ACTE I, SCÈNE I
Mme DESLOGES.
Si j’ai quelque chose à objecter, ce n‘a pas été au contenu de la pièce, mais à sa longueur, qui m'a paru un peu dépasser les bornes.
DUPLAGIAT.
Dites-moi, madame, voulez-vous parler de la durée physique de l’action, ou des longueurs que vous avez pu y remarquer ?
Mme DESLOGES.
Je veux seulement parler de la durée habituelle d'une représentation théâtrale.
DUPLAGIAT.
En ce cas, je suis enchanté, véritablement enchanté, car la pièce elle-même est extrêmement courte; à Dieu ne plaise que; je diffère de l’opinion d’une dame en matière de goût; maisdans cette circonstance, yous le savez, c’est l’horloge qui est le souverain juge.
Mme DESLOGES.
C’est sans doute la manière dont monsieur Desloges m’aura lu la pièce que je dois en accuser.
DUPLAGIAT.
Oh! si c’est monsieur Dcsloges qui vous en a fait lecture, en voilà assez de dit ; c’est toute une autre affaire ; mais je vous assure, madame Desloges, que la première occasion où vous pourrez m’accorder trois heures et demie de votre temps, je me fais fort, dans cet intervalle, de vous lire la pièce d’un bout à l’autre avec le prologue et l’épilogue, y compris le temps nécessaire pour la musique pendant les entr’actes.
Mme DESLOGES.
J’espère bientôt la voir sur la scène.
Dcsloges cl Mordant rcvieDtienl sur le devant de la scèue.
DESLOGES
Eh bien ! monsieur Duplagiat, je fais des vœux pour que vous triomphiez aussi facilement des critiques des journaux que vous avez fait des nôtres.
DUPLAGIAT.
Les journaux ! c’est ce qu’il y a au monde de plus insolent, de plus licencieux , de plus abominable, de plus infernal ; non que je les lise jamais ! non, j’ai pour règle de ne jeter jamais les yeux sur un journal.
DESLOGES
Vous avez bien raison : un écrivain qui se respecte ne peut que s’indigner à voir les libertés que prennent ces messieurs.
C’est tout le contraire avec moi ! je considère leurs injures comme le meilleur éloge. C’est ce que j’aime par-dessus tout. La réputation d’un auteur ne peut que perdre à être soutenue par eux.
MORDANT
Il est vrai. Et cette attaque contre vous l’autre jour—
DUPLAGIAT.
Quelle attaque ? où? quand ?
DESLOGES
Ah! ahl vous voulez parler d’un journal de jeudi dernier. Il faut avouer que l'article était des plus méchans!
DUPtAGiAT, rt'anf.
Tant mieux. Ha ! bal ha! je serais bien fâché qu'il en fût autrement.
DESLOGES
Certainement, ce qu’on peut faire de mieux à de telles attaques, c’est d’en rire...
DUPLAGIAT.
Vous ne vous rappelleriez pas les termes de l’article ?
MORDANT
Monsieur Desloges, il me semble que monsieur Duplagiat est inquiet et mal à son aise.
DUPLAGIAT.
Inquiet 1 pas le moins du monde 1 bien loin de là, je vous assure; mais enfin on peut bien avoir un peu de curiosité. Cela est permis , je pense.
Mordant? Vous rappelez-vous! ( A Mordant tout bas.) Inventez quelque chose.
MORDANT
Eh bien! l’insolent déclare tout crûment que vous n’avez pas d.’invention et pas le moindre génie en partage, quoique de tous les auteurs vivans il n’en soit pas un seul qui puisse trouver grâce à vos yeux.
duplagiat, riant.
Ha ! ha ! ha ! excellent !
MORDANT
Que pour la comédie vous n’avez pas une idée qui vous appartienne en propre, et que vous tenez un registre où vous inscrivez ponctuellement tous les bons mots usés et toutes les pointes surannées , qui figurent là comme les chiens perdus et les tabatières volées dans un journal d'affiches.