‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 77 sur 136 · DES MIRACLES · texte numérisé non relu

DES MIRACLES

De même que les hommes appellent divine toute science qui surpasse la portée de l’esprit humain , ils voient la main de Dieu dans tout phénomène dont la cause est généralement ignorée. Le vulgaire en effet est persuadé que la puissance et la providence divines n’éclatent jamais si visiblement que lorsqu’il arrive dans la nature quelque chose d’extraordinaire et qui choque les idées reçues ; surtout si l’événement tourne au profit et à l’avantage des hommes. Aussi rien ne prouve plus clairement aux yeux du peuple l’existence de Dieu, que l’interruption soudaine de l’ordre de la nature; et de là vient que ceux qui expliquent toutes choses, et même

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les miracles , par des causes naturelles , et s’efforcent de les comprendre, sont accusés de nier Dieu, ou du moins la providence de Dieu. Tant que la nature suit son cours ordinaire , on s’imagine que Dieu ne fait rien ; et, réciproquement, pendant que Dieu agit, la puisssance de la nature semble suspendue et ses forces oisives, de façon qu’on établit ainsi deux puissances distinctes l’une de l’autre, celle de Dieu et celle de la nature, laquelle toutefois est déterminée par Dieu d’une certaine façon, ou, comme la plupart le croient maintenant, créée par lui. Mais qu’entend- t-on par chacune de ces puissances, Dieu et la nature? Voilà ce que le vulgaire ne sait pas; la puissance de Dieu, c’est pour lui quelque chose comme l’autorité royale ; la nature, c’est une force impétueuse et aveugle. Le vulgaire donne donc aux phénomènes extraordinaires de la nature le nom de miracles, c’est-à-dire d'ouvrages de DieUj et soit par dévotion, soit en haine de ceux qui cultivent les sciences naturelles il se complaît dans l’ignorance des causes , et ne veut entendre parler que de ce qu’il admire , c’est-à-dire de ce qu’i 1 ignore. Le seul moyen pour lui d’adorer Dieu et de rapporter toutes choses à son empire et à sa volonté, c’est de supprimer les causes naturelles, de bouleverser l’ordre des choses, et de se représenter la puissance de la nature enchaînée par celle de Dieu.

Si l’on cherche l’origine de ces préjugés, il faut, à ce qu’il me semble, remonter jusqu’aux premiers Hébreux. On sait que les nations païennes de cette époque adoraient des dieux visibles, comme le Soleil, la Lune, la Terre, l’Eau, l’Air, etc. Pour les convaincre d’erreur, pour leur montrer que ces divinités faibles et changeantes étaient sous l’empire d’un Dieu invisible, les Hébreux racontaient les miracles dont ils avaient été témoins, s’efforçant de prouver en outre par ces récits que le Dieu qu’ils adoraient gouvernait la nature entière pour leur seul avantage. Cet exemple a séduit si fortement les hommes, qu’ils n’ont pas cessé depuis lors d’imaginer des miracles; chaque nation a voulu faire croire qu'elle est plus chère à Dieu que toutes les autres, que Dieu a tout créé pour elle, et qu’il dirige tout vers cet unique desseiq. Voilà l’excès d’arrogance où la stupidité du vulgaire s’est portée«Dans la grossièreté de ses idées louchant Dieu et la nature , il confond les volontés de Dieu avec les désirs des hommes, et se représente la nature si

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bornée que l’homme en est la partie principale. Mais c’est assez parler des opinions et des préjugés du vulgaire sur la nature et les miracles ; j’arrive aux quatre principes que je me propose de démontrer ici dans l’ordre suivant : 1° J’établirai d’abord que rien n'arrive contre l’ordre de la nature , et qu’elle suit sans interruption un cours éternel et immuable ; j’expliquerai en môme temps ce qu’il faut entendre par miracle. i° Je prouverai que ce ne sont point les miracles qui peuvent nous faire connaître l’essence et l’existence de Dieu , ni par conséquent sa providence , toutes ces vérités se comprenant beaucoup mieux par l’ordre constant et immuable de la nature. 3° Je prouverai par plusieurs exemples tirés de l’Écriture que l’Écriture elle-même n’entend rien autre chose par les décrets, les volontés de Dieu, et conséquemment par sa providence, que l’ordre même de la nature qui résulte nécessairement de ses éternelles lois. 4° Je traiterai en dernier lieu de la manière d’interpréter les miracles de l’Écriture, et marquerai les points principaux qu’il convient de considérer dans le récit de ces miracles. Tels sont les divers objets qui feront la matière du présent chapitre, et, si je ne me trompe, il n’en est pas un qui ne doive beaucoup servir au dessein que je me propose dans tout cet ouvrage.

Pour établir mon premier principe , il me suffit de rappeler ce que j’ai démontré au chapitre iv, sur la loi divine , savoir : que • tout ce que Dieu veut ou détermine enveloppe une nécessité et une vérité éternelles. L’entendement de Dieu ne se distinguant pas, nous l’avons prouvé, de sa volonté, dire que Dieu veut une chose ou dire qu’il la pense , c’est affirmer exactement la même chose. En conséquence, la même nécessité en vertu de laquelle il suit de la nature et de la perfection de Dieu qu’il pense une certaine chose telle qu’elle est ; cette même nécessité , dis-je , fait que Dieu veut cette chose telle qu’elle est. Or, comme rien n’est nécessairement vrai que par le seul décret divin, il est évident que les lois universelles de la nature sont les décrets mêmes de Dieu, lesquels résultent nécessairement de la perfection de la nature divine. Si donc un phénomène se produisait dans l’univers qui fiit contraire aux lois générales de la nature , il serait également contraire au décret divin, à l’intelligence et à la nature divines; et de même si Dieu agissait contre les lois de la nature, il agirait contre sa propre es-

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sence, ce qui est le comble de l’absurdité. Je pourrais appuyer encore ma démonstration sur ce principe, que la puissance de la nature n'est, en réalité, que la puissance même et la vertu de Dieu, laquelle est le propre fond de l’essence divine; mais ce surcroît de preuves est présentement superflu. Je conclus donc qu'il n’arrive rien dans la nature 1 2 qui soit contraire à ses lois universelles; rien, dis-je, qui ne soit d’accord avec ces lois et qui n’en résulte. Tout ce qui arrive se fait parla volonté de Dieu, et son éternel décret : en d’autres termes, tout ce qui arrive se fait suivant des loiset des règles qui enveloppent une nécessité et une vérité éternelles. Ces lois et ces règles, bien que toujours nous ne les connaissions pas, la nature les suit toujours, et, par conséquent, elle ne s’écarte jamais de son cours immuable. Or il n’y a point de bonne raison d’imposer une limite à la puissance età la vertu de la nature, et de considérer ses lois comme appropriées à telle fin déterminée et non à toutes les fins possibles; car la puissance et la vertu de la nature sont la puissance même et la vertu de Dieu , les lois et les règles de la nature sont les propres décrets de Dieu; fl faut donc croire de toute nécessité que la puissance de la nature est infinie, et que ses lois sont ainsi faites, qu’elles s’étendentà tOutcequcl’entendement divin est capable d’embrasser. Nier cela, c’est soutenir que Dieu a créé la nature si impuissante et lui a donné des lois si stériles, qu’il est obligé de venir à son secours, s’il veut qu’elle se conserve et que tout s’y passe au gré de ses vœifx ; doctrine aussi déraisonnable qu’il s'en puisse imaginer.

Maintenant qu’il est bien établi que rien n’arrive dans la nature qui ne résulte de ses lois, que ces lois embrassent tout ce que l’entendement divin lui-même est capable de concevoir, enfin que la nature garde éternellement un ordre fixe et immuable *, il s'ensuit très-clairement qu’un miracle ne peut s’entendre qu’au regard des opinions des hommes, et ne signifie rien autre chose qu’un événement dont les hommes (ou du moins celui qui raconte le miracle) ne peuvent expliquer la cause naturelle par analogie avec d autres événements semblables qu’ils sont habitués à observer. Je pourrais

1. Par nature, j’entends ici, non-seulement la matière avec ses alTeClions, mais

uhe infinité d’autres êtres. | Mute île Spinoza. I

2. Voyez Y Ethique, part. 1, particulièrement les Propos. XVI, XXI, XXII, XXIII, XXIX.

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définir aussi le miracle : ce qui ne peut être expliqué par les principes des choses naturelles , tels que la raison nous les fait connaître ; mais comme les miracles ont été faits pour le vulgaire , lequel était dans une ignorance absolue des principes des choses naturelles , il est certain que les anciens considéraient comme miraculeux tout ce qu’ils ne pouvaient expliquer de la façon dont le vulgaire explique les choses, c’est-à-dire en demandant à la mémoire le souvenir de quelque événement semblable qu’on ait l’habitude de se représenter sans étonnement; car le vulgaire croit comprendre suffisamment une chose quand elle a cessé de l’étonner. Les anciens donc, et tous les hommes en générai jusqu’à notre temps, ou peu s’en faut, n’ont point eu d’autre critérium des événements miraculeux que celui que je viens de dire; H ne faut par conséquent pas douter que dans les saintes Écritures il n’y ait une foule de choses miraculeuses qui s’expliquent très-simplement par les principes aujourd’hui connus des choses naturelles. C’est ce que nous avons déjà fait pressentir plus haut à propos du miracle de Josué arrêtant le soleil , et de la rétrogradation de ce même astre au temps d’Achaz; mais nous traiterons bientôt plus au long cette matière de l’interprétation des miracles , qui fait en partie l’objet de ce chapitre.

Je veux établir maintenant mon second principe, qui est que les miracles ne nous font nullement comprendre ni l'essence, ni l’existence, ni la providence de Dieu; mais au contraire que toutes ces vérités nous sont manifestées d’une façon beaucoup plus claire par l’ordre fixe et immuable de la nature. Voici ma démonstration : L’existence de Dieu^n’élant pas évidente d’elle-mème 1 , il faut nécessairement qu’on la déduis:* de certaines notions dont la vérité soit si ferme et si inébranlable qu’il n’y ait aucune puissance capable do les changer. Tout au moins faut-il que ces notions nous apparaissent avec ce caractère de certitude absolue, au moment où nous en inférons l’existence de Dieu; sans quoi nous ne pourrions aboutir à une conclusion parfaitement assurée. 11 est clair, en effet, que si nous venions à supposer que ces notions peuvent être changées par une puissance quelconque , nous douterions à l’instant

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