I.OUISA
Je le déteste comme amant, et le détesterai comme mari.
JÉROME
Cela n’est pas sûr. Le mariage produit d’étonnans changemens ; — mais, pour en finir, veux-tu l’épouser, oui ou non?
LOUXSA.
C’est le seul point sur lequel je puisse vous désobéir.
JÉROME
Prends-tu quelque souci du bonheur de ton père ?
Assez pour ne pas lui donner l’éternel regret d'avoir fait le malheur de sa fille unique.
JÉROME
Fort bien, mademoiselle; entendez-rooi donc : je ne veux plus ni vous voir, ni vous adresser la parole, jusqu’à ce que vous soyez rentrée dans le devoir. Pas de réponse 1 Cette pièce et votre chambre composeront votre appartement; je ne sortirai jamais sans vous enfermer sous clef; et quand je serai au logis, nul ne pourra se rendre auprès de vous sans passer par ma bibliothèque. Nous verrons qui de nous deux sera le plus obstiné. Hors de ma vue ! — et ne reparaissez devant moi que lorsque vous serez revenue à l’obéissance.
Il la pousse hors de l’appariement.
FERDINAND
Sans nul doute, seigneur, les inclinations de ma sœur doivent être consultées dans une affaire de cette nature, et l’intime ami lié qui me lie à don Antonio mérite aussi quelque considération.
JÉROME
C’est une recommandation très-grande, en effet. 11 est certain que je n’en ai pas tenu suffisamment compte.
FERDINAND
Il n’y a personne au monde que je lui préférasse pour beaufrère.
114 LA DUÈGNE
JÉROME
C’est très-possible ; et si jamais il t’arrive d’avoir une sœur qui ne soit pas en môme temps ma fille, tu peux compter que je ne m’opposerai pas le moins du monde à cette alliance; — mais, pour le moment, s’il te plaît, nous causerons d’autre chose.
FERDINAND
Croyez, seigneur, que ce qui me fait parler, c’est uniquement l’intérêt que je porte à ma sœur.
JÉRÔME
Je désire qu’à l’avenir l’intérêt que tu portes à ton père t’engage à te taire sur ce chapitre.
J’ai fini, seigneur. J’ajouterai seulement l’expression d’un vœu ; c’est que vous vouliez réfléchir à ce que vous auriez ressenti à notre âge, si vous aviez été contrarié dans votre affection pour la mère de celle envers qui vous vous montrez si sévère.
JÉROME
Je t'avouerai que j’avais une grande affection pour les ducats de ta mère ; mais c’était là tout, mon enfant. Je l’épousai pour sa fortune; et elle accepta ma main pour obéir à son père, et je t'assure que nous avons été un couple fort heureux. Comme nous n’avions pas compté sur l’amour l’un de l'autre, nous n'avons pas été déçus dans nos espérances. S’il nous arrivait de gronder quelque peu de temps à autre, c’était bientôt fini ; car nous ne nous aimions pas assez pour nous quereller ; et quand la bonne femme est morte, — ma foi, j'aurais autant aimé qu’elle 'vécût, et je souhaite à tous les veufs de Séville de pouvoir en dire autant. Maintenant je vais chercher la clef de la pièce où nous sommes ; — si donc, inon enfant, tu as à faire à ta sœur quelque sermon à l’appui de sa désobéissance, il faut te dépêcher; mets à profit le peu de temps qui te reste, entends-tu ?
Il sort.
FERDINAND, Seul.
Mon ami Antonio, je le crains, a peu à espérer; néanmoins Louisa a de la fermeté, et il est probable.que la colère de mon père ne fera qu'ajouter à la violence de son affection. Dans le cours ordinaire des choses, nous sommes naturellement portés à détester ceux qui sont la cause innocente de nos malheurs; mais dans les affections du cœur, une femme n’aime un homme avec ardeur que lorsqu’elle a souffert pour lui. — [On entend un bruit