‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 79 sur 136 · THÉ0L0G1C0P0L1TIQUE · texte numérisé non relu

THÉ0L0G1C0P0L1TIQUE

l'entendement pur, et non pas sur les impressions des sens et do l’imagination, comme fait le vulgaire, qui se représente un Dieu corporel entouré d’une pompe royale , assis sur un trône élevé, par delà les étoiles , au plus haut de la voûte céleste . sans que celte distance toutefois t’éloigne beaucoup de la terre. C’est à de pareilles opinions que sont appropriés une foule de récits de l'Écriture, que des philosophes ne peuvent par conséquent pas prendre à la lettre. Je conclus qu’il importe , pour se rendre compte des miracles et savoir comment ils se sont passés, de connaître le langage et les figures hébraïques ; et quiconque n’y fera pas une attention suffisante , risquera de trouver dans l'Écriture plusieurs miracles que rhistorien n’a jamais pensé à donner pour tels; de façon qu’il ignorera , non-seulement la véritable manière dont se sont passées les choses, mais la pensée même des auteurs sacrés. Je vais citer quelques exemples : Zacharie (chap. xiv, vers. 7), prédisant une guerre prochaine, s'exprime ainsi : « Il y aura un jour unique , connu du Seigneur seul, (qui ne sera) ni jour ni nuit; mais sur le soir la lumière paraîtra. » Ces paroles ont l’air de prédire un grand miracle , et cependant le prophète ne veut rien dire autre chose , sinon que le succès du combat sera tout le jour incertain , que Dieu seul en connaît l’événement, et qu’enfin les Hébreux , vers le soir, seront vainqueurs. C’est avec des formes de stylo semblables que les prophètes prédisaient d’ordinaire les victoires et les revers des nations. Entendous Isaïe dépeignant la ruine de Babylone (chap. xtu ) : « Les étoiles et les astres du ciel ne feront plus briller leur lumière ; le soleil s'obscurcira à son lever, et la lune ne répandra plus ses clartés. » Or je ne suppose pas que personne s’imagine que tout cela est arrivé à l’époque de la dévastation de l’empire babylonien ; pas plus que ce qu’ajoute le prophète : « C'est pourquoi je ferai trembler les deux , et la terre sera ôtée de sa place. » Isaïe emploie encore le même langage (chap. xlviii , dernier vers. ), quand il prédit aux Juifs qu’ils reviendront à Babylone sans que leur sûreté soit troublée, et sans souffrir de la soif pendant le chemin : « El ils n’ont point eu soif , » dit-il ; « il les a conduits à travers les déserts, et il leur a fait couler l’eau du rocher; il a fendu le rocher, et les eaux se sont répandues. » Ce qui signifie tout simplement que les Juifs trouveront dans le désert des sources I. 14

TRAITÉ

pour étancher leur soif; puisqu’il est certain qu’au retour des Juifs de Babvlone, autorisé par Cyrus, il ne se produisit aucun miracle de cette sorte. On rencontre ainsi dans l’Écriture une foule de miracles apparents qui ne sont, au fond, que des figures hébraïques; et il n'est certes pas nécessaire que je les cite ici l’un après l’autre ; qu’il me suffise de montrer que ces figures n’ont pas seulement pour objet d’orner le récit, mais qu’elles servent principalement à lui donner un caractère religieux. C’est pour cela qu’on trouve dans l'Écriture sainte bénir Dieu pris dans le sens de maudire ( Rois , liv. 1er, cliap. xxi, vers. 10; Job, chnp. n, vers. 9) ; c’est encore pour cela qu’elle rapporte tout à Dieu , de façon qu’elle a toujours l'air de raconter des miracles, même quand elle parle des événements les plus naturels, comme on peut le voir par plusieurs exemples que j’ai cités. Ainsi, quand l’Écriture dit que Dieu avait endurci le cœur de Pharaon , cela signifie tout simplement que Pharaon avait le caraclère opiniâtre. Et quand elle dit que Dieu a ouvert les fenêtres du ciel, il faut entendre qu'il a beaucoup plu , et ainsi pour tout le reste. Si donc on veut bien se rendre attentif à toutes ces choses et considérer en outre que l’Écriture sainte contient beaucoup de récits où les faits sont exposés rapidement, sans aucune de leurs circonstances, et en quelque sorte dans un état de mutilation , on ne trouvera presque rien dans les livres sacrés qui soit essentiellement contraire à la lumière naturelle, et une foule de choses qui avaient paru jusque-là très-obscures se feront comprendre et interpréter sans effort.

Je crois avoir atteint l’objet que je m’élais proposé dans ce chapitre. Mais, avant de le terminer, j’ai une observation à faire: c’est que la méthode que je viens d’appliquer aux miracles n'est pas la même que celle dont je me suis servi pour les prophètes. Je n’ai rien affirmé louchant les prophéties que je ne fusse en état de le déduire des saintes Écritures. Ici au contraire, j’ai pris pour base les principes qui nous sont fournis par la lumière naturelle, et c’est avec intention que j’ai procédé de la sorte : la matière de la prophétie étant en cllet au-dessus de 1a portée humaine, et tombant dans le domaine des quesiions de pure théologie, je ne pourrais rien affirmer sur celle matière, ni même savoir en quoi elle consiste, sans m appuyer sur lu révélation. J ut donc été obligé de tracer une

TH ÉOLOGJCÔ'POLITIQU E . 159

histoire de la prophétie et d'en déduire quelques principes capables de m'édairer autant qu’il est possible sur la nature de la procède et sur ses propriétés. Mais quant aux miracles, comme il s’agit de savoir s’il peut arriver dans la nature quelque chose qui soit contraire à ses lois ou qui ne puisse s’en déduire, je n’avais pas besoin de la révélation jour résoudre cette question , qui est toute philosophique; et j’ai jugé plus à propos de n’employer, pour délier Je nœud de toutes les difficultés qu’elle présente , quo les principes les mieux connus, c’est-à-dire les principes fondamentaux que nous donne la lumière naturelle. Je dis qu’il m’a paru plus à propos de procéder de la sorte; j'aurais pu aussi résoudre, en effet, la question avec facilité par les seuls principes de l’Écriture , et c’est ce que je vais prouver en peu de mots. L’Écriture, parlant en plusieurs endroits de la nature en général , dit qu’elle suit un ordre fixe et immuable, par exemple, dans les Psaumes cxlviii, vers. 6, et dans Jérémie, chap. xxi, vers. 3b , 36. En outre, le Philosoplte enseigne expressément en son Ecclésiaste , chap. Ier, vers. 40, que dans la naLure il n’arrive rien de nouveau ; et éclaircissant , un peu plus bas , cette pensée (vers. 4 1 et 4 2 ) , il dit que, bien qu'en certaines rencontres il se produise des choses qui semblent nouvelles, elles ne sont pas pourtant absolument nouvelles, et se sont déjà produites dans les siècles antérieurs qui n’ont pas laissé de souvenir. La mémoire du passé, ajoute-t-il , s’évanouit pour les générations nouvelles , comme celle du présent s’évanouira pour les générations futures. Au chap. m, vers. 44 , il déclare que Dieu a parfaitement ordonné toutes choses chacune en son temps; et au vers. 4 4 que tout ce que Dieu fait doit demeurer pour toute l’éternité, sans qu’il soit possible d'y rien ajouter ou d’en rien retrancher ; paroles qui établissent clairement que la nature garde toujours un ordre fixe et immuable ; que Dieu, dans tous les siècles connus ou inconnus de nous, est resté le môme; que les lois de la nature sont si par? faites cl si fécondes , qu’elles n'ont besoin d’aucune addition et ne souffrent aucun retranchement ; enfin que les événements miraculeux ne sont miraculeux et nouveaux qu’au regard de l'ignorance des hommes; tout cela, dis-je, est expressément enseigné dans l’Écriture sainte, et il n’y est dit nulle part qu'il arrive rien dans la nature qui soit contraire à ses lois ou ne s’en puisse déduire: d'où il

TRAITÉ

suit qu’il ne faut rien voir de semblable dans l’Écriture. Ajoutez à cela que les miracles supposent toujours de certaines causes et de certaines circonstances-, lesquelles ne dérivent pas de je ne sais quelle autorité royale que le vulgaire imagine en Dieu , mais d’un décret vraiment divin, c’est-à-dire (comme nous l’avons prouvé par l'Écriture elle-même) des lois et de l’ordre de la nature. Ajoutez enfin que les imposteurs peuvent.-eux aussi, faire des miracles, ainsi qu’on le voit clairement par le chap. xm du Deutéronome, efc le cbap. iv, vers. 24, de Matthieu . Et de tout cela il résulte le plus évidemment du monde que les miracles ont été des événements naturels, et qu’il faut les expliquer, non pas comme des choses nouvelles, pour me servir de l’expression de Salomon, oh comme des choses contraires à la nature, mais de telle façon qu’on les rapproche autant que possible des faits naturels; et, pour opérer ce rapprochement , il suflit d’emprunter à l’Écriture elle-même quelques règles que j’ai exposées plus haut. Toutefois, bien que je dise que l’Écriture enseigne toutes ces choses, je n’entends pas qu’elle les enseigne comme des principes nécessaires au salut; j’entends seulement que les prophètes ont considéré les miracles comme nousmêmes les considérons ; et, en conséquence, il est loisible à chacun de penser sur cette matière de la façon qui lui paraîtra la plus propre à porter son àme au culte de Dieu et à la religion. C’est aussi le sentiment de Josèphe; il termine ainsi le Livre 11 de ses Antiquités :

a Le mot de miracle ne doit pas nous rendre incrédules; pourquoi ne croirions-nous pas le récit naïf des anciens Hébreux, qui nous racontent qu'une voie de salut leur fut ouverte à travers la mer, que ce soit par la volonté de Dieu ou par le cours naturel des choses ? Ne savons-nous pas que, dans un temps qui n est pas loin de nous ‘, la mer de Pamphylie s'ouvrit, à défaut de tout autre chemin, devant les compagnons du roi de Macédoine, quand Dieu voulut se servir d’Alexandre pour renverser l'empire persan? Et rien n'est plus certain que cet événement, puisque tous les historiens d’Alexandre

l. Spinoza cite Josèphe en latin et lui fait dire : Olim et nuliquilus a resislenlibus. Cette version altère le texte, qui porte : ÿrôèç V.où irpd)r,v yspVOîl. Je suis le véritable ce texte dans ma traduction.

TH ÉOLOGICO- POLITIQUE . 161

s'accordent à le rapporter. Il faut donc que chacun reste libre de penser, touchant les miracles , comme il lui plaira. »

Voilà les propres paroles de Josèphe et son sentiment sur la croyance aux miracles.

Page 1