CM. VIII
INTRODUCTION
tout en résultant nécessairement de la nature divine, ne peuvent exister que dans la durée d’une manière bornée et successive. Elles apparaissent au jour marqué dans l’Éternité , mais pour disparaître bientôt et céder la place à d’autres êtres. Rien d’arbitraire, rien de désordonné dans ce mouvement perpétuel qui crée, détruit et renouvelle sans cesse toutes choses ; chaque être est déterminé à l’existence et à l’action par un autre être également déterminé à l’existence et à l'action par un être antérieur, et ainsi de suite à l’infini *. Les mouvements produisent les mouvements, les idées enfantent les idées, suivant une loi fondée sur la nature même de la Pensée et de l'Étendue , et dans une correspondance parfaite qui a pour base l’identité en Dieu de l’Étendue et de la Pensée 2. Celui donc qui pourrait embrasser dans sa totalité infinie le double développement de l’Étendue et de la Pensée , c’est-à-dire l’ordre entier des choses , n’y verrait rien de contingent , de- libre , d’accidentel , mais une suite géométrique de termes liés entre eux par une loi né cessaire. Mais nous , êtres d’un jour, atomes dans l’infini , intelligences bornées dans un corps périssable, nous ne pouvons remonter la chaîne infinie des causes ; et quand nous concevons l’existence d’un être sans connaître la cause qui doit le produire, nous appelons cet être contingeut 3.
La contingence des choses, le libre arbitre, le désordre, le hasard , tout cela n’est donc que notre ignorance. Au fond tout est nécessaire : en Dieu , d’une nécessité immédiate , qui fait l’essence de sa liberté; dans les choses, d’une nécessité médiate qui exclut à la fois la liberté parfaite et absolue , et
1 De Dieu, Propos. XXVIII.
a De l'Ame, Propos. Vil et son Schol.
3 Voyez le Scliolie «le la Propos. XLIV de l 'Ethique, part 2. — Cmnp éthique, part. 4, 111 et IV.
INTRODUCTION
r.xw
cette infidèle et fantastique image de la parfaite liberté que les hommes appellent le libre arbitre.
Considérez maintenant la nature de l’homme, telle que Spinoza la conçoit et là décrit. Dans ce petit monde envisagé à part , le libre arbitre ne peut pas plus trouver place que dans l’ordre général des choses.
Qu’est -ce en effet que l’homme de Spinoza? Un mode de la Pensée correspondant à un mode de l’Étendue. Voilà, à ce qu’il semble, l’âme parfaitement distincte du corps; et il est vrai qu’en un sens , aucun philosophe , pas même Descartes , n’a plus complètement séparé ces deux parties de l'homme que ne fait Spinoza ; mais aucun aussi ne les a plus étroitement unies. Tout dans l’âme se rapporte au corps ; l’activité, la perfection , l’être même de l’âme se mesurent sur l’activité , la perfection, l’être du corps. Ou peut considérer l’âme sous deux points de vue, comme pensée et comme désir. Comme pensée, elle a pour objet le corps humain, et chacune de ses idées particulières représente une affection particulière du corps humain. Comme désir, l’objet propre de l’àme, c’est la conservation du corps ; la source de ses joies et de ses tristesses, de ses amours et de ses haines , c’est l’accroissement ou la diminution de la puissance du corps '. Le croirait-on ? La plus sublime de nos pensées, l’idée de Dieu, la plus sublime de nos affections, l’amour de Dieu , ont un rapport étroit avec le corps 1 Et ce n’est pas seulement dans cette vie que l’état de l’âme dépend des organes. Notre avenir au delà du tombeau en dépend également, et Spinoza déclare en termes exprès que la perfection du corps mesure exactement les droits de l’âme à l’immortalité :
1 Des Passions, Propos. X, XI, XII, XIII.
* De la Liberté, Propos. XIV. — Comp. Sctiol. de la Propos. XX.
a INTRODUCTION.
« Celui dont le corps est propre à un grand nombre de fonctions , a une âme dont la plus grande partie est éternelle »
Il est clair que, dans une pareille doctrine, l’action de l’âme est aussi fatale , aussi géométrique en quelque sorte que celle du corps. Tel état du corps étant donné , un état corres|H>ndant de l’âme est également donné. Ce qui dans le corps est tendance aveugle, affection mécanique, est dans l’àme désir et passion. Or, de quoi dépendent les tendances et les affections du corps humain ? Elles dépendent sans doute pour une certaine part de son activité propre, mais pour une part infiniment plus grande, de l’activité des corps étrangers. De même, comme le dit expressément Spinoza, ia force et V accroissement de telle jou telle passion et le degré où elle persévère dans l’existence ne se mesurent point par la puissance avec laquelle nous faisons effort pour persévérer dans l’existence , mais par le rapport de la puissance des causes extérieures avec notre puissance propre *. Or, c’est encore une déclaration expresse de Spinoza, que la force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est limitée , ef que la puissance des causes extérieures la surpasse infiniment *. On croira peut-être qu’il y a dans lame quelque autre principe d’action capable de s’opposer aux mobiles passionnés de notre nature? Nullement. Une passion, dit Spinoza, ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte *. Et la vraie connaissance du bien et du mal, en
1 De ta Liberté, Propos. XXXIX.
3 De l’Esclavage, Propos. V.
3 De l’Esclavage, Propos. II, III, IV. — Comp. Axiome de ia part, 4.
* De V Esclavage , Propos. VII. On remarquera aussi la proposition précédente : <• La force d'une passion peut surpasser la puissance de l'homme, de façon qu'elle s’attache obstinément à lui. »
INTRODUCTION. • ou
tant que vraie , ne peut empêcher aucune passion , elle ne le peut qn’autant qu’on la considère comme une passion *.
Ainsi donc, que l’on considère tour à tour la nature Divine, le caractère de son développement, l’ordre universel des choses, l’essence de l’âme et son rapport avec le corps , les divers éléments de sa nature , les mobiles divers de ses actions ; tout est nécessaire, tout est fatal, tout est réglé par un ordre inflexible ; et le libre arbitre en Dieu comme dans l’homme, dans la sphère de la raison comme dans celle de l’expérience, est égalemen inconcevable.
D’où vient donc que la masse entière du genre humain proclame le libre arbitre? C’est que la masse du genre humain vit sous l’empire de l’imagination et des sens , dans un profond oubli de la raison. Le vulgaire n’est-il pas convaincu que l’âme meut le corps à son gré ! ? Or , peut-on concevoir qu’une pensée donne du mouvement à une étendue * ?
Le libre arbitre est une chimère de même espèce , flatteuse pour notre orgueil , et en réalité fondée sur notre ignorance, Nous avons conscience de nos actions et nous ne connaissons pas les causes qui les déterminent *. Voilà cette fausse et vaine liberté dont nous sommes si fiers, a C’est ainsi que l’enfant s’imagine qu’il désire librement le lait qui le nourrit ; s’il s’irrite, il se croit libre de chercher la vengeance ; s’il a peur, libre de s’enfuir. C’est encore ainsi que l’homme ivre est persuadé qu’il prononce en pleine liberté d’esprit ces mêmes paroles qu’il
1 De l’Esclavage , Propos. XIV. — « La connaissance du bien ou du mal, dit plus haut Spinoza, n'est autre chose que la passion de la joie ou de la tristesse, en tant que nous en avons conscience. » Propos. VIII.
2 Des Passions, Schol. de la Propos. II.
3 Ethique, part. 5, Préambule.
* De l’Ame, Schol. de la Propos. XXXV.
r.f.u INTRODUCTION.
voudrait bien retirer ensuite quand il est redevenu lui-même... Pie rêvons-nous pas quelquefois que nous tenons certaines choses cachées en vertu d’une décision semblable à celle qui nous fait taire ces choses pendant la veille ? Ne croyons-nous pas en songe faire librement des actions qu’éveillés nous n’oserions pas accomplir ? Or, je voudrais bien savoir s’il faut admettre dans l’âme deux espèces de décisions libres , les fantastiques et les réelles ? Que si on ne veut pas extravaguer à ce point , il faut nécessairement accorder que cette décision de l’âme, que nous croyons libre , n’est au fond que l'affirmation que toute idée , en tant qu’idée , enveloppe nécessairement *. Par conséquent , ces décisions de l’âme naissent en elle avec la même nécessité que les idées. Et tout ce que je puis dire à ceux qtti croient qu’ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir, en vertu d’une libre décision de l’âme, c’est qu’ils révent tes yeux ouverts *. »
Voilà une négation bien tranchante et bien audacieuse ; Spinoza en acceptera-t-il les conséquences ? Quel esprit bien fait , quelle âme honnête n’en serait pas effrayée ? Si toute action est nécessaire , toute action est légitime , et il faut égaler le crime à la vertu. Si c’est Dieu même qui nous détermine au mal , où est sa sainteté ? Que devient la responsabilité humaine , la justice des hommes et celle de l’avenir ?
Il faut entendre les réponses de Spinoza à toutes ces questions, pour se faire une juste idée de la trempe de son esprit et de son caractère , et pour comprendre le prodigieux égarement où la séduction d’un système peut jeter un grand esprit que sa vigueur même précipite à tous les excès.
On place Spinoza dans cette alternative : ou il n’y a ni
' De l’Âme, Propos. LtX.
! Des Passions, Propos. II et son Sclml.
INTRODUCTION
péché ni mal , ou Dieu est l’auteur du mal et du péché *. Spinoza répond qu’en effet le péché ou le mal ne sont rien de positif , et par conséquent qu’on ne peut les imputer à Dieu. Voici sa démonstration : « Chaque être pris en lui-même , sans aucun rapport au reste des choses , renferme une perfectiou qui n’a pour bornes, dans chaque être, que sa propre essence. Considérons maintenant un certain être, Adam par exemple, au moment où il forme le dessein de manger du fruit défendu. Ce dessein ou cette volonté déterminée , considérée en ellemême, renferme précisément autant de perfection qu’elle exprime de réalité ; et on en peut conclure que nous ne pouvons concevoir d’imperfection dans les choses qu’eu les comparant à d’autres choses qui ont plus de réalité : en conséquence, dans la détermination d’Adam, tant que nous la considérons en ellemême et que nous ne la comparons à rien qui soit d’une nature plus parfaite et dans un état plus parfait, nous ne pouvons trouver aucune imperfection ; bien plus , nous pouvons la comparer avec une infinité d’autres objets moins parfaits qu’elle , comme des pierres, des troncs d’arbres, etc. Voici encore ce qu’on ne peut contester : c’est que les mêmes choses qui dans les hommes paraissent détestables et dignes de toute notre aversion peuvent être considérées dans les animaux avec admiration : ainsi les guerres des abeilles, lesjalousies des colombes, etc. , passions méprisables dans les hommes et qui pourtant rendent les animaux plus parfaits à nos yeux. De tout cela , il résulte clairement que les péchés, qui n’expriment rien, si ce n’est une imperfection , ne peuvent consister en quelque chose qui exprime une réalité , comme la détermination d’Adam et l’acte qui en fut la suite *...\ Le péché n’existe donc que pour notre
1 Guillaume de Blyenbergh à Spinoza, tome 11, pag. 364 et suiv.
î Spinoza à Blyenbergh, tome », pag. 309.
r.uv
INTRODUCTION
intelligence, et non pour celle de Dieu. Nous sommes habitués h renfermer tousles individusd’un genre, tous ceux, par exemple, qui ont extérieurement la forme humaine, sous une même définition , et nous pensons ensuite qu’ils sont tous également susceptibles de la plus grande perfection que cette définition embrasse ; puis , quand nous en trouvons un dont les actions répugnent à celte perfection , nous disons qu’il en est privé » qu’il s’éloigne de la nature. .. Mais Dieu ne connaît pas les choses par abstraction, il n’a pas de définitions générales de cette espèce, il n’attribue pas aux choses plus de réalité que son intelligence et sa puissance ne leur en ont effectivement donné ; et il suit de là que le péché n’existe que pour notre esprit et non pour le sien 4. »
La conséquence évidente de cette détestable théorie n’est-elle pas que les vices les plus honteux , les crimes les plus abominables, sont en eux-mèmes parfaitement innocents, ne contiennent pas la moindre imperfection, et ne nous paraissent contraires à l’ordre qu’à cause que nous n’avons qu’une idée confuse des choses * ? Bien plus , ne peut-on pas dire que les plus affreux déréglements de la volonté humaine manifestent à leur façon la perfection divine, et sont tout aussi conformes à l’ordre éternel des desseins de Dieu que les actions les plus vertueuses ?
« Non certes, répond Spinoza ; j’accorde bien que les impies expriment à leur manière la volonté de Dieu, mais ils ne doivent pas pour cela entrer en comparaison avec les gens de bien. En effet, plus une chose a de perfection , plus elle tient de près à
' Spinoza à Blyenbergh, tome n, pag. 371.
* Spinoza le dit en propres termes -. « L’homme courageux médite sans cesse ce principe, que toutes choses résultent de la nécessité de la nature divine, et qu’en conséquence tout ce qui lui paraît impie, horrible, injuste et honteux, tout cela vient de ce qu’il conçoit les choses avec trouble et confusion et par des idées mutilées. » (De l’Esclavage, Schol. de la Propos. LXXIII.)
INTRODUCTION. clv
la Divinité et plus elle en exprime les perfections. Donc, comme les bous ont incomparablement plus de perfection que les méchauts, leur vertu ne peut être comparée à celle des méchants, d’autant plus que les méchants sont privés de l’amour divin, qui découle de la connaissance de Dieu et par qui seul nous pouvons être appelés enfants de Dieu. Il y a plus encore : ne connaissant pas Dieu , ils ne sont dans la main de l'ouvrier qu’un instrument qui sert sans le savoir et qui périt par l’usage ; les bons, au contraire, servent Dieu en sachant qu’ils le servent, et c’est ainsi qu’ils croissent sans cesse en perfection \ » Accordons à Spinoza cette différence. Du moins faudra-t-il qu’il convienne que si les méchants sont nécessairement méchants , ou bien Dieu est injuste en les faisant méchants et plus encore en les punissant de l'être, ou bien les méchants sont excusables devant les hommes et devant Dieu.
Spinoza nie cette conséquence avec une extrême énergie : « Quoi! s’écrie-t-il, des hommes méchants, pour être nécessairement méchants, en sont-ils moins à craindre et moins pernicieux 1 2 ? » Puis il ajoute ces dures paroles : « Nous sommes en la puissance de Dieu comme l’argile entre les mains du potier, qui tire de la même matière des vases destinés à un noble usage et d’autres à un usage vulgaire 3. Nul ne peut accuser Dieu de lui avoir donné une nature infirme et une ùme impuissante. Et de même qu’il serait absurde que le cercle se plaignît de ce que Dieu lui a refusé les propriétés de la sphère, ou l’enfant qui souffre de la pierre , de ce qu’il ne lui a pas donné un corps bien constitué ; de même un homme dont l’àme est impuissante ne peut être reçu à se plaindre, soit de n’avoir
1 Spinoza à lilyenbcrgh, tome h, pag. 372.
s Spinoza à Meyer, tome u, pag. 413.
3 Spinoza à Oldenburg, tome u, pag. 344.
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