1 Faites monter.
Le domestique sort.
desloges, continuant.
Que le diable l’emporte 1 il faut maintenant que nous fassions tous deux semblant d’être de bonne humeur et en bonne intelligence ; sans quoi, Mordant est homme à se divertir dans le monde à nos dépens.
Mme DESLOGES.
J’en serais charmée; mais il serait difficile de vous faire plus ridicule que vous n’êtes.
Vraiment, madame Desloges, vous mettriez en colère un saint Entre MORDANT.
desloges, continuant.
Ah! mon cher Mordant, que je suis enchanté de vous voir! Ma chère, je vous présente monsieur Mordant.
Mmc DESLOGES.
Monsieur, j’ai l’honneur de vous saluer.
DESLOGES
Madame Desloges et moi, nous nous amusions à lire les journaux. Dites-moi, Mordant, ne comptez-vous pas assister à la première représentation de la tragédie de Pouf?
MORDANT
Oui, mais je pense qu’il sera difficile d'entrer, car à la première représentation d’une pièce nouvelle, ils ont coutume de remplir la salle de billets de faveur pour la soutenir. Mais, mon cher Desloges, je vous ai apporté deux pièces : je vous en recommande une surtout : il faudra vous donner du mouvement
pour la faire recevoir; n’y manquez pas, au moins, car elle
est due à la plume d’un homme important.
Il lui remet deux manuscrits.
DESLOGES
Vraiment! allons, voilà ma galère qui va recommencer 1
Et j’en ai bien de la joie. Maintenant vous voilà heureux. Mon cher Desloges, il y a plaisir à voir le contentement avec lequel vous subissez vos fatigues volontaires et vous acquittez du rôle de solliciteur par vous sollicité.
DESLOGES
C’est pénible, morbleu! mais il est vrai qu’il y a aussi du plaisir. Croiriez-vous, par exemple, qu’il m’arrive quelquefois à déjeuner de recevoir la visite d’une douzaine de visages que je n’ai jamais vus, ni envie de revoir?
MORDANT
Cela doit être fort amusant.
DESLOGES
Et qu’il n'y a pas une semaine où je ne reçoive cinquante lettres, et toutes pour affaires qui me sont étrangères ?
MORDANT
Voilà une correspondance furieusement intéressante. desloges, lisant dans l’un des manuscrits.
« Il sort en fondant en larmes. » Est-ce que c’est une tragédie?
MORDANT
Non, c’est une comédie du bon ton; c’est une traduction. Je me trompe; la pièce n’est pas traduite, elle est seulement prise du français. Elle est écrite dans un style qu’on a dans les derniers temps voulu discréditer ; je veux dire le style sentimental; enfin elle ne contient rien de plaisant du commencement jusqu’à la fin.
Mme DESLOGES.
Fort bien! si on avait suivi cette marche-là, je ne serais pas aussi ennemie du théâtre que je le suis. Il y avait de l’édification à retirer de ces pièces-là, monsieur Mordant.
Madame Dcsloges, je suis entièrement de votre avis. Il est certain que le théâtre, convenablement dirigé, pourrait devenir une école de morale; mais dans ce siècle, je suis fâché de le dire, le public va au spectacle principalement pour s’amuser.