‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 124 sur 136 · THÉ0L0G1C0P0L1TIQUE · texte numérisé non relu

THÉ0L0G1C0P0L1TIQUE

lui en accorder. J'en conviens volontiers, cette liberté pourra être l’origine de quelques inconvénients; mais où est l'institution si sagement conçue qui ne soit l’origine de quelque inconvénient? Vouloir tout soumettre à l’action des lois , c’est irriter le vice plutôt que le corriger. Ce qu’on ne saurait empêcher il faut le permettre, malgré les abus qui en sont souvent la suite. Que de maux ont leur origine dans le luxe, la jalousie, l’avarice, l’ivrognerie et autres mauvaises passions ! On les supporte, cependant, parce que les lois n’ont pas de moyen de les réprimer, bien que ce soient des vices réels; à plus forte raison donc faut-il permettre la liberté de jugement, qui est une vertu, et qu’on ne saurait étouffer. Ajoutez qu’elle ne donne lieu à aucun inconvénient que les magistrats, avec l’autorité dont ils sont revêtus, ne puissent facilement éviter, comme je le montrerai tout à l’heure. Je ne ferai pas même remarquer que cette liberté de pensée est absolument nécessaire au développement des sciences et des arts, lesquels ne sont cultivés avec succès et bonheur que par les hommes qui jouissent de toute la liberté et de toute la plénitude de leur esprit.

Mais admettons qu’il soit possible d’étouffer la liberté des hommes et de leur imposer le joug , à ce point qu’ils n’osent pas même murmurer quelques paroles sans l’approbation du souverain : jamais, à coup sûr, on n’empêchera qu’ils ne pensent selon leur libre volonté. Que suivra-t-il donc de là ? C’est que les hommes penseront d'une façon, parleront d’une autre; que, par conséquent, la bonne foi, chose si nécessaire à l’État, se corrompra; que l’adulation, si détestable, que la perfidie seront en honneur, entraînant après elles, avec la fraude, la décadence de toutes les bonnes et saines habitudes. Mais tant s’en faut qu’il soit possible d’amener les hommes à conformer leurs paroles à une injonction déterminée; au contraire, plus on fait d’efforts pour leur ravir la liberté de parler, plus ils s’obstinent et résistent. Bien entendu que je ne parle pas des avares, des flatteurs et autres gens sans vertu et sans énergie, qui font consister tout leur bonheur à contempler leur coffre-fort et à remplir leur estomac; mais de ces citoyens qui doivent à une bonne éducation, à l’intégrité et à la pureté de leurs mœurs un esprit plus libéral et plus élevé. Les hommes sont ainsi faits , la plupart du temps, qu’il n’est rien qu’ils ne supportent avec plus d’impa-

334 TJUIÎÉ

tience que de se voir reprocher des opinions qu’ils considèrent comme vraies , et imputer à crime ce qui au contraire anime et soutient leur piété envers Dieu et envers leurs semblables. Voilà ce qui fait que les hommes finissent par prendre les lois en horreur et par se révolter contre les magistrats; voilà ce qui fait qu’ils ne considèrent pas comme une honte, mais comme une chose honorable, d’exciter des séditions et de tenter mille entreprises violentes pour un motif de conscience. Or, puisqu’il est constant que la nature humaine est ainsi faite, ne s’ensuit-il pas que les lois qui concernent les opinions s’adressent, non pas à des coupables, mais à des hommes libres ; qu’au lieu de réprimer et de punir des méchants , elles ne font qu’irriter d’honnêtes gens; qu’enfin on ne saurait, sans mettre l’État en danger de ruine, prendre leur défense? Ajoutez à cela que des lois de cette nature sont parfaitement inutiles. En effet, considère-t-on comme saines et vraies les opinions condamnées par les lois, on n’obéira pas aux lois; repousse-t-on au contraire comme fausses ces mêmes opinions, on accepte alors les lois qui les condamnent comme une sorte de privilège et on en triomphe à ce point que les magistrats, voulussent-ils ensuite les abroger, ne le pourraient pas. Ajoutez encore les considérations que nous avons déduites de l’histoire des Hébreux, chapitre xviii, remarque n, et enfin tous les sophismes qui se soilt élevés dans le sein de l'Église par cette seule raison que les magistrats ont voulu étouffer sous l’action des lois les controverses des docteurs. C’est qu’en effet, si les hommes n’espéraient mettre les lois et les magistrats de leur parti , triompher aux acclamations de la foule et conquérir les honneurs, on ne verrait pas tant d’animosité se mêler à leurs luttes, tant de colère agiter leurs esprits. Et ce n’est pas seulement la raison, c’est aussi l’expérience qui prouve, par des exemples journaliers, que ces lois, qui prescrivent à chacun ce qu’il doit croire et défendent de parler ou d’écrire contre telle ou telle opinion , ont été instituées au profit de quelques citoyens, ou plutôt pour conjurer la colère de ceux qui ne peuvent supporter la liberté de l’intelligence, et qui, grâce à leur funeste autorité, peuvent facilement changer en fureur la dévotion d’une populace séditieuse et diriger sa colère à leur gré. Combien ne serait-il pas plus sage de réprimer, de contenir la colère et la fureur de la foule, au lieu d’instituer ces

THÉ0L0G1C0-P0LITIQUE.

lois inutiles qui ne sauraient être violées que par ceux qui ont l’amour de la vertu et du bien , et de mettre l’État dans la dure nécessité de ne pouvoir tolérer d’hommes libres dans son sein! Quoi de plus funeste pour un État que d’envoyer en exil, comme des méchants , d'honnêtes citoyens , parce qu’ils n’ont pas les opinions de la foule et qu’ils ignorent l’art de feindre ! Quoi de plus fatal que de traiter en ennemis et d’envoyer à la mort des hommes qui n’ont commis d’autre crime que celui de penser avec indépendance! Voilà donc l’échafaud, épouvante des méchants, qui devient le glorieux théâtre où la tolérance et la vertu brilfent dans tout leur éclat et couvrent publiquement d’opprobre la majesté souveraine 1 Le citoyen qui se sait honnête homme ne redoute point la mort comme le scélérat et ne cherche point à échapper au supplice. C’est que son cœur n’est pas torturé par le remords d’avoir commis une action honteuse : le supplice lui parait honorable, et il se fait gloire de mourir pour la bonne cause et pour la liberté. Quel exemple et quel bien peut donc produire une telle mort, dont les motifs, ignorés par les gens oisifs et sans énergie, sont détestés par les séditieux et chéris des gens de bien ? A coup sùr on ne saurait apprendre à ce spectacle qu’une chose, à imiter ces nobles martyrs, ou, si l’on craint la mort, à se faire le lâche flatteur du pouvoir.

Veut-on obtenir des citoyens, non une obéissance forcée, mais une fidélité sincère; veut-on que le souverain conserve l’autorité d’une main ferme et ne soit pas obligé de fléchir sous les efforts des séditieux : il faut de toute nécessité permettre la liberté de la pensée, et gouverner les hommes de telle façon que, tout en étant ouvertement divisés de sentiments , ils vivent cependant dans une concorde parfaite. On ne saurait douter que ce mode de gouvernement ne soit excellent et n’ait que de légers inconvénients, attendit qu’il est parfaitement approprié à la nature humaine. N’avonsnous pas montré que dans le gouvernement démocratique (le plus voisin de l’état naturel) tous les citoyens s’obligent par un pacte à conformer à la volonté commune leurs actions, mais non pas leurs jugements et leurs pensées ; c’est-à-dire que tous les hommes, ne pouvant pas avoir sur les mêmes choses les mêmes sentiments, ont établi que force de loi serait acquise à toute mesure qui aurait pour elle la majorité des suffrages , en se conservant cependant le pou-

TRAITÉ

voir de remplacer celle mesure par une meilleure, s'il s’en trouvait? Moins donc on accorde aux hommes la liberté de la pensée , plus on s’écarte de l’état qui leur est le plus naturel, et plus, par conséquent, le gouvernement devient violent. Faut-il prouver que cette liberté de penser ne donne lieu à aucun inconvénient que l’autorité du souverain pouvoir ne puisse facilement éviter, et qu’elle suffit à retenir des hommes ouvertement divisés de sentiments dans un respect réciproque de leurs droits ; les exemples abondent , et il ne faut pas aller les chercher bien loin : citons la ville d’Amsterdam, dont l’accroissement considérable , objet d’admiration pour les autres nations, n’est que le fruit de cette liberté. Au sein de cette florissante république, de cette ville éminente, tous les hommes, de toute nation et de toute secte, vivent entre eux dans la concorde la plus parfaite; et, pour confier ou non leur bien à quelque citoyen, ils ne s’informent que d’une chose : est-il riche ou pauvre, fourbe ou de bonne foi ; pour les différents religions et les différentes sectes, que leur importe? Ces choses ne sont point prises en considération par le juge pour l’acquittement ou la condamnation de l’accusé, et il n’est point de secte si odieuse dont les adeptes ( pourvu qu’ils ne blessent le droit de personne , rendent à chacun ce qui lui est dû , et vivent selon les lois de l’honnêteté) ne trouvent publiquement aide et protection devant les magistrats. Au contraire, lorsqu’autrefois la querelle religieuse des Remontrants et desContreremontrants commença à pénétrer dans l’ordre politique et à agiter les États, on vit la religion déchirée par les schismes, et mille exemples prouvèrent sans réplique que les lois qui concernent la religion, et qui ont pour but de couper court aux controverses, no font qu’irriter la colère des hommes au lieu de les corriger, qu’elles sont pour beaucoup l’occasion d’une licence sans limite; qu’en outre les schismes n’ont pas pour origine l’amour de la vérité (lequel est au contraire une source de dnuceur et do mansuétude) , mais un violent désir de domination. Ce qui prouve plus clair que le jour que les vrais schismatiques sont bien plutôt ceux qui condamnent les écrits des autres et animent séditieusement contre les écrivains la foule effrénée, <)ue les écrivains eux-mêmes, qui, la plupart du temps « ne s’adressent qu’aux doctes et n’appellent à leur secours que la seule raison; de plus, que ceux-là sont de vrais perturba-

THÉ0L0GIC0-P0L1TIQUE.

leurs de l'ordre public qui, dans un État libre, veulent détruire celle liberté de la pensée que rien ne saurait étouffer.

Ainsi nous avons montré : 1 0 qu’il est impossible de ravir aux hommes la liberté de dire ce qu’ils pensent; 2° que, sans porter atteinte au droit et à l’autorité des souverains, cette liberté peut être accordée «à chaque citoyen , pourvu qu’il n’en profite pas pour introduire quelque innovation dans l’État ou pour commettre quelque action contraire aux lois établies ; 3° que chacun peut jouir de cette même liberté sans troubler la tranquillité de l'État et sans qu’il en résulte d'inconvénients dont la répression ne soit facile ; 4° que chacun en peut jouir sans porter atteinte à la piété ; b° que les lois qui concernent les choses de pure spéculation sont parfaitement inutiles ; 6° enfin nous avons montré que non-seulement cette liberté peut se concilier avec la tranquillité de l’Étal, avec la piété, avec les droits du souverain, mais encore qu’elle est nécessaire à la conservation de fous ces grands objets. Là en effet où l’on s.’efforce de la ravir aux hommes, là où l’on fait le procès aux opinions dissidentes, et non aux individus, qui seuls peuvent faillir, là ce sont les honnêtes gens dont le supplice est donné en exemple; et ces supplices sont considérés comme de vrais martyres, qui enflamment la colère des gens de bien et excitent en eux des sentiments de pitié, sinon de vengeance, au lieu de porter la frayeur dans leur âme. Alors les saines pratiques et la bonne foi se corrompent, la flatterie et la perfidie sont encouragées, les ennemis des victimes triomphent en voyant le pouvoir faire de telles concessions à leur fureur, et par là se constituer sectateur de la doctrine dont ils se donnent pour interprètes. Qu’arrive-t-il enfin? que ces hommes usurpent toute autorité, et ne rougissent point de se déclarer immédiatement élus par Dieu, de proclamer divins leurs décrets, et simplement humains ceux qui émanent du gouvernement ; afin de les soumettre aux décrets divins, c’est-à-dire à leurs propres décrets. Or qui ne sait combien cet excès est contraire au bien de l’État? C’est pourquoi je conclus, comme je l’ai déjà fait au chap. xvhi, qu'il n’y a rien de plus sûr pour l’État que de renfermer la religion et la piété tout entière dans l’exercice de la charité et de l’équité, de restreindre l’autorité du souverain , aussi bien en ce qui concerne les choses sacrées que les choses profanes, aux actes seuls,

338 TRAITÉ THËOLOGICO-POLltlQUE.

et de permettre du reste à chacun de penser librement et d’oxprimer librement sa pensée.

Ici se termine l’exposition de la doctrine que j’avais résolu d établir dans ce traité. Il ne me reste plus qu’à déclarer que je n’ai rien écrit dans ce livre que je ne soumette de grand cœur à l’examen des souverains de ma patrie. S'ils jugent que quelqu une de mes paroles soit contraire aux lois de mon pays et au bien public , je la désavoue. Je sais que je suis homme , et que j’ai pu me tromper ; mais j’ose dire que j’ai fait tous mes efforts pour ne me tromper point et pour conformer avant tout mes écrits aux lois de ma patrie, à la piété et aux bonnes mœurs.

Digil

NOTES MARGINALES

Page 1