‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 91 sur 136 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

Bien qut* l’objet de ces noies marginales se montre assez clairement de soi-mème , je ne laisserai pas de répondre aux raisons alléguées par certains pharisiens qui s’obstinent à penser que ces notes marginales ont été écrites par les auteurs mômes des livres saints dans l’intention de marquer quelques mystères. La première de ces raisons et la plus faible à mes yeux, est fondée sur l'usage qui a prévalu dans la lecture de la Bible. Si ces notes, disent-ils, eussent été mises pour indiquer des leçons différentes, entre lesquelles les hommes des générations suivantes ne pouvaient faire un choix certain, d’où vient que l’usage s’est établi d’adopter constamment le sens marginal? Pourquoi les auteurs de ces notes auraient-ils mis à la marge le sens qu’ils voulaient adopter? Il semble qu’ils auraient dù bien plutôt écrire le texte de l’Écriture comme ils voulaient qu’on le lût, au lieu de reléguer dans la mange le sens et la leçon qu’ils croyaient véritables. La seconde raison des pharisiens, qui est assez spécieuse, est tirée de la nature môme do la chose. Ils disent que les fautes du texte ne peuvent s’y être introduites de dessein prémédité, mais par hasard, et conséquemment d’une façon très-variable. Or, dans les cinq premiers livres de la Bible, le mot qui signifie jeune fille , est constamment écrit, sauf une exception, d’une manière défectueuse ; il y manque la lettre he, ce qui est contre la règle de la grammaire hébraïque; mais à la marge, on le trouve écrit selon la règle générale. Mettra-t-on cette faute sur le compte de la main qui a écrit l’ouvrage? Mais par quelle fatalité, cette main s’est-elle précipitée chaque fois qu’il a fallu écrire ce même mot? D’ailleurs, quoi do plus facile que de corriger la faute dans le texte même, sans rien mettre à la marge? Il n’y avait point là matière à scrupule.

Ainsi donc, puisque ces leçons marginales ne sont point l'effet du hasard, puisqu’on n’a pas corrigé des fautes si sensibles, il faut conclure que les premiers écrivains de la Bible y ont ajouté des notes avec un dessein réfléchi, et que ces notes ont un sens mystérieux.

Il nous sera facile de répondre à tous ces raisonnemenls. Et d’abord, l’usage qu’ils invoquent ne peut point nous arrêter; c’est sans doute par une sorte de respect superstitieux que les Juifs, trouvant les deux leçons (la lextuelle et la marginale) également

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lionnes, et ne voulant en abandonner aucune, décidèrent que l'une des deux serait constamment écrite et l’autre constamment lue. Ils craignirent, en matière si importante, de faire un choix définitif, et de prendre la mauvaise leçon en voulant déterminer lu bonne; ce qui aurait pu arriver en effet, s’ils avaient décidé que l’une des deux leçons serait à la fois adoptée à la lecture et par écrit, d’autant mieux que l’on n’écrivait pas de notes marginales sur les exemplaires sacrés. Peut-être aussi voulait-on que certains mots, quoique bien écrits dans le texte, fussent modifiés ou suppléés à la lecture, de la façon qui était indiquée à la marge. Et de là l’usage s’établit d’adopter généralement, à la lecture, la leçon marginale. On me demandera pourquoi les scribes marquaient ainsi à la marge les changements qu’il fallait faire au texte en le lisant? C’est ce que je vais expliquer à l’instant. Car je suis loin de penser que toutes les notes marginales fussent des leçons douteuses ; plusieurs étaient destinées à remplacer les mots tombés en désuétude, ou bien ceux que l’état des mœurs ne permettait plus de lire tout haut. On sait que les anciens écrivains, hommes simples et sans malice, laissaient là les circonlocutions à l’usage des cours et appelaient les choses par leur nom. Quand vinrent les époques de luxe et de corruption, les expressions qui ne blessaient point l’oreille chaste des anciens commencèrent à passer pour obscènes. Or, bien que ce ne fût pas là une bonne raison pour altérer l'Écriture, on voulut toutefois avoir égard à la faiblesse du peuple, et l’ordre fut donné de remplacer les mots qui exprimaient l’union sexuelle ou les excréments par des mots plus honnêtes , ceux-là mêmes qui se trouvaient à la marge. Du reste, quelle que soit la cause qu’on assigne à l’usage établi de suivre la leçon marginale dans la lecture et dans l’interprétation de la Bible, il est certain du moins que ce n’a pas été la prétendue conviction que l’on avait, suivant les pharisiens, de la légitimité de cette interprétation. Car, outre que les rabbins, dans le Talmud, ne sont pas orcTinaiiement d’accord avec les Mazorètes, et qu’ils ont adopté, comme nous le prouverons tout à l’heure, des leçons qui leur sont propres, on rencontre à la marge des exemplaires hébreux de la Bible des leçons qui ne sont point conformes à l’usage de la langue. Par exemple, il est dit dans Shamiirl (liv. Il, clinp.iv, vers. 23) : Parce

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i/iie le roi a agi suivant le conseil de son serviteur. Or, cette construction est parfaitement régulière et s’accorde très-bien avec celle qu’on trouve au verset 16 du même chapitre. Au contraire,

1j leçon marginale ton serviteur ne s'accorde pas avec la personne du verbe. De même, au chap. xvi (dernier verset) du même livre, nous lisons : Quand on consulte la parole de Dieu. La note marginale quelqu’un est placée là pour donner un nominatif au verbe consulte; mais cela est contraire aux habitudes do la langue hébraïque , qui met toujours les verbes impersonnels à la troisième personne, comme le savent parfaitement les grammairiens. On trouve ainsi un certain nombre de leçons marginales qui ne peuvent d’aucune façon être substituées au texte.

11 ne me sera pas plus difficile de répondre à la seconde raison invoquée par les pharisiens. J’ai déjà montré, en effet, que les scribes, outre les leçons douteuses, ont encore noté les mots tombés en désuétude. Car il ne faut point croire que la langue hébraïque n’ait pas subi, comme toutes les autres, les variations qu’amène le temps, et qu’il ne se trouve point dans la Bible beaucoup de vieux mots hors d’usage, que les derniers scribes ont notés, afin de les remplacer par des mots plus usuels quand ils lisaient l’Écriture au peuple. C’est pour cela que le mot nahgar est toujours noté, car il était anciennement des deux genres et répondait exactement au juvenis des Latins. De même, les anciens Hébreux appelaient la capitale de l’empire Jérusalem et non pas Jérusaleim. J’en dirai autant des pronoms lui-même et elle-même , les modernes ayant changé vau en jod (transformation très-usitée dans la langue hébraïque) pour marquer le genre féminin, bien que les anciens n’eussent accoutumé de distinguer le féminin d’avec le masculin que par les voyelles. Je ferai remarquer encore que les temps irréguliers de certains verbes ne sont pas les mêmes chez les anciens et chez les modernes, que c’était chez les anciens un trait d’élégance d’employer souvent certaines lettres douces pour l’oreille ; en un mot , il me serait aisé de multiplier les preuves de ce genre, si je ne craignais d’abuser de la patience du lecteur.

On me demandera peut-être d’où j’ai appris toutes ces particularités? Je réponds que je les ai trouvées dans les plus anciens écrivains hébreux, dans la Bible elle-même; et il ne faut point s’é-

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tonner que les modernes Hébreux n’aient point cherché à imiter sur certains points les anciens, puisqu’il arrive dans toutes les langues, même dans celles qui sont mortes depuis long-temps, qu’on distingue fort bien les mots du premier âge de ceux qui sont plus récents.

On pourrait encore me demander comment il se fait, s’il est vrai, comme je le soutiens, que la plupart des notes marginales de la Bible soient des leçons douteuses, qu’il n’y ait jamais pour un passage que dbux leçons (la textuelle et la marginale), et non pas trois ou un plus grand nombre ; et aussi, comment il arrive que les scribes aient pu hésiter entre deux leçons, lorsque la leçon textuelle est évidemment contraire à la grammaire, et que la marginale est une rectification légitime. Je n’éprouve aucun embarras à répondre à ces deux questions : je dirai premièrement qu’il est très-certain qu’il a existé un plus grand nombre de leçons que celles que nous trouvons actuellement marquées dans nos exemplaires. Par exemple, on en trouve plusieurs dans le Talmud que les Mazorètes ont négligées, et qui sont b! différentes les unes des autres que le superstitieux correcteur de la Bible de Bombergue a été obligé de convenir dans la préface qu’il ne saurait comment les mettre d’accord. « J’avoue, dit-il, qu’en cette rencontre, je ne- puis que répondre ce que j’ai déjà répondu plus haut, savoir, que le Talmud est d’ordinaire en contradiction avec les Mazorètes. » Il suit de là qu’ort n’est pas fondé à soutenir qu’il n’y a jamais eu dans les exemplaires de la Bible que deux leçons pour chaque passage. Cependant je veux bien faire cette concession à mes adversaires; je crois même qu’ effectivement on n’a jamais rencontré que deux leçons, et voici mes preuves. t0 Nous avons expliqué la variété des leçons par la ressemblance de certaines lettres. Or, une pareille couse n’admet que deux leçons différentes. La question était toujours de savoir, entre deux lettres, laquelle il fallait écrire; par exemple, il fallait choisir entre bel et kaf, entre jod et vau , entre dalet et res, etc., toutes lettres dont l’usage est tellement fréquent qu’il devait arriver souvent que l’une comme l’autre donnait un sens rai-» sonnable. Il fallait aussi savoir si la syllabe était longue ou brève; or, ce sont les lettres que nous avons appelées muettes qui déterminaient la quantité de ces syllabes. Ajoutez à cela que nous n’a-

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vons pas prétendu que toutes les leçons, sans exception, fussent des leçons douteuses, puisqu’au contraire nous avons expressément dit que plusieurs d’entre elles avaient été faites dans un but d'honnêteté, ou pour expliquer des mots tombés en désuétude. 2° La seconde raison que j’ai de croire qu’il n’v a jamais eu que deux leçons différentes, c’est la conviction où je suis que les scribes n’ont pu trouver qu un très-petit nombre d’exemplaires, et peut-être pas plus de deux ou trois. Car, au traité desscribes (chap. vi), il n’est fait mention que de trois exemplaires qu’on suppose trouvés par liez— ras, qu’on donne comme l’auteur des notes marginales. Mais, quoi qu’il en soit de ce dernier point, s’il est vrai que les scribes n’ont eu sous les yeux que trois exemplaires, on conçoit très-facilement que pour un même endroit il y ait toujours eu deux de ces exemplaires d’accord ; car il serait vraiment prodigieux que trois exemplaires seulement eussent donné trois leçons différentes. Maintenant, d’où vient qu’après Hezras la pénurie en fait d’exemplaires a été si grande? C’est ce dont on cessera de s’étonner, si l’on veut lire seulement le chapitre i du livre I des Machabèes, ou le chapitre vu du livre XII des Antiquités de Joséphe. Je dirai même que c’est une chose presque miraculeuse qu’après une persécution si long-temps prolongée, on ait pu conserver ces quelques exemplaires ; et personne ne nous contredira sur ce point, après une lecture même rapide de l'histoire des Hébreux.

Wlà donc les différentes raisons qui expliquent pourquoi l'on ne rencontre jamais dans la Biblo que deux leçons douteuses; et conséquemment c’est s’abuser que de s’imaginer là-dessous quelque mystère.

Il ne me reste plus à discuter qu'une seule difficulté, celle que les pharisiens tirent de certains mots qui se rencontrent dans les exemplaires de la Bible et qui sont écrits d’une façon tellement vicieuse qu’ils n’ont visiblement pu être en usage en aucun temps. Pourquoi donc ne pas corriger ces motsdans le texte.au lieu d’indiquer la correction à la marge? A cette question, je réponds que je ne suis pas tenu de connaître les scrupules religieux qui ont pu s’opposer à la correction directe d’un texte défectueux. Il est probable que c’est par un motif de pieuse sincérité que les scribes ont voulu transmettre à la postérité le texte de la Bible, exad,.-

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ment loi qu’ils lo trouvaient flans le polit, nombre d'exemplaires qui étaient sons leurs yeux; et quand ils trouvaient des différences entre ces exemplaires, ils les signalaient en marge, non comme des leçons douteuses, mais comme des leçons simplement différentes. Or. quant à moi, si je les ai appelées des leçons douteuses, c’est que la plupart du temps, en effet, il me serait impossible de dire quelle est celle qu’il faut préférer.

Je ferai remarquer enfin, qu’outre les leçons douteuses, les scribes ont comme indiqué (par un espace vide interposé au milieu des paragraphes) plusieurs passages tronqués, dont les Mazorètes fixent même le nombre car ils en comptent vingt-huit , et je ne sais trop si ce nombre de vingt-huit ne couvre pas aussi à leurs yeux quelque mystère. Les pharisiens vont jusqu’à mesurer avec précision la longueur de l’espace que les scribes ont laissé vide, et ils s’y conforment religieusement. Par exemple, ils écrivent ainsi le passage suivant de la Genèse (chap. iv, vers. 8) : Et h'aïn dit à son frère Habel et il arriva, tandis qu ils. étaient dans les champs, etc. L’espace vide marque ici l’absence des paroles adressées à Habel par Kaïn. 11 y a dans la Bible vingt-huit passages semblables (outre ceux que nous avons cités plus haut) ; et, du reste, plusieurs d’entre eux ne paraîtraient pas tronqués, si l’on n’avait pas laissé cet espace viîfe. Mais il est inutile d’insister plus longuement sur ce point.

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