DE L'AMOUR DE DIEU POUR L'HOMME
(1) Nous croyons avoir jusqu'ici suffisamment montré ce qu'est notre amour de Dieu, comme aussi ses effets, savoir : notre propre durée éternelle. De sorte que nous n'estimons pas utile ici de rien dire d'autres choses, telles que la joie en Dieu, le repos de l'âme, etc., parce qu'après ce qui a été dit déjà, on peut voir aisément ce qui en est et ce qu'il y aurait à dire.
(2) Mais, puisque nous avons jusqu'ici parlé de notre amour de Dieu, il reste encore à voir s'il existe aussi un amour de Dieu pour nous, c'est-à-dire si Dieu aime aussi les hommes, et cela quand ils l'aiment? Or d'abord nous avons dit qu'on ne peut attribuer à Dieu aucuns modes de penser, en dehors de ceux qui sont dans les créatures, de sorte qu'on ne peut dire que Dieu a de l'amour pour les hommes et encore bien moins qu'il les aime parce qu'ils l'aiment, ou les hait parce qu'ils le haïssent ; car, si l'on faisait cela, on devrait admettre d'abord que les hommes peuventagir ainsi par libre volonté, qu'ils ne dépendent pas d'une cause première, ce que nous avons montré précédemment être faux. Cela, en outre, ne produirait en Dieu qu'une grande altérabilité si, alors que précédemment il
n'aurait ni aimé ni haï, il devait maintenant commencer à aimer et à haïr et être déterminé à cela par quelque chose d'extérieur à lui, ce qui est l'absurdité même.
(3) Si nous disons cependant que Dieu n'aime pas les hommes, cela ne doit pas être compris comme s'il les abandonnait, pour ainsi dire, à eux-mêmes, mais en ce sens que, l'homme étant en Dieu conjointement à tout ce qui est, et Dieu étant formé de la totalité de ce qui est, il ne peut y avoir d'amour proprement dit de Dieu pour autre chose, puisque tout ce qui est ne forme qu'une seule chose, à savoir Dieu luimême.
(4) Et il suit de là que Dieu ne donne pas aux hommes des lois pour les récompenser quand ils les accomplissent [B : et les punir quand ils les transgressent] ; ou, pour parler plus clairement, que les lois de Dieu ne sont pas d'une nature telle qu'elles puissent être transgressées. Car les règles que Dieu a établies dans la Nature et suivant lesquelles toutes choses naissent et durent — si nous voulons les appeler des lois — sont de telle sorte qu'elles ne peuvent jamais être transgressées ; ainsi, que le plus faible doit céder au plus fort, que nulle cause ne peut produire plus qu'elle ne contient en elle, et autres semblables qui sont de telle sorte qu'elles ne peuvent se modifier ni avoir de commencement, mais qu'au contraire, tout leur est soumis et subordonné.
(5) Et pour en parler ici brièvement, toutes les lois qui ne peuvent pas être transgressées sont des lois divines pour cette raison que tout ce qui arrive est non contraire, mais conforme à son propre décret. Toutes les lois qui peuvent être transgressées sont des lois