‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 82 sur 136 · Voyez les A 'oie* île Spinoza, noie · texte numérisé non relu

Voyez les A 'oie* île Spinoza, noie

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qui leur autorité scientifique s’est établie. Or ce que nous disons d’Euclide se peut étendre à tous les auteurs qui ont traité de choses concevables par elles-mêmes. D’où je conclus qu’il n’est rien de plus aisé que de comprendre l'Ecriture au moyen de son histoire, et d’en établir le véritable sens en tout co qui touche les vérités morales ; car les principes de la véritable piété , étant communs à tous, s’expriment dans les termes les plus familiers à tous, et il n’est rien de plus simple ni de plus facile à comprendre; d'ailleurs, en quoi consiste lo salut et la vraie béatitude, sinon dans la paix de l’àme? Or l’àme ne trouve la paix que dans la claire intelligence de? choses. Il suit donc de là de la façon la plus évidente que nous pouvons atteindre avec certitude le sens de l’Écriture sainte en tout ce qui touche à la béatitude et au salut. Et, s’il en est ainsi, pourquoi nous mettre en peine du reste? Comme il faut beaucoup d’intelligence et un grand effort de raison pour pénétrer jusqu’à ces matières, c’est un signe assuré quelles sont plus faites pour satisfaire la curiosité que pour procurer une utilité véritable.

J’ai exposé, dans ce qui précède , la vraie méthode pour interpréter l’Écriture, et il me semble que ma pensée doit paraître suffisamment éclaircie. Aussi je ne doute pas que chacun ne s’aperçoive que cette méthode ne demande aucune autre lumière que celle de la raison naturelle, dont la fonction et la puissance consistent surtout, comme on sait, à conduire l'esprit par des conséquences légitimes, de ce qui est connu ou donné comme tel à ce qui est obscur et inconnu. Or notre méthode ne requiert point d’autre procédé que celui-là , et si elle n’est pas capable , comme nous le reconnaissons nous-mème , de surmonter toutes les difficultés qui se rencontrent dans l’interprétation des livres saints, ce n’est point à elle qu’il faut reprocher cette insuffisance ; elle tient à ce que les hommes n'ont pas toujours suivi la voie droite et légitime ; et cette voie, ainsi abandonnée de tous, est devenue avec le temps si difficile et si obstruée qu’il est presque impossible de s’y frayer un passage. C’est ce dont on peut s’assurer, je crois, en considérant la nature des difficultés qui ont été signalées tout à l’heure.

Il ne nous reste plus qu’à examiner les opinions de ceux qui combattent la nélre. La première qui se présente consiste à pré-

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tendre que l’interprétation de l'Écriture surpasse la portée de la raison naturelle, et qu’une lumière surnaturelle est absolument nécessaire pour comprendre les livres saints. Qu’entendent-ils par cette lumière surnaturelle ? C’est un point dont je leur laisse l’explication. Quant à moi, je n’y vois autre chose que cet aveu, déguisé il est vrai sous des termes obscurs , qu’ils ont les mêmes doutes que nous sur un grand nombre de passages de l'Écriture. Que l’on examine en effet d’un œil attentif les explications qu’ils nous donnent ; bien loin d’y trouver un caractère surnaturel, on n’y verra que de simples conjectures. Et si on compare ces co jec— tures avec l’interprétation de ceux qui avouent ingénument qu’ils ne sont éclairés d’aucune lumière surnaturelle , on se convaincra que tout est parfaitement égal de part et d’autre, et qu’il n’y a des deux côtés rien autre chose que des explications humaines , trouvées avec effort après de longues méditations. Nos adversaires soutiennent, il est vrai, que la lumière naturelle est trop faible pour pénétrer jusqu’à l’Écriture sainte; mais n’avons-nous pas déjà démontré que la difficulté d’entendre les livres saints ne provient pas de la faiblesse de la raison, mais de la paresse (pour ne pas dire de la malice) de ceux qui ont négligé de nous transmettre, quand la chose était possible et facile, une histoire fidèle de l’Écriture? De plus , la lumière surnaturelle dont on nous parle est , ausentiment de tout le monde , un don divin qui n’est accordé qu’aux fidèles. Or ce n’est pas aux seuls fidèles que les prophètes étaient habitués à s’adresser, mais plus particulièrement aux infidèles et aux méchants, qui à ce compte eussent été incapables do comprendre les paroles des apôtres et des prophètes. Il semblerait donc que ces envoyés divins n’avaient mission de prêcher qu’aux enfants, et non pas à des hommes doués de raison. Je demande aussi à quoi il aurait servi que Moïse établit des lois, si les fidèles seuls, qui n'ont besoin d'aucune loi, eussent été capables de les entendre? Il parait donc bien certain que ceux qui, pour entendre les prophètes elles apôtres, cherchent une lumière surnaturelle ne sont pas suffisamment éclairés de la naturelle ; tant s’en faut qu’ils aient reçu des dons supérieurs et divins.

Maimonide a adopté des sentiments bien différents. Il a cru qu’il n’y a point de passage dans l’Écriture qui n’admclle plusieurs sens

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divers et même contraires; et qu’il est impossible d’être assuré du véritable, si l’on n'a la preuve que l’interprétation qu’on propose ne contient rien qui ne soit d’accord avec la raison. Car s’il se trouve que le sens littéral , quoique parfaitement clair en soi , choque la raison, il est d’avis qu’on le doit abandonner pour en chercher un autre; c’est ce qu’il explique très-expressément au chap. xxv, part. 2, du livre More Nebuchim : « Sachez bien, dit-il, que si nous ne voulons pas admettre l’éternité du monde, ce n’est point à cause des passages de l'Écriture où il est dit que le monde a été créé ; car il y a tout autant de passages où Dieu nous est représenté comme corporel. Or, de même que nous avons expliqué ce s endroits de l’Écriture de façon a éloigner de la nature de Dieu toute matérialité, nous aurions également trouvé moyen d’interpréter les passages sur la création dans un sens favorable à l'éternité du monde; et la chose même eût été pour nous plus facile et plus commode ; mais ce qui nous a empêché d'en user de la sorte et d'admettre que le monde est étemel, ce sont les deux raisons que voici: 1° Il résulte des plus claires démonstrations eiue Dieu n'est pas un être corporel, et par conséquent il est nécessaire d' approprier à cette vérité tous les endroits de l’Écriture qui y sont littéralement contraires, puisqu'il est de toute certitude que l'interprétation littérale n'est pas véritable. Mais l’éternité du monde n'est établie par aucune démonstration ; d'où il résulte qu il n'y a aucune nécessité de faire violence au texte de l'Ecriture pour la mettre d'accord avec une opinion tout au plus vraisemblable, puisqu'il y améme quelque raison d'incliner vers l'opinion contraire. 2° Ma seconde raison c'est que le principe de l'immatérialité de Dieu n'a rien de contraire à l'esprit de la loi, etc. ; au lieu que l'éternité du monde, admise au sens d’Aristote, détruit la loi par son fondement, » etc. Telles sont les propres paroles de Maimonide, et il est aisé de s’assurer que nous avons fidèlement rapporté sa doclrine ; car si cet auteur eût admis par la raison que le monde est éternel, iln’eùt pas hésité à presser et à violenter le texte de l'Écriture pouren tirer la confirmation de ce principe. Il eût même été immédiatement convaincu , en dépit de l’Écriture et contre ses déclarations les plus claires, qu’elle enseigne expressément l’éternité du monde. Il suit de là que, dans l’opinion de Maimonide, on ne peut être certain du véritable sens d'un passage de l’Écriture , si clair qu’il soit d’ail-

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leurs , tant qu'on est en doute sur la vérité de la doctrine qu’il exprime. Car pendant que ce doute subsiste, on ignore encore si le sens littéral de l'Écriture est d’accord ou non avec la raison , et , par conséquent, s'il est ou non le véritable. Certes si Maimonide disait vrai, j’avouerais franchement que pour interpréter l’histoire il faut une autre lumière que celle de la raison naturelle. Car n’y ayant presque rien dans la Bible qui se puisse déduire de principes rationnels , il est clair que la raison ne peut nous être d’aucune utilité en ces rencontres pour entendre les livres saints, et, par conséquent , une lumière plus haute serait ici absolument nécessaire. Une autre conséquence de l’opinion de Maimonide , c’est que le vulgaire , qui ne sait ce que c’est qu’une démonstration ou n’a pas le temps de s’y appliquer, ne pourrait connaître l’Écriture Sainte que sur l’autorité et le témoignage des philosophes; et, à ce compte , il faudrait les supposer infaillibles. Voici donc une autorité fort nouvelle dans l’Église, une nouvelle espèce de prêtres et de pontifes; et certes elle inspirerait au vulgaire moins de vénération que de mépris. On dira que notre méthode exige, elle aussi , une connaissance que le vulgaire ne peut acquérir, celle de l’hébreu ; mais celte objection ne nous atteint réellement pas. Car la masse des Juifs et des gentils, à qui s’adressaient autrefois dans leurs prédications et dans leurs écrits les prophètes et les apôtres, entendait parfaitement leur langage, et, par conséquent, pouvait entendre leur pensée; au lieu qu’elle était incapable de saisir la raison des choses qu’on lui enseignait, ce qui était pourtant, suivant Maimonide , une condition nécessaire pour les comprendre. Ce n’est donc pas une suite nécessaire de notre méthode d’obliger le peuple à se soumettre au témoignage des interprètes de l'Écriture , puisque nous citons un peuple qui entendait la langue des prophètes et des apôtres ; et nous pouvons mettre Maimonide au défi d'en indiquer un qui soit capable de comprendre la raison des choses. Quant au peuple d'aujourd’hui , nous avons déjà fait voir qu'il lui est facile d’entendre en chaque langue toutes les choses nécessaires au salut, sans avoir besoin d’en connaître la raison; clics ont en effet un caractère si général et un rapport si étroit à la vie commune , qu’elles se font concevoir pur ellos-mèmes et indépendamment du témoignage des interprètes, il en est tout uulrc- 1. 1«

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ment, je l’avoue, des passages des livres saints qui ne regardent pas le salut ; mais ici , le peuple et les doctes partagent la même fortune.

Je reviens au sentiment de Maimonide, afin de l’examiner de plus près. Il suppose, en premier lieu, que les prophètes sont d’accord entre eux sur toutes choses, et que ce sont môme de grands philosophes et de grands théologiens , puisque leurs opinions , suivant lui, sont toujours fondées sur la vérité des choses; or, nous avons prouvé le contraire au chapitre u. Il suppose, en second lieu, que l’Écriture ne fournit point à qui veut l’interpréter les lumières, nécessaires, par la raison qu’elle ne démontre rien, ne donne jamais de définitions, ne remonte pas enfin aux premières causes, d’où il suit que ce n’est point en elle qu’il faut chercher la vérité des choses, et en conséquence que ce n’est point elle qui peut nous éclairer sur son propre sens. Mais cette seconde prétention est aussi fausse que la première, et nous avons également montré dans notre deuxième chapitre, tant par la raison que par des exemples , que le sens de l’Écriture ne doit être cherché que dans l'Écriture ellemême , lors même qu’elle ne parle que de choses accessibles à la lumière naturelle. Maimonide suppose enfin qu’il nous est permis d’interpréter l’Écriture selon nos préjugés , de la torturer à notre gré, d’en rejcter.le sens littéral, quoique très-clair et très- explicite, pour y substituer un autre sens. Mais outre que celte licence est tout ce qu’il y a de plus contraire aux principes que nous avons établis dans le chapitre déjà cité et dans les suivants, qui ne voit qu’elle est excessive et téméraire au plus haut degré? Accordonslui du reste cette extrême liberté; de quoi lui servira-t-elle? De rien assurément; car il sera toujours impossible d’expliquer et d’interpréter par sa méthode les passages obscurs et incompréhensibles qui composent la plus grande partie de l'Écriture; au lieu qu’il n’y a rien au monde de plus facile, en suivant notre méthode, que d’éclaircir beaucoup de ces obscurités , et d’aboutir sûrement à d’exactes conséquences , ainsi que nous l’avons déjà prouvé et par ta raison et par le fait. Quant aux passages qui par eux-mêmes sont intelligibles, on en connaît assez le sens par la construction du discours. Je conclus de là que la méthode de Maimonide est absolument inutile. Ajoutez qu elle ùte au peuple toute la certitude qu’il

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peut tirer d’une lecture faite avec sincérité , et il tout le monde la faculté d’entendre l'Écriture par une méthode toute différente. Il faut donc rejeter absolument la méthode de Maimonide comme inutile, dangereuse et absurde.

Si on nous propose maintenant la tradition des pharisiens ou l’autorité des pontifes de Rome, nous dirons que la première n’est pas d’accord avec elle-même ; et, quant à la seconde, elle ne s’appuie pas sur des témoignages assez authentiques , et nous n’avons pas d’autre motif pour la rejeter. Car si l’Écriture nous montrait l'autorité de ces pontifes aussi clairement qu’elle fait celle des pontifes de l’ancienne loi, peu nous importerait qu’il y ait eu des papes hérétiques et impies , puisqu’il s’en est également rencontré parmi les Hébreux qui ne valaient pas davantage, et qui se sont emparés du pontificat pas des moyens illégitimes, ce qui ne les a pas empêchés d’exercer le pouvoir suprême d’interpréter la loi. On peut en voir la preuve dans V Exode , chap. xvn , vers. 11 et 12; chap. xxxm, vers 10; et dans Malachie, chap. H, vers. 8. Or, comme nous ne rencontrons dans l’Écriture aucun témoignage semblable en faveur des pontifes romains, leur autorité demeure à nos yeux fort suspecte. On dira peut-être que la religion catholique n’a pas moins besoin d'un pontife que l’ancienne loi ; mais ce n’est là qu’une illusion; car il faut remarquer que la loi de Moïse étant pour les Hébreux le droit public de la patrie, elle ne pouvait subsister sans une autorité publique ; car s’il était permis à chaque citoyen d’interpréter à son gré les droits des autres citoyens, il n’y a point d'État qui fût capable de se maintenir. Le droit public ne serait plus que le droit particulier, et l’ordre social s’écroulerait incontinent. Mais il en va tout autrement en matière de religion : car comme elle consiste moins dans les œuvres extérieures que dans la simplicité et la pureté de l’âme, elle n’a besoin d’ètro protégée par aucune autorité publique. Ce n’est point en effet l’empire des lois , ce n'est point la force publique * qui donnent aux cœurs cette droiture et cette pureté ; et personne ne peut être contraint par la force à suivre les voies de la béatitude. Des conseils fraternels et pieux, une bonne éducation, et avant tout la libre possession do ses jugements, voilà les seuls moyens d’y conduire. Ainsi donc, puisque chacun a pleinement le droit de penser avec liberté, même

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en matière de religion , et qu'on ne peut concevoir que personne renonce à l'exercice de ce droit , il s’ensuit que chacun dispose d’une autorité souveraine et d’un droit absolu pour prendre parti sur les choses religieuses, et, par conséquent , pour les expliquer lui-même et en être l'interprète. Car de même que le droit d’interpréter les lois et la décision souveraine des affaires publiques n’appartiennent au magistrat que parce quelles sont du droit public, de même chaque particulier a une autorité absolue pour décider de la religion et pour l’expliquer, parce qu elle est du droit particulier. 11 s’en faut donc beaucoup qu’on puisse inférer de l’autorité qu’exervaient jadis les pontifes hébreux dans l’interprétation des lois du pays, que le pontife romain ait le même droit pour interpréter la religion ; tout au contraire, on est mieux fondé à en conclure que chacun a ce droit pour ce qui le concerne, et nous tirons de là une preuve nouvelle de l’excellence de notre méthode. Car puisque chacun a le droit d’interpréter l’Écriture, il en résulte que la seule règle dont il faille se servir, c’est la lumière naturelle commune à tous les hommes, et par conséquent que toute lumière surnaturelle, toute autorité étrangère n’y sont nullement nécessaires. Il ne faut point en effet que l’interprétation des livres saints soit si difficile qu’elle ne puisse être pratiquée que par de trèssubtils philosophes; il faut au contraire qu’elle soit proportionnée à la portée commune et à l’ordinaire capacité des esprits; or, c’est là justement le caractère de notre méthode , puisque nous avons montré que ce n’est point à elle qu’il faut s’en prendre de toutes les difficultés qui se rencontrent dans l’explication des livres saints, mais à la négligence des hommes.

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