SES PREMIÈRES ÉTUDES
Spinoza 1 fit voir dès son enfance, et encore mieux ensuite dans sa jeunesse, que la nature ne lui avait pas été ingrate. On reconnut aisément qu’il avait l’imagination vive, et l'esprit extrêmement prompt et pénétrant.
1. On lit dans Boullainv., p. 3 ( Réfutation des erreurs de Spinoza, etc.) : « Spinoza tit voir dés son enfance, et encore mieux dans sa jeunesse , combien il avait été favorisé de la nature. On reconnut aisément qu’il avait l'imagination vive et l’esprit extrêmement pénétrant. On résolut de lui faire apprendre les lettres hébraïques. Cette sorte d'étude, qui est toute la science des juifs, n'était pas capable de remplir un esprit aussi brillant que le sien. Il n’avait pas quinze ans qu’il formait des difficultés que les plus habiles d’entre les juifs avaient de la peine à ré soudre: et quoiqu'une jeunesse si grande ne soit guère l'àge de discernement, il en avait assez pour s'apercevoir que ses doutes embarrassaient le maître ; mais dq peur de l’irriter, il feignait d’être fort satisfait de ses réponses , se contentant de les écrire pour s'en servir en temps et lieu.
71 Comme il ne lisait que la Bible, il se rendit bientôt capable de n’avoir plus besoin d’interprète ; il faisait des réflexions si savantes, que les rabbins n'y répondaient qu'à la manière des ignorants qui, se voyant à bout, imputent à ceux qui les pressent d'avoir des sentiments peu conformes à la religion. Un procédé si bizarre lui fit comprendre qu’il était inutile de s'informer de la vérité, le peuple parmi lequel il vivait ne la connaissant pas. D’ailleurs, en croire aveuglément les livres de sa nation, c’est, disait-il, trop aimer les vieilles erreurs. Il se résolut donc de ne plus consulter que lui-même, mais de n’épargucr aucun soin pour en faire la découverte. Il fallait avoir l'esprit vaste et d’une force extraordinaire pour former au-dessous de vingt ans un projet de cette importance. F.n effet, il fit bientôt voir jusqu'où son esprit et ses réflexions pouvaient aller ; car commençant tout de nouveau à lire l'Écriture , il se fit jour au travers des nuages derrière lesquels on lui avait dit que la vérité était cachée.
77 Après l’examen de la Bible, il lut et relut le Talmud avec la même exactitude; et comme il était versé dans l’intelligence de l’hébreu , il n’y trouvait rien de difficile, ni rien aussi qui le satisfît; mais il était si judicieux, qu’il laissa reposer ses premières pensées avant que de les approuver. Cependant Morteira, homme célèbre entre les juifs, et le moins ignorant de tous les rabbins de son temps, admirait la conduite et le génie de son disciple ; il ne pouvait comprendre qu’un jeune homme fût si modeste avec tant de pénétration. Pour le connaître à fond , il l’éprouva en toute manière , et avoua depuis qu’il ne trouvait rien à redire tant ■en ses mœurs qu’en la beauté de son esprit.
» L’approbation de Morteira augmentant la bonne opinion que l’on avait de son disciple , ne lui donnait point de vanité; tout jeune qu’il était, par une prudence avancée, il faisait peu de londs sur l’amitié et sur les louanges des hommes.
77 D’ailleurs il paraissait que l’amour de la vérité était si fort sa passion dominante, qu'il ne voyait presque personne ; mais quelque précaution qu’il prit , il se trouva une de ces rencontres où l’on ne peut honnêtement se refuser aux hommes. Entre les plus ardents à lier commerce avec lui, deux jeunes hommes qui se disaient scs amis particuliers, le conjurèrent de leur dire ses véritables sentiments. Ils lui représentèrent que , quels qu'ils fussent , il n’avait rien à craindre de leur
hy (
PAH COLERUS,
Comme il avait beaucoup d’envie de bien apprendre la longue latine, on lui donna d’abord pour maître un Allemand. Pour se perfectionner ensuite dans cette langue , il se servit du fameux François Van den Ende, qui la montrait alors à Amsterdam, et y exerçait en même temps la profession de médecin. Cet homme enseignait avec beaucoup de succès et de réputation; de sorte que les plus riches marchands de la ville lui confièrent l’instruction de
part , leur curiosité n'ayant pour but que de s’éclaircir de leurs doutes. Le jeune disciple, étonné d’un discours si peu attendu, fut quelque temps sans leur répondre ; mais se voyant pressé, il leur dit en riant qu’ils avaient Moïse et les prophètes, qui étaient vrais Israélites, et qu’ils avaient décidé de tout; qu'ils les suivissent sans scrupule s'ils étaient véritablement Israélites. « à les en croire, repartit un de ces jeunes hommes, je ne vois point qu'il y ait d'étre immatériel ; Dieu n’a pas de corps , ni l'âme n'est point immortelle , ni les anges ne sont pas des substances réelles. Que vous en semble! continua-t-il, en s’adressant à Spinoza. Dieu a-t-il un corps* Y a-t-il des anges! L’âme est-elle immortelle! — J’avoue, dit le disciple, que, ne trouvant rien d’immatériel ni d’incorporel dans la Bible, il n’y a nul inconvénient de croire que Dieu soit un corps : d'autant plus que Dieu étant grand [Pt. 46, 2), ainsi que parle le prophète, il est impossible du comprendre une grandeur sans étendue, et par conséquent qui ne soit un corps. Pour les esprits, il est certain que l’Écriture ne dit point que ce soient des substances réelles et permanentes, mais de simples fantômes, nommés anges parce que Dieu s’en sert pour déclarer sa volonté : de telle sorte que les anges et toute nutre sorte d'esprits ne sont invisibles qu'à raison de leur matière subtile et diaphane, qui ne peut être vue que comme on voit les fantômes dans un miroir, en songe, ou dans la nuit, de mêrqe que Jacob vit dans le sommeil une échelle où des anges montaient et descendaient. C'est pourquoi nous ne lisons point que les Juifs aient escommunié les Sadducéena pour n’avoir point cru d'anges, à cause que l'Écriture ne dit rien de leur création. Pour ce qui est del'ime, partout où l’Écriture en parle, ce mot d’âme se prend simplement pour exprimer la vie, ou pour tout ce qui est vivant. Il serait inutile de chercher de quoi appuyer son immortalité : pour le contraire, il y est visible en cent endroits, et il n'est rien de plus aisé que do le prouver; mais ce n’est ici ni le lieu ni le temps d’en parler. — Le peu que vous en dites, répliqua l'un des deux amis, pourrait convaincre des personnes moins ardenies que nous, mais ce n'est pas assez pour satjsfaire vos amis, à qui il faut quelque chose de plus solide, joint que la matière est trop importante pour n’êire qu'effleurée. Nous ne vous en quittons pour le présent qu’à condition de la reprendre une autre fois.— Spinoza, qui ne cherchait qu’à r’mpre la conversation , leur promit tout ce qu’ils voulurent; mais dans la suite il évita toutes les occasions où ils tâchaient delà renouer, et, se ressouvenant que la curiosité de l’homme a rarement bonne intention, il étudia la conduite de ses amis, où il trouva tant à redire, qu’il rompit avec eux et ne voulut plus leur parler. Ses amis s’étant aperçus du dessein qu'il avait formé, se contentaient d’en murmurer entre eux , pendant qu’ils crurent que c’était pour les éprouver; mais se voyant hors d’espérance de le pouvoir fléchir, ils juièrent de s’m venger; et pour le faire plus sûrement , ils commencèrent par le décrier dans l'esprit du peuple, et dire qu’ils s’abusaient de croire que ce jeune homme dût devenir un des soutiens de la synagogue ; qu'il y avait plus d'apparence qu’il en serait le destructeur, n’ayant que haine et que mépris pour la loi de Moïse ; qu’ils l’avaient fréquenté sur le témoignage de Mor-
LA VIE DF. SPINOZA
leurs enfants avant qu’on eilt reconnu qu’il montrait à ses disciples autre chose que le latin. Car on découvrit enfin qu’il répandait dans l’esprit de ces jeunes gens les premières semences de l’athéisme. C'est un fait que je pourrais prouver, s’il en était besoin, par le témoignage de plusieurs gens d’honneur qui vivent encore , et dont quelques-uns ont rempli la charge d’ancien dans notre église d’Amsterdam , et en ont fait les fonctions avec édification. Ces bonnes âmes ne se lassent point de bénir la mémoire de leurs parents qui les ont arrachés encore à temps de l’école de Satan en les tirant des mains d'un maître si pernicieux et si impie.
tcira, mais qu'ayant reconnu que c'était un impie, et que le rabbin s'abusait d'en avoir bonne idée, son abord leur faisait horreur.