ACTE I, SCÈNE I
MORDANT
C'est une chose faisable, sur ma foi.
Et puis lorsqu'un homme de cette espèce tous aura suggéré la moindre idée, et vous aura prêté le plus faible secours, vous le verrez s’attribuer à lui seul tout le mérite de l’ouvrage.
MORDANT
En cas de réussite, s’entend.
DUPLAGIAT.
Oui-da. Mais pour ce qui est de ma pièce, je me moque de lui; car je puis bien jurer qu’il ne l’a jamais lue.
MORDANT
Je veux vous dire le moyen de le faire enrager davantage encore.
DUPLAGIAT.
Comment?
MORDANT
Jurez qu’il en est l’auteur.
DUPLAGIAT.
Morbleu 1 Mordant, je me fâcherai ; je pense que votre dessein est de m’enlever ma réputation d’auteur.
MORDANT
Dans ce cas-là, vous me devriez des remerciemens.
DUPLAGIAT.
Monsieur Mordantt
DESLOGES
Vous le connaissez, il ne pense pas ce qu’il dit.
Eh bienl là, en conscience! comment trouvez-vous ma pièce?
, MORDANT
Etonnante !
DUPLAGIAT.
Mais voyons ! N’y voyez-vous pas quelques corrections à faire, hein? Monsieur Desloges, aucun défaut ne vous a frappé?
DESLOGES
Mais vous savez que la plupart des auteurs n’aiment guère que—
DUPLAGIAT.
Pour la foule des écrivains, oui, c’e6t vrai; ils sont en général étrangement tenaces. Mais pour moi, je ne suis jamais si aise que lorsqu’un critique»jifticieux me fait apercevoir quelque défaut dans mes œuvres ; car à quoi sert de montrer un ouvrage à un ami, si nous n’avons pas l’intention de profiler de ses avis?
MORDANT
C’est très-vrai. Eh bien donc, quoiqu'en général j’admire beaucoup votre pièce, j’ai cependant à mentionner une petite objection ; je vous en ferai part, si vous me le permettez.
DUPLAGIAT.
En vérité, vous ne sauriez m’obliger davantage.
Je pense qu’il n’y a pas assez d’incidens.
DUPLAGIAT.
Bon Dieu! vous me surprenez! Pas assez d’incidens!
MORDANT
Non; il me semble qu’ils sont trop peu nombreux.
DUPLAGIAT.
Bon Dieu ! Croyez-moi, monsieur Mordant, il n’y a personne pour le jugement duquel je professe une déférence plus implicite. Mais je vous proteste, monsieur Mordant, que ma seule crainte est que les incidens soient trop nombreux I Qu’en pensez-Yous, mon cher Desloges?
DESLOGES
En conscience, je ne puis être de l’avis de mon ami Mordant. J'approuve complètement le plan de la pièce. Les quatre premiers actes sont au-dessus de tout ce que j’ai vu ou lu de mieux en ma vie. Si j’avais une critique à faire, ce serait que l’intérêt me semble s'affaiblir au cinquième acte.
DUPLAGIAT.
S’élève au cinquième acte, vous voulez dire,
DESLOGES
Non, en conscience.
DUPLAGIAT.
Oui, oui, oui. C’est là ce que vous voulez dire. Sur ma parole, je vous assure que l’intérêt ne s'affaiblit pas; non, non, il n’en est rien, croyez-moi.
J’en appelle à vous, madame Desloges ; n’avez-vous pas éprouvé la même impression ?
Desloges et Mordant se retirent, pour causer, dans le fond du théâtre.
Mme DESLOGES.
Non assurément, je n’ai rien vu à redire dans toute la pièce, d’un bout à l’autre.
DUPLAGIAT. • a
Sur ma parole, les femmes sont les meilleurs juges aprèa tout.