‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 2 sur 136 · CHARPENTIER , LIBRAIRE- ÉDITEUR · texte numérisé non relu

CHARPENTIER , LIBRAIRE- ÉDITEUR

29, RUE l)E SEINE.

AVANT-PROPOS

Je donne enfin aux amis de la philosophie une traduction, depuis long -temps promise, des œuvres de Spinoza. Populaire en Allemagne, Spinoza est encore en France à peu près inconnu. Ce n’est pas qu’il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son nom ; on le célèbre avec enthousiasme , on le décrie avec emportement, on l’atteste, on le cite à tout propos; mais l’admiration effrénée qu’il inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu’il allume chez les autres, n’ont réussi à lui procurer des lecteurs.

J’ai pensé qu’une traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des adversaires sérieux à Spinoza ; et j’ai même osé espérer qu elle pourrait mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s’agite depuis quinze ans dans le vide : débat ridicule, où aucune des parties ne connaît les pièces du procès.

Spinoza est un solitaire. Il s’inquiète sérieusement de s’entendre avec lui-même, mais fort peu d’être entendu. Animé du plus violent mépris pour le vulgaire, il ne s’adresse qu’aux esprits d élite, et fait de son style

Il AV AN T -PROPOS.

une algèbre à l’usage des géomètres et des méditatifs. Pénétré d’ailleurs d’une prodigieuse confiance, que la solitude et la contradiction exaltaient encore, dans la parfaite vérité de ses systèmes, il invente, pour des idées qu’il croit absolument nouvelles, un langage nouveau. En voilà plus qu’il ne faut pour expliquer qu’en France, où l’on a tant de curiosité et si peu de patience , et où l’erreur même fait moins peur que l’obscurité, Spinoza intéresse aujourd’hui tout le monde sans se faire lire de personne.

Je ne sais si je m’abuse, mais il me semble qu’une traduction française , par la clarté propre à notre langue et par cette heureuse nécessité imposée à l’auteur de donner aux idées les plus vagues des contours fermes et précis, est déjà une sorte de commentaire.

Commentaire bien insuffisant , je le sais , à qui veut comprendre à fond Spinoza : aussi m’avait-i! paru convenable de joindre à mon travail de traducteur une introduction étendue, où je me proposais, après avoir éclairci le caractère et l’enchaînement du système, de soumettre le système lui-môme à une discussion régulière et approfondie.

Mais cette introduction a pris peu à peu, presqu en dépit de moi, de si grands accroissements, quelle est devenue un livre. Je n’en donne aujourd’hui au public que la première partie , où l’on trouvera une sorte d’exposition critique de la philosophie de Spinoza. Je

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publierai dans quelques mois la seconde partie , qui comprendra l’histoire et la réfutation de ce grand système.

Je sais d’avance que beaucoup de personnes zélées, qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza , et qui , sans comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses écrits, frémissent d’horreur en entendant prononcer son nom, verront dans cette introduction une nouvelle tentative pour réhabiliter Spinoza.

Il y a bientôt deux siècles, une de ces personnes (la race en est fort ancienne) argumentait avec emporter ment contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave faisait partie. L’illustre médecin souriait en l’écoutant; il interrompit l’homme zélé par cette simple question ; « Avez-vous lu Spinoza? » L’homme zélé sortit furieux, et le bruit se répandit le lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste ' .

Que veut-on dire quand on nous accuse aujourd’hui de réhabiliter Spinoza? S’agit-il d’un renouvellement de sa doctrine ? Mais ce serait là une entreprise insensée. On ne ressuscite rien en philosophie : si grand qu’ait été le génie de Spinoza, il n’a pu donner à sa philosophie cette force et cette durée qui n’appartiennent qu’à la vérité. Ce n’est qu’un système, qui a passé comme

1 Voyez Fontenelle, Éloges, tome iv, p. 288. — Th. de Murr, Adnot, ad tract, theol. polit. Piæfat., p. 3.

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tous les systèmes, et passé sans retour. L’ Ethique a sa place dans l’histoire entre les Méditations de Descartes et la Théodicée de Leibnitz ; mais il serait aussi téméraire, et j’ajoute aussi inutile, de renouveler aujourd’hui le spinozisme que de vouloir faire accepter aux physiciens la théorie des tourbillons , ou aux métaphysiciens la monadologie et l’harmonie préétablie.

Si on entend par réhabilitation de Spinoza la destruction des faux préjugés qu’on a répandus sur sa doctrine et des calomnies dont on a voulu flétrir la pureté de sa vie, cette réhabilitation n’est pas à faire; c’est une œuvre accomplie. Cela peut contrarier certaines habitudes, tarir à leur source certains lieux communs, diminuer le prix de certaines déclamations et l’à-propos de certaines colères ; mais il faut se résigner à une modération devenue nécessaire , et je défie bien quiconque viendra nous dire à l’heure qu’il est que Spinoza est un athée, un matérialiste, un impie, de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.

Dès sa naissance, la nouvelle philosophie française est entrée dans cette voie d’appréciation calme , libre et impartiale, qu’aucune puissance au monde ne peut empêcher désormais de prévaloir. Les esprits violents semblent traîner à leur suite les jugements des hommes , mais la violence suscite la violence et détruit elle-même , son ouvrage; les esprits modérés finissent toujours par rester les maîtres.

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Déjà, dans ses éloquentes leçons de 1829, M. Cousin marquait d’un trait profond le vrai caractère du spinozisme, et sur les traces de Leibnitz et de Maine de Biran, il eu mettait à nu le vice radical '. Peu d’années après, un ferme et lumineux génie , que la mort nous a ravi dans sa force, développait en une esquisse admirable quelques-unes des idées fondamentales de X Éthique ’ ; et , il y a quelques mois à peine , dans cette même chaire où M. Jouflroy avait crayonné avec grandeur la philosophie de Spinoza, l’habile et brillant interprète de l’école d’Alexandrie, M. Jules Simon , rapprochait Spinoza et Plotin ; plein de respect pour ces hautes intelligences qu’égara leur force môme, il n’en pressait pas avec moins de fermeté leurs téméraires affirmations , et revendiquait, au nom de la conscience , les droits abolis de l’individualité et de la liberté humaines.

Enfin , au moment môme où j’écris ces lignes , M. Damiron lit à l’Institut une série de Mémoires sur Spinoza, où éclate à chaque page, avec la solidité d’une critique lentement mûrie, la noble sincérité d’une admiration mesurée et impartiale *.

1 Leçons xi et x».

* Cours de droit naturel, 6' et 7« leçons.

5 Je ( itérai encore l’ouvrage de M. Bouillier sur le carlésianisme, que l’Institut a couronné; — un livre intéressant de M. Amant Saintes : De la vie et des ouvrages de Spinoza; chez Renouard, 1 843; — un article étendu de M. Reynaud sur Spinoza dans Y Encyclopédie nouvelle, — et une thèse de M. Henri Martin : Dissertalio de philosophicarum B. de Spinoza doclrinarum systemate, (836.

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Cette direction nouvelle donnée aux esprits a déjà porté ses fruits; et, pour ne citer qu’un exemple, chacun a pu remarquer, dans l’ouvrage récent d’un membre très-accrédité du clergé ', un jugement sur Spinoza, où la sévérité d’une critique, au fond très-solide , est tempérée par une modération de langage qu’on ne saurait assez applaudir.

Sans doute, il reste encore beaucoup à faire pour donner à l’histoire de la philosophie moderne une connaissance complète et une appréciation définitive du spinozisme. On en connaît maintenant les grandes lignes ; mais que de replis cachés! que de profondeurs encore inconnues ! quelle ample et riche matière aux méditations des penseurs de notre temps ! Le travail que nous donnons aujourd’hui au public ne peut contribuer sans doute que bien faiblement à ce mouvement de retour vers les fortes spéculations qui honore notre siècle ; mais pour peu qu’il propage le goût d’une critique libre, sincère et mesurée des systèmes philosophiques, le but de l’auteur sera rempli, et il ne donnera pas un seul regret aux deux années de sa vie employées à l’œuvre difficile et trop souvent ingrate d’une traduction.

1 M. l'abbé Maret, Essai sur le panthéisme, 2e édition, 184t.

INTRODUCTION

Tout paraît extraordinaire dans Spinoza , sa personne , son style , sa philosophie ; mais ce qui est plus étrange encore , c’est la destinée de cette philosophie parmi les hommes. Mal connu, méprisé de ses plus illustres contemporains, Spinoza meurt dans l’obscurité, et il y demeure enseveli durant tout un siècle. Tout à coup son nom reparaît avec un éclat extraordinaire : on Ht V Éthique avec passion , on croit y découvrir un monde nouveau , des horizons inconnus <t nos pères ; et le Dieu de Spinoza, que le xvir siècle avait brisé comme une idole , devient le Dieu de I.essing, de Goethe, de Novalis.

Ce penseur solitaire que Malebranche appelait un misérable *, Schleierraacher le révère et l’invoque à l’égal d’un saint. Cet athée de système J, à qui Bayle prodigue l’outrage *, a été pour l’Allemagne moderne le plus religieux des hommes. Ivre de Dieu, comme dit Novalis, il a vu le monde au travers d’un épais nuage , et l’homme n’a été pour ses yeux troublés qu’un mode fugitif de l’Être en soi; Ce système, enfin, si choquant et si monstrueux, cette épouvantable chimère *, Jacobi y voit le dernier mot de la philosophie s ; Schelling , le pressentiment de la philosophie véritable.

* Médit, chrét., IX, 13.

* Dict. erit., article Spinoza, init.

3 Ibid , note N, iv.

4 Expression de Malebranche.

:i Jacobi’ i î Werke, tome iv, pag. 1G;> et sniv.

vm INTRODUCTION.

Où trouver la cause de ces ('■tonnantes contradictions? On peut du moins s’expliquer qu’au XVIIe siècle Spinoza ait été abandonné de tout le monde. Né juif, ce hardi génie avait dépassé à vingt ans la loi de Moïse * ; et s’il la respecta toujours5, son âme était incapable de s’y plier. De là cette rupture violente avec la synagogue , cette sentence d’exil , ces poignards , enfin ces haines implacables qui s’attachèrent à toute sa vie. Rentré en possession de sa liberté , Spinoza la voulut garder tout entière. Il aimait sincèrement le christianisme ; mais décidé 5 ne pas choisir entre les diverses Églises, il devait être pour toutes un athée. De là ces invectives et ces anathèmes qui de tous les points de l’Europe vinrent fondre sur Spinoza, formidable concert d’accusations passionnées, où catholiques et protestants, luthériens et calvinistes, gomaristes et arminiens, les communions les plus opposées, les adversaires les plus implacables, tout s’unit, tout se met d’accord pour accabler l’ennemi commun. Partout retentissent les noms d’imposteur , d’alliée, d’impie , de renégat. Mais ce ne sont là que les invectives les plus ordinaires, qui ne suffisent qu’aux modérés. Pour Grævius5, Spinoza est une peste, son livre un don sinistre de l’enfer. Le docteur Musæus déclare que l’auteur même du livre est un esprit infernal , ambassadeur soudoyé de Satan *. Mais Christ. Kortholt laisse tout le monde bien loin de lui. Il décompose le nom de Benoit de Spinoza, et, unissant dans un mélange grotesque la subtilité et la haine , il trouve dans le nom maudit de cet épineux incrédule une source inconnue d’injures 5.

1 Vie de Spinoza, tomte i, pag. 7, 8-

* Voyez le Traité Théologico-potitique, chap. xvn.

3 Georges Grævius, in Epist. ad Mc. Heins. 24 janvier 1676 — In Burmaimi sel. epist., tome tv, page 475.

4 Tract. Theolog.-polit. ad veritatü lumen examinatus , pag. 2 et 3.

6 •< Benedictus de Spinoza , quem melins malédiction dixeris, qnod

INTRODUCTION

Après s’être acharné aux lettres de son nom, il ne restait plus qu’à défigurer les traits de son visage. On n’y manqua pas. Des portraits de Spinoza se répandirent , où on l’avait représenté , sinistre et farouche, tenant, comme Némésis, des serpents dans la main. On écrivait au-dessous de ces portraits ridicules des épigraphes comme celles-ci :

Benoît de Spinoza, juif et athée.

ou mieux encore :

Benoit de Spinoza, prince des athées, portant jusque sur son visage les signes de la réprobation *.

Poursuivi de la sorte par tous les clergés d’Europe , Spinoza pouvait-il trouver un asile chez les philosophes? La philosophie alors c’était le cartésianisme, et Spinoza était cartésien. Or, saiton dans quels rangs l’auteur de Y Éthique rencontra ses plus violents adversaires? parmi ses amis les cartésiens. On a vu comment le traitait Malebranche. Fénelon, Lami, Poiret, Jacquclot ne sont guère moins sévères. Pourquoi cet universel déchaînement ? Un mot profond de Leibnitz explique tout : « Spinoza, écrivil à l’abbé Nicaise, n’a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes. 2 » Les plus purs cartésiens devaient donc être les plus animés contre l’inflexible et rude logicien qui les menait de force à l’extrémité de leur système et leur ouvrait les yeux en dépit d’eux-mêmes. Aussi le plus emporté, c’est Malebranche; et Leibnitz est de tous le plus mo-

Spinoza divina ex maledictione (Genes. 3, 17, 18), terra maledictum magis hominem et cujus raonumenta tôt spinis obsita sint, vix unquam toierit, vir initio Judæus, sed postea... »

(Korth. De Mb. impost-, page 75.)

1 Th. de Murr, Adnot, ad Tract., page 7.

* lettre à Nicaise, dansErdmann, pag. 139.

INTRODUCTION

déré et le plus calme , parce qu'en réalité il est plus loin de Spinoza *.

Au xvit* siècle , Spinoza n’eut donc pas un seul partisan , un seul disciple considérable. Ou ne peut, en effet, compter pour tels ni Lucas 3, ui Saint-Glain \ qui ne sont que des esprits forts, ou, comme on disait alors, des libertins. L’honnête 01denburg est très-curieux de philosophie , mais visiblement il ne l’entend pas *. On ne peut prendre au sérieux un esprit aussi bizarre que Jean de Bredenburg, ët Louis Meyer \ qui est un autre homme , subtil , pénétrant , manque de fécondité. Abraham Cuffeler a seul de l’importance 6 ; mais tout cela ne peut visiblement constituer une véritable école .philosophique, et Spinoza nous apparaît au xvu* siècle, dans ce coin obscur de la Hollande, où il méditait Y Éthique, comme un penseur presque absolument isolé.

Ce n’est point à dire qu’il n’ait exercé aucune influence; car l’influence philosophique ne se mesure pas seulement au nombre

1 Toutefois, dans la Théodicée il maltraite fort Spinoza : « Cette mauvaise doctrine, propre tout au plus à éblouir le vulgaire, cette doctrine insoutenable et même extravagante. » #

s Auteur de l’ouvrage très-rare intitulé: Vie et Esprit de M. Benoit de Spinoza, 1719, 208 pages in-8°.

5 Auteur présumé de l’infidèle et grossière traduction du Théologicopolitique, publiée tour à tour sous trois titres différents. — Voyez notre Notice sur le Théol -politique.

1 Voyez ses lettres à Spinoza, particulièrement la lettre III. — Oldenburg d’ailleurs, tout en aimant sincèrement Spinoza, ne comprend qu’à demi ses principes, et en repousse très-vivement les conséquences. Voyez la lettre IX.

* Editeur de Spinoza, auteur du livre : Philosophia scripturœ interprès, qui a été rééditée par Semler. Halæ, 1776, in-8°.

6 Auteur de deux ouvrages spinozistes : Specimen artis ratiocinandi naturalis et artificialis ad pantosophiœ principia manuducens; Hambourg, 1684. — Princip. Pantos., part. 2 et part. 3. Hambourg, 1684.

INTRODUCTION

et à la qualité des amis , mais aussi au nombre et à la qualité des adversaires. J’ai nommé Malebranche, Fénelon, Leibnitz, tout ce qu’il y avait de plus grand parmi les philosophes. Il faut citer maintenant les plus illustres théologiens , Huet *, Richard Simon* , Abbadie J. Ceux-ci regardent peu à V Éthique; c’est au traité Théoiogico-politiquet à cette dangereuse et libertine critique des saintes Écritures, qu’ils ont affaire. Çossuet ne veut point se commettre avec Spinoza ; mais il conseille et presse Laini 4.

Au xviii' siècle, la scène change, et il semble que cette même liberté de penser sans tempérament et sans détour , ce regard profane et audacieux jeté sur les saintes Écritures , tout ce qui avait perdu Spinoza dans un siècle de discipline et de foi , va faire sa fortune à une époque d’incrédulité et de hardiesse. Les choses ne se passèrent pourtant point ainsi. Il y a deux hommes dans Spinoza : le libre penseur du Théotogicopoiitique, pour qui les prophéties ne sont que des illusions ou des symboles ; les miracles, des paraboles ou des faits naturels ; Moïse, un grand politique ; Jésus-Christ, une âme sainte et le premier des sages ; il y a ensuite le philosophe de l 'Éthique, qui décrit la nature de Dieu, explique l’univers, en découvre les premiers ressorts , en dévoile le mécanisme , sonde toutes les profondeurs , pénètre tous les mystères , n’ignore de rien , ne doute de rien , développe enfin dans l’ordre inflexible des géomètres, et sous les formules invariables d’un style algébrique, le dogmatisme le plus tranchant, le plus vaste, le plus exclusif qui fut jamais. Le xvur siècle comprit et suivit le théologien , ou plutôt l’hérétique, dans Spinoza ; il ne comprit pas, il ne

* Dans la Demonslralio Evangelica.

* Dans V Histoire critique du Vieux-Testament.

3 De la vérité de la Relig. chrét., chap. VU et VIH.

4 Œuvres de. Bossuet, «idit. du Besançon, tome xvii, letti e 14j.

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INTRODUCTION

connut pas le métaphysicien. Comment lecole de Kant , pour qui la métaphysique n’est qu’une sublime chimère ; comment l’école Écossaise, si timide, si discrète, si bornée dans son horizon , auraient-elles pu s’intéresser aux témérités spéculatives de Spinoza ? L’école de Locke et celle de Condillac n’y voient guère que des définitions arbitraires et des abus de mots *. Diderot, d’Holbach et leurs amis croient suivre Spinoza quand ils reculent jusqu’à Épicure. Voltaire , qui en philosophie effleure tout, parce qu’il dédaigne tout, prend Spinoza pour un matérialiste ; et comme Bayle, avec plus de légèreté encore, mais du moins avec plus de sincérité, il voit dans V Éthique un traité régulier d’athéisme *. C’est que Voltaire et toute l’Encyclopédie n’avaient lu Spinoza que dans Boulainvillers , ou , pour mieux dire , toute la philosophie de Spinoza était pour eux dans le Théologico-poUtique *.

Les choses en étaient là vers la fin du xvm* siècle, et Spinoza, le vrai et complet Spinoza, celui de Y Éthique, était profondément inconnu et presque universellement décrié, quand éclata tout d’un coup , dans cette Allemagne, où le doute, sous la forme séduisante et sévère que lui donna le génie de Kant, semblait avoir jeté d’indestructibles racines, ce puissant mouvement

d’idées spéculatives , ce généreux essor vers les hautes régions

abandonnées, qui s’est propagé dans toute l’Europe et a donné depuis cinquante ans à la philosophie du xtx* siècle , Fichte , Schelling, Hegel et M. Cousin. C’est de cette époque de renaissance que datent le renom et l’influence de Spinoza. Jacobimct le public dans la confidence d’une conversation qu’il a eue avec

1 Condillac, Traité des Systèmes, cliap. X, le Spinozisme réfuté.

* Voltaire, Lettres sur les Juifs, lettre X. — Le Philos, ignor., lettre 24. — Les Systèmes, notes.

3 Tout le dix-huitième siècle a confondu le spinozisme et le matérialisme. Vesana Stratonis restituit commenta , dit le eardiual de Poliguac dans TAnti-Luciecc, en parlant de Spinoza.

INTRODUCTION. xm

Lessing et dont le système de Spinoza a fait tous les frais. « J’étais allé, dit- il, chez Lessing dans l’espérance qu’il me viendrait en aide contre Spinoza. » Mais quoi! Jacobi trouve dans l’illustre poète un spinoziste déclaré : « Ev xotl -3v , s’écrie Lessing , voilà la philosophie. »

Mendelsohn voit dans ce récit un outrage à la mémoire de Lessing, et il prend la plume pour la défendre. De là une controverse vive, passionnée, violente, qui émeut toute l’Allemagne, et à laquelle Claudius, Herder, Heydenreich et M. Schelling prennent la part la plus active. Il ne s’agit bientôt plus du

spinozisme de Lessing, mais du spinozisme Jui-même. On

commence à le voir partout. Lessing l’avait trouvé dans Leibnitz, Jacobi le trouve dans Lessing. La doctrine de Fichte n’est qu’un spinozisme retourné ; celle de Schelling, un spinozisme déguisé. On traduit Spinoza ; on recueille ses œuvres , le célèbre docteur Paulus en donne une édition complète. Quelques notes marginales , 4e la main de Spinoza , ne s’y rencontraient pas ; le savant de Murr les publie. On trouve quelques variantes très-insignifiantes de ces notes , le docteur Dorow ne veut pas que le public en soit privé.

L’enthousiasme gagne les poètes, et bientôt il ne connaît plus de bornes. « Ne pourrait-on pas, disait Herder, persuader à Goethe de üre un autre livre que Y Éthique 1 ? » L’ardent Novalis s’enflamme pour le Dieu-nature de Spinoza , qui s’agite sourdement dans les eaux et les vents , sommeille dans la plante, s’éveille dans l’animal , pense dans l’homme, et remplit tout de son activité sans l’épuiser jamais. Mais les théologiens laissent loin derrière eux les poètes eux - mêmes. Écoutons Schleiermacher :

« Sacrifiez avec moi une boucle de cheveux aux mânes du

' Goellie a dit quelque part : « Je tue réfugiai dans mon antique asile, Y Ethique de Spinoza »

saint et méconnu Spinoza ! Le sublime esprit du monde le pénétra, l’infini fut son commencement et sa fin , l’universel son unique et éternel amour ; vivant dans une sainte innocence et dans une humilité profonde, il se mira dans le inonde éternel et il vit que lui aussi était pour le monde un miroir digne d’amour ; il fut plein de religiou et plein de l’Esprit saint ; aussi, nous apparaît-il solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé audessus du profane, sans disciples et sans droit de bourgeoisie. »

Ces élans d’enthousiasme, presque aussi ridicules dans leur genre que les emportements des adversaires de Spinoza, ne sortiront pas, nous l’espérons, de l'Allemagne. Nous n’avons point, grâce à Dieu , assez d'imagination et nous avons trop de bon sens pour nous passionner de la sorte sans mesure et sans raison. La nouvelle philosophie française, à qui on n’a pas épargné l’accusation de spinozisme et toutes les injures qu’elle amène avec soi , s’est nettement séparée de Spinoza dès son origine ; et du jour où elle a substitué la méthode psychologique à la déduction a priori , en donnant pour base à toute spéculation métaphysique le sentiment de l'activité individuelle dans la conscience du moi , elle s’est heureusement condamnée à ne pouvoir être spinoziste sans la plus éclatante contradiction.

Pourquoi donc toutes ces colères ? Pourquoi ces cris de violence ? Nous déclarons , quant à nous , qu’ils nous laissent l’âme aussi calme que les transports d'admiration de l’ardente et chimérique Allemagne. Le système de Spinoza est un grand système, je le crois ; mais il n’est plus. Est-il bien raisonnable de se passionner pour une conception épuisée? Le système de Spinoza est un faux système, je le crois aussi: mais il a été; et il est encore, sinon comme système, du moins comme tendance de l’esprit humain. Est-il bien utile de s'emporter contre un fait nécessaire, contre une loi de la pensée et de l’histoire?

Nous lie pouvons comprendre qu’un esprit un peu grave ait

INTRODUCTION. XV

autrp chose à faire d’utile et de sérieux sur .Spinoza que de laisser là les fanatiques de toute espèce , et de résoudre avec un calme parfait ces deux questions : Qu’a pensé Spinoza? Qu’y a-t-il de vrai dans ce qu’il a pensé 1 ?

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