SCÈNE I
Le théâtre de Covenl-Gardcn.
DESLOGES, POUF, MORDANT. Ils font face au rideau qui est baissé.
POliF.
Non, non, messieurs, ce que Shakspearc a dit des acteurs, peut se dire avec plus de raison encore des pièces de théâtre. Selon l’expression de ce grand homme, elles doivent être la représentation fidèle de l’époque, et le miroir du siècle. En conséquence, lorsque l'histoire, et spécialement notre histoire nationale, présente un événement qui a quelque conformité avec l’époque où nous vivons, un auteur qui entend ses intérêts fera bien d'en profiter. Ainsi, messieurs, j’ai intitulé ma pièce l'Armada, ou la flotte invincible, et c’est devant le fort de Tilbury que je place le lieu de la scène.
MORDÀXT.
Voilà, certes, une idée des plus heureuses.
DESLOGBS.
San* doute, fort belle idée. Je vous l’ai déjà dit. Mai* dite»—
moi un peu, je neçoncoispas trop comment vous avez pu mettre
de l’amour dans un sujet pareil.
POUF
De l’amour! Oh! rien de plus facile, je vous assure; c'est une chose reçue parmi nous autres poètes, que lorsque l’histoire nous fournit la matière principale d’un drame, nous pouvons en remplir les vides par une intrigue d’amour ; et il y a dix à parier contre un, qu’en cela nous ne faisons la plupart du temps que suppléer au silence de l’histoire ; sans me flatter, je crois m’en être acquitté avec quelque succès.
MORDANT
Point de scandale aux dépens de la reine Élisabeth, j’espère ?
POUF
Fi donc ! fi donc! J’établis mon intrigue amoureuse entre la fille du gouverneur du fort de Tilbury et le fils de l’amiral espagnol; voilà tout.
MORDANT
Oh! oh ! rien que cela ?
DESLOGES
Excellent, morbleu! Je vois la chose maintenant. Mais, ditesmoi : le public ne verra-t-il pas là un peu d'invraisemblance?
POUF
Il n’y a pas de doute. Mais que diable! le mérite d’une tragédie ne consiste pas à nous représenter des choses qui arrivent journellement , mais des événemens extraordinaires, qui bien que n'étant jamais arrivés, auraient pu néanmoins arriver.
MORDANT
Certainement, ce. qui n’est pas physiquement impossible ne saurait être invraisemblable.
POUF
C’est très-vrai, ainsi, par exemple, don Férolo Wiskérandos, car c’est là le nom de mon amoureux, peut avoir fait partie de la suite de l’ambassadeur espagnol, et avoir eu par là occasion de voir Tilburine; ou bien Tilburine, c’est le nom de la dame, peut s’être éprise d’une belle passion pour lui rien qu’en voyant son portrait, ou en entendant parler de lui avec éloges; ou peut-être ne l’aura-t-clle aimé que par cela même qu’elle savait que c'était de tous les hommes le dernier qu’elle dût aime?; ou enfin, pour toute autre raison de femme de cette force-là ; enfin, quoi qu’il en soit, le fait est que bien qu’elle ne soit dans ma pièce que la fille d’un simple chevalier, elle aime avec toute la dignité d’une princesse.