‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 81 sur 136 · Voyez le* Notes marginales de Spinoza , note tt · texte numérisé non relu

Voyez le* Notes marginales de Spinoza , note tt

TIlÉOLOGfCO POLITIQUE. 173

si l’on veut remarquer qu’outre les causes d’ambiguïté communes à toutes les langues, il en est qui sont particulières à la langue hébraïque et d'où sortent une infinité d’équivoques inévitables. C’est ce que je crois utile d’expliquer ici avec l’étendue convenable.

La première cause d’ambiguïté et d'obscurité dans les livres saints vient de ce que les lettres d’un même organe se prennent l’une pour l’autre. Les Hébreux, en effet, divisent toutes les lettres de l’alphabet en cinq classes, qui correspondent aux cinq parties de la bouche qui servent à la prononciation, savoir : les lèvres, la langue, les dents, le palais et le gosier. Par exemple, alpha, ghel, hgain, fie sont appelées gutturales, et se prennent indifféremment, à notre avis du moins, l’une pour l’autre. Ainsi, el, qui signifie vers, se prend souvent pour hgal, qui signifie au-dessus, et réciproquement. Et de là vient que toutes les parties du discours sont presque toujours ou ambiguës ou dépourvues d’un sens précis.

La seconde cause d’ambiguïté, c’est que les conjonctions et les adverbes ont plusieurs significations. Par exemple, eau, qui est aussi bien conjonctive que disjonctive, signifie et, mais, pour, que, or, alors. Ki a également sept ou huit significations, savoir : parce que , quoique, si, quand, de même que, ce que, combustion, etc, ; et il en est de même de presque toutes les particules.

Mais voici une troisième source d’ambiguïtés multipliées : les verbes, en hébreu, n’ont à l’indicatif, ni présent, ni prétérit imparfait, ni plusque-parfait, ni futur parfait, ni les autres temps les plus usités dans les autres langues; à l’impératif et à l’infinitif, iis n’ont d’autres temps que le présent; au subjonctif enfin, ils n’en ont point du tout. Or, bien qu’il soit aisé de réparer ce défaut de temps et de modes selon des règles certaines tirées des principes de la langue, et que l’élégance même y trouve son compte , il n’en est pas moins vrai que les plus anciens écrivains out négligé totalement ces règles, mettant sans distinction le futur pour le présent et pour le prétérit , et réciproquement le prétérit pour le futur ; se servant de l'indicatif pour l’impératif et pour le subjonctif; donnant enfin naissance à une foule d’amphibologies.

Outre ces trois causes d’ambiguïté, j'en dois citer deux autres qui sont encore de plus grande conséquence : la première, c’est que l’hébreu n’a pas de voyelles; la seconde, c’est qu’il ne fournit

TRAITÉ

aucun signe pour séparer les phrases et prononcer les mots. Je sais bien qu’on a remplacé tout cela dans la Bible par des points et des accents ; mais nous ne pouvons nous y ber, sachant bien qu’ils out été imaginés et introduits par des hommes d’un temps postérieur, dont l'autorité ne doit avoir aucune valeur à nos yeux. Quant aux anciens Hébreux, il est parfaitement certain, par une foule de témoignages, qu’ils écrivaient sans points (je veux dire sans voyelles et sans accents) , de sorte que les interprètes venus plus tard les ont ajoutés au texte, suivant la maniéré dont ils l’entendaient : d’où il suit qu’il n’y faut voir autre chose que leurs sentiments particuliers, et ne pas accorder à ces signes arbitraires plus d’autorité qu’à une explication proprement dite. C’est faute de savoir toutes ces circonstances que plusieurs ne peuvent comprendre pourquoi l’auteur de l'Épitre aux Hébreux est parfaitement excusable d’avoir (au cbap. xj, vers. 21 ) interprété le texte du cbap. xlx y, vers 31 , de la Genèse tout autrement qu’il ne faudrait faire en suivant le texte ponctué. Je demande en effet si l’apôtre avait à s’adresser aux ponctuistes pour entendre l’Écriture. C’est bien plutôt ces ponctuistes eux-mêmes qu’il faut mettre en cause ; et, pour le prouver, et en même .temps pour faire, voir à chacun que cette divergence dans l'interprétation provient du défaut de voyelles, je vais exposer icj les deux sens qu’on a donnés à cet endroit de l’Écriture. Les ponctuistes ont entendu ainsi (par leur maniéré de ponctuer) : Et Israël se pencluj. sur, OU (en chargeant hgpin ep aleph , lettre dp même prgane) vers le chevet de son lit. L’auteur de 1 Èpitre a entendu , ap contraire : Et Israël se pencha sur le haut de son bâton. Pourquoi cela? c’est qu’il a lu mate au lieu de mita, différence qui est tout entière dans les voyelles. Or maintenant, comme il ne s’agit dans le récit de la Genèse que de la vieillesse de Jacob, et non pas de sa maladje, dont il est parlé seulement au chapitre qui suit, il est vraisemblable que l’écrivain a voulu dire que Jacol) se pencha sur le haut de son bâton, geste familier aux vieillards d’un âge très-avancé, et non pas sur le chevet de son lit. Ajoutez que cette manière d’entendre le texte a encore un autre avantage, c’est qu'on n’est obligé de supposer aucune subalternation do lettres. Cet exemple peut donc servir, non-seulement à montrer l’accord dp £p passage de 1 Epitre aux Hébreux

TIIÉOLOGICO-POLIT1QUE.

avec le texte de la Genèse, mais à faire voir en même temps combien peu il faut se fier à la ponctuation et à l’accentuation actuelles de la Bible ; d’où il résulte qu’on doit les tenir pour suspectes, et revoir le texte tout de nouveau, si l'on veut interpréter sans préjugé les saintes Ecritures.

ie reviens à mon sujet : il est aisé de reconnaître par la nature et la constitution de la langue hébraïque qu’aucune méthode n’est capable d'en éclaircir toutes les difficultés. Car il ne faut point espérer d’y réussir par la comparaison des passages, bien que ce soit le seul moyen de reconnaître le véritable sens de chacun d’eux, parmi une infinité de sens divers que l’usage de la langue permet fie leur donner. Mais d’abord ce n’est guère que par hasard qu’un passage peut servir à en éclaircir un autre , nul prophète n’ayant écrit dans le dessein d’expliquer ses propres paroles ou celles de ses devanciers. De plus, nous ne pouvons pas déduire la pensée d’un prophète, d uii apôtre, etc., de celle d'un autre prophète ou d’un autre apôtre, si ce n’est dans les choses qui regardent la pratique de la vie ; mais dès qu’il s’agit de choses spéculatives, ou de récits historiques et miraculeux, cela est absolument impossible. Et il me serait aisé de montrer. ici par plusieurs exemples qu’il y a dans l’Écriture une fpuie de passages inexplicables; mais j’aime mieux ajourner présentement cette espèce d.e preuve , afin de terminer ce qui me reste à dire sur les difficultés et les défauts qui se rencontrent dans la méthode que je propose ici pour interpréter l’Ecriture. Cette méthode nous impose la nécessité de connaître l’histoire de la destinée de tous les livres de l’Écriture; or celte histoire nous est le plus souvent inconnue; car, ou bien nous ne savons pas du tout quels ont été les auteurs de -ces livres, ou, si l’on veut, les personnes qui les ont écrits , ou bien nous avons au moins des doutes sur ce point. De plus, ces ouvrages dont les auteurs nous sont inconnus, nous ignorons à quelle occasion et en quel temps ils ont été écrits. Mais ce n’est’pas tout, nous ignorons encore quelles mains les ont recueillis, quels exemplaires ont fourni des leçons si diverses; nous ne savons pas enfin sj d’autres exemplaires ne renfermaient pas d’autres leçons. Or nous avons fait voir ailleurs combien il serait important d’être instruit de toutes ces circonstances. Mais, n’en ayant dit que peu tje mots, c’psf, ici le moment d’en parler ayec quelque étendue.

TRAITÉ

Supposons qu’on vienne à lire dans un ouvrage des choses incroyables, ou incompréhensibles, ou écrites en termes obscurs; que l’auteur en soit inconnu, et qu’on ignore en quel temps et à quelle occasion il les a écrites; il est clair qu’on chercherait en vain à s’assurer du véritable sens de ses paroles, puisqu’il serait impossible de savoir quelle a été , quelle a pu être l’intention qui les a dictées. Si , au contraire , l’on est parfaitement informé sur tous ces points , on peut alors débarrasser son esprit de tout préjugé, et déterminer exactement ce qu’il faut et ce qu'il ne faut pas attribuer à l’auteur de cet ouvrage ou à celui qui l’a inspiré ; on a une règle entre les mains pour interpréter son livre , et n’y rien supposer que ce qu’il contient effectivement et ce que comportent le temps et les circonstances où il a été composé. Tout cela ne sera certainement contesté de personne. C’est en effet la chose du monde la plus ordinaire de lire des récits du même genre en divers ouvrages, et d’en juger tout diversement suivant l’opinion qu’on s’est formée des auteurs. Je me souviens d’avoir lu autrefois quelque part qu’un certain personnage nommé Roland furieux traversait les régions de l’air sur un monstre ailé qu’il menait à son gré, massacrant un nombre infini d’hommes et de géants, et mille autres récits fantastiques tout à fait inconcevables pour la raison. Or, il y a dans Ovide une histoire toute pareille de Persée ; et dans les livres des Juges et des Rois, il est dit que Samson, seul et sans armes, tua des milliers d’hommes, et qu’Élie fut enlevé au ciel sur un char enflammé et traîné par des coursiers de feu. Je dis donc que toutes ces histoires sont exactement semblables; et néanmoins nous en portons des jugements très-divers; car nous disons que l’auteur de Roland furieux a écrit pour se jouer, et qu’Ovide a eu des vues politiques ; mais le troisième historien nous expose des choses sacrées. D’où vient cette différence? uniquement des opinions que nous nous sommes formées à l’avance touchant ces trois écrivains. Il est donc certain que, pour interpréter des ouvrages qui contiennent des choses obscures et incompréhensibles , il est particulièrement nécessaire d’en connaître les auteurs. El de même aussi , par des raisons toutes semblables, on conçoit qu’il ne serait pas possible de discerner, parmi tant de leçons diverses qui se rencontrent dans les histoires obscures, quelles sont les véritables, à

TnftOLOGICO-POI.ITIQUK.

moins de savoir en quels exemplaires ees leçons ont été trouvées, et s'il n’y a pas d’autres leçons données par des hommes d’une plus grande autorité.

Une autre difficulté que rencontre notre méthode dans l'interprétation de certains livres de l’Écriture, c’est que nous ne les avons plus dans la même langue où ils ont été écrits. C'est une opinion généralement reçue que Y Évangile selon Matthieu et même YÉpitre aux Hébreux ont été écrits en langue hébraïque ; or le texte primitif n’existe plus. De même on ne sait pas bien en quelle langue a été écrit le livre de Job. Aben Hezra soutient en ses commentaires qu’il a été traduit d’une autre langue en hébreu, et il,en explique ainsi les obscurités. Je ne dis rien des livres apocryphes, car ils ont une autorité toute différente.

Voilà toutes les difficultés qu’on a à surmonter quand on veut interpréter l’Écriture en se fondant sur son histoire. Elles sont si grandes que j’ose affirmer qu’il faut savoir ignorer le véritable sens d’une foule de passages des livres saints, si l’on ne veut se payer de vaines conjectures. Toutefois il faut bien remarquer que ces difficultés ne se présentent que lorsqu’il s’agit dans les prophètes des choses incompréhensibles pour la raison ou qui ne s’adressent qu'à l’imagination; car pour les choses que l’entendement peut atteindre d’une vue claire et distincte *, et qui sont concevables par .elles-mêmes, on a beau en parler obscurément, nous les entendons toujours sans beaucoup de peine , suivant le proverbe : A qui comprend, un mot suffit. Euclide, par exemple , qui n’a traité dans ses livres que d’objets très-simples et parfaitement intelligibles, se fait comprendre en toute sorte de langues par les moins habiles; et il n’est point du tout nécessaire, pour pénétrer dans sa pensée et être certain du véritable sens de ses paroles, de posséder parfaitement la langue où il a écrit; il suffit d’en avoir une connaissance très-ordinaire et dont un enfant serait capable. Ce n’est pas non plus une chose nécessaire de connaître la vie de cet auteur, ses mœurs, ses préjugés, le temps et la langue où il a composé ses ouvrages, à qui il lésa adressés, les diverses fortunes qu’ils ont subies, les diverses leçons qu'ils ont reçues, comment enfin et par

Page 1