‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 52 sur 136 · PLUSIEURS AUTEURS RÉFUTENT SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

PLUSIEURS AUTEURS RÉFUTENT SES OUVRAGES

Ses ouvrages ont à peine été publiés que Dieu, en même tenqw, a suscité à sa gloire, et pour la défense de la religion chrétienne , divers champions qui les ont combattus avec tout le succès qu’ils un devaient espérer. Le docteur Théoph. Spitzelius, dans son livre qui a pour titre ïnfétix litterator, en nomme deux : savoir, François Kuvper de Roterdam, dont le livre, imprimé à Roterdam en 1676, est intitulé Arcana atheismi recelât a, etc., les Mystères profonds de l'athéisme découverts ; le second est Régnier de Mansveld, professeur àUtrecht, qui, dès l’année <674, fit imprimer ■dans la même ville un écrit sur le même sujet.

L’année suivante, à savoir 1675, on vit sortir de dessous la presse d’Isaac Næranos, sous le titre d' Enervât io Tractatus theoloÿico-pulitici, une réfutation de ce Traité de Spinoza composée par Jean Bredenbourg, dont le père avait été ancien de l’église luthérienne à Roterdam. Le sieur George-Mathias Kœnig, dans sa Bibliothèque d’ Auteurs anciens et modernes, a trouvé à propos de nommer

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celui-ci, p. 770, un certain tisserand de Roterdam : textorem quemdam roterodamensem. S'il a exercé un art si mécanique, je puis assurer avec vérité que jamais homme de sa profession n’a travaillé si habilement ni produit un pareil ouvrage; car il démontre géométriquement, en cet écrit, d’une manière claire et qui ne souffre point de réplique, que la nature n’est et ne saurait être Dieu même, comme l’enseigne Spinoza. Comme il ne possédait pas parfaitement la langue latine, il fut obligé de composer son traité en flamand et de se servir de la plume d’un autre pour le traduire en latin. Il en usa ainsi , comme il le déclare lui-même dans la préface de son livre, afin de ne laisser ni excuse ni prétexte à Spinoza, qui vivait encore, au cas qu’il lui arrivât de ne rien répliquer.

Cependant je ne trouve pas que tous les raisonnements de ce savant homme portent coup. Il semble d’ailleurs que, dans le corps de son ouvrage, il penche beaucoup vers le socinianisme en quelques endroits, c’est au moins le jugement que j’en fais; et je ne crois pas qu’en cela il diffère de celui des personnes éclairées, à qui j’en laisse la décision. Il est toujours certain que François Kuyper et Bredenbourg firent imprimer divers écrits l’un contre l’autre à l’occasion de ce Traité l, et que Kuyper, dans les accusations qu'il formait contre son adversaire , ne prétendait pas moins que de le convaincre lui-même d’athéisme.

L’année 1676 vit paraître le traité de morale de Lambert Veldhuis d’Utrecht : Ik la Pudeur naturelle et de la dignité de l'homme ( Lamberli Velthusii Ultrajcctemis tractatus moralisde na~ turali pudore et diynitate hominis). Il renverse en ce traité de fond en comble les principes sur lesquels Spinoza a prétendu établir que cc que l’homme fait de bien et de mal est produit par une opération supérieure et nécessaire do Dieu ou de la nature. J’ai fait mention ci-dessus de Guillaume van Bleyenbourg, marchand de Dort, qui, dès l’an 1674, se mit sur les rangs et réfuta le livre impie de Spinoza qui a pour titre : Travtatus theolugico-politicus. Je ne puis ici m’empêcher de le comparer à ce marchand dont le Sauveur parle en Saint-Matthieu , chap. xm, v. 46 et 46, puisque ce ne sont point des richesses temporelles et périssables qu’il nous pré-

l. Vuyei Bayle, Diction n. Cnt. p. 2764.

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sente en donnant son livre au public , mais un trésor d’un prix inestimable et qui ne périra jamais; et il serait fort à souhaiter qu’il- se trouvAt beaucoup de semblables marchands sur les bourses d’Amsterdam et de Roterdam.

Nos théologiens de la confession d'Augsbourg se sont aussi distingués parmi ceux qui ont réfuté les impiétés de Spinoza. A peine son Traclatus theologico-polilicus vit le jour, qu’ils prirent la plume et écrivirent contre lui. On peut mettre à leur tète le docteur Musæus, professeur en théologie à Jene, homme de grand génie, qui dans son temps n’eut peut-être pas son semblable. Pendant la vie de Spinoza, à savoir en l’année 1674, il publia une dissertation de douze feuilles, dont le titre était: Traclatus theologico-politicus ad veritatis lumen examinatus (le Traite de théologie et de politique examiné par les lumières du bon sens et de la vérité). 11 déclare aux pages 2 et 3 l’aversion qu’il a pour une production si impie et l’exprime en ces termes : Jure merito quis dubitet mm ex illis quos ipse dwmon ad humana divinaque jura perverlenda magno numéro conduxit, repertus fuerit, qui in iis depravendis operosior fuerit quam hic impostor, magno Ecclesice malo et Reipublica detrimento natus : « Le diable séduit un grand nombre d’hommes , » qui semblent tous être à ses gages et s’attachent uniquement à » renverser ce qu'il y a de plus sacré au monde. Cependant il y a » lieu de clouter si parmi eux aucun a travaillé à ruiner tout droit » humain et divin avec plus d’efficace que cet imposteur, qui n’a » eu autre chose en vue que la perte de l’État et de la religion. » Aux pages 5, 6, 7 et 8, il expose fort nettement les expressions philosophiques de Spinoza, explique celles qui peuvent souffrir un double sens, et montre clairement dans quel sens Spinoza s’en est servi, afin de comprendre d’autant mieux sa pensée. A la page 16, § 32 , il montre qu’en publiant un tel ouvrage les vues de Spinoza ont été d’établir que chacun homme a le droit et la liberté de fixer sa créance en matière de religion, et de la restreindre uniquement aux choses qui sont à sa portée et qu’il peut comprendre. 11 avait déjà auparavant, à la page 14, § 28, parfaitement bien exposé l'état de la question, et marqué en quoi Spinoza s’écarte du sentiment des chrétiens ; et c’est de cette manière qu’il continue d’examiner le Traité de Spinoza, où il no laisse rien passer, pas la

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moindre chose, sans le réfuter par de bonnes et solides raisons. Il ne faut point douter que Spinoza lui-méme n'ait lu cet écrit du docteur Musæus, puisqu’il s’est trouvé parmi ses papiers après sa mort.

Quoiqu’on ail beaucoup écrit contre le Traité de politique et de théologie, comme je l’ai déjà marqué, il n’y a point eu d’auteur cependant , selon mon sentiment , qui l’ait réfuté plus solidement que ce savant professeur ; et ce jugement que j’en fais est d’ailleurs confirmé par plusieurs autres. L’auteur qui, sous le nom dè Théodorus Securus, a composé un petit traité qui porte pour litre: l’ Origine de l'athéisme ( Origo atheismi) , dit dans un autre petit livre intitulé : Prudentia theologica, dont il est aussi l’auteur : « Je » suis fort surpris que la dissertation du docteur Musæus contre » Spinoza est si rare et si peu connue ici en Hollande ; on devrait » y rendre plus de justice à ce savant théologien , qui a écrit sur » un sujet si important : car il a certainement mieux réussi qu’au- » cun autre. » M. Fullerus in Continuatione Bibliothecœ universalis, etc., s’exprime ainsi, en parlant du docteur Musæus : « L’il- » lustre théologien de Jene a solidement réfuté le livre pernicieux » de Spinoza avec l'habileté et le succès qui lui sont ordinaires , » (Celeberrimus ille Jenensium theologus J oh. Musæus Spinozœ pestilentissimum fœtum acutissimis, queis solet, telis confodit).

Le même auteur fait aussi mention de Frédéric Rappoltus, professeur en théologie à Leipzig, qui, dans une oraison qu’il prononça lorsqu’il prit possession de sa chaire de professeur, réfuta pareillement les sentiments de Spinoza ; quoique après avoir lu sa harangue, je trouve qu’il ne l’a réfuté qu’indirectement et sans le nommer. Elle a pour litre : Oratio contra naturalistas, habita ipsis kalendis junii anno 1670; et on la peut lire dans les Œuvres théologiques de Rappoltus, t. I, p. 4386 et suiv., publiées par le docteur Jean Benoit Carpzovius, et imprimées à Leipzig en 4692. Le docteur J. Conrad Diirrius, professeur à Altorf, a suivi le même plan dans une harangue que je n’ai pas lue, à la vérité, mais dont on m’a parlé avec éloge comme d’une très-bonne pièce.

Le sieur Aubert de Versé publia en 4634 un livre qui avait pour titre : L’impie convaincu; ou Dissertation contre Spinoza, dans laquelle on réfute les fondements de son athéisme. En 4687, Pierre

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Yvon, parent et disciple de Labadie, et ministre de ceux de sa secle à Wiewerden en Frise, écrivit un traité contre Spinoza, qu’il publia sous ce titre : L'impiété vaincue, etc. Dans le Supplément au Dictionnaire de Moréri, à l’article de Spinoza, il est fait mention d’un Traité de la conformité de la raison avec la foi (De concordia rationis et fidei), dont M. Huet est l’auteur. Ce livre fut réimprimé à Leipzig en 4692 ; et les journalistes de cette ville en ont donné un bon extrait, où les sentiments de Spinoza sont exposés fort nettement et réfutés avec beaucoup de force et d'habileté. Le savant M. Simon et M. de La Motte, ministre de Savoie à Londres, ont travaillé l’un et l’autre sur le môme sujet. J'ai bien vu les ouvrages de ces deux auteurs ; mais je ne sais pas assez le français pour pouvoir en juger. Le sieur Pierre Poiret, qui demeure à présent à Reinsbourg près de Leyde, dans la seconde impression de son livre De Deo, anima et malo, y a joint un traité contre Spinoza, dont le litre est : Fundamenta atheismi eversa, sive spécimen absurditatis Spinozianœ (Les principes de l'athéisme renversés, etc.). C'est un ouvrage qui mérite bien qu’on se donne la peine de le lire avec attention.

Le dernier ouvrage dont je ferai mention est celui de M. Witticliius, professeur à Leyde, qui fut imprimé en 1690, après la mort de l’auteur, sous ce titre : Christophori Wittichii professoris Leidensis anti-Spinoza, sive examen Ethices B. de Spinoza. Il parut encore quelque temps après traduit en flamand , et imprimé à Amsterdam chez les Wasbergen. Il n’est pas étrange que, dans un livre tel que celui qui a pour litre : Suite de la Vie de Thilopater, on ait tâché de diffamer ce savant homme et de flétrir sa réputation après sa mort. On débite, dans cet écrit pernicieux, que M. Wittichius était un excellent philosophe, grand ami de Spinoza, avec qui il était dans un commerce étroit, qu’ils cultivaient l’un et l’autre par lettres et par des entretiens particuliers qu’ils avaient souvent ensemble; qu'ils étaient, en un mot, tous deux, dans les mêmes sentiments : que, cependant, pour ne passer pas dans le monde pour spinoziste , M. Wiitichius avait écrit contre le Traité de Morale de Spinoza; et qu’on n’avait fait imprimer sa réfutation qu 'après sa mort, que dans la vue de lui conserver son honneur et la réputation de chrétien orthodoxe. Voilà les calomnies que cet insolent a avancées ; je

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ne sais d'où il les a puisées, ni sur quelle apparence de vérité il appuie tant de mensonges. D'où a-t-il appris que ces deux philosophes avaient un commerce si particulier ensemble ; qu'ils se voyaient et s’écrivaient si souvent l’un à l’autre ? On ne trouve au* cune lettre de Spinoza écrite à M. Wittichius, ni de M. Wittichius écrite à Spinoza , parmi les lettres de cet auteur qu’on a pris soin de faire imprimer, et il n’y en a aucune non plus parmi celles qui sont restées sans être imprimées ; de sorte qu’il y a tout lieu de croire que cette liaison étroite et les lettres qu’ils s'écrivaient l'un à l’autre sont du cru et de l’invention de ce calomniateur. Je n’ai, à la vérité, jamais eu occasion de parler à M. Wittichius ; mais je connais assez particulièrement M. Zimmermann, son neveu, ministre pour le présent de l'église anglicane, et qui a demeuré avec son oncle pondant ses dernières années. 11 ne m’a rien communiqué sur ce sujet qui ne fût fort opposé à ce que débite l’auteur de la Vie de Philopater; jusqu’à me faire voir un écrit que son oncle lui avait dicté, où les sentiments de Spinoza étaient également bien expliqués et réfutés. Pour le justifier entièrement, faut— il anlro chose que ce dernier ouvrage qu’il a composé ? C’est là où l’on voit quelle est sa créance, et où il fait en quelque manière une profession de foi peu de temps avant sa mort. Quel homme, touché de quelque sentiment de religion, osera penser, et moins encore écrire, que tout ceci n’a été qu’hypocrisie, fait uniquement en vue de pouvoir aller à l’église, sauver les apparences, et n’avoir pas la réputation d'impie et de libertin?

Si l’on pouvait inférer de pareilles choses, de ce qu’on prétendrait qu’il y aurait eu quelque correspondance entre deux personnes, je ne me trouverais pas fort en. sûreté, et il n’y a guère de pasteurs qui n’eussent tout à craindre aussi bien que moi de la part des calomniateurs; puisqu’il nous est quelquefois impossible d’éviter tout commerce avec des personnes dont la créance n’est pas toujours des plus orthodoxes.

Je me souviens ici volontiers de Guillaume de Deurhof d'Amsterdam , et le nomme avec toute la distinction qu’il mérite. C’ast un professeur qui, dans ses ouvrages et particulièrement dans ses leçons théologiques, a toujours vivement attaqué les sentiments de Spinoza. Le sieur François Ilatma lui rend justice dans ses Retner-

LA VIE DE SPINOZA

ques sur la vie et sur les opinions de Spinoza, page 85, lorsqu'il dit qu’il a réfuté les sentiments de ce philosophe d’une manière si solide, qu’aucun de ses partisans n’a jamais osé jusqu’à présent le prendre à partie et se mesurer avec lui. Il ajoute que ce subtil écrivain est encore en état de repousser comme il faut l’auteur de la Vie de Philopater sur les calomnies qu’il a débitées à la page 493 et de lui fermer la bouche.

Je ne dirai qu’un mot de deux auteurs célèbres, et les joindrai ensemble, quoiqu’un peu opposés l’un à l’autre pour le présent. Le premier est M. Bayle trop connu dans la république des lettres pour devoir en faire ici l’éloge. Le second est M. Jacquelot, ci-devant ministre de l’église française à La Haye, et à présent prédicateur ordinaire de sa majesté le roi de Prusse. Ils ont fait l’un et l’autre de savantes et solides remarques sur la vie, les écrits et les sentiments de Spinoza. Ce qu’ils ont publié sur cette matière, avec l’approbation de tout le monde, a été traduit en flamand par François Halma, libraire à Amsterdam et homme de lettres. Il a joint à sa traduction une préface et quelques remarques judicieuses sur la suite de la Vie de Philopater. Ce qui est de lui vaut aussi son prix et mérite d’ètre lu.

Il n’est pas nécessaire de parler ici de plusieurs écrivains qui ont attaqué les sentiments de Spinoza tout récemment à l’occasion d’un livre intitulé Hemelop Aarden, le Paradis sur la terre, composé par M. van Leenhoff, ministre réformé à Zwol; où l’on prétend que ce ministre bâtit sur les fondements de Spinoza. Ces choses sont trop récentes et trop connues du public pour s’y arrêter, c’est pourquoi je passe outre pour parler de la mort de ce célèbre athée.

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