VoypR Ethique, part. 5, Propos. XXXVI et fou Scliolic
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tout entière dans ce précepte suprême : Aimez Dieu comme votre souverain bien; ce qui veut dire, je le répète, qu’il ne faut point aimer Dieu par crainte du châtiment, ni par amour pour un autre objet ; car l idée de Dieu nous enseigne que Dieu est notre souverain bien, que la connaissance et l'amour de Dieu sont la tin dernière ou il faut diriger tous nos actes. C’est là ce que l’homme charnel ne peut comprendre ; ces préceptes lui semblent choses vaines, parce qu’il n’a de Dieu qu’une connaissance imparfaite, parce qu’il ne trouve dans ce bien suprême qu’on lui propose, rien de palpable, rien d’agréable aux sens, rien qui (latte la chair, source de ses plus vive§ jouissances ; parce qu’enfin ce bien ne consiste que dans la pensée et dans le pur entendement. Mais pour ceux qui sont capables de comprendre qu’il n’y a rien dans l’homme de supérieur à l’entendement ni de plus parfait qu’une âme saine, je ne doute pas qu’ils n'en jugent tout autrement.
Nous avons expliqué ce qui constitue proprement la loi divine. Toutes les lois qui poursuivent un autre objet sont des lois humaines : à moins toutefois qu elles ne soient consacrées par la révélation; car sous ce point de vue, comme nous l'avons montré plus haut , elles se rapportent à Dieu ; et c’est dans ce sens que la loi de Moïse , tout en étant une loi particulière appropriée au génie particulier et à la conservation d’un seul peuple, peut être appelée Loi de Dieu ou loi divine. Nous croyons en effet que cette loi a reçu la consécration de -la lumière prophétique.
Si nous considérons maintenant avec attention la nature de la loi divine naturelle, telle que nous l’avons définie tout à l’heure, nous reconnaîtrons : 1° qu’elle est universelle, c’est-à-dire commune à tous les hommes ; nous l’avons déduite en effet de la nature humaine prise dans sa généralité; 2° quelle n'a pas besoin de s’appuyer sur la foi des récits historiques , quels que soient d’ailleurs ces récits. Car comme cette loi divine naturelle se tire de la seule considération de la nature humaine , on la peut également concevoir dans l’àme d’Adam et dans celle d’un autre individu quelconque , dans un solitaire et dans un homme qui vit avec ses semblables. Ce n'est pas non plus la croyance aux récits historiques, si légitime qu’elle soit, qui peut nous donner la connaissance de Dieu, ni par conséquent 1 amour do Dieu, qui en lire son origine ;
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cette connaissance , uous la puisons dans les notions universelles , qui se révèlent par elles-mêmes et emportent une certitude immédiate , tant il est vrai que la croyance aux récits historiques n’est pas une condition nécessaire pour parvenir au souverain bien. Toutefois, bien que les récits historiques soient incapables de nous donner la connaissance et l’amour de Dieu . je ne nie point que la lecture de ces récits ne nous soit très-utile dans la vie sociale. Plus en effet nous observons, et mieux nous connaissons les mœurs des hommes, que rien ne nous dévoile plus sûrement que leurs actions , plus il nous est facile de vivre en sûreté dans leur commerce , et d’accommoder notre vie et notre conduite à leur génie , autant qu’il est raisonnable de le faire. 3° Nous voyons aussi que cette loi divine naturelle ne nous demande pas de cérémonies , c’est-à-dire cette sorte d’actions, de soi indifférentes, et qu’on n’appelle bonnes qu’à la suite d’une institution ; ou , si l’on veut , qui représentent un certain bien nécessaire au salut; ou enfin, si l’on aime mieux, dont la raison surpasse la portée de l’esprit humain. Car la lumière naturelle n’exige rien de nous qu’elle ne soit capable de nous faire comprendre , et qu’elle ne uous montre clairement comme bon en soi ou comme moyen d’atteindre à la béatitude. Et quant aux actions qui ne sont bonnes que par le fait d’une institution qui nous les impose, ou en tant que symboles de quelque bien réel, elles sont incapables de perfectionner notre entendement ; ce ne sont que de vaines ombres, qu’on ne peut mettre au rang des actions véritablement excellentes , de ces actions filles de l’entendement, qui sont comme les fruits naturels d’une âme saine. Mais il est inutile d’insister plus longuement sur ce point. 4° Nous voyons enfin que le prix d’avoir observé la loi divine , c’est cette loi elle-même , savoir : de connaître Dieu et de l’aimer d’une âme vraiment libre, d’un amour pur et durable; le châtiment de ceux qui violent cette loi , c’est la privation de ces biens, la servitude de la chair, et une âme toujours changeante et toujours troublée.
Ces quatre points bien établis, nous avons à résoudre les questions suivantes. \° Pouvons-nous, par la lumière naturelle , concevoir Dieu comme un législateur, ou comme un prince qui prescrit aux hommes certaines lois V 2° Qu’enseigne l’Écriture sainte tou-
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chant la lumière et la loi naturelles? 3° Pour quelle fin a-t-on institué autrefois des cérémonies religieuses? 4° A quoi sert de connaître l’histoire sacrée et d’y croire? Nous traiterons la première et la seconde de ces questions dans le présent chapitre, les deux autres dans le suivant.
Il est aisé de résoudre la première de ces questions en considérant la nature de la volonté de Dieu , laquelle ne se distingue de son intelligence qu’au regard de l’esprit humain : en d'autres termes, la volonté de Dieu et son entendement ne sont qu’une seule et même chose *, et toute la distinction qu’on y établit vient des idées que nous nous formons de l’entendement divin. Par exemple, quand nous ne sommes attentifs qu’à ce seul point, savoir: que la nature du triangle est contenue de toute éternité dans la nature divine , à titre de vérité éternelle , nous disons alors que Dieu a l’idée du triangle, ou bien qu’il entend la nature du triangle ; mais si nous venons à concevoir que la nature du triangle est ainsi contenue dans la nature divine par la seule nécessité de la nature divine , et non par la nécessité de l’essence et de la nature du triangle; bien plus encore, si nous considérons que la nécessité de l’essence et des propriétés du triangle , prises comme des vérités éternelles, dépend de la seule nécessité de la nature et de l’entendement divin, et non de la nature du triangle, il arrive alors que, ce que nous appelions entendement de Dieu, nous l’appelons volonté divine ou décret divin. Ainsi donc, dire que Dieu a voulu que la somme des angles d’un triangle fût égale à deux droits, ou dire que Dieu a pensé cela, c’est, au regard de Dieu, une seule et même chose. D'où il suit que les affirmations et les négations de Dieu enveloppent toujours une nécessité ou une vérité éternelles. Si, par exemple, Dieu avait dit à Adam : Je ne veux pas que vous mangiez du fruit de l’arbre du bien et du mal, il impliquerait contradiction qu’Adam pût manger de ce fruit; et il serait par conséquent impossible qu’il en eût mangé, le décret de Dieu enveloppant une nécessité et une vérité éternelles. Cependant, suivant le récit de l’Écriture, Dieu fit à Adam cette défense , et Adam ne laissa pas de manger du fruit défendu. Il faut donc entendre de toute nécessité que Dieu révéla
1. Voyez Ethique, part. 1, Propos. XXXII et ses Coroll. ; part. ‘J, Propos. XLIX, avec sou Coroll. et son Schol„
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seulement à Adam le mal qu’il aurait à souffrir s’il mangeait du fruit de cet arbre, sans lui faire connaitre qu’il était nécessaire que ce mal fût la suite de son action. D'où il arriva qu’Adam comprit cette révélation, non pas comme une vérité éternelle et nécessaire, mais comme une loi , je veux dire comme un commandement , suivi de récompense ou de punition , non par la nécessité même et la nature de l’acte accompli, mais seulement par le vouloir d’un prince et par son autorité absolue. Par conséquent cette révélation n’eut le caractère d’une loi, et Dieu ne fut semblablo à un législateur ou à un prince, qu’au regard d’Adam et par l’imperfection et le défaut de sa connaissance. Ce fut encore par cette même raison, je veux dire par défaut de connaissance, e ue le Décalogue eut, aux yeux des Hébreux, le caractère d’une V'- Ne connaissant pas en effet l'existence de Dieu, à litre d’éternelle vérité, ils durent considérer comme des lois ces paroles du Décalogue : qu’il existe un Dieu et qu’il ne faut adorer que lui seul. Si au contraire Dieu leur eût parlé directement et sans aucun intermédiaire corporel , les préceptes du Décalogue eussent été pour eux, non des lois, mais des vérités éternelles. Ce que nous disons ici des Israélites et d’Adam, il faut le dire également de tous les prophètes qui écrivirent des lois au nom de Dieu ; ils ne concevaient pas les décrets de Dieu comme des vérités éternelles, parce qu’ils n’en avaient pas une connaissance adéquate. Je prendrai pour exemple Moïse lui-même. Il comprit à la vérité, par la révélation qui lui fut faite, quel était le moyen qu’il fallait employer pour donner au peuple israélite la plus parfaite union en le conduisant dans une certaine région du monde, et pour constituer ainsi une société indépendante et un empire; il comprit aussi ce qu’il convenait de faire pour contraindre le plus sûrement ce peuple à l’obéissance; mais ce qu’il ne comprit pas, ce qui ne lui fut pas révélé, c’est que les moyens dont il se servait étaient les meilleurs qu’il pût prendre; c’est que, le peuple une fois soumis à l’obéissance dans la contrée ou il l'avait conduit , le but que poursuivaient les Hébreux serait* atteint. Voilà pourquoi il comprit toutes ces choses , non pas comme des vérités éternelles , mais comme des préceptes et des commandements. Voilà .aussi pourquoi il les prescrivit comme des lois de Dieu, ,et, par suite, se représenta Dieu comme un chef, un législateur, un roi , bien que