FAR COLERES
et alla demeurer ù Voorburg, à une lieue de La Haye, comme il le témoigne lui-môme dans sa trentième lettre écrite à Pierre Balling, Il y passa, comme j’en ai été informé, trois ou quatre ans, pendant quoi il se fit un grand nombre d'amis à La Haye, tous gens distingués par leur condition ou par les emplois qu’ils exerçaient dans le
ne pouvait vaincre que par la fuite, il s'adonna entièrement à la philosophie. Comme il y avait peu d’auteurs qui fussent de son goût, il eut recours & ses propres méditations, étant résolu d'éprouver jusqu'où elles pourraient s'étendre : en quoi il a donné une si haute idée de la grandeur de son génie, qu'il y a peu de personnes qui aient pénétré si avant que lui dans les matières qu’il a traitées. Il fut peu dans cette retraite parce que, malgré les précautions qu’il prenait pour éviter tout commerce avec ses amis , on ne laissait pas de l'y aller voir de temps en temps, et jamais on ne le quitlait qu’avec peine.
m La plupart de ses amis, qui étaient cartésiens, lui proposaient des difficultés qu'ils prétendaient ne se pouvoir résoudre que par les principes de leur maître. Spinoza les désabusa d’une erreur où ils étaient alors, et les satisfit par des rai-' sons tout opposées. Mais jusqu’où ne va point la force des préjugés! ces amis, retournés chez eux, manquèrent à se faire assommer en publiant que M. Descartes n'était pas le seul philosophe qui méril&t d'être suivi. La plupart des ministres réformés, préoccupés alors de la doctrine de ce grand homme, et jaloux du droit que croient avoir ces sortes de gens de se prétendre infaillibles dans leur choix, crient contre un bruit qui les offense, et n'oublient rien de ce qu'ils savent pour l’éteindre dans ht source. Mais quoi qu'ils fisssent, le mal croissait, de sorte qu'on était sur le point de voir une guerre civile dans l’empire des lettres, lorsqu’il fut arrêté qu'on prierait notre philosophe de s'expliquer ouvertement à l'égard de M. Descartes. Spinoza, qui ne demandait que la paix, donna volouticrs ù ce travail quelques heures de son loisir, et fit imprimer, l'an 1664, son abrégé des Mcililalions de M. Descartes.
n Dans cet ouvrage il prouve géométriquement les deux premières parties des principes de M. Descartes, dont il rend raison dnns la prérace par la plume d’un de scs amis. Mais quoiqu’il ait pu dire a l'avantage ddee célèbre auteur, les partisans de ce grand homme, étant accusés d'athéisme, ont fait depuis tout ce qu’ils ont pu pour faire tomber la tempête sur notre philosophe. Cette persécution dura autant que la vie de Spinoza; et bien loin de l'ébranler, elle le fortifia dans l'étude et dans le travail qu’il avait embrassé.
n II imputait la plupart des vices des hommes aux erreurs de l’entendement, et, de peur d’y tomber, il s’enfonça plus avant dans la solitude. 11 quitta donc le lieu où il était pour aller à Woorburg, i une lieue de la Haye, où il crut être plus en repos, ce fut l'an 1665.
e Les vrais savants qui le trouvaient à redire sitôt qu'ils ne le voyaient plus, se mirent à le déterrer et à l'accabler de leurs visites dans ce dernier village, comme ils avaient fait dans le premier. Lui, qui n’était pas insensible à l'amitié des gens de bien, céda à l'instance qu'ils lui firent après trois ou quatre ans de séjour, de quitter la campagne pour quelque ville où ils pussent le voir avec moins de difficulté. 11 s'habitua donc à La Haye, qu'il préféra à Amsterdam, ù cause que l'air y est plus sain , et il y demeura le reste de sa vie. Pendant sa demeure à Rhynsbourg, il s'était fait un grand nombre d’amis ù Lu Haye, tous gens distingués par leur condition ou pur les emplois qu'ils nvnient dans le gouvernement, ou ù l'armée. Ils se trouvaient, etc. »
LA VIE DE SPINOZA
gouvernement ou à l’armée. Ils se trouvaient volontiers en sa compagnie, et prenaient beaucoup de plaisir à l’entendre discourir. Ce fut à leur prière qu’il s’établit enfin et se fixa à La Haye, où il demeura d’abord en pension sur le Veerkaav, chez la veuve Van Velden , dans la même maison où je suis logé pour le présent. La chambre où j'étudie, à l’extrémité de la maison sur le derrière, au second étage, est la même où il couchait et où il s’occupait à l’étude et à son travail. Il s’v faisait souvent apporter à manger et y passait des deux et trois jours sans voir personne. Mais s’étant aperçu qu’il dépensait un peu trop dans sa pension, il loua sur le Pavilioengragt, derrière ma maison, une chambre chez le sieur Henri Van der Spyck, dont nous avons souvent fait mention, où il prit soin lui-même de se fournir ce qui lui était nécessaire pour le boire et pour le manger, et où il vécut à sa fantaisie d’une manière fort retirée *.