IL ÉTAIT FORT SOBRE ET FORT MENAGER
Il est presque incroyable combien il a été sobre pendant ce temps-là et bon ménager *. Ce n’est pas qu’il fût réduit à une si grande pauvreté qu’il n’eùt pu faire plus de dépense s’il l’eût voulu;
1. Boullainv., p. 53 sqq. : u D'abord il n'y fut visité que d’un petit nombre d'amis qui en usaient modérément; mais cet aimable lieu n'étant jamais sans voyageurs qui cherchent ce qui mérite d'être vu, les plus intelligents d’entre eux, de quelque qualité qu’ils fussent, auraient cru perdre leur voyage s'ils ne lui avaient rendu visite. El comme les effets répondaient & la renommée, il n’y a point eu de savant qui ne lui ait écrit pour être éclairci de ses doutes; témoin ce grand nombre de lettres qui font partie du livre qu'on a imprimé après sa mort.
« Mais tant de visites qu'il recevait, tant de réponses qu’il avait à faire aux savants qui lui écrivaient de toutes parts, et ses ouvrages singuliers qui font aujourd'hui notreétonnement, n’occupaient pas. suffisamment son esprit. Il employait tous les jours quelques heures de son temps à préparer des verres pour des microscopes et des télescopes, en quoi il excellait : de sorte que, si la mort ne l’eût prévenu, il est k croire qu’il eût découvert les plus beaux secrets de l'optique.
r> Il était si attaché k l'étude que, bien qu'il eût une sauté languissante et qui avait besoin de relâche, il en prenait néanmoins si peu qu’il a été trois mois entiers sans sortir de la maison. Après avoir pris tant de peine k rectifier son entendement, il ne faut pas s’étonner si tout ce qu'il a mis au jour est d'un cnractère si peu commun. Avant lui la sainte Ecriture n'nvait pas été examinée avec tout le soin qu'elle demande. Il se mit le premier à en parler d’une manière qui lui est propre dans son Traité de théologie politique , et il est certain que jamais homme n'a possédé si bien que lui les antiquités judaïques. «
PAR COLERUS.
assez de gens lui offraient leur bourse et toute sorte d’aæistance ; mais il était fort sobre naturellement et aisé à contenter, et ne voulait pas avoir la réputation d’avoir vécu, même une seule fois, aux dépens d’autrui. Ce que j’avance de sa sobriété et de son économie se peut justifier par différents petits comptes qui se sont rencontrés parmi les papiers qu’il a laissés. On y trouve qu’il a vécu un jour entier d’une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d'un sou et demi ; un autre jour il n’a mangé que du gruau apprêté avec des raisins et du beurre, et ce plat lui avait coiïlé quatre sous et demi. Dans ces mêmes comptes il n’est fait mention que de deux demipintes de vin tout au plus par mois; et quoiqu’on l’invitât souvent à manger, il aimait pourtant mieux vivre de ce qu’il avait chez lui, quelque peu de chose que ce fût , que de se trouver à une bonne table aux dépens d’un autre.
C’est ainsi qu’il a passé ce qui lui restait de vie chez son dernier hôte pendant un peu plus de cinq ans et demi. 11 avait grand soin d’ajuster ses comptes tous les quartiers, ce qu’il faisait afin de ne dépenser justement ni plus ni moins que ce qu’il avait à dépenser chaque année. Et il lui est arrivé quelquefois de dire à ceux du logis qu’il était comme le serpent qui forme un cercle la queue dans la bouche, pour leur marquer qu’il ne lui restait rien de ce qu’il avait pu gagner pendant l’année. Il ajoutait que ce n’était pas son dessein de rien amasser que ce qui serait nécessaire pour être enterré avec quelque bienséance; et que, comme ses parents ne lui avaient rien laissé, ses proches et ses héritiers ne devaient pas s'attendre non plus de profiter beaucoup de sa succession.