‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 32 sur 62 · S4 DIMANCHE DE LA PENTECOTE · texte numérisé non relu

S4 DIMANCHE DE LA PENTECOTE

jour notre foi sera la mesure de notre vision. Moïse voulait voir la gloire du Seigneur et il lui fut dit : « Tu me verras par derrière (1). » Et, se tenant sur un rocher, il vit la gloire divine, quand le Seigneur eut passé. Ce rocher est la foi : nous voyons le Seigneur par derrière à son passage, en contemplant les œuvres de son humanité. Il est utile de connaître ces œuvres et de les imiter.

Néanmoins le mystère de la Trinité fut montré aux saints patriarches de l'ancienne loi, mais dune manière obscure. Abraham, assis à l'entrée de sa tente près du chêne de Mambré, au moment de la plus grande chaleur du jour, vit trois hommes et n'en adora qu'un seul, disant : « Je vous prie, mon Seigneur (2), » etc. Ainsi lorsque nous sommes assis dans le calme et la paix du cœur, dans la ferveur de la dévotion, et que rien ne nous trouble, que rien ne nous émeut à l'entrée de la tente de notre corps, alors quoique nous soyons encore vivants dans la chair, « notre conversation est >> dans les cieux (3); » le Seigneur daigne apparaître à ceux qui l'aiment, afin qu'ils puissent connaître les secrets mystères de sa sagesse.

Si quelque chose dans la région du temps peut nous donner une certaine idée de la Trinité, c'est ou bien les trois puissances de l'àme réunies dans une seule substance, ou bien la lumière, l'éclat et la chaleur qui s'échappent de la seule substance du soleil.

Je ne sais par quelle lumière les anciens philosophes, au mWieu de leurs erreurs, eurent aussi l'idée de la Trinité, sans en avoir l'idée complète que nous donne la foi. Platon enseigne que l'Etre, Dieu lui-même est le premier principe et qu'en lui est le Verbe, c'est-à-dire le monde intelligible en qui sont les idées ; et il complète cette Trinité par l'àme du monde, ces trois choses d'ailleurs sont parfaitement distinctes. Et saint Augustin nous dit avoir lu dans un livre platonicien ce passage de saint Jean : «« Au com- » mencement était le Verbe (iV » Tout cela est semblable à l'enseignement de saint Paul qui met en Dieu trois personnes essen-

(1) Exodo, x\xni,23. - (2) Genèse, xviii, 1. — (3) Philip., m, 20. — {\) S. Jean, j, 1.

DIMA>XHE DA.NS LOCTAVE DE LA FÊTE-DIED 285

tiellement distinctes. Trismégiste avait dit aussi : La Monade engendra la Monade, et, se réfléchissant elle-même, produisit l'ardeur.

Nous prouvons par la Sainte Ecriture qu'il y a en Dieu une Trinité dans une unité substantielle: « Mon Père et moi nous sommes » un (i). » « E'îoutez, ô Israël, le Seigneur notre Dieu est un (2).» Voilà l'unité de Dieu. Mais il est écrit aussi : « Baptisez-les au » nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit (3). « Voilà la Trinité et l'Unité de Dieu.

DIMANCHE DANS L OCTAVE DE LA FETE-DIEU

Cause» de Pinstitntion de l'Eucharistie.

Homo quidam fecit cœnammagnam.

Un homme Kt un grand festin.

(S. Luc, XIV, 16).

Dieu commande aux prédicateurs de la vérité et leur impose le devoir non-seulement d'enseigner au peuple les vérités morales, tout ce qui touche à la vertu et aux bonnes mœurs, mais encore de lui manifester les œuvres de Dieu, de lui révéler les obscurs mystères de la loi, de lui donner, en un mot, la science et l'intelligence des secrets divins. De là cette parole du psaume: « Ils ontannoncé » les œuvres de Dieu, et ils ont fait comprendre ses merveilles (4); » et cette autre : « Ils diront votre puissance redoutable; ils jacon- » teront votre grandeur (5) ; » car dit encore un autre psaume : Par eux, « le Seigneur a annoncé à son peuple la puissance de ses » œuvres (6). »

Voilà pourquoi un sermon qui traite des vérités spéculatives et scientifiques peut quelquefois porter autant de fruits qu'un sermon pratique et purement moral. La considération, la contemplation des

(1) S. Jean, x, 30. — (2) Deutér., vi, 4. — (3) S. Matth., xxviit, 19. (4) Ps. Lxiii, 10. — (5) Ps. cxLiv. G. — (6) Ps. ex, 5.

œuvres divines produit plusieurs grands avantages dans les âmes. Premièrement, elle éclaire lintelligence ; secondement, elle enflamme la volonté ; troisièmement, elle fait admirer la sagesse et la majesté divines, et celte admiration produit la crainte et le respect ; quatrièmement, elle fait connaître la grande obligation où nous sommes d'aimer et de servir Dieu ; cinquièmement, elle nous fait louer la bonté divine, suivant cette parole : « Il révélera les » obscurités, et tous les peuples viendront dans son temple pour » chanter sa gloire ;'1). »

D'où l'on voit que la connaissance, la science des mystères n'est pas une vaine curiosité, mais une science pieuse et profonde, agréable à Dieu et très-utile aux âmes. De là cette parole du psaume : « Je m'exercerai à connaître vos prodiges ['t). »

Par conséquent, comme vous avez déjà entendu plusieurs sermons pratiques sur ce profond et divin Sacrement, j'ai voulu vous exposer aujourd'hui quelques vérités spéculatives. Je ne vous dirai pas le mode de la présence du corps de Jésus-Christ, ni le mode du changement du pain en son corps sacré et du vin en son sang ; je ne vous dirai pas non plus comment dans ce Sacrement les accidents existent et demeurent sans un sujet, ou autres choses semblables que les anges eux-mêmes ne sauraient comprendre ; mon dessein n'est pas de scruter ces mystères bons à être traités et scrutés dans les écoles à cause des hérétiques, et encore « elles n les ont scrutées et elles ont défailli dans ce travail (3). » Nous parlerons de l'institution de ce Sacrement que l'Eglise rappelle et célèbre aujourd'hui: nous dirons les raisons et la fin pour lesquelles il a été institué : cette connaissance, je le crois, nous sera trèsutile.

Prions la Vierge sainte dans le sein de laquelle ce Sacrement a sa première origine de nou.ife obtenir la grâce et l'intelligence, afin que nous puissions dire mrelques paroles utiles ; offrons-lui notre prière habituelle. y Àve Maria.

Entre l)ien d'autj^és œuvres dignes de toute notre admiration, le Très/HSfutena surtout opéré deux qui plongent dans la stupeur.

(1) Ps. xxYiii, 8. - (2) Ps. Lxwi, 12. - (3) Ps. lxiii, 6.

DANS LOCTAVE DE LA FETE-DIEU 287

La première est l'Incarnation du Fils de I ieu, et la seconde est ce di\in Sacrement ; ces deux œuvres sont les plus admirables, les plus grandes de toutes. Saint Augustin (I) dit de la première : Dieu s'est fait homme ; ce miracle est plus grand que toutes les œuvres que Dieu a opérées parmi les hommes. Saint Thomas (2) dit de la seconde : Elle est le plus grand miracle de Dieu. Voilà les inventions puissantes que le Seigneur par Isaie nous commande de prêcher etde manifester au peuple: « Faites, dit-il, connaître au peuple mes » inventions ^3'. » Dieu fait homme, la Majesté infmie dans un petit corps, quelle invention 1 Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble, caché sous les voiles du Sacrement, quelle autre invention 1

Tout le monde connaît pourquoi s'est accomplie la première ; nous le chantons tous les jours dans le Symbole : « A cause de •» nous, hommes, et à cause de notre salut, il est descendu des » cieux, il s>st incarné de l'Esprit-Saint dans la Vierge Marie, et » il s'est fait homme (4;. » La raison de la seconde n'est pas aussi connue. Par conséquent, nous examinerons quelle nécessité, quelle utilité, quel motif, en un mot, a pu porter Dieu, après s'être fait homme, après avoir racheté le genre humain et payé le prix de cette Rédemption, à faire encore un ouvrage aussi admirable?

Une telle œuvre ne manque pas de raisons profondes ; les saints docteurs assignent ordinairement quatre causes à cette institution. Premièrement, ce divin Sacrement a été institué pour la consolation du monde, nous dit saint Thomas {5} ; le Seigneur voulait donner une puissante consolation aux hommes attristés de son absence, ce que montre suffisamment le moment où il a été institué.

Il ne voulut pas l'instituer, tant qu'il était dans le monde avec ses apôtres, mais à la veille de sa Passion, alors que son corps sacré allait leur être enlevé pour être placé au-dessus des astres,

(1/ S. Aug., sur saint Jean, traité 17. — {2) S. Thom. Opusc. 54, lec. 4«. — (3) Isaïe, xii, 4. — (4) Symbole de Nicée. — (6) S. Thom. Opusc. 57, lec. 4.

ainsi que ie dit Eusebe Emissène ,1.. Il trouva le moyen de demeurer ici-bas avec les siens et il institua ce divin Sacrement. — La tristesse des apôtres en ce moment était incroyable ; le Seigneur avait essayé de l'adoucir par un long et merveilleux discours; mais la parole demeurait impuissante ; il les consola donc par un fait,' par le don de ce Sacrement, et il leur dit : Mes petits enfants, ne vous attristez pas. « Je ne vous laisserai pas orphelins ; car je suis » avec vous jusqu'à la consommation des siècles (2). » Quoique caché, quoique voilé sous des espèces sacramentelles, je demeure avec vous, je serai le compagnon de votre pèlerinage.

Quelle consolation pour l'Eglise dans ce divin Sacrement ! Quel soulagement pour ses fatigues ! Vous le savez tous, mes frères, que serions-nous sans ce Sacrement? Dans nos chagrins, dans nos angoisses, dans nos tribulations, nous recourons à vous, nous venons à vous, nous vous exposons toutes nos peines, comme si nos yeux vous voyaient ; nous vous offrons nos supplications, nous demandons votre secours, nous répandons nos cœurs en votre présence, nous cherchons en vous un soulagement et une consolation au milieu des travaux et des fatigues de ce pèlerinage. Sans vous. Seigneur, que nous serions isolés et tristes I

Secondement, il a été institué comme un mémorial de la Passion, ainsi que le Seigneur le déclara lui-même. Après avoir institué ce Sacrement, il ajouta aussitôt : « Toutes les fois que vous ferez ceci, » vous le ferez en mémoire de moi (3). » Et saint Paul expliquant ces paroles, disait : « Toutes les fois que vous mangerez de ce pain » et que vous boirez de celte coupe, vous annoncerez la mort du » Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne 4^. »

II était juste, en effet, que cette grande œuvre de la Passion, celte œuvre d'une charité si magnanime, d'une tendresse si immense, d'une utilité si exceptionnelle, cette œuvre par laquelle le monde a été racheté, ne tombât pas dans l'oubli des temps les plus lointains. Voilà pourquoi elle est mise chaque jour sous nos yeux,

(1) Eusèbe Emissène. Voyez Bibliotheca Patrura, tome 6, hom. S de Pascha. — (2) S. Jean, \iv, 18. — (3) S. Luc. xxu, 19, — (4) I Cor., XI. 26

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quand le sacrifice est offerl sur nos autels. De là ces paroles de saint Grégoire '1} : Autant de sacrifices célébrés, autant de renouvellements de la Passion de Jésus-Christ. Tous les vêtements du prêtre à l'autel, tous ses gestes, toutes les cérémonies représentent quelque circonstance de la Passion. La Passion, tel doit être, suivant le précepte du Seigneur, l'objet de nos pensées et de nos méditations dans le cours de la Messe ; car le Seigneur, nous l'avons dit, a voulu et commandé que le sacrifice se célébrât dans ce but au sein de son Eglise. Comme sous l'ancienne loi le peuple hébreu mangeait chaque année l'Agneau pascal avec certains rites et certaines cérémonies, en mémoire de sa délivrance de la servitude d'Egypte, ainsi le peuple chrétien, en mémoire de sa délivrance bien plus précieuse de la servitude du démon, mange chaque jour à l'autel l'Agneau céleste, suivant cette parole : « Il a » fait le mémorial de ses merveilles: il a donné la nourriture à ceux >' qui le craignent '2,. >>

Troisièmement, ce Sacrement a été institué pour être le sacrifice nouveau. En effet, à la place de tous les sacrifices de l'ancienne loi, qui n'étaient qu'une figure et qui furent abolis au jour de la Passion de Jésus-Christ, ce sacrifice unique a été donné à l'Eglise pour apaiser Dieu, pour expier les péchés, pour demander le secours divin, pour rendre grâces à Dieu des bienfaits reçus, et autres choses semblables. L'Apôtre indique clairement cette cause dans son épître aux Hébreux et il la conclut de ces paroles du prophète : « Vous avez refusé les offrandes et les victimes, vous n'a- » vez demandé pour le péché ni holocauste ni sacrifice, mais vous » m'avez donné un corps ;3;, » c'est-à-dire, par un moyen merveilleux et ineffable, vous avez préparé un Sacrement qui sera dans l'Eglise le sacrifice qu'on offrira à Dieu, à la place de tous les anciens sacrifices. Le seigneur l'avait encore annoncé clairement par le prophète Malachie : « Ma volonté n'est point en vous, dit le Sei- » gneur, je ne recevrai point de présents de votre main, car de- » puïs le lever du soleil jusqu'à son coucher, mon nom est grand

(l) S. Grég., sur l'Evang., hom. 37, n" 7. — (2) Ps. ex, 4. — (3) Ps. xxxix, 7.

» parmi les nations et l'on sacrilie et Ion offre en tout lieu une » oblation pure à mon nom (1;. » Pouvait-on parler plus clairement du sacrifice de nos autels?

Le Seigneur indiquait aussi le même but de cette à'\\\ne institution dans ces paroles de l'Evangile : «< Ceci est mon sang, le sang u de la nouvelle alliance (2\ >» Comme s'il disait : A la place du sang des agneaux, des boucs et des taureaux qui étaient offerts dans l'ancienne alliance, je vous laisse mon sang pour l'offrir en sacrifice. De là ces paroles de l'Apôtre : « Si le sang des boucs et » des taureaux et l'aspersion de l'eau mêlée à la cendre d'une gé- » Disse sanctifient ceux qui ont été souillés et purifient leur chair, n combien plus le sang de Jésus-Christ, puriûera-t-il notre cons- » cience de toutes les œuvres mortes (3; ? »

Nous devons remarquer sur ces paroles, que ce sang de l'ancienne alliance n'était pas uniquement offert en sacrifice, ainsi qu'on le voit par le bouc immolé ; ce sang était encore destiné à tout expier, à tout sanctifier. C'est par l'onction de ce sang sur les genoux et sur l'extrémité de l'oreille, que les prêtres étaient consacres et sanctifiés ; c'est par l'onction de ce sang qu'on sanctifiait tous les vases sacrés ; c'est encore l'aspersion de ce sang qui purifiait le peuple, ainsi que l'enseigne clairement l'Apôtre, expliquant cette cérémonie dans son épître aux Hébreux. Moïse, prenant une branche d'hyssope et la trempant dans le sang d'une génisse, aspergeait le peuple, etc. « Ou purifie tout avec le sang, dit l'Apôtre à » ce sujet, et les péchés ne sont point remis sans effusion de » sang [i]. >» L'Esprit saint désignait par là clairement que l'expiation des péchés et la sanctification du monde devaient s'opérer par le sang de Jésus-Christ. Voilà pourquoi lorsque le Seigneur disait : « Ceci est le sang de la nouvelle alliance (5); » il voulait faire entendre que ce sang demeurerait dans l'Eglise non-seulement pour être offert en sacrilice, mais encore pour être un Sacrement destiné à sanctifier le peuple et à expier ses péchés. Voilà pourquoi le

(1) Mal., I, 10. — (2) S. Malth., xxvi, 28. — (3) Hébr., ix, 13. - (4) Héb., IX, 22. — (5) S.Matlb., xxvi, 28.

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prêtre l'offre à Dieu comme un sacrifice et le peuple le reçoit comme un Sacrement.

Et telle est la quatrième cause de son institution ; il est un Sacrement qui nous sanctifie et qui nous purifie de toute souillure du péché, suivant les paroles de l'Apôtre : « Si le sang des boucs et » des taureaux, etc. (-1). » Ce Sacrement nous fortifie encore dans la grâce, ainsi qu'il est écrit : « Et le pain fortifie le cœur de » l'homme (2). »

C'est pourquoi le prêtre consacre sous les apparences du pain et du vin, afin que ce signe extérieur nous désigne les effets du Sacrement. De la même manière que l'eau du baptême purifie l'homme de ses péchés, ainsi ce paiu céleste nourrit, soutient et fortifie le cœur de l'homme; ainsi ce vin sacré le réjouit par l'action de l'Esprit saint. D'où l'on voit que l'Eucharistie n'est pas le Sacrement des pécheurs, mais des justes et des parfaits.

Par conséquent, de la même manière que la vie matérielle a besoin de pain pour se soutenir, ainsi ce pain des anges nourrit et soutient la vie spirituelle. Le Seigneur le disait dans son Evangile : « Le pain que je donnerai , c'est ma chair pour la vie du )) monde (3). » C'est-à-dire pour soutenir, pour restaurer la vie du monde.

Telles sont, mes frères, les raisons et les causes de l'institution de l'Eucharistie ; elle est destinée à être une consolation, un mémorial, un sacrifice et un sacrement ; ces causes sont celles qu'assignent communément les saints docteurs.

Certes, elles sont pleines de vérité et elles ont un grand poids, puisqu'elles sont puisées à la source sacrée des saintes Ecritures et de l'Evangile ; néanmoins elles ne satisfont pas entièrement, elles ne rassasient pas l'àme ; le Seigneur, en effet, pouvait instituer un autre mémorial de sa Passion, un autre sacrifice, par exemple, l'immolation d'un agneau immaculé qui chaque jour aurait été offert dans l'Eglise en mémoire de la mort de Jésus-Christ. Il y a d'ailleurs d'autres sacrements dans l'Eglise, le Baptême, la Pénitence, la Confirmation, et, s'il fallait ajouter quelque chose pour

(1) Hébr., IX, 13. - (2) Ps. cm, 15, - (3) S. Jean, vi, 52.

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donner la force, le Seigneur aurait pu instituer, par exemple, le pain bénit qui, comme l'eau, comme l'huile et le chrême, aurait été un sacrement et aurait fortifié l'âme. Pourquoi donc a-t-il institué une œuvre si grande, si admirable, un si prodigieux miracle ? Quelle raison, quelle nécessité d'accomplir celte œuvre semblable à celle de l'Incarnation ? Oui, je pense qu'ici se cache un plus grand mystère, qu'il y a d'autres causes plus puissantes que nous devons rechercher, quoique les raisons déjà données soient d'un grand poids.

Ecoutez donc, mes frères, le grand mystère caché dans ce Sacrement, écoutez Tadmirable dessein de Dieu, écoutez la fin toutepuissante et la cause principale de l'institution de ce divin Sacrement, cause pleine de gloire, de joie, d'allégresse, de bonheur. C'est saint Chrysostôme :1; qui nous la fait connaître avec plus de clarté que tous les autres docteurs.

Dieu, dit-il, a ajouté cette œuvre nouvelle, ce nouveau miracle à celui de son Incarnation ; cette seconde invention est comme le complément de la première. Dieu a envoyé son Fils dans le monde pour vivifier le monde, ainsi quil le dit lui-même : « Je suis venu, n afin qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient avec surabondance (2). >» Et comment le monde pouvait-il être vivifié ? n'est-ce pas uniquement par son union avec sa vie qui est Dieu même, comme le corps n"a la vie que par son union avec l'âme? Sans doute, l'union divine qui donne la vie se fait par la grâce et par la charité ; mais le principe et la source de toute grâce et de toute charité, c'est l'union hyposlatique de Dieu et de l'homme en Jésus-Christ, union admirable, union ineffable par iaciuelle Dieu s'est fait homme. De cette grâie première découlent toutes les autres grâces, suivant cette parole de saint Jean : « Nous avons tous reçu de sa pléni- » tilde, et grâce pour grâce ^3 . » Cependant cette plénitude n'a été versée que sur la tête du corps mystique de l'Eglise, d'où la grâce de la vie s'écoule sur tous les membres.

Mais pourquoi cette plénitude n*a-t-elle pas été versée sur tous

(1) S, C.hrys. Horn. GO, sur l'Eucharistie. — (2, S. Jean, x. 10. — (3) S. Jean, i, 16.

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les membres? Evidemment parce que cela ne convenait pas. Dieu nous aime tellement que-, si cela eût été convenable, il l'aurait fait. Mais, je le répète, cela ne convenait pas, car alors le Seigneur n'eût pas précisément guéri la nature humaine, ill 'aurait renversée en quelque sorte, puisqu'il n'y aurait eu qu'un seul suppôt humain. Si le Verbe divin avait pris les corps et lésâmes de tous les hommes, comme il prit le corps et l'àme du Christ, il aurait ele comme un monstre chargé de toutes ces individualités.

A cause de cette inconvenance, la Sagesse divine a trouvé un autre moyen pour sunir à nous et pour nous faire participer à sa Divinité. Il a fait de la chair sacrée qu'il avait prise, qu'il avait déifiée, une nourriture merveilleuse, ineffable, et il nous l'a donnée ; tous doivent la prendre, la manger, se l'incorporer, et par elle Jésus-Christ nous unit à lui. nous transforme en lui. nous incorpore à lui, a(in que cette union qui np devait pas s'accomplir d'une manière hypostatique. s'accomplit au moins par cette manducation divine. Nous prenons cette chair déifiée, et par elle nous nous unissons à la Divinité, nous nous attachons au Seigneur Jésus- Christ, nous nous incorporons à lui. de manière à être l'os de ses os et la chair de sa chair. C'est pourquoi le chrétien et Jésus- Christ ne sont plus deux, ils sont une seule chair ; ils ne sont plus seulement avec Dieu un même esprit par la grâce, ils deviennent un même corps avec Jésus-Christ ; comme si quelqu'un allumait un charbon, le mêlait à un monceau d'autres charbons, pour les enflammer tons, ainsi par la chair de Jésus-Christ, nous dit saint Jean Damascène (l), Dieu nous communique sa Divinité.

Dieu, dans son amour, n'était pas satisfait de nous voir seulement unis à lui par la grâce d'une nianière mystique ; il a voulu nous unir en quelque sorte réellement à lui pendant cette vie. Cette doctrine n'est pas de nous ; c'est la doctrine des saints, c'est la doctrine de la Vérité elle-même. « Le royaume des cieux, dit le )' divin Maître, est semblable au levain qu'une femme prit et cacha )) dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que toute la masse eut » fermenté (2). »

(1)S. Jean Damascène. Foi orlh., 1. 4, c. U. - (2) S. Matth,, xiii. 33.

294 DMANCHE

Avec quelle bnevele et sous quels voiles Dieu nous indique ce mystère, afin de ne pas jeter aux pourceaux les pierres précieuses ! 0 comparaison merveilleuse, sublime! Cette femme prudente qui cherche la dragme perdue est la Sagesse divine ; elle a pris trois mesures de farine très-pure, l'esprit, l'àme et le corps, en a composé un levain, l'humanité de Jésus-Christ, l'a fait fermenter dans le ferment de la Divinité, en le déifiant de la manière la plus complète, l'a mêlé à la masse entière des élus par le divin Sacrement, jusqu'à ce que toute la masse ait fermenté.

Mais cette ferment-ation de la masse n'apparaît pas encore ; car a nous sommes >» sans doute « les enfants de Dieu, mais on ne voit » pas encore ce que nous serons ; lorsfiu'il apparaîtra, nous serons w semblables à lui '1}. » Ah 1 que sera dans les cieux cette fermentation de la masse entière ! Cette masse sera toute brillante, plus resplendissante que le soleil, toute déifiée. « Les justes brilleront » comme le soleil dans le royaume de leur Père (2). » « Jésus-Christ » sera tout céleste, ainsi sera l'homme terrestre ^3}, » et ainsi apparaîtra le fruit de ce divin Sacrement. Alors nous verrons pourquoi il a ^tc institué, car « lorsqu'il aura donné le sommeil à ses >. bien-aimés, voici l'héritage du Seigneur 4; ; « voici, ô enfants, voici " la récompense, fruit de son sein, » fruit céleste dont il est dit : Béni soit le fruit de votre sein ! Toute cette gloire, toute cette beauté, toute cette splendeur descendra par cette chair prise dans le sein de la Vierge, de la tète jusque sur tous les membres.

Vous pourriez vous contenter de ce témoignage de l'Evangile; mais comme ce mystère est grand et magnifique, et que ce témoignage ne nous est donné que sous le voile dune similitude, écoutons encore Jésus-Christ nous parlant de ce Sacrement, non plus en parabole, mais de la manière la plus claire ; il va lui-même nous enseigner cette doctrine.

11 avait déjà dit de l'Eucharistie des choses merveilleuses et sublimes ; il avait dit entre autres choses : « Je suis le Pain vivant » qui suis descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il

(1) I S. Jean, m, 2. - (2) S. Mailh.. xiii, 43 - (3) 1 Cor., xv, 48. - (4) Ps. cxxvi, 4.

DANS l'octave DE LA FÊTE-DIEU 295

)) vivra éternellement (1). » Et voulant, pour ainsi dire, prouver cette vérité, il fait ce raisonnement : « Celui qui mange ma chair « et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (2), » parce qu'il s'incorpore ma substance, comme moi je suis dans mon Père, et que mon Père est en moi, parce que je me confonds avec lui dans une même substance.

Nulle union plus intime que celle de la nourriture qui se transforme en la substance de celui qui la prend. Par conséquent, « comme mon Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par » mon Père (3), >> parce que je me confonds avec lui dans une seule et même substance, que je suis consubstantiel à lui, et que par conséquent, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vivant de vivant, j'ai avec mon Père une vie commune ; ainsi celui qui me mange participe par la même raison à ma substance vivante ; il vit par moi. Je suis le pain vivant, je donnerai donc la vie à celui qui me mange.

0 comparaison admirable et pleine de douceur ! Est-il vrai. Seigneur, que vous comparez, que vous assimilez ma communication à votre être, l'union que je contracte avec vous dans le divin Sacrement, à cette communion, à cette union ineffable, complète, qui vous unit au Père dans la même substance. Oh ! je ne puis contenir ma joie. « Mon âme tout entière s'est fondue, quand mon Bien- » aimé m'a dit (4) » de telles merveilles.

Cette communion, mes frères, est une grande chose ; c'est une œuvre admirable, une union magnifique, que la langue ne saurait exprimer. 0 amour immense! 0 incomparable charité ! Ce n'était pas assez pour vous, ô mon Dieu, de m'unir à vous par la grâce et par la charité, vous avez encore voulu m'unir réellement à vous, m'ineorporer à vous, me transformer en vous. Ce n'était pas assez pour vous de prendre ma nature dans Jésus-Christ et ainsi de me combler de gloire, vous avez voulu vous unir votre Eglise, faire écouler sur le corps entier des fidèles par ce divin Sacrement la gloire de l'union bypostatique dont la tête rayonne, en l'unissant à vous, non pas d'une union bypostatique comme la tète, mais d'une

(V) S. Jean, vi, 51. - (2) Id. 67. - (3) Id. 58. - (6) Gant., v, 6.

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union sacramentelle. Sans doute nous ne disons pas quil y ait une union réelle de Tàme avec Dieu, difierente de celle qui s'accomplit par la grâce et par la gloire, mais nous aftirmons qu'il existe une communion, une participation réelle et véritable à votre substance, par lesquelles nous sommes unis intimement à vous par la grâce.

0 dignité suprême 1 gloire incomparable du peuple chrétien ! En vérité, « il n'e^t pas de nation si illustre qui ait des dieux aussi » prés d'elle, que le Seigneur notre Dieu prés de nous (i ;. » Comprenez ce mystère, chrétiens, et soyez remplis dadmiration, tressaillez d'allégresse, soyez transportés de joie. Par ce Sacrement, nous nous élevons en quelque sorte jusqu'à l'Etre divin ; dans ce Sacrement, le Seigneur nous accorde des dons précieux, immenses, qui nous font participer à la nature divine.

Quelle gloire 1 quelle sublimité 1 quel honneur 1 Qui ne craindra de s'en approcher ? Qui ne sera saisi de tremblement, quelle que soit sa pureté, quelle que soit sa sainteté ? « Vous ne vous appro- » chez pas, dit 1 Apôtre, dun feu qu'on puisse toucher et ma- » nier 2); » ce n'est plus l'eau du Baptême ou le Chrême sacré; c'est le corps véritable de Jésus-Christ, c'est la chair qui déiûe et qui est assise sur un trône à la droite du Père, au-desbus des anges et des chérubins ; « c'est Dieu, le Juge souverain de toute » créature, des esprits justes et parfaits ; c'est Jésus, le Médiateur >» de la nouvelle alliance; c'est l'aspersion d'un sang sacré qui parle » plus haut que le sang d'Abel (3,. »>

Et après une telle gloire, ô chrétien, tu ne dédaignerais pas d'abaisser les yeux jusqu'aux joies infimes de ce monde ! Un exemple vous fera comprendre cette indignité. Supposez que Jésus- Christ eut dit à saint Pierre, pendant qu'ils vivaient ensemble: Pierre, je veux que tu me manges. Ah ! comme Pierre eut refusé ! comme il eut tremble à cette parole, bien plus que lorsque le Seigneur voulut lui laver les pieds ! 0 Seigneur, comment le ferai-je? comment oserai-je? — 1 ierre, obéis ; je le veux, je te l'ordonne. Supposez que Pierre, obéissant, eut mangé le Seigneur tout entier.

(1) Deut., IV, T. — (?) Hébr., mi, 18. - (3) Hcb., xii, 23.

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Ahî quelle joie pour Pierre de porter ainsi le Seigneur dans sa poitrine 1 Songez au mépris qu'il aurait eu pour la gloire de ce monde. Comme il aurait préservé de toute souillure et son corps et son âme !

Mais voilà, mes frères, voilà en toute vérité ce qui se passe dans la communion. Nous mangeons véritablement, réellement, le Seigneur Jésus-Christ ; nous le portons véritablement, réellement, dans notre poitrine. Il n'y a pas de différence ; s'il y en a une, c'est que, pour ne pas vous inspirer la crainte, la répugnance de manger une chair vivante, il s'offre à vous sur l'autel sous les apparences du pain. Voyez donc ce que vous devez faire ; voyez comment vous vous en approchez ; voyez comment vous veillez sur vous. Ah ! reconnaissez la charité de votre Dieu, reconnaissez votre dignité, reconnaissez les effets admirables de ce Sacrement et glorifiez Dieu qui a daigné vous accorder un tel bienfait.

Le Seigneur daigna montrer dans une révélation extraordinaire cette union admirable, cette incorporation et ses fruits merveilleux à l'abbé Rupert (1), religieux d'une grande sainteté; il nous raconte lui-même cette vision dans son douzième livre sur saint Matthieu. Il venait d'être ordonné prêtre ; la nuit qui précéda la première messe où il devait consacrer et recevoir le Sacrement du corps et du sang du Seigneur, Jésus-Christ lui apparut sous sa forme humaine ; il l'entoura tout entier comme un vêtement et s'imprima à lui plus intimement qu'un sceau sur une cire molle ; en même temps il l'inonda de tels flots de douceurs, que si cette joie n'avait passé rapidement, elle eut arraché son àme de son corps et l'eut emportée avec elle ; la vie mortelle ne peut soutenir le poids écrasant de ces douceurs divines. Aussi nous dit-il lui-même qu'il avait senti toute la vérité de cette parole : « L'homme ne me » verra point sans mourir (2). »

Pour nous, mes frères, nous ne goûtons pas ces fruits, cette douceur, et pourquoi? Parce que nous nous approchons sans aucune disposition, avec la plus grande sécheresse; parce que nous ne ré-

(1) L'abbé Rupert, liv, 12, sur saint Matthieu, chap. '26. — (2; Exode, xxxui, 20.

298 DIMANCHE DANS L OCTAVE DE LA FETE-DIEU

tléchissons pas et que nous ne faisons aucune attention à la grandeur de la Majesté que nous allons recevoir, à l'intimité de l'union que nous allons contracter. Seuls, les hommes très-purs et trèssaints devraient s'approcher de ce divin mystère.

Saint Clirysostôme '1} nous dit que. de son temps, au moment où les fidèles allaient s'avancer pour la communion, un diacre s'écriait devant tout le peuple : C'est le Saint des saints ; s'il y a quelqu'un de saint, qu'il approche. Il ne disait pas : S'il y a quelqu'un de pur, d'exempt de pêche ; il disait : S'il y a quelqu'un de saint, qu'il approche. Ce n'est pas seulement la pureté qui est requise pour un tel Sacrement, c'est la sainteté.

Et nous, mes frères, après des milliers de fautes, à peine avonsnous reçu l'absolution du prêtre, que nous nous approchons aussitôt de l'Eucharistie. Nous devrions attendre quelque temps, pour laver davantage notre conscience dans nos larmes, pour exciter dans nos cœurs la ferveur et la piété, pour nous exercer aux bonnes œuvres ; alors seulement nous devrions approcher d'un si redoutable Sacrement.

Nous disons ceci pour les pécheurs qui passent toute leur vie dans l'iniquité, dans l'esclavage des passions, et qui se purifient de tant de souillures à peine une fois chaque année. Quanta ceux qui marchent avec crainte en présence de leur Dieu et qui possèdent une conscience habituellement pure, quant à ceux-là, dis-je, ils feront bien de manger fréquemment le pain de vie, ce pain sacré qui vivifie ceux qui le mangent, qui les purifie après les avoir vivifiés, les sanctifie après les avoir purifiés, et, après les avoir sanctifiés, les confirme ici-bas dans la grâce, et les couronne plus tard de la gloire éternelle, à laquelle nous conduise le Seigneur Jésus. Ainsi soit-il.

(1) S. Chrys. Iloiu. Gl, torae 5 de l'édition de Pans.

TBOISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE 299

TROISIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

Les Ange».

Gaudium erit coram angelis Dei super uno peccatore pœnitentiam agente.

Il y aura une grande joie parmi les anges de Dieu .pour un seul pécheur qui fera pénitence. (S. Luc. XV, 10).

Salut Augustin (\) s'exprime ainsi dans ses Méditations : Quoique Dieu, Créateur de tous les êtres, soit au-dessus de toute parole et de toute compréhension, nous pouvons lire, dire, écrire de lui, avec une é\idence qui écarte le doute, des choses sublimes, prodigieuses; quant aux anges, nous ne pouvons prouver avec la même évidence tout ce que nous en disons. Nous connaissons Dieu par le témoignage de ses œuvres, de toutes les créatures et des Saintes Ecritures ; mais aucun sentiment intérieur ne nous parle des anges, nous ne voyons aucune de leurs œuvres et l'Ecriture n'en dit que peu de mots. Nous ne trouvons, remarque la Glose (2}, le nom de Séraphin que dans un seul passage dlsaie. Moïse ne nous dit rien ni de leur création, ni du péché d'un grand nombre d'entre eux. Cependant je vais brièvement expliquer, suivant mon pouvoir, la nature des auges.

Prenons pour base cette proposition de saint Denis '3) : La faculté la plus haute d'une nature inférieure touche toujours à la faculté infime d'une nature supérieure ; ainsi dans la plante la faculté la plus haute est la croissance, et là commence l'animal ; dans l'animal, nous trouvons une puissance de motion, les facultés sensibles, et parmi ces facultés sensibles. l'Imaginative est la plus

(1) S. August, Médit., chap. 27. — (2) Glos. sur le chap. 6' d'Isaïe. — (Ci) S. Denis. De la céleste Hiérarchie, chap. 4.

haute ; aussi là commence la raison, car celle faculté est aussi appelée raison particulière. Voyez saint Thomas (1)-

L'intelligence humaine a trois imperfections. Premièrement, elle est liée aux sens : secondement, elle est éclairée dans ses actes par leur objet, puisque le changement qui s'opère en elle quand elle reçoit les espèces, est rillumination ; troisièmement, elle discourt. Ecartez ces trois imperfections et vous aurez Tintelligence angélique ; car l'ange n'est pas lié à des sens, il n'est pas éclairé ni changé par l'objet de Tintelligence, car l'ange connaît au moyen d'espèces créées en lui, en même temps que lui 2) ; il n'est pas un mendiant demandant ses connaissances aux choses intelligibles. De plus, l'ange ne discourt pas ; à la première vue. il connaît tout ce que renferment les choses : semblable à un artiste habile qui, entrant dans une église, en voit d'un seul coup d'oeil tous les défauts, tandis qu'un autre sera obligé d'abord de mesurer, etc.

L'intelligence angelique a trois imperfections ; écartez-les, vous aurez la Divinité. La première imperfection est que l'intelligence de l'ange n'est pas la même chose que l'acte de cette intelligence ; ces actes se multiplient selon le nombre des objets ; la Seconde est que l'intelligence de l'ange peut être en puissance, car il peut connaître une chose qu'il ne connaissait pas auparavant, et l'ignorance d'une chose intelligible est un défaut de lumière. Troisièmement, ([uoique l'intelligence angelique ne soit pas éclairée par les objets inférieurs, elle est pourtant illuminée par les êtres supérieurs, puisque, d'après saint Denis ;3), les anges d'un ordre supérieur éclairent les anges d'un ordre inférieur, et que Dieu les éclaire tous; voilà pourquoi leur intelligence est dépendante.

Ecartez ces trois imperfections de l'intelligence qui est Dieu. En Dieu l'intelligence et l'acte de l'intelligence sont une même chose ; cette intelligence connaît tous les intelligibles, elle n'ignore rien,

(J; S. Thciii. Sorn. 1" part., qucsl. 78, art. '». Notre auteur 'lit : Ratio philoSoph.dis, tanrlis qae saint Thomas «lit : Rilio parlicularis. Nous avons cru drvoir prendre le mot de l'Ange de l'école. — (J) S. Tliom. Sonr.me, 1" pariie, quest. Sa, arUU. — Çd) S. Denis. De la céleste Hiérarchie, eh.

APRES LA PENTECOTE 301

elle n'ajoute rien de nouveau à ses connaissances. De là cette parole de saint Jean : « Dieu est lumière et en lui il n'y a point de )> ténèbres (I). » De plus, l'intelligence divine n'est pas dépendante et nulle lumière étrangère ne l'éclairé. Par conséquent, l'intelligence angélique est une sorte de milieu entre l'intelligence humaine et l'intelligence divine.

Nous raisonnerons de la même manière pour la volonté. Il y a trois sortes de volontés. Il y a une volonté immuable et irrévocable, c'est la volonté divine. De là ces paroles de saint Jacques : « En » lui il n'y a ni changement ni ombre de retour '2). » Il y a une volonté muable mais irrévocable, c'est la volonté des anges. Leur volonté est muable. dit saint Grégoire : sans cela, l'ange ne serait jamais tombé, puisque sa volonté avait été créée dans le bien. Mais cette volonté est irrévocable ; avant une délibération pleine, la volonté angélique peut choisir entre plusieurs objets ; mais, le choix fail, elle ne peut revenir en arrière, ainsi que l'enseigne saint Thomas Ci). Il y a une troisième volonté muable et révocable, c'est la volonté humaine, c'est la nôtre.

De là on voit quelle est la nature de l'ange. L'Ange est une substance spirituelle, intelligente, ayant une volonté irrévocable et des connaissances purement intellectuelles, mais dépendante dans l'une et dans l'autre faculté. La nature angélique n'a pas et ne peut pas avoir un corps qui lui soit uni ; l'ange peut prendre un corps, mais non le vivifier.

Voilà, mes frères, tout ce que j'ai pu trouver sur la nature angélique ; quant à l'excellence et à la dignité des anges, à leur gloire, à leur diversité, à leurs emplois, à leurs fonctions dans la Jérusalem céleste, à leurs propriétés et à la maoière dont ils servent le Très-Haut, n'attendez pas que je vous le dise; toutes ces choses sont cadiées à nos yeux; la contemplation mieux que toute explication pourra nous les faire connaître.

Néanmoins saint Denis nous donne là-dessus quelques enseignements qui n'ont d'autre fondement que l'autorité de son nom; mais

(l) I S. Jean, i, 5. — (2) S. Jacq., i, 17. — (3) S. Thomas. Somme, !'• partie, quest. 64, art. 2.

comme il les avait peut-être reçus hii-mèrae de son maître, l'apôtre saint Paul qui, ravi au troisième ciel, avait contemplé toutes ces merveilles, j'oserai, pour ne pas paraître n'en avoir rien dit, vous répéter quelques-uns de ces enseiguements.

11 y a parmi les anges une triple hiérarchie. Les anges de la première se tiennent toujours auprès de Dieu ; les anges de la seconde dirigent et gouvernent le monde, ils sont comme des princes à qui est confié le mouvement de l'univers : les anges de la troisième exécutent les ordres de ces princes. Comme dans la maison d'un puissant empereur, on voit toujours auprès de lui des grands qui sont ses familiers, et reçoivent immédiatement ses ordres qu'ils transmettent aux conseillers entre les mains desquels se trouve la disposition de toutes les affaires du royaume, afin que ceux-ci règlent l'exécution des volontés impériales qu'ils feront à leur tour accomplir par leurs inférieurs. Les premiers, c'est-à-dire les familiers, sont comme la première hiérarchie du royaume ; ils transmettent les ordres de l'empereur aux conseillers qui. sont comme la seconde hiérarchie ; ceux-ci règlent la manière dont les ordres doivent être accomplis et en intiment Texécution distincte et détaillée à des généraux pour les affaires militaires et à des préfets pour les affaires des villes et des provinces. Ces généraux et ces préfets forment la troisième hiérarchie : ils accomplissent les ordres impériaux par le ministère de leurs subordonnés.

Tel est le ciel : la première hiérarchie est éclairée d'une manière immédiate sur les secrets de Dieu et éclaire la seconde hiérarchie qui. à son tour, éclaire la troisième, en réglant et ordonnant l'exécution des divins secrets. Sans doute tous les anges voient Dieu, mais tous ne peuvent découvrir les secrets des mystères divins dans la clarté même de l'essence infinie ; seuls, les anges supérieurs les découvrent et les transmettent aux anges inférieurs; seuls, ils reçoivent immédiatement de Dieu la lumière et la connaissent. Ainsi nous l'enseigne saint Thomas (r.

On demande donc si tous les anges, tant les supérieurs que les inférieurs sont envoyés. Saint Thomas dans cette même question

(1) S. Thomas. Somme, quest. Il2, art. 4.

APRÈS LA PENTECOTE 303

enseigne que les anges supérieurs ne le sont jamais, et il allôgue l'autorité de saint Denis et de saint Grégoire. Cependant, comme dans ces questions il vaut mieux s'en tenir à l'autorité des Saintes- Ecritures qu'à tous les raisonnements, et que les Saintes-Ecritures, dans des passages cités par saint. Thomas lui-même, en particulier dans celui où Isaie parle d'un Séraphin, nous montrent clairement tous les anges envoyés, même les. anges supérieurs, il est plus sur de dire que tous peuvent être «nvoyés.

D'ailleurs, le Fils et le Saint-Esprit sont eavoyés ; quoi d'étonnant que les anges le soient aussi ? Le Fils estrvenu servir ; pourquoi, fut-il un Séraphin, l'ange ne servirait-il pas? Dieu, en nous envoyant les plus hauts princes de la gloire, nous manifeste sa charité ; voilà l'honneur qu'il nous rend, voilà l'estime qu'il fait de nous.

Parlons maintenant du ministère des anges-; voyons premièrement si les anges éclairent les âmes, s'ils les instruisent de tout ce qui regarde le salut et comment ils les enseignent; voyons secondement si les anges enflamment notre volonté à l'amour de Dieu et des choses spirituelles et comment ils l'enflamment.

Saint Augustin (1) nous dit : Il peut se faire que, par une certaine union avec les êtres, un esprit puisse leur montrer, à l'aide de certaines images qu'il forme dans l'être auquel il s'unit, les choses qu'il sait lui-même. Cette union pourtant ne peut s'accomplir par une infusion intérieure qui est propre uniquement à la Divinité ; elle ne peut s'opérer que par une certaine présence à l'âme. — Les anges ne sont pas non plus la cause immédi'^te de la pensée; ils ne créent dans Tàme ni la science ni les espèces matérielles ; c'est encore l'œuvre propre de Dieu. Sachez ceci, dit saint Bernard (2), etc. — Mais nous dit saint Thomas (3}, ils fortifient par leur présence notre intelligence, en lui présentant les espèces nécessaires pour saisir la vérité ; ils recouvrent la vérité de formes sensibles, comme on fait aux petits enfants, parce que nous ne pouvons comprendre

(l) S. Aug. De Gen. ad litt.. ch. 13. — (2) S. Bernard. Serm. 5 sur le Caut. n° 8. 1/auieur cile plus loin ce passage qu'il ne fail qu'indiquer ici. — (3) S. Thom. Som., pars. 1', quest. 111, art. 1.

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la vérité purement intelligible. Voilà pourquoi on appelle les anges des ouvriers spirituels : «Nous te ferons des chaînes d'or (1). » Voyez là-dessus saint Bernard. — De plus, par le mouvement des humeurs et des esprits vitaux, ils opèrent des changements dans l'imagination, pour faire saisir la vérité dont ils veulent nous instruire ; c'est de l*iiorte qu'ils parlent dans les songes et qu'ils préparent l'intelligence aux enseignements qu'ils veulent nous donner.

Mais peuvent-ils mouvoir et enflammer la volonté ? Je réponds : Ils ne peuvent ni la contraindre ni la forcer, mais ils peuvent la mouvoir. Et comment la meuvent-ils ? Je réponds : Mouvoir la volonté directement, par une action immédiate sur la faculté, c'est le propre de Dieu seul qui peut à son gré changer l'inclination de la volonté. Mais les luges (2, peuvent mouvoir la volonté de deux manières : Premièrement, par la persuasion, eu montrant à l'intelligence le bien qui se trouve dans une chose et en attirant ainsi la volonté àlaimer. Secondement, par un mouvement de passion dans l'appétit sensitif. La volonté peut être inclinée par l'appétit sensitif dont les anges peuvent exciter la. passion soit par le mouvement des humeurs, soit par une chaleur excitée dans les sens. Voilà pourquoi il y a des anges appelés séraphins, c'est-à-dire des anges qui enflamment. Voyez encore saint Thomas (3).

Il y a ici une chose difficile. Saint Thomas dît que, par sa présence, l'ange peut éclairer l'inielligence, tandis qu'il ne peut enflammer la volonté de la même manière. Pourquoi ne le peut-il pas? — On demande pourquoi Ton compte neuf chœurs d'anges et quel est l'office de chacun d'eux. Nous trouvons ces neuf chœurs dans un passage d'Ezéchiel sous l'image de neuf pierres précieuses dont il dit : « Toutes ces pierres précieuses forment ton vêtement (4). » Cette explication est de saint Isidore (5).

Je dis de plus que la beauté des anges est telle que, pour récompense de tous nos travaux, nous n'accepterions d'autre jouissance que la vue d une semblable créature, si les yeux de notre àmepou-

(1) Gant , r, 11. — (2) S. Thora. Som., qucst. 111, art. 2. — (3) 8. Thom. Somme, quest. lll, art. 2 et 3, — (4) Ezéch., xxviii, 13. - (6) S, Isid. Du souv. Bien, liv. !•% chap. 12.

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vaient la contempler. Remarquez où j'ai puisé ceci. Quelle iutelligence est plus haute que celle de l'aigle évangélique, de l'apôtre saint Jean? Or, cet apôtre, étant à Pathmos, vit un ange et aussitôt il se prosterna à terre pour l'adorer. Il ne croyait pas qu'il y eut de beauté plus parfaite, une excellence plus sublime, et, prenant cet ange pour Dieu même, il l'adorait. Voilà ce que lit saint Jean. Mais que lui dit l'ange? « Ne fais point cela, car je ne suis qu'un » serviteur comme toi (i). » Oh ! si tu savais combien cette beauté est loin de la beauté de ton Dieu ! Elle n'est que scorie, que cendre, que poussière auprès de l'or le plus éclatant, ou plutôt elle n'est rien. Je ne suis qu'une créature, qu'un ouvrage de ses mains ; d'après un tel ouvrage, juge ce que doit être l'Ouvrier ; je ne suis qu'un serviteur, juge ce que doit être le Maître. Ne me vénère pas comme ton Dieu. Ecoute ce que disait Job : « On ne l'achète pas » au poids de l'or, on ne l'obtient pas pour l'argent le plus pur. » L'or d'Ophir n'en égale pas le prix, il surpasse l'onyx et le sa- » phir. Le verre et l'or ne sont rien auprès de lui, ni les ornements » les plus beaux. Le corail et le béryl s'effacent à sa présence : il » l'emporte sur les perles de la mer. On ne le compare pas à la to- » paze d'Ethiopie ; on ne l'échange pas pour les tissus les plus pré- » cieux (2). »

Dans ce passage, sous le nom de ces pierres et de ces métaux, Job veut désigner les divers chœurs des anges, quoique nous ne sachions pas les rapports de telle ou telle nature angélique avec tel ou tel métal, avec telle ou telle pierre précieuse, puisque nous ne voyons pas les anges et que nous ignorons leurs propriétés; mais Job veut faire entendre que, malgré toute sa beauté et toute sa splendeur, jamais l'ange ne peut être comparé à la Sagesse, c'est-à-dire au Verbe de Dieu. Cependant je veux examiner l'un de ces rapports pour vous faire juger des autres.

Pourquoi Job dit-il : « Le verre et l'or ne l'égalent point? » Le verre est-il si précieux? Un vase de verre ne se vend-il pas à vil prix? Et d'ailleurs, quelle fragilité ! Pourquoi donc unir le verre à

(1) Apoc, XIX, 10. — (2) Job, xxvui, 15.

l'or et aux autres pierres précieuses? Saint Grégoire (1) répond . La nature angéiique est un or pur à cause de son éclat, elle est un verre limpide à cause de sa transparence. De plus, on ne peut raffermir les diverses parties d'un verre brisé, comme on le fait pour les vases d'étain, de plomb ou d'argent, ainsi la nature angéiique brisée par un léger mouvement d'orgueil, ne peut plus se rétablir, comme on le voit dans les anges apostats. — Mais dans quel sens la nature angéiique est-elle transparente comme le verre? Parce qu'un ange voit le fond même d'un autre ange, ses plus intimes pensées, et celte vision est leur langage.

Ah ! plût au ciel, mes frères, plût au ciel que tel fut aussi notre langage, que le fond même de notre être fut ainsi à découvert ! II n'y aurait pas tant de fictions et de mensonges parmi nous. Qui veut paraitre ce qu'il est? Qui, sous une apparence régulière, ne cache mille défauts? Qui ne rougirait d'être entièrement connu? 0 insensé, que tu le veuilles ou que lu ne le veuilles pas, ton cœur et toutes ces pensées que tu t'efforces d'y cacher sont à découvert sous les yeux de Dieu, juge vengeur, et ils seront un jour à découvert sous les yeux des anges et du monde. « Rien de caché qui » ne soit un jour révélé 2 . » Que de fraudes! que de pièges l'on se tend l'un à l'autre 1 Comme la langue et le visage disent tout le contraire de ce qu'on garde dans le cœur ! Qui de nos jours agit avec son frère selon la vérité ? « Les enfants des hommes ne sont » que vanité, les fils dAdam ne sonl que mensonge ; ils se trom- » pent les uns les autres dans leur vanité '3^. » Ils louent le prochain par leurs paroles et ils s'en moquent dans leur cœur. — S'étendre autant que possible sur ce sujet.

Mais revenons à notre point de départ. Certes, il faut que l'ange soit d'une supériorité bien haute sur les autres natures, pour que l'angélique intelligence de saint Jean lui-même en fut saisie d'un^ telle admiration, qu'elle prenait l'ange pour Dieu même et lui offrait ses adorations. Un autre passage de l'Ecriture pourra nous montrer encore la puissance et la beauté de ces esprits célestes.

(\) S. Grég. Mor., liv. 8, chap. i8. - (2) S. Maiih., x, 26. - (;i) Ps.

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