‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 80 sur 136 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DF, L'INTERPRÉTATION DE L’ÉCRnTRE.

On ne cesse de répéter que l’Écriture sainte est la parole de Dieu, et qu’elle enseigne la véritable béatitude et la voie du salut ; mais au fond on est très-éloigné de penser sérieusement de la sorte , et il n’est rien à quoi songe moins le vulgaire qu’à conformer sa vie aax enseignements de la sainte Écriture. Ce qu'on nous présente comme la parole de Dieu , ce sont le plus souvent d’absurdes chimères, et sous le faux prétexte d’un zèle religieux on ne veut qu’imposer à autrui ses propres sentiments. Oui, je le répète , ç"a été de tout temps le grand objet des théologiens d’extorquer aux livres saints la confirmation de leurs rêveries et de leurs systèmes, afin de les couvrir de l’autorité de Dieu. Pénétrer la pensée de l’Écriture , c’est-à-dire du Saint-Esprit, il n'y a rien là qui excite en eux le moindre scrupule ou qui puisse arrêter leur témérité. S’ils ont une crainte, ce n’est point d’imputer quelque erreur au Saint- Esprit et de s’écarter de la voie du salut; c’est uniquement d’être convaincus d’erreur par leurs rivaux , et de voir ainsi l’autorité de leur parole affaiblie et méprisée.

Certes, si les hommes reconnaissaient au fond de leur âme la sainteté de l’Écriture, on verrait un grand changement dans leur manière de vivre; la discorde, la haine ne régneraient pas dans leur cœur, et nous n'aurions pas à déplorer cet aveugle et téméraire désir qui les pousse à interpréter l’Écriture et à innover sans cesse en matière de religion. Ils ne reconnaîtraient une doctrine comme consacrée par les livres saints qu’après l’y avoir lue en termes exprès; et les écrivains sacrilèges qui n’ont pas craint d’altérer si souvent les paroles de l’Écriture, auraient reculé devant une entreprise si criminelle. Mais l’ambition et l’audace ont été portées

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à un tel excès que la religion ne consiste plus maintenant à obéir aux commandements du Saint-Esprit, mais à soutenir les opinions chimériques des hommes. Ce n'est plus par la charité que l’on montre que l’on est animé d’une piété véritable, c’est en répandant la discorde et la haine, couvertes du voile hypocrite d’un zèle ardent pour les choses de Dieu. A tous ces désordres s’est venue joindre la superstition , qui apprend aux hommes cà mépriser la raison et la nature, à n’admirer, à ne respecter que ce qui est contraire à l’une et à l’autre. Aussi ne faut-jl point s’étonner de voir le vulgaire interpréter l’Écriture dans le sens le plus éloigné de la nature et de la raison, afin de la rendre d’autant plus merveilleuse et vénérable. On s'imagine que les saintes Écritures cachent de profonds mystères ; pt, sur ce fondement, on néglige ses plus utiles renseignements pour se fatiguer à la poursuite d absurdes chimères. Ce qu'enfante l’imagination en délire dans cptlo recherche insensée , on ne manque pas de l'attribuer au Saint-Esprit, et, parlant, de s’y attacher avec une énergie et un emportement incroyables. La nature humaine est ainsi faite : ce qu'elle conçoit par le pur entendement, elle ne l'embrasse que d’une conviction sage et raisonnable; mais les opinions quj naissent en elle du mouvement des passions lui inspirent une conviction ardente et passionnée comme la source d'pu elles émanent.

four nous, si nous voulons nous séparer de cplte foule agitée des théologiens vulgaires, et, délivrant notre âme de leurs vains préjugés, ne pas nous exposer à confondre des opinions tout humaines avec les enseignements divins, nous devons nous tracer pour l’interprétation des livres saints une méthode sûre, sans laquelle toute cpnnajssance certaine de la pensép dp Sainl-psprit est évidemment impossible. Or, pour caractériser d’avance notre pensée en peu de mots, nous croyons que celte méthode pour interpréter sûrement la Bible, loin d’èlre dilférente de la méthode qui sert à interpréter la nature, lui est au contraire parfaitement conforme. Quel est en effet l’esprit de la inélbode d’interprétation de la nature"? Elle consiste à tracer avant tout une histoire fidele de ses phénomènes, pour aboutir ensuite, en partant de ces données certaines, à d’exactes définitions des choses naturelles. Or c’est exactement le même procédé qui convient à la sainte Jïpriture. Il faut première—

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ment en faire une histoire fulèle, et sa former ainsi un fonds de données et de principes bien assurés, d’où l’on déduira plus tard la vraie pensée des auteurs de l'Écriture par une suite do conséquences légitimes. Quiconque pratiquera celte méthode, pourvu qu’il ne se serve dans l'interprétation de l-Écriturc d’autres données ni d’autres principes que ceux qui sont contenus dans son histoire, est parfaitement certain de se mettre à l’abri de toute erreur, et de pouvoir discuter sur des objets qui passent la portée humaine avec la même sécurité que sur les choses qui sent du ressort de la raison. Mais pour qu'il soit bien établi que la route que je trace non-seulement est sûre, mais a seule ce paraetpre et se trouve en parfait accord avec la méthode qui serf à interpréter la nature, je dois faire remarquer que les livres saints contiennent un grand nombre de choses sur lesquelles la raison naturelle ne fournit aucune lumière. Car ce qui fait la plus grande partie de l’Écriture, ce sont des récits historiques et des révélations. Or ces récits ne contiennent guère que des miracles , c’est-à-dire (comme on J’a expliqué dans le chapitre précédent ) des phénomènes extraordinaires, où se mêlent toujours les opinions et les jugements de ceux qui Ips racontent; et quant aux rcvpla!jnri$, nous avons montré «Japs notre chapitre 11e qu’elles sont également accommodées aux opinions des prophètes ; et d’ailleurs, en elles-mêmes, elles surpassent la portée de l’esprit humait?- Ppr conséquent, pour connaître toutes pes choses, c’est-à-dire presque tout cp qnj est contenu dans J’Épriture, il pp faut consulte?- que l’Écriture elle-piême ; de même que, pour connaître la nature, c’est la nature seule qu’il faut interroger. Je sajs bien que l’Écriture contient aussi des prescriptions morales qui se peuvent déduire de Ip raison naturelle ; mais pe que la raison ne nous apprend pas, c’est qu’il y pjt effectivement dans les livres saints de telles prescriptions morales, et ce poipt ne peut être éclairci que par la lecture seule des livres saints. Je djs p) ?is ; si nous voulons constater, d’un .esprit libre de tout préjugé, la divinitp de l'Écriture , il est nécessaire que nous sachions par elle-même qu’elle enseigne une morale vraie; autrement, «pus n’aurions pJjjs opcot? pioyen do prouver que }’)Ècritpre est 4|Vine, puisque |a certitude des prophéties nous a étp principalement démpfjtrép p.àr la droijture et la sincérité des prophètes. Il faut donc

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que la pureté de leur morale soit parfaitement établie pour que nous puissions avoir foi dans leurs paroles. Quant aux miracles, outre que les faux prophètes en pouvaient faire, nous avons déjà établi qu’ils sont incapables de nous convaincre de l’existence de Dieu. Il ne reste donc qti’un moyen de constater la divinité de l’Écriture, c’est de faire voir qu’elle enseigne la véritable vertu. Or l’Écriture seule peut nous donner des preuves à cet égard, et si elle en était incapable elle perdrait ses droits à notre confiance, et sa divinité ne serait qu’un préjugé. Je conclus donc que la connaissance tout entière de l’Écriture ne doit être demandée qu’à l’Écriture elle-même, et à elle seule.

J’ajoute que l’Écriture sainte ne nous donne point les définitions des choses, pas plus que ne fait la nature. D’où il suit qu’il faut déduire ces définitions des récits que l’Écriture nous présente sur chaque sujet, de même que, pour obtenir les définitions des choses naturelles, on les tire de l’examen des actions diverses de la nature. Voici donc finalement la règle générale pour interpréter les livres saints : N’attribuer à l’Écriture aucune doctrine qui ne ressorte avec évidence de son’ histoire.

Or comment doit se faire l’histoire de l’Écriture, et à quels récits doit-elle principalement s’attacher? c’est ce que je vais expliquer à l'instant même.

I. Elle doit premièrement expliquer la nature et les propriétés de la langue dans laquelle les livres saints ont été écrits, et qui a été parlée par leurs auteurs. A cette condition seule, on pourra découvrir tous les sens que chaque passage peut admettre d’après les habitudes du langage ordinaire. Or, comme tous les écrivains tant de l’Ancien Testament que du Nouveau sont juifs, il s’ensuit que l’histoire de la langue hébraïque est nécessaire avant toute autre, non-seulement pour l’intelligence des livres de l’Ancien Testament, qui ont été écrits dans cette langue , mais même pour celle du Nouveau ; par la raison que les livres de l’Évangile, bien qu’ils aient été répandus dans d'autres langues, n’en sont pas moins pleins d’hébraïsmes.

II. L’histoire de l’Écriture doit, en second lieu, recueillir les sentences de chaque livre, et les réduire à un certain nombre de chefs principaux, afin qu’on puisse voir d’un seul coup d’œil la doctrine

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de l’Écriture sur chaque matière. Il faut aussi noter avec soin les pensées obscures et ambiguës qui s’y rencontrent , et celles qui semblent se contredire l’une l’autre. On distinguera une pensée obscure d’une pensée claire, suivant que le sens en sera difficile ou aisé pour la raison , d’après le texte même du discours. Car il ne s’agit que du sens des paroles sacrées, et point du tout de leur vérité. Et ce qu’il y a de plus à craindre en cherchant à comprendre l’Écriture, c’est de substituer au sens véritable un raisonnement de notre esprit, sans parler des préjugés qui sans cesse nous préoccupent. De celte façon, en effet, au lieu de se réduire au rôle d’interprète, on ne fait plus que raisonner suivant les principes de la raison naturelle; et l'on confond le sens vrai d’un passage avec la vérité intrinsèque de la pensée que ce passage exprime, deux choses parfaitement différentes. Il ne faut doue demander l’explication de l’Écriture qu’aux usages de la langue, ou à des raisonnements fondés sur l’Écriture elle-même. Pour rendre tout ceci plus clair,je prendrai un exemple : Moïse a dit que Dieu est un feu, que Dieu est jaloux. Rien de plus clair que ces paroles, à ne regarder que la signification des mots; ainsi je classe ce passage parmi les passages clairs, bien qu’au regard de la raison et de la vérité il soit parfaitement obscur. Ce n’est pas tout : alors même que le sens littéral d’un passage choque ouvertement la lumière naturelle, comme dans l’exemple actuel, je dis que ce sens doit être accepté, s’il n’est pas en contradiction avec la doctrine générale et l’esprit de l’Écriture; si au contraire il se rencontre que ce passage, interprété littéralement, soit en opposition avec l'ensemble de l’Écriture, alors même qu’il serait d’accord avec la raison, il faudrait l’interpréter d’une autre manière, je veux dire au sens métaphorique. Si donc on veut résoudre cette question : Moïse a-t-il cru, oui ou non, que Dieu soit un feu ? il n’y a point lieu de se demander si cette doctrine est conforme ou non conforme à la raison ; il faut voir si elle s’accorde ou si elle ne s’accorde pas avec les antres opinions de Moïse. Or, comme en plusieurs endroits Moïse déclare expressément que Dieu n’a aucune ressemblance avec les choses visibles qui remplissent le ciel, la terre et l’eau, il s’ensuit que cette parole : Dieu est un feu, et toutes les paroles semblables doivent être entendues métaphoriquement. Maintenant, comme c’est aussi une

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règle de critique de s’écarter le moins possible du sens littéral , il faut se demander avant tout si cette parole : Dieu est un feu, n'admet point d'autre sens que le sens littéral, c'est-à-dire, si ce mot de feu ne signifie point autre chose qu’un feu naturel. Et supposé que l’usage de la langue ne lui donnât aucune autre signification, on devrait se fixer à celle-là, quoiqu’elle choque la raison ; et toutes les autres pensées de l’Écriture, bien que conformes à la raison, devraient se plier à ce sens. Que si la chose était absolument impossible. il n’y aurait plus qu’à dire que ces diverses pensées sont inconcdiables, et à sus|iendre son jugement. Mais dans le cas dont nous parlons, comme ce mot feu se prend aussi pour la colère et pour la jalousie ( voyez Job, chap. xxxi, vers. 12), on concilie aisément les paroles de Moïse, et l’on aboutit à cette conséquence, que ces deux pensées. Dieu est un feu, Dieu est jaloux, sont une seule et même pensée. Moïse ayant d’ailleurs expressément enseigné que Dieu est jaloux, sans dire nulle part qu’il soit exempt des passions et des alfections de l'âme, il ne faut pas douter que Moïse n’ait admis celte doctrine , ou du moins n’ait voulu la faire admettre, bien qu elle soit contraire à la raison. Car nous n'avons pas le droit, je le répète, d’altérer l’Écriture pour l’accommoder aux principes de notre raison et à nos préjugés; et c’est à l’Écriture elle-même qu’il faut demander sa doctrine tout entière.

III. La troisième condition que doit remplir l'histoire de l'Ecriture, c’est de nous faire connaître les diverses fortunes qu’ont pu subir les livres des prophètes, dont la mémoire s’est conservée jusqu’à nous; la vie, les éludes de l’auteur de chaque livre; le rôle qu’il a joué; en quel temps, à quelle occasion, pour qui, dans quelle langue il a composé ses écrits. Cela ne sutlitpas, il faut nous raconter la fortune de chaque livre en particulier, nous dire do quelle façon il a été d’abord recueilli, et en quelles mains il est successivement tombé, les leçons diverses qu’on y a vues, qui l’a fait mettre au rangées livres sacrés, comment enfin tous ces ouvrages qui sont universellement reconnus comme divins ont été rassemblés en un seul corps. Voilà ce que doit renfermer l’histoire de l’Écriture. Pour distinguer, en effet, les pensées qui ont le caractère d’une loi de celles qui renferment simplement un enseignement moral, il est nécessaire de connaître lu vie, les mœurs,

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et les études de l’écrivain sacré. Ajoutez qu’il est d’autant plus facile d’interpréter les paroles d’un auteur que l'on connaît mieux son tour d’esprit et son caractère. De même, pour ne pas confondre les préceptes éternels de la loi de Dieu avec ceux qui n’ont rapport qu’à un certain temps et à un petk nombre d’hommes, il importe de ne point ignorer à quelle occasion, en quel temps, pour quelle nation et quelle époque ces préceptes ont été écrits. C’est enfin une chose indispensable de remplir toutes les autres conditions que nous avons indiquées, non-seulement pour établir l’authenticité de chaque livre, mais pour savoir si des mains adultères n’en ont pas altéré le texte, si des erreurs ne s’y sont point glis-^ sécs, si les corrections convenables ont été faites par des hommes capables et dignes de fui. Toutes ces précautions, je le répète, sont nécessaires pour quiconque ne veut s'attacher dans l'Écriture qu’à ce qui est certain et indubitable , au lieu de se jeter aveuglément sur tout ce qui lui est présenté.

Quand nous aurons ainsi établi solidement l’histoire de l'Écriture, et pris la ferme résolution de n’y rien reconnaître comme doctrine des prophètes qui ne résulte de celle histoire et n’en puisse être tres-clairement déduit, le moment sera venu alors de nous attacher à l’interprétation des prophètes et de l’Esprit saint. Ici l’ordre qu’il faut suivre, la méthode qu’il convient d’oppliquer sont exactement les mêmes qu’on emploie pour interpréter la nature, d’après son histoire. Car, comme dans l’étude de la nature on commence par les choses les plus générales et qui sont communes à tous les objets de l’univers, c’est à savoir, le mouvement et le repos, leurs lois et leurs règles universelles que la nature observe toujours et par qui se manifeste sa perpétuelle action , descendant en* suite par degrés aux choses moins générales ; de même, dans l’hisloiro de l’Écriture , il faut d’abord chercher ce qu’il y a de plus universel, ce qui fait la base et le fondement de tout le reste, ce qui exprime la doctrine qu’ont enseignée les prophètes pour les intérêts éternels de tout le genre humaiu : par exemple, qu'il n’y a qu’un seul Dieu, seul tout-puissant, seul adorable, qui prend soin de tous les hommes, et chérit entre tous ceux qui l’udorcut et qui uimeut leur prochain comme soi-mèuie, etc. Voilà des principes

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que l’Écriture proclame sans cesse en des termes si exprès et si clairs, que personne n’a jamais pu avoir sur ce point la moindre incertitude. Maintenant, qu’est-ce que Dieu, comment peut-il tout connaître et étendre sa providence à tout, ce sont là des points sur lesquels l’Écriture ne s’explique pas ex professa, et ne dit rien qui ait le caractère d’une doctrine éternelle. Tout au contraire , nous avons fait voir plus haut que les prophètes ne s’accordent pas à cet égard, et par conséquent on ne doit rien établir sur tous ces objets à litre de doctrine du Saint-Esprit, bien que la lumière naturelle soit capable de les éclaircir parfaitement. La doctrine générale de l’Écriture une fois bien connue , il faut descendre à des choses plus particulières, lesquelles néanmoins se rapportent à la pratique de la vie, et découlent de la doctrine universelle des livres saints comme des ruisseaux d’une source commune : telles sont toutes les actions particulières et extérieures de la véritable vertu, qui ne doivent être pratiquées qu’en des circonstances déterminées’ Que s’il se rencontre sur ce point des passages obscurs ou ambigus, il les faut expliquer ou éclaircir par la doctrine générale des saints livres; et dans le cas où on en trouverait de contradictoires, on doit se demander alors à quelle occasion, en quel temps, et pourquoi ces passages ont été écrits. Par exemple, quand Jésus-Christ dit : Bienheureux les affligés; car ils seront consolés, ce texte ro nous apprend point de quelle sorte d’affligés il s’agit. Mais comme Jésus-Christ nous enseigne ensuite (Matthieu, chap. vi, vers. 33) de n’avoir d’autres soins que celui du royaume de Dieu et de sa justice, c’est-à-dire du souverain bien, il s’ensuit que, dans le passage cité , il a entendu désigner ceux qui s’affligent de ne point posséder le royaume de Dieu et de voir la justice négligée parmi les hommes. Ce sont là, en effet, les deux seules causes possibles d’affliction pour ceux qui n’aiment que le royaume de Dieu ou l’équité, et méprisent tous les autres biens que donne la fortune. De même encore, quand Jésus-Christ dit : Si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente-lui la joue gauche, et tout ce qui suit, on ne peut pas croire que Jésus-Christ ait prononcé ces paroles à litre de législateur s’adressant à des juges ; car alors Jésus-Christ serait venu détruire la loi de Moïse, ce qui eût été contraire à sa mission, comme il le déclare lui-inèmc expressément (Matthieu, chap. v,

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vers. 47). H faut donc considérer ici le caractère de celui qui a prononcé ces paroles, le temps où il les a dites, et les personnes à qui il les a adressées. Or le Christ n'est point venu instituer des lois à titre de législateur, mais donner un enseignement moral à litre de docteur; et ce qu'il voulait réformer, ce n’était point les actions extérieures, mais le fond des cœurs. Ajoutez à cela qu'il s’adressait à des hommes opprimés, qui vivaient dans un État corrompu, où la justice négligée faisait pressentir une dissolution prochaine. Or on remarquera que ces mêmes paroles que prononce Jésus-Christ au moment d’une ruine prochaine de Jérusalem, nous les trouvons dans Jérémie, qui les adressait aux Juifs dans une circonstance toute semblable , lors de la première dissolution de Jérusalem (voyez Lamentations, ehap. ni, lett. Tet. et Jot.). Les prophètes n’ayant donc jamais enseigné celte doctrine que dans des temps de dissolution, sans qu’elle ait jamais pris le caractère d’une loi , comme nous savons d’ailleurs que Moïse, qui n’écrivait pas à une époque d’oppression et de malheur, et n’avait d’autre soin, remarquons le bien, que d’établir un excellent corps de lois ; comme Moïse, dis-je, tout en condamnant la vengeance et la haine du prochain, a cependant établi cette règle : Œil pour œil, dent pour dent, il est clair que le précepte de Jésus-Christ et de Jérémie sur le pardon des injures et le devoir de céder toujours aux méchants n'est applicable qu’aux époques d’oppression et dans un État où la justice est négligée, et non point dans un État bien réglé. Car, au contraire, dans un État bien réglé , où la justice est exactement maintenue, tout citoyen est obligé, pour conserver sa réputation d’homme juste, d’exiger devant le magistratla réparation des torts qu’on a pu lui faire (voyez Lévitique, chap. v, vers. 4), non point par le désir de la vengeance (voyez Ibid., chap. xi, vers. 17, 18), mais pour que la justice et les lois de la patrie soient défendues, et que les méchants ne jouissent pas de l’impunité. Or tout cela est parfaitement d’accord avec la raison naturelle. Je pourrais citer une foule d'exemples du même genre ; mais j’en ai assez dit pour éclaircir ma pensée et faire sentir l’utilité de ma méthode, ce qui est ici mon principal objet.

Je n’ai parlé jusqu’à ce moment que des passages de l’Écriture qui se rapportent à la pratique de la vio. Or l’interprétation de ces 1 ' 15

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passages ne présente aucune difficulté sérieuse, et n’a jamais suscité aucune controverse entre les auteurs qui ont écrit sur la Bible. li en est tout autrement de cette partie des livres saints qui a trait à des points de spéculation. Ici la voie devient beaucoup plus étroite. Les prophètes, en effet, n’étant pas d’accord entre eux sur les choses spéculatives (comme nous l’avons démontré ci-dessus), et leurs récits étant accommodés aux préjugés des temps divers où chacun d’eux a vécu, il s’ensuit qu’on n’a pas le droit d'éclaircir les points obscurs de tel et tel prophète à l’aide des passages plus clairs d'un autre prophète, «à moins qu’il ne soit parfaitement établi qu’ils Ont eu les mêmes sentiments. Comment faire en ces rencontres pour découvrir la pensée des prophètes au moyen de l’histoire de l’Écriture? C’est ce que je vais expliquer brièvement. Il faut premièrement suivre le même ordre dont nous avons déjà parlé, et commencer par les choses les plus générales, en s’efforçant avant tout d’apprendre par les plus clairs endroits de l’Écriture ce que c’est que prophétie ou révélation, et en quoi elle consiste principalement. U faut examiner ensuite la nature du miracle, et continuer ainsi d’éclaircir les notions les plus générales qui se rencontrent dans les livres saints. De là il faut descendre aux opinions particulières de chaque prophète, et enfin au sens de chaque révélation ou prophétie, de chaque récit historique, de chaque miracle. De quelle précaution il convient d’user dans celte recherche pour ne point confondre la pensée des prophètes et de3 historiens avec celle du Saini-Esprit et la vérité môme de la chose, c’est ce que j’ai précédemment rendu sensible par plusieurs exemples. C’est pourquoi je n’insisterai pas ici sur ce point, me bornant à ajouter, touchant le sens des révélations, que cette méthode nous fait découvrir seulement ce que les prophètes ont vu ou entendu , et non pas ce qu’ils ont voulu exprimer ou représenter au moyen de ces symboles. Ola peut sans doute se deviner ; mais cela ne peut se déduire rigoureusement des paroles de l’Écriture.

Voilà donc la vraie mélhode pour interpréter l’Ecriture sainte, et il est bien établi qu’elle est la voie la plus sûre , la voie unique qui nous fasse pénétrer jusqu’à son véritable sens. J’avoue que si l’on avait entre les mains, par une tradition certaine, l’explication véritable des prophéties recueillie de la bouche même des prophètes,

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et telle que les pharisiens se vantent de la posséder; ou bien, si l'on pouvait s'adresser, comme font les catholiques romains, à un pontife qui, à les en croire, est infaillible dans l'interprétation des livres saints, j’avoue alors que l’on posséderait une certitude plus grande que celle que je propose; mais comme celte prétendue tradition est extrêmement incertaine, et l’infaillibilité du pape fort mal appuyée, on ne peut rien fonder de bien solide sur aucune de ces deux autorités, l’une qui a été niée par les plus anciens d'entre les chrétiens, l'autre que les plus anciennes sectes juives n’ont jamais reconnue. J'ajoute ( pour ne rien dire de plus) que si l’on regarde à la suite des années, telle que les pharisieus l’ont recueillie de leurs rabbins, et par laquelle ils font remonter leurs traditions jusqu’à Moïse, on la trouve entièrement fausse, ainsi que nous le prouverons ailleurs. 11 faut donc tenir celte tradition pour très-suspecte.

Et bien que dans noire méthode nous soyons forcé de supposor quelque tradition des Juifs comme incorruptible, savoir, la signification des mots de la langue hébraïque qui nous ont été transmis par eux , cela ne nous oblige pas d’admettre aucune autre tradition. Si en effet il arrive souvent qu'on altère Le senÿ d’un discours, il ne peut en être habituellement de même pour la signification d’un mot. Ici, en effet, on rencontrerait des difficultés insurmontables , puisqu’il faudrait interpréter tous les auteurs qui ont écrit dans la même langue et se sont servis du même mot dans son sens usuel; il faudrait, dis-je, interpréter chacun de ces auteurs conformément à son génie et à ses sentiments particuliers, ou bien altérer complètement sa pensée avec une adresse et des précautions inûnics. D’ailleurs le vulgaire et les doctes n’ont qu’une même langue , au lieu que ceux-ci sont seuls dépositaires du sens d'un discours et des livres; ce qui fait bien comprendre que les savants • aient pu aisément altérer ou corrompre le sens d’un livre très-rare qu’ils avaient seuls entre les mains, tandis qu’ils n’ont jamais pu changer la signification des mots. Ajoutez à cela que si quelqu’un voulait altérer le sens d'un mot pour lui donner un nouveau sens, il aurait bien de la peine à s’y astreindre chaque fois qu'il aurait besoin de ce mot, soit en parlant, soit en écrivant. Concluons donc, par toutes ces raisons et une foule d’autres semblables , qu’il n’est jamais venu dans l’esprit de personne de corrompre une langue , ’

mais qu’il à pu souvent arriver qu’on ait altéré la pensée d’un écrivain, en changeant le texte do son discours, ou en lui donnant une fausse interprétation. Et par conséquent, puisque notre méthode, qui consiste à ne demander la connaissance de l'Écriture qu’à l’Écriture elle-même , est la seule véritable méthode , toutes les fois qu’elle ne pourra nous fournir l’explication fidèle d’un passage des livres saints, il faudra désespérer de la trouver.

Expliquons maintenant les difficultés de celte méthode et ce qui peut lui manquer pour nous donner une connaissance exacte et certaine des livres sacrés. La première et la principale difficulté, c’est qu’il faut posséder parfaitement la langue hébraïque. Or d’où tirer cette connaissance? Les anciens grammairiens hébreux ne nous ont rien laissé sur les fondements de cette langue et sur sa théorie. Quant à nous , du moins nous n’en voyons aucun vestige ; nous n’avons ni dictionnaire, ni grammaire, ni rhétorique hébraïques. La nation juive a perdu toute sa gloire et tout son éclat; et faut-il s’en étonner, après les malheurs et les persécutions qu’elle a soufferts? A peine a-t-elle conservé quelques débris de sa langue , quelques monuments de sa littérature; la plupart des noms, ceux des fruits, des oiseaux, des poissons, ont péri par l’injure du temps; la signification d’une foule de mots et de verbes que l’on rencontre dans la Bible est ignorée ou livrée à la controverse. Mais ce n’est pas tout encore ; la syntaxe de cette langue n’existe plus, et la plupart des termes et des locutions propres à la nation hébraïque n’ont pu résister à l’action dévorante du temps, qui les a effacés de la mémoire des hommes. On conçoit donc qu’il ne nous sera pas toujours possible de trouver, comme nous le voudrions, tous les sens que chaque passage a pu recevoir des habitudes de • la langue, et qu’il devra se rencontrer beaucoup d’endroits dont le sens paraîtra fort obscur et presque inintelligible , bien qu’ils soient composés de termes très-connus. Ajoutez à ce défaut d’une histoire complète de la langue hébraïque les difficultés qui naissent de la constitution et de la nature même de celte langue. Elles sont si grandes, et les ambiguïtés reviennent si souvent, qu’une méthode capable de donner le vrai sens de tous les passages de l'Écriture est quelque chose d’absolument impossible *. On s’en convaincra

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