SES DIFFÉRENDS AVEC I.ES JUIFS TOUCHANT LA REI.IÇION
•• Ce bruit semé sourdement devint bientôt public ; et lorsqu’ils virent le temps propre à le pousser plus vivement, ils firent leur rapport aux juges de la synagogue , qu’i's animèrent assez pour les porter à le condamner sans l'avoir entendu. Quoique les sacrés ministres du temple ne soient pas exempts de colère , ils suspendirent cependant leur premier feu, et firent sommer Spiuoza de comparaître devant eux. Lui qui croyait que sa conscience ne lui reprochait rien, alla gaiment à la synagogue, où ses juges lui dirent d'un visage abattu, et en hommes rongés du zèle de la maison de Dieu , qu’après les bonnes espérances qu’ils avaient conçues de sa piété, ils n’apprenaient qu'avec peine le mauvais bruit qui courait de lui ; qu’ils l’appelaient pour en savoir la vérité, et que c’était dans l'amertume de leur cœur qu'ils le citaient pour rendre raison de sa foi; qu'il était accusé du plus énorme de tous les crimes , qui est le mépiis de la loi ; qu'ils souhaitaient ardemment qu’il s'en pùt laver; mais que s’il était convaincu, il u'y avait point de supplice assez rude pour le punir. Knsuitc l'ayant conjuré de leur dire s’il était coupable, comme ils virent qu'il le niait , ses faux amis qui étaient présents déposèrent eflronlément l’avoir ouï se moquer des juiTs, comme de gens superstitieux, nés et élevés dans l'ignorance , qui ne savent ce que c’est que Dieu, et que néanmoins ils ont l’audace de se dire son peuple , au mépris des autres nations, que pour la loi , elle avait été instituée par un homme plus adroit qu’eux à la vérité on matière de politique , mais qui n’était guère plus éclairé dans la physique, ni même dans la théologie. Cela joint par les délateurs à ce qu’il avait dit de Dieu, des anges et de l'âme, ébranla les esprits , et leur fit crier anathème avant même que l’accusé eût le temps de se justifier.
n Les juges, poussés d'un saint zèle à venger leur autorité méprisée et leur loi profanée, interrogent, pressent, intimident. A quoi l’accusé répondit que ces grimaces lui faisaient pitié , qu'il avouerait ce qu’ils disaient sur la déposition de si bons témoins, s’il ne fallait, pour le soutenir, des raisons incontestables.
„ Cependant Morteira , étant averti du péril où était son disciple , court 4 la synagogue , où ayant pris place auprès des juges , il lui demanda s'il se souvenait du bon exemple qu’il lui avait donné, si sa révolte était le prix du soin qu’il avait pris de son éducation , et s’il ne craignait point de tomber entre les mains du Dieu vivant ; que le scandale était déjà grand, mais qu’il était encore temps de se repentir.
PAR COIÆRUS.
Van den Ende avait une lille unique qui possédait elle-même la langue latine si parfaitement, aussi bien que la musique, qu’elle était capable d’instruire les écoliers de son père on son absence, et de leur donner leçon. Comme Spinoza avait occasion de la voir et de lui parler très-souvent, il en devint amoureux, et il a souvent avoué qu’il avait eu dessein de l'épouser. Ce n'est pas qu elle fét des plus belles ni des mieux faites; mais elle avait beaucoup d'esprit, de capacité et d’enjouement; ce qui avait touché le cœur de Spinoza , aussi bien que d’un autre disciple de Van den Ende, nommé Kerkering, natif de Hambourg. Celui-ci s’aperçut bientôt
- Après que Morteira se fut épuisé en paroles, sans pouvoir ébranler la fermeté «le son disciple, il prit un ton plus redoutable, et, en chef de la synagogue , il le pressa de se déterminer A la repentance, ou ù la peine, et protesta de l’excommunier s’il ne donnait à l'instant des marques de résipiscence.
» Le disciple, sans s’étonner, lui repartit hardiment qu’il conuaissaiçle poids de scs menaces, et qu'en revanche de la peine qu’il avait prise & lui apprendre la langue hébraïque, il voulait bien lui enseigner la manière d'excommunier.
» A ces paroles, le rabbiu en colère vomit tout son fiel contre Spinoza, et après quelques froids reproches il rompt l'assemblée , sort de la synagogue, et jure de n’y revenir que la foudre à )n main; mais quelque serment, qu'il en fit, il ne croyait pas que son disciple eût le courage de l’attendre. 11 se trompa dans scs conjectures, car la suite lit voir que s'il était bien informé de la beauté de son esprit. il ne l’était point de sa force, ou plutôt de son obstination.
» Le temps qu'on prit depuis pour lui représenter en quel abime il s’allait jeter s’étant passé inutilement , on choisit un jour pour l’excommunier. Aussitôt qu’il le sut, il se disposa à la retraite, et bien loin de s’en effrayer : « A la bonne heure, dit-il à celui «pii en npportn la nouvelle, on ne me force à rien que je n’eusse fait «le moi-meme, si je n’avaisrraint le scandale, n 11 continua par un blasphème. •• Mais puisqu'on le veut de la sorte, poursuivit ce jeune téméraire, j'entre avec joie dans le chemin ^ui m'est ouvert, avec cette consolation que ma sortie sera plus innocente que ne fut celle des premiers Hébicux hors de l'Egypte, quoique ma subsistance ne soit pas mieux fondée que lu leur. Je n'emporte rien à personne, et je me puis vanter, quelque injustice qu'on me fasse, qu'on n’a rien ù me reprocher.»
» l.e peu d'habitude qu’il avait depuis quelque temps avec les juifs l'obligeant de connaître quelques chrétiens, il avait lié amitié avec des personnes d’esprit qui lui disaient que c’était dommage qu'il ne sût ni grec ni lntin. Quelque versé qu’il fût dans l’hébreu, dans l'italien et dans l'espagnol, sans parler de l’allemand, du flamand et du portugais, qui étaient ses langues naturelles, il comprenait assez de lui-même de quelle importance il lui était d'en trouver le moyen. Un maître allemand lui donna les premiers principes de la langue latine ; mais il n’avait point de bien ni d'amis assez puissants pour se perfectionner. Comme il y pensait incessamment et qn'il en parlait en toute rencontre, Van den Ende, qui enseignait avec succès le grec et le latin, lui offrit ses soins et sa maison, sansexig«T d’autre reconnaissance. que de lui aider queltiue temps ù instruire ses écoliers t|iian«l il en serait devenu capable.
"Cet homme, outre la médecine qu'il professait, enseignait enrorc avec beaucoup «le succès et «le réputation ; de sorte que, » etc.
LA VIF. DE SPINOZA
qu’il avait un rival, et ne manqua pas d’en devenir jaloux; ce qui l’obligea à redoubler ses soins et ses assiduités auprès de sa maîtresse. Il le fit avec succès, quoique le présent qu’il avait fait auparavant à cette fille d’un collier de perles de la valeur de deux ou trois cents pistoles contribuât sans doute à gagner ses bonnes grâces. Elle les lui accorda donc et lui promit de l’épouser, ce qu’elle exécuta fidèlement après que le sieur Kerkering eut abjuré la religion luthérienne, dont il faisait profession, et embrassé la catholique. On peut consulter sur ce sujet le Dictionnaire de M. Bayle , tome III, édit. 2, à l’article de Spinoza, à la page 2770; aussi bien que le Traité du docteur Kortholt De tribus Impostoribus, édit. 2, dans la préface.
A l’égard de Van den Ende , comme il était trop connu en Hollande pour y trouver de l’emploi , il se vit obligé d’en aller chercher ailleurs. Il passa en France, où il fit une fin très-malheureuse, après y avoir subsisté pendant quelques années de ce qu’il gagnait â sa profession de médecin. F. Halma, dans sa traduction flamande de l’art, de Spinoza , p. 5, rapporte que Van den Ende ayant été convaincu d’avoir attenté à la vie de Mgr le dauphin, fut condamné à être pendu et exécuté. Cependant quelques autres qui l’ont connu très-particulièrement en France avouent à la vérité cette exécution, mais ils en rapportent autrement la cause. Ils disent que Van den Ende avait tâché de faire soulever les peuples d’une des provinces de France, qui, par ce moyen, espéraient rentrer dans la jouissance de leurs anciens privilèges; en quoi il avait ses vues de son côté : qu’il songeait à délivrer les Provinces- Unies de l’oppression où elles étaient alors, en donnant assez d’occupation au roi de France en son propre pays pour être obligé d’y employer une grande partie de ses forces ; que c’était pour faciliter l’exécution de son dessein qu’on avait fait équiper quelques vaisseaux, qui cependant arrivèrent trop tard. Quoi qu’il en soit, Van den Ende fut exécuté; mais s’il eût eu attenté à la vie du dauphin, il eût apparemment expié son crime d’une autre manière et par un supplice plus rigoureux '.
1. On trouve quelques détails sur la mort do Van den Ende dans un livre intitulé : Mémoires et réflexions sur les principaux événements du règne de Louis XIV par M. L. M. D. L. F. (le marquis de La Fare). Rotterdam, 1716; p, 147. « Le
PAR COLERUS.
SPINOZA S'ATTACHE A L’ÉTUDE DE LA THÉOLOGIE, Qü’lL QUITTE POUR ÉTUDIER A FOND LA PHYSIQUE.
Après avoir bien appris ia langue latine , Spinoza se proposa l’étude delà théologie, et s’y attacha pendant quelques aimées. Cependant, quoiqu’il eût déjà beaucoup d’esprit et de jugement, l’un et l’autre se fortifiaient encore de jour à autre : de sorte que, se trouvant plus de disposition à la recherche des productions et des causes naturelles, il abandonna la théologie pour s’attacher entièrement à la physique. Il délibéra long-temps sur le choix qu’il devait faire d’un maître dont les écrits lui pussent servir de guide dans le dessein où il était. Mais enfin , les œuvres de Descartes étant tombées entre ses mains, il les lut avec avidité; et dans la
chevalier de Rohan , perdu de dettes , mal A la cour, ne sachant où donner de la tête, et susceptible d’idées vastes, vaines et fausses, trouva un homme comme lui, hors qu'il avait plus d'esprit et plus de courage pour affronter la mort. C'était La Truaumont, ancien officier, qui espéra, se servant du chevalier de Rohan comme d'un fantôme , faire une grande fortune en introduisant les Hollandais en Normandie, d'où il était, et où il avait beaucoup d'habitudes. Le mécontentement des peuples , et la Guyenne et la Bri Ligne , prêtes & se soulever, le confirmèrent dans cette pensée. Ces messieurs se servirent d’un maUred’ècole hollandais , et leur truité fut effectivement fait et ratifié. Les Hollandais embnrquèrcnt des troupes sur leur flotte, et ne s'éloignèrent pas beaucoup pendant cette campagne des côtes deNormandie, où on devait les recevoir. Les états de Hollande étaient convenus, entre autres choses, que quand tous leurs préparatifs seraient faits, ils feraient mettre certaines nouvelles dans leur gazette , et elles y furent mises. La Truaumont partit pour aller assembler scs amis en Normandie, mais sous un autre prétexte, ne leur ayant pas voulu découvrir tout à fait la trahison. Un de ses neveux, nommé le chevalier de Préault , avait aussi engagé dans leur dessein madame de Villiers, autrement Bordeville, femme de qualité dont il était amoureux et aimé, qui avait des terres en ce pays -là ; et M. le chevalier de Rohan était enfin sur le point de partir lui-même, quand il fut arrêté et mené à la Bastille. Le roi en même temps envoya Brissac, major de ses gardes, & Rouen pour prendre La Truaumont. Celui-ci, sans s'émouvoir, dit A Brissac. son ancien ami : « Je m’eu » vais te suit re , laisse-moi seulement pour quelque nécessité entrer dans mon « cabinet. » Brissac sottement le laissa faire, et fut bieh étonné de l’en voir sortir avec deux pisto'ets. Il appela les gardes qui étaient A la porte de la chambre, qui, au lieu seulement de le désarmerct de le prendre en vie.lctirèrentctblessèrentd'un coup dont il mourut le lendemain avant que le premier président eût pu lui faire donner la question, et par conséquent sans rien avouer. Cet incident aurait pu dans la suite sauver la vie au chevalier de Ruban, si, après avoir tout nié A ses autres juges , il n’a> ait pas sottement tout avoué A Bisons, qui lui arracha son secret en lui promettant sa grâce, action indigne d'un juge. Le maître d’école fut pendu , et le chevalier de Rohan eut la tête coupée avec le chevalier de Préault et madame de Villiers. »
LA ME DK SPINOZA
suite il a souvent déclaré que c'était de là qu’il avait puisé ce qu’il avait de connaissance en philosophie. Il était charmé de cette maxime de Descartes, qui établit qu’on ne doit jamais rien recevoir pour véritable qui n’ait été auparavant prouvé par de bonnes et solides raisons. Il en tira cette conséquence, que la doctrine et les principes ridicules des rabbins juifs ne pouvaient être admis par un homme de bon sens; puisque ces principes sont établis uniquement sur l’autorité des rabbins mêmes, sans que ce qu’ils enseignent vienne de Dieu , comme ils le prétendent à la vérité , mais sans fondement et sans la moindre apparence de raison.
Il fut dès lors fort réservé avec les docteurs juifs, dont il évita le commerce autant qu'il lui fut possible; on le vit rarement dans leurs synagogues, où il ne se trouvait que par manière d’acquit; ce qui les irrita extrêmement contre lui, car ils ne doutaient point qu’il ne dût bientôt les abandonner et se faire chrétien. Cependant, à dire la vérité, il n’a jamais embrassé le christianisme, ni reçu le saint baptême; et quoiqu’il ait eu de fréquentes conversations depuis sa désertion du judaïsme avec quelques savants mennonites, aussi bien qu’avec les personnes les plus éclairées des autres sectes chrétiennes , il ne s’est pourtant jamais déclaré pour aucune , et n’en a jamais fait profession.
Le sieur François Halma, dans la Vie de Spinoza qu’il a traduite en flamand , rapporte, pages 6, 7 et 8, que les juifs lui offrirent une pension peu de temps avant sa désertion pour 1 engager à rester parmi eux, sans discontinuer de se faire voir de temps en temps dans leurs synagogues. C’est aussi ce que Spinoza luimême a souvent aflirmé au sieur Van der Spyck, son hôte, aussi bien qu’à d’autres, ajoutant que les rabbins avaient fixé la pension qu’ils lui destinaient à 1,000 florins; mais il protestait ensuite que quand ils lui eussent offert dix fois autant, il n’eût pas accepté leurs offres ni fréquenté leurs assemblées par un semblable motif; parce qu’il n’était pas hypocrite, et qu’il ne recherchait que la vérité. M. Bayle rapporte en outre qu’il lui arriva un jour d’être a Uaqué par un juif au sortir de la comédie, qu’il en reçut un coup de couteau au visage ; et quoique la plaie ne fût pas dangereuse ,