‹ Œuvres de SpinozaChapitre 194 sur 204 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'opération de créer et celle de conserver sont une même opération de Dieu. — II n'est pas nécessaire ici de répéter encore une fois ce que nous avons démontré axiome 10, partie 1; savoir, que tout autant il est requis de forces pour créer une chose, tout autant il en est requis pour la conserver, c'est-à-dire que l'opération de créer le monde et celle de le conserver sont la même opération de Dieu.

Après ces observations, passons maintenant à ce que nous avons promis en second lieu. Il nous faut donc chercher :

1° Ce qui est créé et ce qui est incréé;

2° Si ce qui est créé a pu être créé de toute éternité.

Quelles choses sont créées. — A la première question nous répondons brièvement : est créée toute chose dont l'essence est conçue clairement sans aucune existence bien qu'elle se conçoive par elle-même ; comme par exemple la matière, dont nous avons un concept clair et distinct, quand nous la concevons sous l'attribut de l'étendue et que nous concevons avec une clarté et une distinction égales, qu'elle existe ou n'existe pas.

Gomment la pensée de Dieu diffère de la nôtre. — Quelqu'un nous dira peut-être que nous percevons la pensée* clairement et distinctement sans l'existence et que nous l'attribuons cependant à Dieu. A quoi nous répondons que nous n'attribuons pas à Dieu une pensée telle qu'est la nôtre, c'est-à-dire pouvant être affectée par des objets et déterminée par la Nature des choses; mais une pensée qui est acte pur et par suite

* Je substitue à coynilionem donné par van Vloten et Land cogilalionem qui parait mieux convenir pour le sens.

enveloppe l'existence comme nous l'avons assez longuement démontré plus Laut. Car nous avons montré que Tentendement de Dieu et sa volonté ne se distinguent pas de sa puissance et de son essence, laquelle enveloppe Texistence.

Il n'existe hors de Dieu rien qui soit co-éternel à Dieu. — Puis donc que tout ce dont l'essence n'enveloppe pas l'existence doit nécessairement pour exister être créé par Dieu ef , comme nous l'avons maintes fois exposé, être continûment conservé par son créateur même, nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'opinion de ceux qui ont admis un monde, ou un chaos, ou une matière sans forme aucune, co-éternels à Dieu et ainsi indépendants. Je passerai donc à l'examen de la deuxième question. Ce qui est créé a-t-il pu l'être de toute éternité?

Ce que signifient ici ces mots : de toute éternité. — Pour la ])ien entendre il faut prendre garde à cette manière de dire de toute éternité, car nous voulonssignifier par là tout autre chose que ce que nous avons expliqué auparavant quand nous avons parlé de l'éternité de Dieu. Nous n'entendons rien ici que la durée, sans commencement de la durée, ou une durée telle qu'encore bien que nous la voudrions multiplier par beaucoup d'années ou de myriades d'années et ce produit à son tour par d'autres myriades, nous ne pourrions jamais l'exprimer par aucun nombre, si grand qu'il fût.

Où il est prouvé qu'une chose n'a pas pu être créée de toute éternité. — Or, il se démontre assez clairement qu'une telle durée ne peut exister. Car si le monde rétro-

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gradait depuis l'instant présent, jamais il ne pourrait durer la durée infinie qu'on lui assigne ; donc ce monde n'aurait pu non plus parvenir depuis ce commencement jusqu'à l'instant présent. Peut-être dira-t-on : rien n'est impossible à Dieu; car il est tout-puissant, et il pourra faire ainsi une durée telle qu'il n'en puisse exister de plus grande. Nous répondons : Dieu, parce qu'il est tout-puissant, ne créera jamais de durée qu'il n'en puisse créer une plus grande. Car telle est la nature de la durée qu'on puisse toujours concevoir une durée plus grande ou plus petite qu'une durée donnée, comme il arrive pour le nombre. On insistera peut-être : Dieu a existé de toute éternité et a ainsi duré jusqu'au moment présent et il y a ainsi ime durée telle qu'il ne s'en puisse concevoir plus grande. Mais de la sorte on attribue à Dieu une durée composée de parties, erreur suffisamment réfutée par nous, quand nous avons démontré que, non la durée, mais l'éternité appartient à Dieu. Et plût à Dieu que les hommes l'eussent considéré attentivement, car ils auraient pu se dépêtrer de beaucoup d'arguments et d'absurdités et, pour leur plus grande délectation, ils fussent demeurés dans la contemplation bienheureuse de cet être.

Passons cependant à la discussion des arguments qui sont apportés par quelques-uns, savoir par ceux qui s'efTorcent de montrer la possibilité d'une telle durée déjà écoulée.

De ce que Dieu est éternel, il ne suit pas que ses effets puissent être détente éternité. — 1° Ils disent en pi-emier lieu : une chose produite peut exister en même temps que sa cause; donc, puisque Dieu a e'tc de toute o'ternité, ses effets ont pu être produits de toute éternité.

Et ils confirment cela en outre par Vexemple du fils de Dieu qui a c'té produit de toute C'ierntlë par le père. Mais on peut voir clairement par ce qui précède qu'ils confondent Téternité avec la durée, et qu'ils attribuent seulement à Dieu la durée, de toute éternité; ce qui se voit encore par l'exemple qu'ils allèguent. Car cette même éternité qu'ils attribuent au fils de Dieu, ils admettent qu'elle puisse appartenir aux créatures. De plus ils imaginent le temps et la durée avant la création du monde et veulent qu'il existe une durée indépendante des choses créées comme d'autres une éternité hors de Dieu, et il est constant maintenant que l'une et l'autre opinions sont les plus éloignées qu'il se puisse de la vraie. Nous répondons donc qu'il est très faux que Dieu puisse communiquer son éternité aux créatures; et que le fils de Dieu n'est pas une créature mais est, comme le père, éternel. Quand donc nous disons que le père a engendré le fils de toute éternité, nous voulons dire seulement qu'il a toujours communiqué au fils son éternité.

Si Dieu agissait par nécessité, il n'aurait pas une vertu infinie. — 2° Leur second argument est que Dieu, quand il agit librement, n'a pas une puissance moindre que quand il agit par nécessite'. Or si Dieu agissait par nécessite', comme il a une vertu inflyiie, il aurait dû créer le monde de toute éternité. Mais il est très facile d'y répondre, si l'on en considère le fondement. Ces bonnes gens supposent en effet qu'ils peuvent avoir plusieurs idées différentes d'un être d'une vertu infinie, car ils peuvent concevoir Dieu comme ayant une vertu infinie et quand il agit par nécessité de nature, et quand il agit librement. Mais nous nions que Dieu eût une

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