CL VI
pas eu eu partage el la force et la vraie connaissauce et l’amour de Dieu, soit d’être né avec une constitution tellement faible qu’il est incapable de modérer et de contenir ses passions. En effet, rien n’est compris dans la nature de chaque chose que ce qui résulte nécessairement de la cause qui la produit *.
Voici enfin un dernier passage où éclate avec plus de force encore la dureté de cette philosophie sans entrailles , d’où la Providence exilée laisse l’âme faible dans un désespoir éternel de se relever de son abaissement et de fléchir une nécessité inexorable :
« Voulez-vous dire, répond Spinoza à Oldenburg qui le presse, que Dieu ne peut s’irriter contre les méchants, ou bien que tous les hommes sont dignes de la béatitude ? Dans le premier cas j’accorde parfaitement que Dieu ne s’irrite en aucune façon et que tout arrive suivant ses décrets , mais je nie qu’il résulte de là que tous les hommes doivent être heureux ; car les hommes peuvent être excusables , et cependant être privés de la béatitude et souffrir de mille façons. Un cheval est excusable d’être un cheval , et non un homme ; mais cela n’empêche pas qu’il ne doive être un cheval, et non un homme. Celui à qui la morsure d'un chien donne la rage est assurément excusable, et cependant on a le droit de l'étouffer. De même , l’homme qui ne peut gouverner ses passions ni les contenir par la crainte des lois , quoique excusable à cause de l'infirmité de sa nature, ne peut cepeiulant jouir de la paix de l'âme ni de la connaissance et de l’amour de Dieu, et il est nécessaire qu'il périsse 2. »
1 Spinoza à Oldenburg, tome u, pag. 350.
s Spinoza à Oldenburg, Lettre XII, pag. 350.
INTRODUCTION
ci.vii
Du Bien et du Mal.
La même nécessité logique à laquelle obéissait Spinoza en niant le libre arbitre devait inévitablement le conduire à rejeter la distinction du Bien et du Mal. Si tout est nécessaire en effet, chaque chose est ce qu’elle peut et ce qu’elle doit être, et il est déraisonnable de se représenter à sa place une chose meilleure ; c’est substituer les caprices de l’imagination aux lois éternelles des choses, et mettre au-dessus d’une réalité nécessaire la chimère d’un idéal impossible. Si la nature et l’enchaînemeut des causes n’étaient pas profondément cachés à nos faibles yeux , chaque être serait pour nous parfait et accompli , étant aperçu immédiatement dans sa cause, c’est-à-dire daus la nécessité de sou être *. Mais notre connaissance des choses est incomplète et mutilée ; au lieu de les concevoir, nous les imaginons ; au lieu de les rapporter à leur cause , nous les comparons à de certains idéaux que nous nous sommes formés par la comparaison des individus; et, suivant que les êtres de la Nature se rapprochent plus ou moins de ces types imaginaires, nous disons qu’ils sont parfaits ou imparfaits , bons ou mauvais , meilleurs ou pires 2 , etc. Les idées de bien et de mal , de perfection et d’imperfection, comme celles de beauté et de laideur, sont donc filles de l’imagination et non de la raison ; elles n’expriment rien de positif et d’absolu, qui appartienne effectivement aux êtres, et ne marquent autre chose que la constitution et la fai-
1 Ethique, part. 4, Préambule, init.
* De l'Esclavage, Préambule, pag. 170.
Cl VIII
INTRODUCTION
blesse de l’esprit humain. Un objet se laisse-t-il imaginer avec aisance , nous l’appelons beau , harmonieux , bien ordonné ; avons-nous de la peine à nous le représenter , il nous parait laid, discordant, plein de désordre *. Un homme naît aveugle : voilà un monstre pour nous 2. Nous disons que la Nature est en défaut , qu’elle a manqué son ouvrage. Comme si la Nature agissait jamais pour une lin ! comme si cet Être éternel et infini que nous nommons Dieu ou Nature n’agissait pas comme il existe, avec une égale nécessité ! Or, comme il n’existe pas à cause d’une certaine fin , ce n’est pas non plus pour une fin qu’il agit , et il est lui-même le premier principe de l’action comme il est le premier principe de l’existence.
C’est donc un préjugé absurde que de penser qu’il manque quelque chose à un être et que la Nature l’a laissé imparfait , puisque rien ne convient à la nature d’un être que ce qui résulte nécessairement de la nature de sa cause efficiente, et que tout ce qui résulte nécessairement de la nature d'une cause efficiente se produit nécessairement s.
S’il n’y a en soi ni bien ni mal, c’est du moins un fait incontestable que certaines choses sont bonnes pour l’homme, et d’autres mauvaises. Mais qu’est-ce qu’une chose qui’nous est bonne, sinon une chose utile? Et qu’est-ce qu’une chose qui nous est mauvaise, sinon une chose nuisible 4 ? Or, nous appelons utile ce qui sert à nous procurer de la joie , et nuisible ce qui nous cause de la tristesse 6. La notion du bien, dégagée du
1 Ethique, Appendice de la part. i.
* Lettre à Guillaume de Blyenbergh, tome n, pag. 370.
3 De l’ Esclavage, Préambule, tome ii, pag. 171.
* De l’ Esclavage, Définition 1 et II.
5 De l'Esclavage, Propos. VIII.
INTRODUCTION
eux
caractère absolu dont la revêtent nos préjugés , se résout donc dans la notion de l’utile, qui se résout elle-même dans celle de l’agréable.
Il suit de là que le bien et le mal sont des notions toutes relatives et tout individuelles , comme le chaud et le froid Ainsi une seule et même chose peut en même temps être bonne, mauvaise et indifférente. La musique , par exemple , est bonne pour un mélancolique ; pour un sourd , elle n’est ni bonne ni mauvaise *.
Lors donc que nous tendons vers un objet , la raison de cette tendance, de ce désir, ce n’est pas que nous ayons jugé l’objet bon en soi , abstraction faite de l’impression qu’il produit sur nous; car les choses n’ont aucune bonté intrinsèque : et la bonté est si peu la raison du désir, que c’est bien plutôt le désir qui est la raison de la bonté 5. En d’autres termes, un objet ne peut agir sur nous qu’autant qu’il se fait désirer, et il ne peut se faire désirer qu’autant qu’il nous cause de la joie : car le désir est le seul mobile de notre activité ; et la fin du désir, c’est la joie *.
Non-seulement tout homme a le droit de chercher son bien , son plaisir, mais il ne peut faire autrement. Car chacun désire ou repousse nécessairement d’après les lois de sa nature ce qu’il juge bon ou mauvais 6. Or désirer, c’est vouloir; et vouloir, c’est agir. Il y a donc à la fois droit, devoir et nécessité pour tout homme de se procurer ce qui lui semble bon par tous les moyens possibles, soit par force, soit par ruse,
* De Dieu, Appendice, tome n, pag. 4 t.
* De l’Esclavage, Préambule, pag. 171.
5 Des Passions, Schol. de la Propos. IX — Comp. De V Esclavage, Détin. VII.
4 De l’Esclavage, Propos. VII et VIII; Propos. XIV.
s De l’Esclavage, Propos. XIX.