DEUXIÈME PARTIE
vertu infinie s'il agissait par nécessité de nature ; et il nous est permis de le nier ; bien plus cela doit nous être nécessairement accordé par eux après que nous avons démontré qu'un être souverainement parfait agit librement et qu'on n'en peut concevoir qu'un seul. Que s'ils objectent qu'on peut supposer cependant, bien que cela soit impossible, qu'un Dieu agissant par nécessité ait une vertu infinie, nous répondrons qu'il n'est pas plus permis de supposer cela qu'un cercle carré, à l'effet de conclure que toutes les lignes menées du centrée la circonférence ne sont pas égales. Et, pour ne pas répéter des choses dites depuis longtemps, cela est assez certain par ce qui précède. Car nous venons de démontrer qu'il n'y a aucune durée dont on ne puisse concevoir le double, ou telle qu'on n'en puisse concevoir de plus grande et de plus petite ; et par suite une durée plus grande ou plus petite qu'une durée donnée peut toujours être créée par Dieu qui agit librement d'une vertu infinie. Mais si Dieu agissait par une nécessité de nature, cela ne suivrait en aucune façon ; seule en effet la durée qui résulterait de sa nature pourrait être produite et non une infinité d'autres plus grandes que celle qui serait donnée. Nous argumentons donc ainsi brièvement : Si Dieu créait la durée la plus grande, de façon que lui-même n'en pût créer une plus grande, il diminuerait nécessairement sa puissance. Or cette conséquence est fausse car sa puissance ne diffère pas de son essence. Donc, etc. En outre, si Dieu agissait par nécessité de nature, il devrait créer une durée telle que lui-même n'en pût créer de plus grande; mais un Dieu créant une telle durée n'a pas une vertu infinie ; car nous pouvons toujours concevoir une durée plus grande qu'une durée
donnée. Donc si Dieu agissait par nécessité de nature il n'aurait pas une vertu infinie.
D'où nous tirons le concept d'une durée plus grande que n'est celle de ce monde. — Un doute pourrait venir à quelqu'un à cause que, le monde étant créé depuis cinq mille ans et quelque chose en sus, si le calcul des chronologistes est exact, nous pouvons cependant concevoir une durée plus grande, alors que nous avons affirmé que la durée ne se peut entendre sans les choses créées. 11 lui est facile de s'en délivrer s'il considère que la durée nous est connue non de la seule contemplation des choses créées, mais aussi de la contemplation de la puissance infinie de créer qui est en Dieu. Car les créatures ne peuvent être conçues comme existant ou durant par elles-mêmes, mais seulement par la puissance infinie de Dieu, de laquelle seule elles tirent toute leur durée. Voir Proposition 12, partie I et son corollaire.
Enfin, pour ne pas perdre de temps ici a répondre à de futiles arguments, il suffît de prendre garde d'une part à la distinction établie entre l'éternité et la durée et d'autre part à ce que la durée sans les choses créées et l'Éternité sans Dieu ne sont intelligibles en aucune façon ; cela étant clairement vu, on pourra très facilement répondre à toute argumention. Il n'est donc pas nécessaire de nous attarder ici davantage.
cHAprruE XI
Bu concours de Dieu
Il reste peu de chose ou même il ne reste rien à dire au sujet de cet attribut après que nous avons
DKLXIÈME PAKTri; -491
montré que Dieu, à chaque instant, crée continûment une chose, pour ainsi dire, à nouveau ; d'où nous avons déduit que les choses n'ont jamais d'elles-mêmes aucune puissance pour produire quoi que ce soit ni pour se déterminer à aucune action ; et cela n"a pas seulement lieu dans les choses extérieures à l'homme mais dans la volonté humaine elle-même. Nous avons ensuite répondu aussi à certains arguments concernant ce point, et, bien que beaucoup d'autres soient allégués d'ordinaire, comme cela regarde surtout la Théologie, je n'ai pas l'intention d'y insister.
Comme il y a toutefois beaucoup d'hommes qui admettent le concours de Dieu et le prennent dans un sens tout autre que celui que nous avons indiqué, il convient d'observer ici, pour découvrir plus aisément leur erreur, ce que nous avons démontré antérieurement : à savoir, que le temps présent n'a aucune connexion avec le futur [voir Axiome 10, partie I) et que cela est clairement et distinctement perçu par nous. Et si l'on prend sérieusement garde à cela, il se pourra répondre sans aucune difficulté à toute argumentation adverse pouvant être tirée de la Philosophie.
En quoi consiste l'action conserTatrice de Dieu dans les choses qui doivent être déterminées à agir. — Pour ne pas avoir cependant touché ce point en vain nous répondrons, en passant, à cette question : Si quelque chose s'ajoute à V action conservatrice de Dieu quand il détermine une chose à agir? En parlant du mouvement d'ailleurs nous y avons déjà en quelque mesure répondu. Nous disions en effet que Dieu conserve la même quantité de mouvement dans la Nature. Si donc nous avons égard à toute la Nature matérielle, il n'est
492 PEXSKES MÉTAPHYSIQUES
rien ajouté de nouveau à l'action qui la conserve; mais si nous avons égard aux choses particulières, il se peut dire en quelque manière que quelque chose de nouveau s'y ajoute. On ne voit pas si cela a lieu aussi dans les choses spirituelles; car il ne semble pas qu'il y ait entre elles la même dépendance mutuelle. Enfin, comme les parties de la durée n'ont entre elles aucune connexion, nous pouvons dire que Dieu ne conserve pas tant les choses que, plus exactement, il ne les procrée à chaque instant; si donc un homme a actuellement une liberté déterminée à faire quelque action, on devra dire que Dieu l'a ainsi créé à ce moment même. Et à cela ne s'oppose pas que la volonté humaine soit souvent déterminée par des choses extérieures à elle, et que toutes les choses qui sont dans la Nature soient mutuellement déterminées les unes par les autres à quelque action; car ces choses aussi sont ainsi déterminées par Dieu. Nulle chose ne peut déterminer une volonté et inversement nulle volonté ne peut se déterminer sinon par la seule puissance de Dieu. Comment cependant cela se concilie avec la liberté humaine ou comment Dieu peut faire cela tout en maintenant la liberté humaine, nous avouons l'ignorer; nous avons souvent déjà parlé de cela.
La division vulgaire des attributs de Dieu est plutôt nominale que réelle. — Voilà ce que j'avais décidé de dire au sujet des attributs de Dieu, parmi lesquels je n'ai, jusqu'ici, établi aucune division. Pour celle qui se trouve maintes fois dans les Auteurs, je parle de ceux qui divisent les attributs de Dieu en incommunicables et communicables, pour dire la vérité, elle me semble plus nominale que réelle. Car la science de Dieu
DEUXIÈME PAIÎTIE 41)3
ne concorde pas plus avec la science humaine que le chien, signe céleste, avec le chien qui est un animal aboyant, et peut-être lui ressemblc-t-elle encore moins.
Division propre à l'Auteur. — Quant à nous, voici notre division, il y a des attributs de Dieu qui expliquent son essence active ; il y en ad'autres qui n'exposent rien de son action mais bien son mode d'existence. De ce dernier genre sont l'unité, Téternité, la nécessité, etc. Du premier la connaissance, la volonté, la vie, l'omnipotence, etc. Cette division est suffisamment claire et nette et embrasse tous les attributs de Dieu.