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de l’activité de l’homme, comme l’idée de Dieu est la règle suprême de son intelligence. De sorte que sa doctrine morale se présente à nous jusqu’à ce moment sous la forme la plus étrange, et il semble qu’il se soit fait un jeu d’y réunir toutes les contradictions. Comment comprendre en effet que cet exact et rigoureux logicien , après avoir nié d'une manière si absolue le libre arbitre , accorde à l’homme le pouvoir de régler sa destinée, et fasse succéder à ce même livre de Y Éthique, où il a décrit d’un pinceau si sévère et si rude l’esclavage de l’homme, un autre livre où il le convie à la liberté ? D’un autre côté, estil possible de concevoir qu'après avoir égalé l’appétit brutal à la raison épurée, la folie à la sagesse, le vice à la vertu; après avoir tout rendu légitime, le parjure et le mensonge, l’extravagance et le crime , Spinoza nous impose au nom de la raison le respect du serment, l’amour de nos frères, la vie la plus austère et la plus pure, et cet amour de Dieu , aliment des âmes saines , source de toute vertu et de toute félicité, terme suprême de nos désirs ?
Qui résoudra ces contradictions ? Qui démêlera cet embrouillement? Spinoza l’a essayé; suivons- le dans cette carrière épineuse.
De l’Amour de Dieu.
Fataliste absolu , Spinoza ne pouvait admettre les idées de Bien et de Mal, de perfectiou et d’imperfection, prises au sens moral que leur donne la conscience du genre humain ; mais si l’on considère ces idées, abstraction faite du libre arbitre et de la responsabilité humaine ; si on les prend au sens purement métaphysique , je ne vois rien dans le système de Spinoza qui dût l’empêcher de les reconnaître : tout au contraire , je les
rxxn INTRODUCTION.
trouve au fond de sa théorie de l’homme et de toute sa niéta- >
physique.
Dieu, suivant Spinoza, est l’Être parfait. En quoi consiste sa perfection ? Dans l'infinité de son être. Les attributs de Dieu sont aussi des choses parfaites. Pourquoi cela? Parce qu’à ne considérer que le genre d’être qui leur appartient, rien ne manque à leur plénitude ; mais si on les compare à l’Être en soi, leur perfection, tout empruntée et toute relative, s’éclipse devautlaperfeclionincréée. Ce nombre infini de modes qui émanent des divins attributs ne contient qu’une perfection plus affaiblie encore ; mais chacun pourtant , suivant le degré précis de son être, exprime la perfection absolue de l’Être en soi.
La perfection absolue a donc sa place dans la doctrine de Spinoza, ainsi que la perfection relative à tous ses degrés, laquelle enveloppe un mélange nécessaire d’imperfection. Seulement la perfection ne diffère pas de l’être ; elle s’y rapporte et s’y mesure , et l’échelle des degrés de l’être est celle des degrés de perfection.
Dans l’homme , qu’est-ce pour Spinoza que le Bien ? C’est l’utile ; et l’utile, c’est ce qui amène la joie ou ce qui écarte la tristesse. Mais qu’est-ce que la joie et la tristesse? Lajoie, c’est le passage de l’âme à une perfection plus grande ; et la tristesse, c’est le passage de l’àme à une moindre perfection. En d’autres termes, la joie, c’est le désir satisfait ; la tristesse, c’est le désir contrarié ; et tout désir se ramène à un seul désir fondamental, qui fait l’essence de l’homme, le désir de persévérer dans l’être. Ainsi, toute âme humaine a un degré précis d’être ou de perfection qui la constitue , et qui de soi tend à se maintenir. Ce qui augmente l’être ou la perfection de l’âme , lui cause de la joie, lui est utile, lui est bon. Ce qui diminue l’être ou la perfection de l’âme lui cause de la tristesse, lui est nuisible, est un mal à scs yeux.
INTRODUCTION
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Il y a donc de la Perfection et de l’Imperfection, du Bien et du Mal , dans la nature humaine comme en toutes choses , et la vie des hommes est une série d’états successifs qui peuvent être comparés les uns aux autres , mesurés , estimés , sous le rapport de la Perfection et du Bien ; le tout, sans tenir aucun compte du libre arbitre , du mérite , du péché , et comme s’il s’agissait de plantes ou de minéraux.
Spinoza a donc parfaitement le droit de [ioser cette question, qui est pour lui la question morale : Quelle est pour l’homme la vie la plus parfaite ? Car cela veut dire : quelle est la vie où l’âme a le plus de joie, c’est-à-dire le plus de perfection , c’està-dire le plus d’être ? Je dis qu’on ne peut contester à Spinoza le droit de poser ce problème : car peu importe ici que l’âme influe ou non sur sa destinée ; pourvu qu’elle en ait une , pourvu qu’il soit certain que par l’action des causes étrangères et son action propre (bien que nécessitée) , son être augmente on diminue , on peut rechercher dans quel cas elle a plus d’être et dans quel cas elle en a moins ; en d’autres termes, quelles sont pour l’àmc humaine les conditions de la plus grande perfection possible. On dira : Qu’importe de savoir quelle est la vie la plus parfaite, si on ne ]>eut y conformer la sienne ? Mais Spinoza répliquera que c’est une autre question , et qu’il se réserve de prouver plus lard que la connaissance de la vie la plus parfaite et la plus heureuse n’est pas étrangère à notre perfection et à notre bonheur.
Le problème ainsi posé, Spinoza en donne une solution d’une simplicité et d’une élévation également remarquables.
La loi de l’homme et son droit , c’est de conserver son être ; et, en ce sens, toute aclion, la plus violente et la plus criminelle en apparence, est légitime. Mais il y a deux voies qui conduisent l’homme à la conservation de son être : l’appétit aveugle et brutal , et le désir que la raison conduit. Or, la raison vaut
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INTRODUCTION
mieux que l’appétit *. L’appétit, esclave des sens et de l’imagination , ne va qu’au plaisir du moment * ; la raison médite l’avenir ; et comme il est de son essence de concevoir les choses sous la forme de l’Éternité ’ , elle affecte l’âme par l’idée des biens à venir aussi fortement que par celle des biens présents1 * 3 4 *. De là cette sagesse qui ne donne rien au hasard , s’abstient à propos, et prépare à l’âme, au lieu d’un plaisir fugitif, des jouissances solides ‘et durables. Ce n’est pas tout : l’appétit ne s’attache qu’aux objets des sens, biens fragiles et trompeurs s ; la raison nous fait aimer les choses éternelles , dont la possession nourrit l’âme d’un bonheur inaltérable que le temps ue peut affaiblir 6. Les joies violentes que l’appétit satisfait donne à l’âme troublent son activité et la soumettent aux causes étrangères; la joie pure et sereine que la raison nous fait goûter, ayant sa source dans l’activité même de l'âme, l’affranchit au contraire des liens où la Nature tend sans cesse à l’enchaîner 7.
A cette question : Quelle est la vie la plus parfaite ? la première réponse de Spinoza est donc celle-ci : La vie la plus parfaite , c’est la vie la plus raisonnable. En effet , la vie la plus parfaite, c’est la vie la plus heureuse , la plus riche , je veux dire celle ou l’être de l’homme se conserve et s’accroît le plus; et la vie raisonnable a seule ce privilège.
La vie la plus raisonnable est en même temps la vie la plus libre. Par l’appétit , en effet , nous sommes esclaves ; c’est la
1 De l’Esclavage, Appendice XXX.
* De l’Esclavage, Propos. XVI.
3 De l’Ame, Coroll. il de la Propos. XLIV.
4 De l’Esclavage, Propos. LXII et son Scliol.
* De l'Esclavage, Propos. XVIt.
6 De VEsclavage, Propos. LXII et son Schol.
De r Esclavage, Propos. XLIV, LXI. .
INTRODUCTION. ci.vv
raison qui nous relève et nous affranchit Sous la loi de l’appétit, l'homme est déterminé par des idées inadéquates, et ce n’est point là agir par vertu 1 2 3 ; car la vertu de l’homme se mesure sur sa puissance , et sa puissance sur ses idées claires. La vie raisonnable est donc la seule vie libre, la seule vertueuse, parce qu’elle se règle sur l’idée adéquate du véritable prix des choses \
Déterminons maintenant les objets où nous incline la Raison. Ce ne peut être que les objets les mieux appropriés à notre nature, les plus capables de la conserver et de l’accroître. Or quel est le fond de notre nature ? L'âme est une idée. Son être est donc dans la pensée ; son activité, dans l’exercice de la pensée. Plus elle pense, plus elle est ; en d’autres, termes, plus elle a de perfection et de bonheur. Or la vraie pensée est dans les idées adéquates , les autres idées étant incomplètes et mutilées. La vie la plus libre et la plus raisonnable est donc celle de l’âine qui a le plus d’idées adéquates, c’est-à-dire qui connaît le mieux et soi-même et les choses 4.
Or , quel est le moyen de comprendre les êtres d’une manière adéquate ? Une analyse profonde de l’intelligence nous le fournit, et la logique vient s’identifier ici avec la morale. Comprendre les choses avec plénitude, c’est former de ses idées une chaîne dont l’idée de Dieu est le premier anneau ; c’est penser sans cesse à Dieu, c’est voir tout en Dieu. De même, vivre, agir avec plénitude , c’est ramener tous ses désirs à un seul , le désir de posséder Dieu ; c’est aimer Dieu, c’est vivre en Dieu s.
La vie en Dieu est donc la meilleure vie et la plus parfaite,
1 De l’Esclavage, Propos. LVlt à LXX1II.
* Ethique, part. 4, Propos. XXIII.
* Ethique, part. 4, Propos. XXVI.
* De l’Esclavage, Propos. XXVI et XXVII.
3 De l'Esclavage, Propos. XXVlll,