ACTE I , SCÈNE
LE COCIIEn.
Mon maître, mademoiselle Julie, Henri, mistriss Catherine, le postillon, tout le monde est venu ici.
LABROSSE
Vraiment !
LE COCHER
Oui ; mon maître prévoyant la visite d’une nouvelle attaque de goutte, la fantaisie lui a pris de lui donner le change; — et crac, en moins d’une heure, nous avons tous décampé.
LABROSSE
Oui, oui, brusque en toute chose; je reconnais bien là sir Antony Absolu.
LE COCHER
Mais, dites-moi, monsieur Labrosse, comment se porte notre jeune maître? Morbleu , sir Antony sera bien étonné de voir le capitaine ici.
LABROSSE
Je ne sers plus le capitaine Absolu.
LE COCHER
Est-il bien vrai?
LABROSSE
Je suis maintenant au service de l’enseigne Béverley.
LE COCHER
Je doute, monsieur Labrosse, que vous ayez gagné au change.
LABROSSE
Je n'ai point changé de condition, Thomas.
LE COCHER
Non! ne me disiez-vous pas tout-a-l’heure que vous aviez quitté notre jeune maître ?
LABROSSE
Non. — Mon brave Thomas, je ne veux pas mettre plus longtemps ton esprit à la torture ; — apprends donc — que le capitaine Absolu et l’enseigne Béverley sont une seule et même personne.
LE COCUER.
l'as possible 1 expliquez-moi cette énigme, monsieur Labrosse.
LABROSSE
La cause de tout ceci c’est l'amour; — oui, Thomas, l’amour, qui depuis le temps de Jupiter a toujours pris sans scrupule tous les déguisemens.
LE COCHER
Mais, dites-moi, je vous prie, pourquoi votre maître s'est
fl LES RIVAUX.
contenté de prendre le grade d’enseigne ; passe encore s'il avait
pris celui de général.
LA BROSSE
Ah! Thomas 1 voilà justement où réside le mystère ! Tu sauras, Thomas , que mon maître est amoureux d'une demoiselle qui a de singuliers goûts; — elle aime mieux voir en lui un enseigne en demi-solde, que de le savoir fils et héritier de sir Antony Absolu, baronnet, riche de trois mille livres sterling de rente.
LE COCHER
- Voilà, en effet, un goût fort étrange ! - Mais a-t-elle de quoi, monsieur Labrosse? est-elle riche?
LABROSSE
Riche! Elle possède, je crois, la moitié des rentes inscrites sur le grand-livre. — Peste ! elle payerait la dette nationale aussi aisément que moi ma blanchisseuse! Elle a un petit chien qui mange dans de la vaisselle d’or; — elle nourrit son perroquet avec des perles, et pour papier à dévider, elle emploie des billets de banque !
LE COCHER
Vive Dieu! cette femme-la doit avoir des millions. Mais le capitaine et elle font-ils bon ménage ?
LABROSSE
lis s'aiment comme des tourtereaux.
LE COCHER
Peut-on savoir son nom ?
Miss Lydie Langueur. — Mais il y a une vieille tante qui se met à la traverse; quoique, pour le dire en passant, elle n'ait jamais vu mon maître; — car c’est pendant une visite dans le Glostershire qu'il a fait la connaissance de la jeune personne.
LE COCHER
Allons, je voudrais les voir attelés au char du mariage. Mais, dites-moi, monsieur Labrosse, quelle espèce de ville est Bath? J’en ai beaucoup entendu parler. C'est un endroit où l’on s’amuse, n’est-il pas vrai ?
LABROSSE
Passablement, Thomas, passablement, — c’est un bon rendezvous pour les oisifs ; — mais je donne la ville au diable; j'en ni tout mon saoûl : ces gens-là me stupéfient avec leur régularité ; — pas un coup d’archet, pas une partie de cartes passé onze heu—