‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 50 sur 126 · THEOLOGICO-POLITIQUE · texte numérisé non relu

THEOLOGICO-POLITIQUE

qu'il a portée contre vous) je n'ai point parlé en termes obscurs; aussitôt qu'elle a été (prononcée), je suis venu (ainsi qu'il Ta témoigné au chap. vii); mais maintenant je. suis un messager de joie ^ et la miséricorde de Dieu m' envoie vers vous pour célébrer votre délivrance, » On peut aussi entendre, je le répète, la volonté de Dieu révélée par la Loi, c'esl-à-dire que le prophète est venu les avertir suivant Tordre de la Loi, exprimé dans le Lévitique, au chap. XIX, vers. 17. Il les avertit donc dans les mêmes conditions et de la même manière que faisait ordinairement Moïse. Et enfin il termine, comme Moïse, en leur prédisant leur déUvrance. Toutefois la première explication me semble plus d'accord avec l'Écriture.

Pour en revenir enfin à notre objet, on voit par toute la discussion qui précède ce qu'il faut entendre par cqs phrases de l'Écriture : IJ Esprit de Dieu a été donné aux prophètes; Dieu a répandu son Esprit sur les hommes; les hommes sont remplis de C Esprit de Dieu, du Saint-Esprit. Elles ne signifient rien autre chose sinon que les prophètes se distinguaient par une vertu singulière et audessus du commun, qu'ils pratiquaient la vertu avec une constance supérieure, enfin qu'ils percevaient l'âme ou la volonté ou les desseins de Dieu. Nous avons* montré en effet que cet Esprit, en hébreu, signifie aussi bien l'âme elle-même que les desseins de l'âme ; et c'est pour cela que la Loi, qui exprime les desseins de Dieu, est appelée l'esprit ou l'âme de Dieu. L'imagination des prophètes , en tant que les décrets de Dieu se révélaient par elle, pouvait donc être appelée au même titre l'âme de Dieu ; et les prophètes , dans ce sens, avaient l'âme de Dieu. Mais quoique l'âme de Dieu et ses éternels desseins soient gravés aussi dans notre âme , et que nous percevions en ce sens l'âme de Dieu (pour parler comme l'Écriture), cependant, comme la connaissance naturelle est conan^une à tous les hommes, elle a moins de prix à leurs yeux, ainsi que nous l'avons déjà expliqué ; surtout aux yeux des Hébreux, qui se van-

taient d'être au-dessus du reste des mortels, et méprl* saient, en conséquence, les autres hommes et la science qui leur était commune avec eux. Enfin , les prophètes passaient pour avoir Tesprit de Dieu, parce que les hommes, dans Tignorance des causes de la connaissance prophétique, avaient une grande admiration pour elle, et, la rapportant à Dieu lui-même, comme ils font toutes les choses extraordinaires, lui donnaient le nom de connaissance divine.

Nous pouvons donc maintenant dire sans scrupule que les prophètes ne connaissaient ce qui leur était révélé par Dieu qu'au moyen de l'imagination , c'est-à-dire par l'intermédiaire de paroles ou d'images , vraies ou fantastiques. Ne trouvant en effet dans l'Écriture que ces moyens de révélation , nous n'avons pas le droit d'en supposer aucun autre. Maintenant, par quelle loi de la nature ces révélations se sont-elles accomplies ? J'avoue que je l'ignore. Je pourrais dire, comme beaucoup d'autres , que to^t s'est fait par la volonté de Dieu; mais j'aurais l'air de parler pour ne rien dire. -Car ce serait comme si je voulais expliquer la nature d'une chose particulière par quelque terme transcendantal. Tout a été fait par la puis- «ancc de Dieu; et comme la puissance de la nature n'est rien autre que la puissance môme de Dieu ^, il s'ensuit que nous ne connaissons point la puissance de Dieu , en tant que nous ignorons les causes naturelles des choses. Il y a donc une grossière absurdité à recourir à la ptiissance de Dieu quand nous ignorons la cause naturelle d'une chose, c'est-à-dire la puissance de Dieu elle-même. Mais il n'est pas nécessaire pour notre dessein d'assigner la cause de la connaissance prophétique; car nous avons expressément averti que nous nous bornerions ici à examiner les principes dans l'Écriture, afin d'en tirer, comme nous ferions de données naturelles, certaines conséquences, sans rechercher d'ailleurs d'où sont

I. Éthique^ p«rt. lySehol. de la Propos. 15; Propos. 18, 25, 26, 29, etc*

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venus ces principes, ce qui ne nous intéresse en rien. Ainsi donc, puisque les prophètes ont perçu par l'imagination les révélations divines , il en résulte que leur faculté perceptive s'étendait bien au delà des limites de Tentendement; car avec des paroles et des images il est possible de former un plus grand nombre d'idées qu'avec les principes et les notions sur lesquels toute notre connaissance naturelle est assise.

On voit en outre clairement pourquoi les prophètes ont toujours perçu et enseigné toutes choses par paraboles et d'une manière énigmatique, et exprimé corporellement les choses spirituelles; tout cela convenant à merveille à la nature de l'imagination. Nous ne nous étonnerons plus maintenant que l'Écriture et les prophètes parlent en termes si impropres et si obscurs de l'esprit ou de l'àme de Dieu, comme dans les Nombres^ chap. xi, vers. 17, et le premier hvre des Itois^ chapitre xxii, vers. 2, etc., que Michée nous représente Dieu assis, que Daniel nous le peigne comme un vieillard couvert de blancs vêtements, Ézéchiel comme un feu, enfin que les personnes qui entouraient le Christ aient vu le Saint- Esprit sous la forme d'une colombe, les Apôtres comme des langues de feu , et Paul , au moment de sa conversion , comme une grande flamme ; tout cela s'accorde en effet parfaitement avec les images vulgaires qu'on se forme de Dieu et des esprits. D'un autre côté, l'imagination étant volage et inconstante , le don de prophétie ne restait pas attaché constamment aux prophètes; ce don n'était donc pas commun , mais très-rare, je veux dire accordé à très-peu d'hommes, et dans ceux-là même s'exerçant très-rarement. Or, puisqu'il en est ainsi, nous devons rechercher maintenant d'où a pu venir aux prophètes la certitude qu'ils avaient touchant des choses qu'ils percevaient, non p^r des principes certains, mais par l'imagination. Et tout ce qui peut être dit à ce sujet, il ne faut le demander qu'à l'Écriture elle-même, puisque nous n'avons d^ ces objets, je le répète, aucune science

vraie, et ne pouvons les expliquer* par leurs premières causes. Cherchons donc ce qu'apprend l'Écriture sur la certitude des prophètes ; c'est le sujet du chapitre suivant,

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