THEOLOGICO.POLITIQUE
préférables à d’autres récits. C’est sous ce point de vue que les récils de l’ancien et du nouveau Testament sont supérieurs à ceux de l’histoire profane, et se distinguent entre eux par des degrés divers d’excellence, suivant qu’on en peut tirer des croyances plus ou moins salutaires. Si doriC quelqu’un se met à lire l’Écriture, et ajoute foi à tous ses récits sans faire attention à la doctrine qui en découle et sans s’appliquer à devenir meilleur , c’est exactement comme s’il lisait l’Alcoran, ou des poèmes dramatiques, ou du moins ces histoires ordinaires que tout le monde lit avec distraction ; tandis qu’au contraire celui qui ne connaît l’Écriture en aucune façon, mais dont l’âme est pleine de croyances salutaires et la conduite réglée par la raison; celui-là, dis-je, est véritablement heureux, et l’esprit du Christ est en lui. C’est là justement le contraire du sentiment des Juifs : ils prétendent que les croyances vraies et la vraie règle de conduite ne servent de rien à la béatitude , tant que les hommes ne sont éclairés que de la lumière naturelle et ne connaissent pas la loi révélée à Moïse. Voici les propres paroles de Maimonides, qui ose professer ouvertement cette doctrine (Rois, chap. viii, loi xi) : « Quiconque reçoit les sept commandements 1 et les exécute avec zèle, doit être compté parmi les pieux des nations et les héritiers du inonde à venir; à condition toutefois qu’il reçoive et pratique ces commandements, parce que Dieu les a donnés dans sa loi et nous les a révélés par l’organe de Moïse, après les avoir déjà prescrits aux fils de Noé; mais s’il ne pratique les commandements de Dieu que par l’inspiration de la raison , ce n’est plus un habitant du céleste royaume, ce n'est plus un des pieux ni un des savants des nations. » A ces paroles de Maimonides, R. Joseph , fils de Shem Tob , dans son livre intitulé Kelod Elohim, c’est-à-dire Gloire de Dieu, ajoute qu’Aristote (le premier des auteurs à ses yeux, et qui dans sa morale est arrivé à la perfection), Aristote lui-même, bien qu’il ail embrassé tout ce qui se rapporte à la morale véritable et n’ait rien oublié d’essentiel , n’a pourtant pas pu faire son salut, parce qu’il n’a pas connu les principes qu’il enseigne comme des ensei-
1. On remarquera que les Juifs croient que Dieu n’a donné à Noé que sept commandements. qui seuls sont obligatoires pour toutes les nations ; tandis qu'il cil a donné un plus grand nombre à la nation hébraïque, par un privilège unique, et pour la rendre plus heureuse que toutes les autres. {Note de Spinoza.)
TRAITÉ
gnements divins révélés par la voix des prophètes, mais comme des données de la raison. Mais j’espère bien que tout lecteur attentif reconnaîtra que ce sont là de pures imaginations, qui n’ont de fondement ni dans la raison ni dans l'Écriture ; de sorte qu’il suffit, pour réfuter de semblables doctrines, de les exposer. Je ne veux pas non plus discuter l’opinion de ceux qui prétendent que la lumière naturelle n’a rien de bon à nous apprendre touchant le salut. Ces personnes ne s’accordant pas à elles-mêmes une droite raison , il est tout simple qu’elles ne donnent aucune raison de leurs sentiments ; et si elles se targuent d’une connaissance supérieure à la raison, ce n’est là qu’une chimère parfaitement déraisonnable, comme le montre assez leur manière ordinaire de vivre. Mais il est inutile de m’expliquer ici plus ouvertement. Je me bornerai à dire en terminant qu’on ne peut connaître personne que par ses œuvres. Celui donc qui est riche en fruits de cette espèce, c’est-à-dire qui possède la charité, la joie, la paix, la patience, la douceur, la bonté , la foi , la mansuétude, la, continence, je dis de lui avec Paul (aux Galates, chap. v, vers 22) que la loi de Dieu n’est pas écrite contre lui ; et, soit que la seule raison l’instruise ou la seule Écriture, je dis aussi que c’est Dieu qui véritablement l'instruit et lui donne le parfait bonheur. Voilà tout ce que j’avais à exposer sur la loi divine.