‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 13 sur 126 · XVI LA VIE DB SPINOZA · texte numérisé non relu

XVI LA VIE DB SPINOZA

noza une pension yiagère qui suffirait pour sa subsistance , et celte clause fut aussi fidèlement exécutée. Mais ce qu'il y a de particulier, c'est qu'en conséquence on offrit à Spinoza une pension de 500 florins, qu'il n'accepta pas, parce qu'il la trouvait trop considérable, de sorte qu'il la réduisit à 300. Cette pension lui fut payée régulièrement pendant sa vie; et après sa mort le même de Vries de Scliiedam eut soin de faire encore payer au sieur Van "derSpyck ce qui pouvait lui être dû par Spinoza, comme il parait par la lettre de Jean Rieuwertz, imprimeur de la ville d'Amsterdam, employé dans cette commission : elle est datée du 6 mars 1678 et adressée à Van der Spyck même.

On peut encore juger du désintéressement de Spinoza par ce qui se passa après la mort de son père. Il s'agissait de partager sa succession entre ses sœurs et lui, à quoi il les avait fait condamner par justice, quoiqu'elles eussent mis tout en pratique pour l'en exclure. Cependant, quand il fut question de faire le partage, il leur abandonna tout, et ne réserva pour son usage qu'un seul lit, qui était à la vérité fort bon, et le tour de lit qui en dépendait.

IL EST CONNU DB PLUSIEURS PERSONNES DE GRANDE GOMSIDÉRATfON.

Spinoza n'eut pas plutôt publié quelques-uns de ses ouvrages, qu'il se fit un grand nom dans le monde parmi les personnes les plus distinguées, qui le regardaient comme un beau génie et un grand philosophe. M. Stoupe, lieutenant-colonel d'un régiment suisse au service du roi de France, commandait dans Utrecht en 1673. 11 avait été auparavant ministre de la Savoie à Londres, dans les troubles d'Angleterre, au temps de Cromwell ; il devint dans la suite brigadier, et ce fut en faisant les fonctions de cette charge qu'il fut tué à la bataille de Steinkerque. Pendant qu'il était à Utrecht il fit un livre qu'il intitula la Religion des Hollân^ dais, où il reproche, entre autres choses, aux théologiens réformés, qu'ils avaient vu imprimer sous leurs yeux en 1670 le livre qui porte pour titre Tractatus theologico-poltticus^ dont Spinoza se déclare l'auteur en sa dix-neuvième lettre, sans cependant s'être mis en peine de le réfuter ou d'y répondre. C'est ce que M. Stoupe avançait. Mais le célèbre Braunius, professeur dans l'université de Groningue, a fait voir le contraire dans un livre qu'il fit im«

lA VIE DE Spinoza; xvu

primer pour réfuter celui de M. Stoupe; et en effet, tant d'écrits publiés contre ce traité abominable montrent évidemment que M. Sfoupe s'était trompé. Ce fut en ce temps-là même qu'il écrivit plusieurs lettres à Spinoza, dont il reçut aussi plusieurs réponses, et qu'il le pria enfin de vouloir bien se rendre à Utrecbt dans un certain temps qu'il lui marqua. M. Stoupe avait d'autant plus d'envie de l'y attirer, que le prince de Coudé, qui prenait alors possession du gouvernement d'Utrecht, souhaitait fort de s'entretenir avec Spinoza; et c'était dans cette vue qu'on assurait que Son Altesse était si bien disposée à le servir auprès du roi, qu'elle espérait d'en obtenir aisément une pension pour Spinoza, pourvu seulement qu'il pût se résoudre à dédier quelqu'un de ses ouvrages à Sa Majesté. Il reçut cette dépêche accompagnée d'un passe-port, et partit peu de temps après l'avoir reçue. Le sieur Halma, dans la Vie de notre philosophe qu'il a traduite et extraite du Dictionnaire de M. Bayle, rapporte à la page 11 qu'il est certain qu'il rendit visite au prince de Gondé, avec qui il eut divers entretiens pendant plusieurs jours, aussi bien qu'avec plusieurs autres personnes de distinction, particulièrement avec le lieutenant-colonel Stoupe. Mais Van der Spyck et sa femme, chez qui il était logé et qui vivent encore à présent, m'assurent qu'à son retour il leur dit positivement qu'il n'avait pu voir le prince de Condé, qui était parti d'Utrecht quelques jours avant qu'il y arrivât, mais que dans les entretiens qu'il avait eus avec M. Stoupe, cet officier l'avait assuré qu'il s'emploierait pour lui volontiers, et qu'il ne devait pas douter d'obtenir à sa recommandation une pension de la libéralité du roi*; mais que pour lui, Spinoza, comme il n'avait pas dessein de rien dédier au roi de France, ii avait refusé l'offre qu'on lui faisait avec toute la civilité dont il était capable .

Après son retour, la populace de la Haye s'émut extraordinairemcnt à son occasion ; il en était regardé comme un espion, et ils se disaient déjà à l'oreille qu'il fallait se défaire d'un homme si dangereux, qui traitait sans doute d'affaires d'État dans un commerce si public qu'il entretenait avec l'ennemi. L'hôte de Spinoza en fut alarmé, et x^raignit avec raison que la canaille ne

Le roi de France donnait alors des pensions à tous les savants, particulière- XQçnt aux étrangers qui lui présentaient ou dédiaient quelque ouvrage. Colerus»

£Vin lA Tl£ DE SFIIIOZA.

Tarrachât de sa maison après l'avoir forcée et peut-être pillée ; mais Spinoza le rassura et le consola le mieux qu il fut possible. « Ne craignez rien, lui dit-il^ à mou égard ; il m'est aisé de me « justifier : assez de gens, et des principaux du pays, savent bien t ce qui m'a engagé à faire ce voyage. Mais^ quoi qu'il en soit, t aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte, t je sortirai et irai droit à eux, quand ils devraient me faire le c même traitement qu'ils ont fait aux pauvres messieurs de Witt. t Je suis bon républicain, et n'ai jamais eu en vue que la gloire « et l'avantage de l'État, t

Ce fut en cette même année que l'électeur palatin Charles- Louis, de glorieuse mémoire, informé de la capacité de ce grand philosophe, voulut l'attirer à Heidelberg pour y enseigner la philosophie, n'ayant sans doute aucune connaissance du venin qu'il tenait encore caché dans son sein et qui dans la suite se manifesta plus ouvertement. Son Altesse électorale donna ordre au célèbre docteur Fabricius, bon philosophe et l'un de ses conseillers, d'en faire la proposition à Spinoza. Il lui offrait, au nom de son prince, avec la chaire de philosophie, une liberté très-étendue de raisonner suivant ses principes, comme il jugerait le plus à propos, cum amplissima philosophandi libertate. Mais à cette offre on avait joint une condition qui n'accommodait nullement Spinoza : car quelque étendue que fût la liberté qu'on lui accordait, il ne devait aucunement s'en servir au préjudice de la religion établie par les lois. Et c'est ce qui parait par la lettre du docteur Fabricius, datée de Heidelberg, du 16 février (voyez Spinozœ Oper. posth,, Epist. 5S, pag. 56i). On trouve dans cette lettre qu'il y est régalé du titre de philosophe très-célèbre et de génie transcendant : philosophe acutisstme ac celeberrime.

C'était là une mine qu'il éventa aisément, s'il m'est permis d'user de cette expression ; il vit la difficulté, ou plutôt l'impossibilité où il était de raisonner suivant ses principes, et de ne rien avancer en même temps qui fût contraire à la religion établie. Il fit réponse à M. Fabricius, le 30 mars 1673, et refusa civilement la chaire de philosophie qu'il lui offrait. Il lui manda que « l'ins- « truction de la jeunesse serait un obstacle à ses propres études, « et que jamais il n'avait eu la pensée d'embrasser une sem- « blable profession. » Mais ceci n'est qu'un prétexte, et il découvre assez ce qu'il a dans l'âme par les4)aroles suivantes ; t De plus.

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