‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 53 sur 136 · DE LA DERNIÈRE MALADIE DE SPINOZA ET DE SA MORT · texte numérisé non relu

DE LA DERNIÈRE MALADIE DE SPINOZA ET DE SA MORT

On a fait tant de différents rapports et si peu véritables touchant la mort de Spinoza, qu’il est surprenant que des gens éclairés se soient mis en frais d’en informer le public sur des ouï-dire, sans auparavant s’ètre mieux instruit eux-mèmes de ce qu’ils débitaient . On trouve un échantillon des faussetés qu’ils avancent sur ce sujet

PAR COLERUS.

dans le Menagiana, imprimé à Amsterdam en 169H, où l’auteur s’exprime ainsi :

« J’ai ooï-dire que Spinoza était mort de la peur qu’il avait » eue d’ôtre mis à la Bastille. Il était venu en France attiré par » deux personnes de qualité qui avaient envie de le voir. M. de » Pomponne en fut averti ; et comme c’est un ministre fort zélé » pour la religion il ne jugea pas à propos de souffrir Spinoza en » France, où il était capable- de faire bien du désordre, et pour » l’en empêcher il résolut de le faire mettre à la Bastille. Spinoza , » qei en eut avis, se sauva en habit de cordelier ; mais je ne ga- » rantis pas cette dernière circonstance. Ce qui est certain est que » bien des personnes qui l’ont vu m’ont assuré qu'il était petit, » jaunâtre, qu’il avait quelque chose de noir dans la physionomie, » et qu’il portait sur son visage un caractère de réprobation. »

Tout ceci n’est qu’un tissu de fables et de mensonges, car il est certain que Spinoza n’a été de sa vie en France; et quoique des personnes de distinction aient lâché de l'v attirer, comme il a avoué à ses hôtes, il les a cependant bien assurés en même temps qu’il n’espérait pas d’avoir jamais assez peu de jugement pour faire une telle folie. On jugera aisément aussi parce que je dirai ci-après, qu’il n’est nullement véritable qu’il soit mort de peur. Pour cet effet je rapporterai les circonstances de sa mort sans partialité , et n’avancerai rien sans preuve ; ce que je suis en état d’exécuter d’autant plus aisément que c’est ici à La Haye qu’il est mort et enterré.

Spinoza était d’une constitution très-faible, malsain, maigre, et attaqué de phthisie depuis plus de vingt ans; ce qui l’obligeait à vivre de régime, et à être extrêmement sobre en son boire et en son manger. Cependant, ni son hôte, ni ceux du logis ne croyaient pas que sa fin fût si proche, même peu de temps avant que la mort le surprit, et n’en avaient pas la moindre pensée; car le 22 février, qui fut alors le samedi devant les jours gras , son hôte et sa femme furent entendre la prédication qu’on fait dans notre église pour disposer un chacun à recevoir la communion qui s’administre le lendemain selon une coutume établie parmi nous. L’hôte étant retourné au logis après le sermon , à quatre heures ou environ , Spinoza descendit de sa chambre en bas, et eut avec lui un assez

LA VIE DE SPINOZA

long entretien qui roula particulièrement sur ce que le ministre avait prêché, et après avoir fumé une pipe de tabac il se retira à sa chambre, qui était sur le devant, et s’alla coucher de bonne heure. Le dimanche au malin, avant qu’il fût temps d’aller à l’église, il descendit encore de sa chambre, et parla avec l’hôte et sa femme. Il avait fait venir d’Amsterdam un certain médecin que je ne puis désigner que par ces deux lettres, L. M. ; celui-ci chargea les gens du logis d'acheter un vieux coq et de le faire bouillir aussitôt, afin que sur les midi Spinoza put en prendre le bouillon : ce qu'il fit aussi, et en mangea encore de bon appétit après que l’hôte et sa femme furent revenus de l’église. L’après-midi le médecin L. M. resta seul auprès de Spinoza , ceux du logis étant retournés ensemble à leurs dévotions. Mais au sortir du sermon ils apprirent avec surprise que sur les trois heures Spinoza était expiré en la présence de ce médecin, qui, le soir même, s’en retourna à Amsterdam par le bateau de nuit sans prendre le moindre soin du défunt. Il se dispensa de ce devoir d’autant plus tSt, qu’après la mort do Spinoza il s’était saisi d’un ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avait laissé sur sa table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’était retiré avec ce qu’il avait butiné.

On a rapporté fort diversement les particularités de sa maladie et de sa mort; et cela a même fourni matière à plusieurs contestations. On débite : 4° que dans le temps de sa maladie il avait pris les précautions nécessaires pour n’ètre pas surpris par les visites de gens dont la vue ne pouvait que l’importuner; 2° que ces propres paroles lui étaient sorties de la bouche une et même plusieurs fois : O Dieu , aie pitié de moi misérable pécheur ! 3° qu’on l avait ouï souvent soupirer en prononçant le nom de Diou. Ce qui ayant donné occasion à ceux qui étaient présents de lui demander s’il croyait donc à présent à l’existence d’un Dieu dont il avait tout sujet de craindre les jugements après sa mort, il avait répondu que le mot lui était échappé et n'était sorti de sa bouche que par coutume et par habitude. i° On dit encore qu’il tenait auprès de soi du suc de mandragore tout prêt, dont il usa quand il sentit approcher la mort; qu'avant ensuite tiré les rideaux de son lit, il perdit toute connaissance, étant tombé dans un profond sommeil, et que ce fut ainsi qu'il passa de cette vie à l’éternité; b° qu’il avait défendu ex-

PAR COLERUS.

pressément de laisser entrer qui que ce fût dans sa chambre lorsqu’il approcherait de sa fin : comme aussi que, se voyant à l’extrémité, il avait fait appeler son hôtesse et l’avait priée d’empêcher qu’aucun ministre ne le vint voir, parce qu’il voulait, disait-il, mourir paisiblement et sans dispute, etc.

J’ai recherché soigneusement la vérité de tous ces faits, et demandé plusieurs fois à son hôte et à son hôtesse, qui vivent encore à présent, ce qu’ils en savaient; mais ils m’ont répondu constamment l’un et l'autre qu’ils n’en avaient pas la moindre connaissance, et qu’ils étaient persuadés que toutes ces particularités étaient autant de mensonges: car jamais il ne leur a défendu d’admettre qui que ce fût qui souhaitât de le voir. D’ailleurs, lorsque sa fin approcha, il n’y avait dans sa chambre que le seul médecin d’Amsterdam que j’ai désigné ; personne n’a ouï les paroles qu’on prétend qu’il a proférées : O Dieu, aie pitié de moi misérable pécheur! et il n’y a pas d’apparence non plus qu’elles soient sorties de sa bouche puisqu’il ne croyait pas être si près de sa fin , et ceux du logis n’en avaient pas la moindre pensée. Et il ne gardait point le lit pendant sa maladie, car, le matin même du jour qu’il expira, il était encore descendu de sa chambre en bas comme nous l’avons remarqué ; sa chambre était celle de devant où il couchait dans un lit construit à la mode du pays, et qu’on appelle bedstede. Qu’il ait chargé son hôtesse de renvoyer les minisires qui pourraient se présenter, ou qu’il ait invoqué le nom de Dieu pendant sa maladie, c’est ce que ni elle, ni ceux du logis n’ont point ouï, et dont ils n’ont nulle connaissance. Ce qui leur persuade le contraire, c’est que depuis qu’il était tombé en langueur il avait toujours marqué, dans les maux qu’H souffrait, une fermeté vraiment stoïque; jusqu’à réprimander les autres lui-même, lorsqu’il leur arrivait de se plaindre et de témoigner dans leurs maladies peu de courage ou trop de sensibilité.

Enfin, à l’égard du suc de mandragore, dont on dit qu’il usa •étant à l’extrémité, ce qui lui fit perdre toute connaissance; c’est encore une particularité entièrement inconnue à ceux du logis. Et cependant c’était eux qui lui préparaient tout ce dont il avait besoin pour son boire et manger, aussi bien que les remodes qu’il prenait de temps en lemps. Il n’est pas non plus fart mention de cette drogue dans le mémoire de l’apothicaire, qui pourtant fut le

LA VIE DE SPINOZA

même chez qui le médecin d’Amsterdam envoya prendre les remèdes dont Spinoza eut besoin les derniers jours de sa vie.

Après la mort de Spinoza, son hôte prit soin de le faire enterrer. Jean Rieuwertz, imprimeur de la ville à Amsterdam, l'en avait prié, et lui avait promis en même temps de le faire rembourser de toute la dépense, dont il voulait bien être caution. La lettre qu'il lui écrivit fort au long , à ce sujet , est datée d’Amsterdam , du 6 mars 1678. 11 n’oublie pas d’v faire mention de cet ami deSchiedam dont nous avons parlé ci-dessus, qui, pour montrer combien la mémoire de Spinoza lui était chère et précieuse, payait exactement tout ce que Van der Spyck pouvait encore prétendre de son défunt hôte. La somme à quoi ses prétentions pouvaient monter lui en était en même temps remise, comme Rieuwertz lui-mème 1 avait touchée par l’ordre de son ami.

Comme on se disposait à mettre le corps de Spinoza en terre, un apothicaire nommé Schroder y mit opposition et prétendit auparavant être payé de quelques médicaments qu’il avait fournis au défunt pendant sa maladie. Son mémoire se montait à seize florins et deux sous, je trouve qu’on y porte en compte de la teinture de safran, du baume, des poudres, etc. ; mais on n’y fait aucune mention ni d’opium, ni de mandragore. L’opposition fut levée aussitôt, et le compte payé par le sieur Van der Spyck.

Le corps fut porté en terre le 2b février, accompagné de plusieurs personnes illustres et suivi de six carrosses. Au retour de l’enterrement, qui se fit dans la nouvelle église sur le Spuv, les amis particuliers ou voisins furent régalés de quelques bouteilles de vin , selon la coutume du pays, dans la maison de l'hôte du défunt.

Je remarquerai, en passant, que le barbier de Spinoza donna , après sa mort, un mémoire conçu en ces termes : M. Spinoza, île bienheureuse mémoire, doit à Abraham Kervel , chirurgien, pour l’avoir rasé pendant le dernier quartier, la somme d’un florin dixhuit sous. Le prieur d’enterrement et deux taillandiers firent au défunt un pareil compliment dans leurs mémoires, aussi bien que le mercier qui fournit des gants pour le deuil de l'enterrement.

Si ces bonnes gens avaient su quels étaient les principes de Spinoza en fait de religion , il y a apparence qu’ils ne se fussent pas ainsi joués du terme de bienheureux qu’ils employaient ; ou

Page 1