ACTE I , SCÈNE III
Et connaissant, comme tu le fais, son opiniâtreté à ne point démordre de ce qu’il a dit , tu as formé ce plan pour mon évasion. Mais t’es-tu assurée du dévouement de ma femme de chambre?
LA DUEGNE
Elle est du complot; mais rappelez-vous, si vous réussissez, que vous m’abandonnez tous vos droits sur le petit juif lsaac.
De toute mon âme; épouse-lc si tu peux, et grand bien le fasse. 11 est vingt fois plus riche que mon pauvre Antonio. O mon cher Antonio 1
Elle chante.
Pour toi, la fortunccruelle De ses dons ne t’a point doté;
Tandis que moi, riche on m’appelle ;
Mais je bénis ta pauvreté.
Toi seul es mon bonheur suprême,
Et c’est pour toi seul que je t'aime.
Quand je t’aurai, tendre et fidèle,
Avec ma main donné ma foi,
Ne crains pas qu’un seul mot rappelle Le peu que j’aurai fait pour toi.
Toi seul es mon bonheur suprême,
Et c’est pour toi seul que je t'aime.
LA DUÈGNE
J’entends venir don Jérôme. Donnez-moi vite la dernière lettre que je vous ai remise de la part d’Antonio, — vous savez que c’est le moyen que je dois employer pour me faire donner mon congé. Il faut que j’aille la cacheter comme si elle n’avait pas encore été remise. , , , ......
Elta s'éloigne ; on entend la voix de don Jerome.
Entrent DON JÉROME et FERDINAND.
JÉROME
Tu viens sans doute aussi de donner quelque sérénade, de troubler la paix des voisins par tes ràclemens discordons et ta musique libertine! Fi donc! tu donnes là à ta sœur un bien mauvais exemple. - {A LouUa.) Mais je viens pour vous dire, mademoiselle, que je ne suis pas d'humeur à souffrir plus longtemps ces invocations nocturnes, — ces amoureuses orgies qui fascinent les sens par l’intermédiaire de louïe, comme les embaumeurs d’Égypte font à l’égard des momies, dont ils extraient
<12 LA DUÈGNE
le cerveau par l’oreille. Quoi qu'il en soit, vos lubies vont avoir un terme. — Isaac Mendoza sera ici tout-à-l’heure, et demain vous l’épouserez.
Jamais, tant qu’il me restera un souffle de vie.
FERDINAND
En vérité, seigneur, je m’étonne que vous songiez à faire d’un tel homme votre gendre.
JÉROME
Tu as vraiment bien de la bonté, de daigner me faire part de tes sentimcns à cet égard; — et dis-moi, je te prie, ce que tu trouves à redire au choit de cet homme.
FERDINAND
D’abord, c’est un Portugais.
JÉROME
Pas du tout, mon enfant, il a renié son pays.
11 est Juif.
JÉROME
Autre erreur ; voilà six semaines qu’il est chrétien.
FERDINAND
Oui, il a quitté sa religion pour un héritage et n’a pas encore eu le temps d’en prendre une nouvelle.
,11 est comme une sorte de mur mitoyen entre l'église et la synagogue, ou comme le feuillet blanc intercalé entre l’Ancien et le Nouveau Testament. *
JÉROME
Avez-vous tout dit?
-4'. FERDINAND. ..*TV
Mais le trait distinctif de son caractère est sa passion pour la fraude et la duplicité. •
Ce qui n’empêche pas la sottise de prédominer chez lui au point que, m’a-t-on dit, il est presque toujours la dupe de ses propres artifices.
FERDINAND
C’est vrai ; il ressemble à ces tireurs maladroits qui manquent presque toujours leur coup, et sont blessés par le recul de leur arme.
JÉROME
Est-ce tout?