‹ Œuvres de St. Thomas de Villeneuve (volume 2)Chapitre 33 sur 62 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

APRÈS LA PENTECOTE 307

Ce fut un ange qui donna la loi sur le niout Sinai, quoiqu'il fit entendre la voix de Dieu et qu'il prit le nom du Seigneur. Saint Paul nous l'enseigne expressément quand il dit : « Ce sont les ' >^ anges qui l'ont donnée par l'entremise d'un médiateur (1). » Saint Etienne nous le dit aussi dans les actes des Apôtres 'X. C'était donc un ange qui parlait sur le Sinai, et pourtant Moise, par le fait seul de son entretien avec lui, avait le visage si resplendissant qu'on ne pouvait le regarder et qu'il dut se couvrir d'un voile. Quelles devaient être la pureté et la gloire de cet esprit angélique, pour avoir pu par son seul entretien imprimer sur une chair vile et méprisable la splendeur du soleil!

Vous avez entendu l'excellence de la nature angélique ; écoutez maintenant sa puissance. — Lorsque l'ange descendit sur le Sinaï, la montagne devint toute fumante : elle était sillonnée de nuages, de feux, d'éclairs et de tonnerres, comme dans une violente tempèle ; tous ses flancs étaient brûlants et embrasés. Son aspect était si terrible, son accès si redoutable, que soixante mille hommes, enfants d'Israël, dirent à Moise : « Que le Seigneur ne nous parle » point, de peur que nous ne mourrions '3\ « Parlez-nous, vous seul, et nous vous écouterons.

Que dirai-je de l'ange, qui, dans une seule nuit, tua tous les 'premiers-ués des Egyptiens? de celui qui, déchaînant les flots de la mer, engloutit les chars de Pharaon? de celui qui immola quatrevingt-cinq mille hommes dans le camp de Sennachérib, où les gueniers ne furent peut-être frappés que par la seule présence de l'ange, comme les soldats qui gardaient le tombeau du Seigneur au jour de sa Résurrection? « Les gardes furent remplis d'effroi et de- >) meurèrent comme morts (4). » Quelle vertu puissante dans ces esprits dont la seule présence peut tuer des milliers d'hommes ou faire rayonner leur visage ! « Bénissez donc le Seigneur, ô vous » ses anges, qui êtes revêtus d'une vertu puissante (o\ »

Mais écoutez, je vous en prie, mes frères, ce que je vais dire, car je ne veux pas taire ce que je pense en ce moment. Si telle

(1) Gai., 111, 19, - (2) Act., vu, 38. - (3) Exode, xx, 19. - (i) S. Matth., xxviii, 4. — (5) Ps. en, 20.

308 THOiSIÈME DIMANCHE

est la puissance de l'auge qui doDua la loi, que sera la majesté du Très-Haut qui nous jugera? Si un simple ministre du Seigneur ap- • paraît avec une telle puissance, imprimant une telle terreur en donnant la loi, comment apparaîtra le Seigneur, le Souverain des anges, quand il descendra avec ces logions angéliques, pour demander un compte rigoureux de l'o'hservation de cette loi ? Pourrons-nous dire a Moïse : « Parlez, vous, à notre place? » Pourronsnous présenter au Juge un avocat pour nous défendre? Ecoutez saint Paul : « Nous devons tous comparaître devant le tribunal de » Jésus-Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à ses bonnes » ou à ses mauvaises actions, pendant qu'il était revêtu de son » corps '1). » Alors quels frémissements! quelle stupeur! Croyez-en la révélation de lEvangile. « Alors ils dirout aux montagnes : tom- » bez sur nous; et aux collines : couvrez-nous (2;. » Ils voudraient être ensevelis sous les montagnes plutôt que d'apparaître devant le souverain Juge ; ils préféreraient être ensevelis vivants dans le sein de la terre et être engloutis dans les enfers. Entendez cette parole de Job : « Qui m'accordera d'être protégé par l'enfer, de m'y ca- >» cher, tout le temps que passera votre fureur (3)? » Et vous dormez, ô mes frères ! et vous demeurez dans le repos, et vous vous livrez aux plaisirs et à la joie, vous qui tomberez dans de tels malheurs, SI vous ne faites pénitence! Malheur à nous si. en présence de telles misères, nous demeurons dans notre sommeil !

Mais revenons aux anges et, après avoir dit leur vertu et leur puissance, disons un mot de leur nombre incalculable. Si nous comptions seulement dans le ciel mille ou dix mille de ces esprits angéliques, certes ce nombre nous semblerait grand. Or, tel est leur nombre, telle est leur multitude, qu'ils dépassent la multitude des astres ; le ciel empyrée a été peuplé, orné desprits angéliques, comme le firmament a été peuplé et orné d'étoiles. Tout est plein d'anges. Le Seigneur avait tant de charges à leur confier et il a pu créer tous ceux qu'il a voulu ; il ne lui était pas plus difficile d'en créer un que d'en créer une multitude. Il convenait même que plus leur nature était parfaite, plus ils fussent nombreux. L'eau

(I) II Corinlh , v, 10. - ^2) S. Luc, \xu\, 30. - (3) Job, \i\, 13.

APRES LA PENTECOTE 309

est plus grande que la terre, le ciel est plus vaste que tous les éléments, pourquoi? parce qu'il est plus parfait.

Il convenait encore que, dans la maison du souverain Roi, il y eut des rangs pressés de serviteurs. Là où Dieu commande doivent se trouver non des foules médiocres, mais des foules innombrables; car la multitude de son peuple fait la gloire du Roi. Or, le Psalmiste disait : « Les chars de Dieu se comptent par milliers, et des » millions d'anges se réjouissent près de lui ; le Seigneur est au » milieu d'eux (1). » C'est là une joie véritable. Job disait de son côté : « Les soldats de Dieu ne sont-ils pas innombrables (2)? » Et ce qui est plus étonnant encore, c'est que, sur une si grande multitude, chacun est connu de son nom par son chef. Ecoutez Isaïe : « Il fait marcher leur armée avec ordre ; et il les appelle chacun » par son nom (3). »

0 séjour bienheureux ! ô illustre armée conduite par un tel général ! ô glorieux royaume où tous les saints régnent avec Jésus- Christ ! Oh ! si nos yeux s'ouvraient et voyaient tant de gloire ! Oh ! si nous voyons cette multitude si nombreuse, si brillante ! Oh ! si nous voyons leurs transports d'allégresse 1 0 mon âme, que cette pensée te réveille et t'anime. Voilà, mes frères, la société qui nous attend, voilà la gloire qui nous est préparée. 0 chair misérable, pourquoi retenir mon àme? pourquoi l'enchaîner? pourquoi la séparer encore de tant de félicité, d'une société si glorieuse? 0 ma foi, pourquoi demeurer endormie? pourquoi ne pas l'éveiller avec transport ? Voilà la gloire qui nous attend : « Je me suis réjoui, » oui, « je me suis rejoui des paroles qui m'ont été dites : nous irons » dans la maison du Seigneur (i). » Elles sont ma consolation dans mes fatigues, un soulagement dans mes épreuves. Quels que soient les travaux, quelles que soient les douleurs qui me sont imposées, tout sera bien court, pourvu que je parvienne à cette société pleine de charmes, « Que la pourriture entre dans tous mes os, qu'elle » soit la couche de mon sommeil .^5}, » pourvu que « je parvienne » au milieu de ce peuple illustre, » de ce peuple glorieux! « 0

(1) Ps. Lxvn, 18. — (:•) Job, xxv, 3. — (3) Isaïe, xl, 26. - (4) Ps. cxxi, 1. — (5) Hab., m, 16.

3i0 TROISIÈME DIMANCHE

» mon Dieu, délivrez mon àme de sa prison (V, » « pour que je » contemple le bonheur de vos élus, pour que je participe à l'allé- » gresse de votre nation et de votre héritage (2). >» « Qui me cou- * duira dans la cité forte "? qui me conduira jusque dans l'Idu- >> mée (3)? n 0 Jérusalem, ô ma mère, mère belle et brillante, je te salue de loin, puisque, voyageur encore sur cette terre, je ne puis le visiter; nuit et jour, je verserai des larmes, jusqu'à ce que je parvienne dans tes parvis ; jamais ton souvenir ne sortira de mon cœur, puisque je ne puis jouir encore de ta présence. 0 région belle et magnifique 1 « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite » s'oublie elle-même. Que ma langue s'attache à mon palais, si je » ne me souviens pas de toi. si Jérusalem n'est pas toujours le prin- » cipe de ma joie (4;. >• La première, la principale de mes joies, mon unique soin sera de parcourir en esprit chaque jour tes célestes parvis, de m'y trouver de c-pur, de les contempler des yeux de la fui, jusqu'au jour ou, délivré de cette prison de chair, j'aurai mérité d'habiter dans ton sein, d'être associé à tes joies, à ta paix, à ta sécurité, à ton allégresse et à ta gloire.

Après avoir dit la nature des anges, leur puissance, leur beauté, il nous reste à montrer leur bienveillance et leur amour pour nous ; c'est ce que. par la grâce de Dieu, nous allons faire eu peu de mots.

Rappelons d'abord ces paroles du prophète : " Bénissez le Sei- » gueur, ô vous, ses anges, vous qui êtes revêtus de force, vous » qui accomplissez sa parole (o^. '> Malgré leur puissance, ils accomplissent sa parole ; que dis-je ? toute leur puissance consiste à servir le Tout-Puissant. L'ange ne s'enfle pas de sa force, il ne méprise point le souverain domaine qu'a sur lui le Créateur ; il est puissant, mais il est obéissant.

Et toi. ô homme, loi cendre et poussière, tu es plein d'orgueil, d'une enflure superbe ; toi seul tu oses lever la tète et endurcir ton cœur contre les préceptes de ton Dieu. Des esprits angéliques revêtus de force le servent avec empressement, et un ver de terre,

(I) Ps. cxLi, 8. - (2) Vs. c?, ô. - (3).P8. cvii, 11. — (4; Ps. cxxxvi, 5. - (o) Ps. en, :0.

une vile poussière, l'homme lui résiste avec mépris. Quelle vengeance, quel supplice pourra punir un tel excès? — « Ils accom- » plissent sa parole; » non-seulement ses ordres, mais sa simple parole. L'obéissance parfaite regarde comme un ordre la parole divine; d'un désir elle fait un commandement.

Et quel est cet ordre? quel est ce commandement? Le prophète nous le fait connaître dans un autre passage : « Il a ordonné à ses » anges de vous garder dans toutes vos voies (1). » — Saint Bernard (2) : Qui a donné cet ordre? à qui l'a-t-il donné? pour qui l'a-t-il donné et qu'a-t-il ordonné? C'est Dieu qui commande et à qui? aux puissances angéliques, à des esprits revêtus de force. Grand est le Seigneur, grands sont ses ministres, attendons-nous à quelque grand commandement. Au sujet de qui Dieu lommandet-il à des princes, aux puissances célestes? A votre sujet, à mon sujet ; pourquoi à mon sujet? Quoi ! Dieu lui-même, à mon sujet, commande à des esprits angéliques 1 Que suis-je donc ? Dans le ciel on se souvient de moi ! Dans le ciel on donne des ordres à cause de moil de moi, vil vermisseau, misérable insecte 1 Dans ces lieux spacieux, dans les demeures éternelles, je suis l'objet de quelque souci 1

Et quel est donc cet ordre donné à mon sujet? Hélas! est-ce pour me tourmenter, pour me punir, pour me rejeter loin de votre face, pour me précipiter dans l'enfer? Ah! rien de plus juste ; je ne mérite que ce commandement. — Non, dit le Seigneur, non ; il leur est ordonné « de vous garder. » Béni soit votre nom. Seigneur ! soyez béni pendant l'éternité, d'avoir pour moi cette sollicitude, de ne pas dédaigner l'ouvrage de vos mains, exposé encore aux périls de ce siècle malheureux. Je vous rends aussi de nombreuses actions de grâces, à vous, ô puissances angéliques ; je vous remercie mille fois de la complaisance avec laquelle vous vous humiliez jusqu'à ne pas dédaigner de me visiter, que dis-je ? de me servir, d'avoir soin de moi ; car c'est le mot dont s'est sp.rvi l'Apôtre, disant: « Tous les esprits ne sont-ils pas ses serviteurs (3}? «

(1) Ps. xc, 11. — (2) S. Bern. Serm. 12 sur le ps. 90, a« 4. - (3) Héb., 1, 14.

Mais c'est à vous, ô mon Dieu, c'est à vous qu'est due toute gloire. " A Dieu seul tout honneur et toute gloire (1). » Si les anges nous servent, c'est parce que vous, Seigneur, le leur avez ordonné. Ils ne dédaignent pas de servir ceux que, comme nous Tavons déjà dit, vous avez servi vous-même aux jours de votre humiliation. Dieu a servi l'homme; quoi d'étonnant que l'ange le serve aussi? Quel ange ne nous servirait avec joie, après ces paroles du Fils du Dieu vivant : « Je suis au milieu de vous comme un serviteur (2)? » a Le Fils de l'homme nest pas venu pour être servi, mais pour » servir (3;, «

Saint Bernard '4; : Les anges nous servent à cause de Dieu, à cause de nous et à cause d'eux-mêmes. A cause de Dieu, parce qu'ils savent que cela plaît à Dieu et qu'il le veut ainsi ; à cause de nous, parce que notre aveuglement et notre misère les remplissent de pitié : à cause d'eux-mêmes, parce qu'ils savent que les ruines de leur cité ne peuvent être réparées que par les âmes justes, a II >» jugera les nations, dit le prophète, et il comblera les ruines (5) » avec ceux qu'il aura trouvés justes dans son jugement. Voilà la raison, voila la fin pour laquelle ils nous gardent, telle est la cause de leur sollicitude et de leur protection.

0 mes freies, qu'elle est grande, la sollicitude de notre Dieu pour nous 1 Ce précieux dépôt de notre âme, qu'il a racheté au prix de sa mort et de son sang, il ne se contente pas d'en conûer la garde à nous seuls, il a encore établi des hommes comme gardiens des hommes, suivant ces paroles : « Il a établi des hommes » à notre tète (6). n Et cette garde ne le contente pas encore, c^r il sait combien est faible et légère la vigilance de l'homme: l'homme aura beau veiller, au milieu de cette vigilance sur les autres, il aura encore bien plus besoin de veiller sur lui-même, et les angoisses dont il est lui-même accablé le feront infailliblement tomber dans le sommeil sur les angoi'^ses des autres. Comment gué-

(l^ Timolh., I, 17. - (2) s. Luc, xxu, 2r. - (.3) S. Maith., \x, 28. - (4)8. Bero. Serm. 1 pour la fête de saint Michel, n» 4. — (5) Ps. cix, 6. — (6/ Ps. Lxv, 12.

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rira-t-il les langueurs d'autrui, celui qu'affligent chaque jour ses propres langueurs ?

Voilà pourquoi au-dessus de cette protection de l'homme, le Seigneur a daigné nous procurer la protection de l'ange ; l'ange ne dormira pas, il ne tombera dans le sommeil, il n'a point de sollicitude pour ses propres besoins ; non-seulement il écartera loin de l'àme juste les attaques visibles de l'ennemi, mais il écartera encore avec plus de soin les attaques invisibles : « J'ai élabli des » sentinelles sur tes murs, ô Jérusalem ; ils ne se tairont ni le jour » ni la nuit '1). » Ce n'est pas assez; il s'est constitué lui-même gardien des hommes, suivant ce cri de Job : « Que vous rendrai- » je, ô gardien des hommes (2;? » Dieu sait que, « s'il ne garde » lui-même la cité, inutilement veillent ses gardiens (3). »

Vous direz peut-être : Protégé par des gardiens si nombreux, je u'ai donc rien à craindre. — Ah 1 que le nombre de vos gardiens vous montre plutôt vos dangers. Là, où il n'y a rien à craindre des voleurs, le roi ne confiera la garde de son trésor qu'à uu ou deux gardiens ; il en mettra deux cents là où il y a danger d'être volé. Aussi après ces paroles : « De vous garder, » le Psalmiste ajoute : « Vous marcherez sur l'aspic et sur le basilic ; vous foule- » rez aux pieds le lion et le dragon (4). « De quelle protection n'avez-vous pas besoin, pour marcher au milieu d'animaux si dangereux !

Oh ! quels efforts déploient les anges pour nous conduire à la jouissance de la gloire éternelle, but de notre création, et pour nous arracher aux feux brûlants de l'enfer! Comme ils sont constamment à nos côtés 1 Quelle sollicitude pour notre salut I Et nous, nous que le péril regarde, oubliant notre damnation, nous nous abandonnons aux plaisirs ! Que de saintes inspirations ils nous suggèrent î que d'occasions ils nous font éviter ! que de courses ne font-ils pas, allant et venant de nous au ciel et du ciel à nous ! Quels fidèles gardiens ! quels diligents compagnons ! quels véri-

(1) Isaïe, LXH, 6. - (2) Job, vu, 20. - (2j Ps. cxxvi, 2. — (4) Ps. xc> 13.

tables amis! Comme ils se tiennent toujours à nos côtés, ou plutôt comme ils soutiennent notre cœur !

L'ange est comme un paranymphe entre le Verbe qui est l'Epoux et l'àme qui est l'épouse ; il apaise l'Epoux, il anime l'épouse ; il fléchit l'un, il encourage l'autre ; il adoucit la colère de l'un, il enflamme Tamour de l'autre. Que de soins pour orner l'épouse, afin que rien en elle noffeuse les yeux du Bien-aimé ! Il supplie l'Epoux et dit : «« Revenez, >eigneur; jusqu'à quand? Soyez propice à votre » servante [\';. » Seigneur, « comme le cerf aspire à une source » d'eau vive ^2}, » ainsi cette âme a soif de vous, de vous, Dieu vivant, de vous, son Dieu, de vous, son Epoux. Seigneur, ne trompez pas son désir, car elle languit dans votre amour.

Puis se tournant vers l'àme : Pour toi, ô bien-aimee, dit-il, pour toi qui rayonnes de beauté, oh ! ne dédaigne pas la présence et l'alliance d'un si grand Roi. « Ecoute, ma fille et vois. Oublie ton » peuple et la maison de ton père, et le Roi sera épris de ta »» beauté (3). » « Cherche en lui tes délices et il remplira les dén sirs de ton cœur '4). » « Le voilà debout derrière la muraille ; il » regarde par la fenêtre, il se montre à travers les treillis. Lève- » toi, hàte-toi (5). » Ouvre à ton Bien-aimé, ouvre-lui promptemeni, de peur qu'il ne s'en aille loin de toi. — Quelle joie, quels transports d'allégresse, si, à la fin de ce combat d'un instant, l'ange peut prendre cette âme dans ses mains pour lui faire donner la couronne de gloire, pour la faire associer à son propre bonheur pendant l'éternité!

A quelle éternelle reconnaissance, veuillez y réfléchir, l'àme se voit tenue envers cet ange, quand elle voit la gloire qu'elle a acquise par son secours, et les châtiments qu'elle a évités 1 Ne devons-nous pas croire que l'àme et l'ange, unissant leurs transports, chantent ensemble les éternelles louanges du Seigneur et lui rendent de perpétuelles actions de grâces pour un tel bienfait?

Ne croyons pas |)Ourtant que les anges s'attristent réellement, si les âmes viennent à se perdre ; car ils déploient toute leur puis-

(1) Ps. LXXX1X. 15. - (2) Ps. XLI, 1. — (3) Ps. XLIV, 10. - (4) Ps.

XXXVI, 4. — [li) Cant., ii, 9.

APRÈS LA PENTECOTE 3io

sance pour nous sauver, et ce qui plaît à Dieu ne saurait leur déplaire. Par conséquent notre salut les remplit de joie, mais notre perte ne leur cause aucun chagrin.

Néanmoins les anges s'intéressent beaucoup à notre salut, ils le regardent comme leur propre bonheur. N'avez-vous pa'^ vu dans l'Evangile qu'il y a une grande joie dans le ciel, lorsqu'un pécheur fait pénitence? La pénitence d'un seul pécheur remplit le ciel d'allégresse ; un seul pécheur converti redouble la joie de ces milliers d'esprits célestes. Voilà le prix, voilà l'estime que les anges font de vous, de vous qui peut-être sur la terre êtes méprisé de tous. Je voudrais, mes frères, je voudrais que nous connussions tous le prix qu'on fait de nous ; je voudrais que nous eussions tous une humble fierté , non de nous-mêmes , mais de l'amour de notre Dieu pour nous, du dévouement de notre Dieu pour nous, pour nous qu'il daigne ainsi honorer.

Je veux m'adressei' en ce moment aux pasteurs et aux gardiens du troupeau du Seigneur, et, s'ils n'ont plus de pudeur, les exciter au moins par la crainte à une attentive vigilance. Que dirai-je, mes frères? Un ange regarde comme une grande charge la garde d'une seule àme, et des pasteurs acceptent la garde de milliers d'àmes, avec une confiance aussi tranquille que malheureuse. Ils se livrent nuit et jour au sommeil, et, loin de veiller sur leur troupeau, ils n'ont d'autre sollicitude que de le dépouiller. Ignorants, légers, mondains, libertins même, ils perdent par leur exemple les brebis que leur exemple devait sauver. Pasteurs malheureux qui ne mériteraient pas même d'être comptes au nombre des brebis ; pasteurs aveugles, nés pour être la proie du feu et des amertumes éternelles. Ils vendent leurs âmes au démon pour un modique revenu et perdent les âmes des autres, quand ils auraient dû les sauver.

Mais à quoi servent ces paroles ? Leurs oreilles se sont endurcies ; morts dans leurs cœurs, ils sont tombés dans une stupeur qui les empêche de rien entendre. C'est en vain qu'on élève la voix contré eux. Debout au faîte de leur dignité, ils menacent de leurs regards dédaigneux les humbles chiens qui osent élever la voix, pour les

tirer du sommeil de leur misérable volupté, quand les loups surviennent et se jettent sur le troupeau.

Mais revenons aux anges. Non-seulement il leur est ordonné de nous garder, mais de nous diriger, de nous conduire, de nous soutenir. Voilà pourquoi le prophète ajoute : «< Ils vous porteront dans » leurs mains. » Ils nous gardent, ils nous dirigent, ils nous soutiennent. De là le nom de bélier que leur donne le prophète. « Les M montagnes, dit-il, ont bondi comme des béliers (<)• » H appelle les anges des béliers, et les âmes des brebis, et pourquoi ? C'est surtout parce que les anges fécondent les âmes, en leur inspirant de bonnes pensées et de saints désirs qui sont comme des fruits abondants. Ils purifient les âmes de la poussière des voluptés terrestres, des cupidités charnelles ; ils les enflamment; ils excitent en elles l'amour divin : avec un art merveilleux, ils préparent dans les secrets replis du cœur les actes de toutes les vertus ; abeilles industrieuses, ils remplissent Tàme du miel suave des douceurs intérieures. Sans doute ils ne peuvent directement exciter ou imprimer ces mouvements, c'est l'œuvre de Dieu seul ; mais en déroulant aux yeux du cœur, en présentant à Tàme des images de droiture et de justice, en y effaçant les images injustes ou grossières au moyen des espèces qu'ils appliquent vivement à Tintelligence, en préservant l'esprit des images impures et en y imprimant fortement des images pleines de pureté, ils sont cause que l'àme tire elle-même de ses trésors de bonnes pensées, de saintes affections comme autant de pierres précieuses ; ils creusent et purifient la mine du cœur, afin que l'àme, excitée par l'Esprit de Dieu, aille chercher de ses propres mains au fond de cette mine les pierres précieuses qui seront l'ornement du cœur. C'est la main de Dieu qui tire des secrets replis du cœur ces pierres précieuses que sa vertu et non celle de l'ange y a créées par sa chaleur et par sa propre beauté.

L'ange agit donc dans le cœur, Dieu y agit aussi, mais leurs actions sont bien différentes: car, nous ditlePsalmiste, l'ange n'agit pas intérieurement, «< il agit autour de ceux qui craignent Dieu (2), »

(I) Ps. cxiii,4. - (2) Ps XXXIU.8.

APRÈS LA PENTECOTE 317

c'est comme une persuasion venant du dehors ; tandis que Dieu opère dans le plus intime du cœur. L'ange ne peut s'unir à lame comme Dieu, il ne s'applique pas au cœur comme Dieu, en s'y attachant intimement par les liens de la charité. Il y a dans cette dernière union une chose admirable entre toutes. Deux esprits comme Dieu et l'àme, si différents l'un de l'autre, séparés par de si grandes distances, s'unissent pourtant de la manière la plus intime, la plus étroite, tandis que l'ange et l'àme. bien moins séparés, ne peuvent contracter une telle union. Cela tient à ce que Dieu, l'Etre dune perfection infinie, ne repousse aucune perfection, parce qu'il contient en soi la perfection de toutes choses.

Avec quelle beauté saint Bernard (1) nous donne cet enseignement ! Sachez, dit-il que nul esprit créé ne peut par lui-même s'unir à notre àme, de telle sorte que. sans médiateur, sans l'aide de son corps ou du nôtre, il se mêle à nous, il s'applique à nous, et que, par la participation à son être, nous devenons savants ou plus savants, bons ou meilleurs ; celte prérogative est réservée à l'Esprit suprême que rien ne circonscrit

Les démons s'unissent parfois à notre corps, mais non pas à notre âme. De là cette question : Pourquoi les bons esprits ne sunissentils pas comme les mauvais à notre corps? — Réponse : Les bons anges comme les mauvais peuvent s'unir à notre corps : mais Dieu ne le permet pas, alin que l'homme n'attribue pas à l'ange Topération et les bonnes inspirations du Saint-Esprit. — Ou bien cherchons encore une raison.

Question : Le Séraphin uni à l'àme peut-il Tenflammer par cette seule union? — Je réponds : Non ; c'est le sentiment de saint Thomas (2). — Les bons anges ornent donc les âmes de colliers et de bracelets, comme nous l'avons déjà dit, pour qu'elles soient des épouses dignes d'être conduites au lit nuptial. Et cest là ce que les jeunes filles disent dans les Cantiques : « Nous te ferons des » chaînes d'or plaquées d'argent (3). » Qui jamais a plaqué l'or avec de l'argent? le métal avec lequel ou veut plaquer ne doit-il pas

(1) S. Bern. Serm. 5 sur le Gant., n° 8. — (i) S. Thom. Somme, I'« partie, quest. 116, art. 5. — (3) Gant., i, 11.

être plus précieux que celui qu'il doit recouvrir ? Que veulent donc dire ces paroles ? N'est-ce pas ce que nous enseigne saint Bernard [\'; quand il dit : Ces ouvriers célestes mêlent d'ombres et de figures les expressions brillantes de la vérité, les profonds enseignements de la Sagesse tout resplendissants de la lumière divine, pour les faire entendre aux oreilles de l'épouse, en sorte que, ne pouvant par eux-mêmes imprimer dans l'àme la vérité simple et nue qu'elle ne peut d'ailleurs recevoir, ils la recouvrent de certaines figures mystiques: ils plaquent avec de l'argent l'or qui répandrait trop d'éclat, atin que cet éclat ne blesse point les yeux si délicats de l'âme, mais que. tempéré p^ir la lueur sombre d'une image matérielle, il puisse entrer dans l'intelligence qui ne peut saisir la vérité qu'au moyeu de ces images sensibles.

Tous ces services et beaucoup d'autres nous sont continuellement rendus par les anges : semblables à l'abeille, ils volent autour de nous ; ils nous protègent contre les attaques des esprits mauvais ; ils nous donnent au-dedans de saintes inspirations ; ils nous défendent au dehors avec le plus grand zèle, avec l'amour le plus ardent ; leurs soins diligents nous conservent pour notre Dieu. Si notre cœur est tiède pour l'oraison, ils l'enflammeht ; s'il est ardent, ils se mêlent à ceux qui prient pour les rendre encore plus fervents ; ils écartent les volontés et les pensées funestes qui nous raviraient les doux parfums de la piété : ils se mêlent à nous ; ils chantent avec nous des cantiques de louanges. « Les princes, dit » le Psalmiste, s'unissent aux chanteurs ; au milieu sont de jeunes » filles frappant des tambours {2 . » Quels sont ces princes, sinon les Puissances célestes'' Et quelles sont ces jeunes filles, sinon les âmes justes'' Pourquoi ces princes n'onl-ils pas des tambours, sinon parce que dans leurs chants de louanges, ils ne font pas retentir le son d'une voix corporelle? C'est avec la voix de l'esprit et non d'une bouche matérielle, qu'ils chantent les louanges du Seigneur, bien différents des jeunes filles, qui, dans leurs divines louanges, se servent de tambours, c'est-à-dire de leur voix matérielle.

(1) S. Bero. Serai, il sur le caoï., n" 2. - (2) Ps. lxvii, 26.

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Prenez donc garde, ô âmes chrétiennes, qui que vous soyez, prenez garde d'offenser les yeux des compagnons de vos chants, et de les éloigner de vous par ces offenses ; car vous savez que, s'ils s'éloignaient, vous seriez aussitôt environnées de ces ignobles monstres de l'enfer, auxquels vous seriez livrées, suivant ces paroles du prophète : « Mes amis et mes proches se sont arrêtés de- » vaut moi, et ceux qui étaient à mes côtés se sont tenus au » loin (1). » Et le prophète ajoute : « Et ceux qui cherchaient mon » âme ont redoublé de violence. » Les démons cherchent à vous perdre, tandis que les anges ne cherchent qu'à vous sauver.

Déoirez-vous connaître l'office des anges et leurs occupations dans les demeures célestes? écoutez le prophète : « Heureux » ceux qui habitent dans votre maison, Seigneur ! ils vous loueront » dans les siècles des siècles (2). » Et quelle est leur louange ? écoutez encore : « Suivant la grandeur de votre nom, ô Dieu, ainsi » est leur louange (3). » Votre nom est admirable et toute leur louange est l'admiration. 0 merveille! Les esprits angéliques qui depuis tant de siècles voient Dieu face à face, l'admirent chaque jour, l'admirent sans cesse, comme si à chaque instant ils voyaient un prodige nouveau, une merveille inaccoutumée.

Telle est la majesté, telle est la gloire du Créateur. Les anges s'en nourrissent et sont rassasiés, et, dans leur rassasiement, ils ont encore faim ; sans cesse ils désirent voir ce qu'ils voient sans cesse. Ce rassasiement est sans dégoût, ce désir sans angoisse ; c'est une faim toujours rassasiée, c'est un rassasiement qui a toujours faim, suivant ces paroles de Salomon : « Ceux qui me mangent auront » encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif (4). » Ce banquet céleste est d'une opulence magnifique, d'une douceur divine ; il rassasie sans fin tant de milliers d'anges, tant d'intelligences et de volontés si diverses et si avides ; la seule présence de Dieu repose, remplit, rassasie et maintient toujours dans ce rassasiement, comme un vase étroit au milieu de l'Océan déborderait

(1) Ps. xxxvii, 11. — (2)Ps. Lxxxiii, 5. — (3) Ps. xlvii, 10. — (4) Eccli., XXIV, 29.

toujours. Ils ne peuvent désormais former aucun désir; ce qu'ils possèdent est bien plus vaste que ce qu'ils peuvent désirer.

QUATRIÈME DIMAI\'CHE APRÈS LA PENTECOTE

L>e8 pôcfaeuPi» d'iiomme».

Ex Iwc jam eris homines capicns.

Dès ce jour tu seras pêcheur d'hommes.

Nous ferons deux réflexions sur la nécessité des pécheurs d'hommes et deux autres sur l'art de cette pèche.

L'Ecriture sainte dans beaucoup de passages compare le monde à la mer ; cette comparaison est juste, car le monde a toutes les conditions de la mer; il est sujet aux tempêtes, il est dangereux, il est salé. — Premièrement, il est agité et sujet aux tempêtes ; s'il a un moment de calme, bientôt il se trouble, il s'agite sous lèvent le plus léger. Ne nous étonnons pas, en voyant aujourd'hui tant de guerres ; lisez l'histoire ; il en a toujours été ainsi dès le commencement.

Quatre vents agitent le monde, suivant cette parole de Daniel : a Je voyais en ma vision durant la nuit, et les quatre vents du » ciel combattaient sur la grande mer '1). » Ces vents qui soulèvent toutes les tempêtes sont la cupidité, l'ambition, la convoitise, le désir de dominer ; et telles sont les sources de toutes les guerres, de toutes les dissensions qui déchirent la terre ; là point de paix, point de calme, point de sécurité. S'il y a un moment de paix, aussitôt s'élèvent à nos pieds des tempêtes, des tribulations, des persécutions, des angoisses. Ne vous en étonnez pas; telle est la condition de ce monde.

Secondement, il est dangereux. Il est rempli de syrtes, de ro-

(1) Dan., VII, 2.

APRES LA PENTECOTE 321

chers, de détroits où se brisent facilement les navires légers ; comme dans le détroit de Léon ou dans des passes sablonneuses, sur vingt vaisseaux, il y en a un à peine qui se sauve.

Le monde est encore une mer salée ; plus vous buvez de ses eaux, plus vous avez soif. Loin d'apaiser la soif, le monde la provoque ; interrogez ceux qui ont beau en faire l'épreuve chaque jour et qui chaque jour désirent se gorger de ses eaux. — Les poissons de cette mer sont les hommes mondains, les enfants de ce siècle que le prophète appelle les fils de la mer : « Le Seigneur » rugira comme un lion, dit-il, et les fils de la mer tremble- » ront (!}. » LePsalmiste disait aussi : « Les poissons qui parcou- « rent les sentiers des flots '2\ » désignant par ce mot ceux qui passent leur vie au milieu des affaires du siècle.

Voilà pourquoi on ne donne pas le nom de poissons aux religieux, aux hommes de spiritualité ; on les appelle oiseaux, parce qu'au lieu de se plonger dans les flols de ce monde, ils s'élèvent au-dessus et volent dans l'espace. Aussi nous voyons dans la Genèse que Dieu forma du même élément de l'eau les poissons et les oiseaux; les poissons demeurèrent dans leur élément originel, les oiseaux au contraire s'élevèrent au-dessus.

Hugues de saint Victor (3) explique ainsi ce passage : Tous les hommes ont la même origine ; nous naissons tous charnels, enfants de colère, sujets à des inclinations perverses, infectés de la lèpre de la faute première. Quelques-uns, suivant la pente de leur mauvaises inclinations, demeurent dans leur élément originel; ce sont les poissons de la mer. Quelques autres s'élèvent au-dessus, en triomphant de leurs inclinations mauvaises, en prenant leur vol dans l'espace, en fuyant l'élément d'où ils ont été tirés, en menant une vie qui dépasse les facultés humaines ; ce sont les religieux et les hommes spirituels ; ils ne sont pas les poissons de la mer, ils deviennent les oiseaux du ciel.

Néanmoins tous les poissons ne sont pas mauvais : il y en a de purs et il y en a d'immondes, car dans l'état séculier il y a aussi

(1) Osée, XI, 10. — (2) Ps. VIII, 9. — (3) Hugues de saint Victor. Livre sur les Sacrements.

des gens «Je bien. Voilà pourquoi le Seigneur dans l'Evangile compare a le royaume des cieux à un filet jeté dans la mer et prenant >^ des poissons de toute espèce '1^. »> Ce filet apostolique, cest-àdire, la foi. contient aujourd'hui les bons et les méchants ; mais au jour du jugement, " les anges viendront séparer les mauvais du » milieu des justes (2). » Quant aux oiseaux, ils ne seront pas l'objet de celte séparation, parce qu'ils volent dans l'espace. L'Apôtre nous l'enseigne : « Nous serons emportés dans les airs au-devant de Jé- » sus-Christ (3^. »

Pour discerner aujourd'hui les bons, le Lévitique donne ce précepte : « Vous mangerez tout ce qui a des nageoires et des écailles dans la mer, dans les rivières et dans les étangs. Mais tout ce qui vit et se remue dans les eaux sans avoir de nageoires et d'écaillés » vous sera abominable et vous l'aurez en exécration '4). » Par conséquent soit dans le siècle, soit dans le cloître, soit parmi les prédicateurs, états divers, désignés par la mer, l'étang et les fleuves (5), tout poisson qui a des écailles est bon et pur : tout poisson qui n'en a pas est mauvais et impur.

Les écailles des poissons sont comme une cuirasse qui les préserve des dangers ; elles désignent la patience, la tolérance, la force dont doit s'armer tout homme de bien contre le malheur et contre les attaques du péché, pour supporter l'un et pour résister aux autres. Les nageoires sont la foi et la prière qui le soulèvent quelque peu au-dessus de ce siècle. L'homme de bien n'a pas peut-être les ailes de la dévotion et de la contemplation, comme les hommes spirituels, fiour voler entièrement au-dessus de ce siècle ; mais, comme à l'aide des nageoires les poissons bondissent au-dessus de l'eau, ainsi la foi et la prière lui font quitter un moment les affaires, pour se livrer à la pensée de Dieu. Les poissons qui n'ont point de nageoires, c'est-à-dire les hommes qui passent toute leur vie dans les dissensions, dans les affaires du siècle, qui se plongent dans ses embarras ou dans ses plaisirs, sont les poissons immondes, ceux que l'on doit avoir en abomination.

(I) 8. >IaUh., xm, 47. - (2)ld. 49. - (3) I Thoss., iv, IG. - (4) Léil., XI, 9. — (5; S. Bern. Serm. l*"^ pour la fête de saint André, apôtre.

APRES LA PENTECOTE 323

Examinez donc maintenant ce que vous êtes ; voyez si vous résistez aux péchés, si vous ne succombez pas facilement à la tentation, si vous supportez patiemment les infirmités, les injures et les maux de la vie présente ; voyez si, occupés de vos affaires afin de pourvoir aux besoins de votre famille, vous vous élevez quelquefois au-dessus de ce siècle surtout aux jours de fête, si vous écoutez volontiers la parole de Dieu, si vous faites de pieuses lectures et de bonnes prières ; voyez en un mot si, quoique ne pouvant vous unir aux oiseaux du ciel, parce que vous êtes forcés de rentrer dans les flots de la mer, vous serez du moins regardés comme des poissons purs et mis au jour du jugement dans le vase où les bons seront réunis, quand se fera le discernement des bons et des méchants.

Telle est la mer et tels sont les poissons qu'elle renferme. Dès le commencement le démon jeta ses grands tilets dans cette vaste mer; dès les premiers jours, en effet, il présenta une pomme à nos premiers parents comme un appât, et, par sa ruse profondément perfide, il parvint à les saisir. Les malheureux 1 ils ne crurent pas le Seigneur qui les avertissait de ne pas en manger, parce que rhameçon était caché sous cet appât « A l'heure où vous en man- )) gérez, vous mourrez de mort ;i . » 0 mort! hameçon cruel 1 0 funeste perfidie de Satan !

Qui pourra éviter les pièges de ce perfide pêcheur, que n'évitèrent point la prudence et la sagesse de nos premiers parents ? Quelle habileté il déploie pour nous tromper 1 Comme il tente le goût de chacun, pour voir ce qui lui plait, afin de le lui présenter comme un appât ! Semblable à ces pécheurs qui, suivant le temps, choisissent pour appât telle ou telle plume pour figurer des mouches ou des papillons, et demeurent attentifs jusqu'à ce que, le poisson ayant dévoré l'appât, ils l'enlèvent suspendu au fil de leur roseau. A celui-ci il offre les richesses, à celui-là les honneurs, à cet autre les plaisirs, et il se garde bien d'attirer aussitôt à lui les malheureux qui les saisissent; il patiente longtemps, il attend qu'une passion violente soit allumée, que l'appât soit englouti tout entier ;

(1) Gen.,11, 17.

alors ils les atlireut et les précipitent dans l'enfer. Les infortunés 1 ils sentent alors Thameçon perfide ; au moment de la mort, ils reconnaissent la fourberie du démon et ils désirent s'en délivrer, « Ils sentent des douleurs comme celles d'une femme dans l'en- » fantement. » Les remords les déchire ; oui, ils désirent se délivrer de l'hameçon de Satan, mais rarement ils y parviennent.

Ah pourtant ! si leur esprit n'avait pas été appesanti, ils auraient bien senti l'hameçon caché sous l'appât qu'ils goûtaient avec tant d'avidité, car tous les plaisirs du siècle ont leur amertume, ils sont une source d'inquiétudes et de remords. Aussi, dès leurs premières atteintes, les hommes prudents rejettent cet appât funeste. « Je me » suis converti à l'heure de l'angoisse, quand l'épine s'enfonçait » dans mon cœur (1). » Mais, ô les insensés! ils dissimulent, ils dévorent l'appât et bientôt ils sont pris avec force et l'on ne peut ensuite les arracher qu'avec la plus grande peine. Voyez ceux qui sont saisis d'une passion violente ; ni menaces ni exhortations, rien ne peut les délivrer; la passion les retient avec force, comme l'hameçon qui retient fortement le poisson.

Le prophète s'écrie : « Eclairez mes yeux pour que je ne m'en- « dorme jamais dans la mort '2)» du péché ; éclairez-moi pour que je voie les fraudes de ce pêcheur perfide, pour que je reconnaisse tout ce qu'il y a de vil dans ses appâts, pour que je découvre et que je fuie l'hameçon qu'ils me cachent.

0 malheureux enfants d'Adam! qu'il est vil, l'appât que vous dévorez et qui vous prend ! Une honteuse volupté, la faveur d'un instant, un intérêt sordide, vil fumier, apparences trompeuses. Tout ce qu'on vous présent'^, qu'est-ce autre chose qu'un peu de vent et de fange inspirant le dégoût? Ouvrez les yeux ; voyez combien tout cela est vil ; voyez l'hameçon qui s'y cache, toute la grandeur des maux qui vous sont préparés. Vous vous plaignez de notre premier père qui se laissa tromper par une grossière nourriture, et vous agissez comme lui. Qu'est toute la nourriture de l'homme charnel, sinon de misérables vers de terre? Job : « Que

(1) P«. XXXI, 4. - (2) Ps. wi, 4.

APFiÈS LA PENTECOTE 325

» leur part soit maudite sur la terre , que les vers soient leurs dé- » lices (1) ! » Qu'est toute la nourriture de l'orgueilleux, sinon du vent et de la fumée ? De là cette parole du prophète : « Ephraïm » se nourrit de vent (2). » Qu'est toute la nourriture de l'avare, sinon de la poussière? Plus stupides que les poissons qui, parvenant une fois à se dégager de l'hameçon, s'enfuient au loin et se gardent bien de revenir à l'appât, nous malheureux, dégagés souvent peut-être de l'hameçon perfide, nous y revenons sans cesse comme des insensés, nous retombons sans cesse dans les malheurs que nous avons pleures. Quelle folie ! quelle stupidité ! Aussi ne sommes-nous aux yeux du démon que des poissons stupides.

Telle est l'habileté, telles sont les fraudes par lesquelles ce pêcheur pervers avait séduit et avait mis en sa possession le monde presque tout entier, ainsi que le déplore le prophète Habacuc : « Il a tout soulevé avec l'hameçon ; il a tout amassé dans ses filets » et tout rassemblé dans ses rets (3). » Jérémie disait aussi : « H a » étendu ses filets sous mes pieds ; il m'a fait tomberen arrière (4). » 0 misère du genre humain !

Aussi le Seigneur, voyant cette misère, descendit du ciel et, par un merveilleux artifice de sa puissance, il saisit d'abord ce pêcheur perfide lui-même, en lui présentant sa chair très-pure. Ce misérable la dévora au jour de la mort du Seigneur, mais il sentit l'hameçon caché sous l'appât et fut jeté au dehors, suivant cesparoles : « Main- » tenant se fait le jugement du monde ; maintenant le prince de » ce monde sera jeté au dehors (5). » De là ces paroles du Seigneur à Job : « Pourra-tu enlever Léviathan avec l'hameçon (6)? >> Non, Seigneur, 'mou bras n'est pas assez fort ; mon hameçon n'est pas assez solide; seul vous le pouvez, Seigneur; car sur la terre il n'est pas de puissance qui puisse être comparée à la sienne. Par conséquent c'est le Seigneur qui seul saisit et rejeta le démon.

Mais pour pêcher les hommes que le démon avait pris avec tant de malice, le Seigneur envoya ses apôtres dans le monde, suivant cette promesse qu'il avait faite par le prophète Jérémie : « J'en-

(1) Job, XXIV, 20. - (2) Osée, xii, 1.— (3) Hab., i, 15. —(4) Lament. i, 13. — (6) S. Jean, xii, 31. - (G, Job, \l, '20,

326 QUATRIÈME DllIANCHE

» verrai un grand nombre de pêcheurs et ils les pécheront (4). Aussi l'Evangile nous le montre aujourd'hui venant au lac de Gtnésareth pour chercher ces pêcheurs. Il appelle Pierre et les deux autres, et tous trois, « abandonnant leurs filets, le suivirent (2). »

0 prompte obéissance ! A la première parole du Seigneur i = quittent tout, car il avait donné à sa voix une vertu puissant» Considérez ce Dieu de toute majesté ; il marche, suivi de ces hommes aux habits en lambeaux et souillés de boue, vêtements ordinaires aux pauvres pêcheurs. 0 spectacle digne de tous les regards ! 0 Roi de toute majesté ! vous n'établissez nulle part votre demeure et pourtant vous choisissez ces pêcheurs pour en faire vos serviteurs. Mais, Seigneur, quels sont vos desseins en les voulant auprès de vous ? Avez-vous des chevaux à leur confier? Voulezvous donner des festins qu'ils vous prépareront ?

Remarquez, mes frères, pourquoi ils les appelle, a Pour tirer » vengeance des nations, pour châtier les peuples, pour mettre les » rois dans les chaînes, pour charger les princes de fers, pourexer- X) cer sur eux le jugement prescrit (3). » Oui, ces pêcheurs mettront dans les chaînes des préceptes évangéliques les rois et les empereurs les plus puissants. Ils subjugueront les peuples, les cités et les royaumes les plus florissants ; par leur sagesse ils triompheront des philosophes et des sages de ce monde ; devant eux se tairont les orateurs les plus éloquents ; en un mot, parleur doctrine et par leurs paroles ils subjugueront, ils soumettront le monde tout entier.

0 puissance admirable de Dieu qui avec de tels hommes a mis le inonde entier sous sa domination ! Vous n'avez pas choisi, ô mon Dieu, des orateurs, des philosophes, des docteurs de la loi. o Dieu j> a choisi les moins sages selon le monde, pour confondre les » sages ; il a choisi les faibles selon le monde, pour confondre les X) forts ; il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le » monde et ce qui n'était rien, pour détruire ce qui est, afin que » nul homme ne se glorifie devant lui (4). » Si Jésus-Christ avait

(1) Jérémie, xvi, 16. - (2) S. Malih., i?, 20. - (3) P«. cxux, 7. — (4) I Cor., I, 27.

APRES LA PENTECOTE 327

choisi des sages ou des puissants, on aurait pu dire qu'il avait soumis le monde par leur sagesse, par leur science ou par leur puissance. Il a choisi de simples pécheurs pour convertir les orateurs et les savants ; il a choisi de pauvres mendiants pour convertir les rois au faîte de la puissance ; il s'est gardé d'un choix contraire, afin que personne ne put dire : « Notre main puissante a fait toutes » ces choses (1). »

Mais voyons maintenant par quel moyen, par quel artifice les apôtres ont pu pêcher pour le Seigneur une si grande multitude de poissons. Le Psalmiste l'enseigne clairement, quand il dit : a Les » louanges du Seigneur étaient dans leur bouche et des glaives à .^ » deux tranchants dans leur main (2). » La parole de leurs prédications, le glaive de leurs œuvres et de leurs miracles, voilà ce qui a soumis au Seigneur le monde entier. ^

Leur prédication, en effet, n'était pas comme la nôtre, tiède et sans vigueur; leur parole était vivante et enflammée, elle pénétrait les cœurs. Et ils confirmaient leur parole par la puissance de leurs miracles, ainsi que l'enseigne l'Evangéliste. « Ils prêchèrent partout, » le Seigneur agissant avec eux et confirmant leur parole par les » miracles dont elle était accompagnée ^3). »

De plus, leur vie toute céleste glorifiait et leur doctrine et leurs miracles. Car, nous dit saint Chrysostôme (i), s'ils avaient été des hommes capricieux, livrés au vin, à l'ambition, à la cupidité ou à l'orgueil, le monde les aurait pris pour des magiciens agissant par la puissance du démon ; tandis que la sainteté de leur vie confirmait leurs œuvres et leurs paroles. Le monde voyait en eux des hommes angéliques, des modèles de toutes les vertus, et il s'éton- ï nait de leur sainteté autant que de leurs miracles. De là cette parole du Psalmiste : « Ceux qui les voyaient étaient dans la stu- » peur ; tout homme était saisi d'effroi (5) ; » et ces autres d'Isaïe : a Tous ceux qui les verront diront: ils sont la race que Dieu a » bénie (6). »

(1) Deut., xxxii, 27. - (2) Ps. «lu, 6. (3) S. Marc, xvi, 20, - (4) S. Chrys. sur les Actes des Apôtres, hom. 13. — (5) Ps, umi, 9. — (5) Isàïe, LXi, 9.

328 giATKILMt DIMANCHE

Ah ! que nous sommes loin de tels hommes 1 .Malheur à nous qui exerçons près de vous le ministère de la parole'. Nous n'avons ni appùt, ni hameçon, et voilà pourquoi nous ne prenons aucun poisson pour le Seigneur. Notre parole est languissante, not;e vie s'écoule dans l'engourdissement; nous ne sommes plus des pécheurs, nous ne sommes que des chasseurs. Ainsi l'avait autrefois annoncé le Seigneur par Jérémie : « Je vous enverrai des pécheurs et puis » je n'enverrai que des chasseurs [\). »

Seul un pêcheur prend dans son filet une multitude de poissons; un chasseur, au contraire, avec ses meutes de chiens, avec ses nombreux éperviers, avec ses pierriers et mille autres instruments, prend à peine un timide oiseau. Voilà ce que nous faisons nous aussi. Pierre, ce pêcheur illustre, fait un sermon, il jette une première fois son filet et il prend tout d'abord trois mille hommes ; un second sermon lui en donne cinq mille; et nous, après cent prédications, à peine convertissons-nous une àme à Jésus- Christ. On remplit ses sermons de science, de doctrine, d'éloquence; mais on ne voit que fort peu de fruits, parce qu'il nous manque l'Esprit qui vivifie la doctrine, et l'exemple qui la confirme.

Cependant celte stérilité est aussi votre faute. Les hommes que convertissaient les apôtres, semblables aux poissons qui parcourent les sentiers de la mer, vivaient au milieu des agitations du monde; ils ne connaissaient pas le Seigneur; aveugles et guides d'aveugles, ils marchaient dans les ténèbres; mais dès que la vérité les éclairait, ils reconnaissaient leurs erreurs et se convertissaient facilement. Aujourd'hui vous n'êtes plus semblables aux poissons mais aux oiseaux ; vous volez dans l'espace, et l'on prend difficilement l'oiseau dans son vol. Qui ignore parmi vous les vérités que nous vous prêchons chaque jour? Si nous disons à l'adultère : 0 mon frère, convertissez-vous, car vous marchez vers leufer ; l'adultère se prend à rire et nous dit : J'ai entendu ces choses dès le lait de ma mère. Si nous disons à l'usurier : Soyez saisi de crainte, car Dieu se vengera ; voyez la gloire éternelle que vous perdez ; il se

(>) Jcrém,, XVI, IG.

APRÈS LA PENTECOTE 329

prend encore à rire et nous répond : J'ai bégayé ma première parole en entendant tout cela. Si nous disons à l'homme livré au vin et au jeu : Malheureux, voyez ce que vous perdez, réfléchissez qu'il y a un enfer, une gloire éternelle, un Dieu que vous offensez et qui se vengera ; depuis longtemps les oreilles de cet homme se sont endurcies par l'habitude d'entendre ces choses. Vous ne péchez pas par ignorance, mais par malice, car vous savez parfaitement tout ce que nous pouvons vous dire. Ah ! par quel moyen, par quelles paroles vous prendrons-nous, vous qui connaissez toutes les vérités chrétiennes? Que le Dieu Tout-Puissant vous prenne lui-même, car « on jette en vain le filet sous les yeux des » oiseaux (1). «

Quels immenses résultats de la pèche d'un autre pécheur, de sàïnt André! quelle multitude de poissons il pritpourle Seigneur! Nous en avons la preuve dans la province d'Achaïe qu'il convertit presque tout entière à Jésus-Christ. Avec quelle persévérance il exerça le ministère que Dieu lui avait confié! Nous en avons aussi la preuve dans sa mort. Il était attaché à la croix et de là il ne cessait de jeter le filet de sa parole. Tant qu'il conserva un peu de vie et un peu de voix, il n'abandonna point le ministère de sa pèche divine. Pendant deux jours, du haut de sa croix, il enseignait le peuple et, oubliant ses douleurs, il se livrait tout entier au zèle du salut des âmes.

0 pêcheur sublime î Admirable prédicateur ! Oh ! quelle chaire, mes frères ! Qui ne croirait à la parole d'un tel prédicateur? Qui ne se laisserait attendrir par des paroles tombant du haut d'une croix ? Considérez, ô mes frères, ce que je souffre ; voyez mes tourments. Si je ne prêche point la vérité, pourquoi donc ai-je accepté volontier ces supplices, etc ?

(1) Prov., I, 17.

330 CINQUIEME DIMÂNCHB

CmQUIÈIVIE DII»IANCHE APRÈS LA PENTECOTE.

Ma^ Justice des pharisiens.

Nisi abundaverit justitia vestra plusquam Scribarum et Pharisœorum, non intrahitù in regnum cœlorum.

Si votre justice n'est plus parfaite que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrere* point dans le royaume des cieux.

(S. Matth., V, 20.)

La justice des Pharisiens consistait dans les observances extérieures de la loi : « Ils faisaient toutes leurs actions, pour être vus des hommes (<)• »» — Votre justice doit consister dans les vertus intérieures : *< Prenez garde de faire vos bonnes œuvres, devant » les hommes, afin qu'ils vous voient. Lors donc que \ous faites » l'aumône, ne sonnez pas la trompette devant vous, comme font w les hypocrites dans les synagogues et dans les places publiques,* »» pour être honorés des hommes. En vérité, je vous le dis : ils ont •n reçu leur récompense. Mais lorsque vous faites l'aumône, que M votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main n droite (2). » Si votre main gauche lésait, elle vous ravira tout le fruit. Que ni votre fils, ni votre épouse ne sachent ce que vous donnez, puisque vous devez l'ignorer vous-même. L'Apôtre a dit : « Heureux celui qui ne se juge point lui-même dans ce qu'ap- »> prouve sa conscience (3) ! » c'est-à-dire, heureux celui qui ignore le bien qu'il fait, et qui est en quelque sorte sans yeux pour ses

(1) S. Matth., xxiii, 6. - (2) Id. vi, 1. - (3) Rom., xiv, 22.

APRÈS LA PENTECOTE 331

propres mérites ! bien différent de ce Pharisien qui les vit et les perdit, parce qu'en les voyant il se jugea lui-même et se donna des louanges.

Par conséquent « que votre aumône, » que toutes vos œuvres, ^( soient faites en secret ; et votre Père qui voit dans le secret, vous » le rendra. » Pareillement « quand vous priez, vous ne serez point >' comme les hypocrites qui aiment à prier debout dans les syna- » gogues et sur les places publiques, pour être mis des hommes. » En vérité, je vous le dis : ils ont reçu leur récompense. Pour » vous, quand vous priez, entrez dans votre chambre, et, la porte » fermée, priez votre Père dans le secret ; et votre Père qui voit » dans le secret, vous le rendra (1). »

La justice des Pharisiens était tout entière dans les œuvres. Votre justice embrasse aussi les affections du cœur, jusqu'à vos plus secrètes pensées. Les Pharisiens la faisaient consister dans tout ce qui se voit au dehors. « Jésus sortait de Béthanie, il avait » faim. Et, voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il vint )» pour chercher quelque fruit. Et, quand il fut près, il ne trouva » que des feuilles (2). » Point de vérité dans cette justice; elle n'avait que des paroles et des oÈservances extérieures. : David « prit la fuite et se sauva. Et Michol prit une statue » qu'elle plaça sur le lit et elle mit autour de la tête une peau de » chèvre et la couvrit de vêtements. Et Saûl envoya des gardes » pour enlever David et on leur répondit qu'il était malade. Et » Saul envoya de nouveau pour voir David, disant : Apportez-le » moi dans son lit, afin qu'il meure. Et quand les messagers furent » venus, une statue fut trouvée sur le lit, et la peau de chèvre au- » tour de la tête (3). »

Votre justice doit être pleine de vérité sous les yeux de Dieu et non sous les yeux des hommes. Abraham devait immoler son fils et, « se levant pendant la nuit, il prépara son âne et emmena » avec lui Isaac son fils (4). » Il ne communiqua point son dessein à son épouse, pas même à son fils qui disait : « Mon père, voici

(I) S. Matth., VI, 4. — (2) S. Marc, xi, 12. - (3) I Rois, xix, 12. - (4) Genèse, xxii, 3.

332 CINQUIÈME DIMANCnB

nie feu et le bois; où est la victime de l'holocauste ? Dieu, ï) répondit Abraham, se pourvoiera la victime de l'holocauste, mon

» fils (1). n

Après la venue du Dieu, Docteur de toute justice, il était juste que les hommes menassent une vie meilleure, une vie parfaite, où l'on verrait briller un si haut enseignement. On peut dire aux grands et aux prélats ces paroles du divin Maître •- « Si votre jus- » tice n'est plus parfaite, etc. (2). » Une vie commune ne leur suffit pas, parce qu'ils ne sont pas dans une condition commune. Quelle folie, nous dit saint Grégoire (3), d'accomplir des œuvres pénibles et de n'aspirer qu'à une louange plus légère que le vent, de s'appliquer fortement à l'accomplissement de préceptes tout célestes et de ne rechercher qu'une récompense terrestre ! Pour dire toute la vérité, un homme qui, pour récompense de ses vertus, ne désire que la faveur humaine, offre à vil prix une chose de la plus grande valeur. Quand elle aurait pu lui mériter le royaume des cieux, il n'en demande que le prix d'une louange passagère ! Oui, c'est à vil prix qu'il vend ses œuvres, ce chrétien qui renonce à de grands biens, pour ne recevoir que des biens infimes et grossiers.

A quoi ressemble cette justice pharisaïque consistant uniquement dans des œuvres extérieures, sinon à une vigne féconde mais laissée sans culture? A cause de sa fécondité elle porte sans doute quelques fruits ; mais jamais on ne relève ses branches épaisses rampant à terre et elles sont foulées aux pieds des bêtes sauvages qui errent de tous côtés. Aussi le prophète disait avec vérité. « Ils » ont semé le vent, ils moissonneront des tempêtes. Il ne restera » pas un épi debout; le froment ne donnera pas de farine, et, s'il » en donne, des étrangers la consumeront (4). » H

L'épi n'a point de grains, quand dans la vie les vertus n'ont point de mérite ; le froment ne donne point de farine, lorsque les bonnes cewres ne servent que pour le siècle présent et ne portent aucun fruit devant Dieu. Si parfois elles en produisent, des étrangers le

(1) Genèse, xxii, T.— (2) S. Maiih., v, 20. — (3) S. Grég. Mor. livre vm, cbap. 43. — (4) Osé«, \m,1.

APRÈS LA PENTECOTE v 333

consument, car, en montrant au dehors ces bonnes œu^Tes, on comble les désirs des esprits mauvais.

Aussi le ferment des pharisiens qui est l'hypocrisie est justement comparé au jonc et au roseau. Job : « Le jonc verdira-t-il sans hun midité? Et le rose^iu peut-il croître sans eau? Quoique dans sa » fleur et sans que la main le cueille, il se fane avant toute autre » herbe des champs. Tel est te sort de celui qui oublie le Seigneur, » ainsi périt l'espoir de l'hypocrite (1). » Le jonc et le roseau sont une figure très-juste de l'hypocrisie, de ce ferment des pharisiens. Comme ils ont une certaine apparence de verdure, mais ne produisent rien d'utile aux besoins de l'homme, ainsi rh\-pocrisie n'a* que la couleur de la sainteté et demeure stérile en œuvres méri-' toires. Le jonc ne vient point sans humidité et le roseau ne grandit pas sans eau, car l'hypocrite reçoit à la vérité l'infusion des dons célestes, pour l'accomplissement des bonnes œuvres, mais en recherchant des louanges dans toutes' ses >actions, elle rend inutile cette infusion divine.

De plus, cette justice des Pharisiens, consistant uniquement dans une apparence extérieure, ne durera pas longtemps, car toute œuvre qui ne procède pas de l'amour de Dieu mais d'une vaine ostentation ou de toute autre cause étrangère au sahit, ne peut pas durer. Aussi l'Esprit saint ajoute : « Quoique dans sa fleur et sans » que la main le cueille, il se fane avant l'herbe des champs ; sa >» confiance est comme une toile d'araignée (2). »

Elle est semblable à une toile d'araignée (3), parce que tout ce qu'on fait, même au prix des plus grandes sueurs, pour acquérir une gloire passagère, est dissipée par le vent de cette vie mortelle: On ne recherche pas les biens éternels et l'on perd avec la vie les biens du temps eux-mêmes. Il faut bien fêmarqiler que les toiles d'araignée sont tissées avec le plus grand soin, mais se brisent* et se dispersent au moindre souffle, ainsi le souffle des faveurs humaines emporte et disperse tout le mérite de ces observances extérieures ; 'tlBÊte Te**erebe vdés Kniàâgés snés^nfit 'Rôtîtes lèé

(1) Job,'>rin, 11. - (2) Id. viii, 12. — (3) S. Grég. Mor. litte tîii, chap.

œu^Tes ; toutes les fatigues s'évanouissent comme emportées par le vent.

Rien de plus juste que d'appliquer au ferment des Pharisiens cette parole : a Quoique dans sa fleur et sans que la main le « cueille, il se fane avant Iherbe des champs. »' L'Esprit saint dit que le jonc se fane avant l'herbe des champs, parce que la justice des Pharisiens perd sa verdure et sa rectitude, pendant que les justes conservent encore tous leurs mérites. Selon la chair, les justes sont aussi comme l'herbe des champs, d'après ces paroles du prophète : •< Toute chair n'est qu'une herbe des champs (1). » Par conséquent toutes les herbes se dessèchent, puisque les œu\Tes des justes finissent avec la vie ; mais le roseau se dessèche avant l'herbe, parce que, avant de mourir selon la chair, les Pharisiens hj-pocrites qui « font toutes leurs œuvTCs pour être vus des n hommes (i) », abandonnent ces œuvres qu'ils montraient avec tant d'ostentation. C'est d'eux que le Psalmiste disait : a Qu'ils de\ien- « nent comme l'herbe qui croît sur les toits et sèche avant d'être j» coupée (3). » Cette herbe nait au sommet des toits, mais n'a point de solides racines pour s'affermir, ainsi les hypocrites paraissent accomplir de grandes choses, mais ils ne s'y affermissent point par la pureté du cœur. — Toutes ces paroles sont de saint Grégoire (i).

o Par conséquent, si vous présentez votre offrande à l'autel et » que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose con- » tre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord » vous réconcilier avec votre frère, et alors vous viendrez présenter « votre offrande (5). >» Examinez ces paroles, dit saint Jérôme. Le Seigneur ne dit pas : Si vous avez quelque chose contre votre frère ; mais : « Si votre frère a quelque chose contre vous. » n semble nous imposer une chose injuste en quelque sorte ; car en disant : Si vous avez quelque chose contre votre frère, il aurait parlé d'une rancune qu'il eut été en notre pouvoir de remettre ; mais que dit-il î « Si vous vous souvenez que votre frère a quelque

(1) Isaïe, XL, 6, — (2) S. Matth., vi, 1. — (3) Ps. cxxvm, 5. — (4) S. Grcg. Mor. livre tiu, chap. 42. — (5) S. Matth., v, 23.

APRÈS LA PENTECOTE 335

» chose contre vous. » Mais, Seigneur, cette rancune n'est pas en mon pouvoir. C'est mon frère qui a quelque chose contre moi ; pour moi je n'ai rien contre lui. S'il a quelque chose contre moi, que m'importe? Pourquoi ne voulez-vous point recevoir mon offrande ? Pourquoi dites-vous : « Si vous présentez votre offrande » à l'autel et que là vous vous souveniez que votre frère a quelque » chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel et allez » auparavant vous réconcilier avec votre frère et alors vous vien- » drez présenter votre offrande (4) ? » Moi, je n'ai rien contre lui ; s'il a quelque chose contre moi, que m'importe ? ^

Le Seigneur tous répond ; et que dit-il ? Méchant serviteur, je comprends ta pensée. Tu n'as rien contre ton frère, tu n'as rien contre lui ! L'aimes-tu ? Pourquoi donc ne veux-tu pas le sauver ? Si tu l'aimes véritablement, va, prie-le de n'avoir rien contre toi, afin qu'il puisse se sauver. Mais tu montres bien que tu ne l'aimes pas, en refusant de le sauver. Va donc, prie-le, jette-toi à ses pieds, adresse-lui tes supplications nuit et jour. Dis-lui : j'ai envoyé mon offrande à l'autel, mais à cause de toi, je ne puis offrir mes victimes. — Et alors il sera saisi par le repentir et il dira : Si cet homme qui me prie ne peut présenter son offrande, moi qu'il supplie de la sorte et qui refuse de lui pardonner, que dois- je faire ?

C'est pourquoi l'Apôtre nous ordonne de donner à manger et à boire à nos ennemis : « Si votre ennemi a faim, dit-il, donnez- » lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à boire. » Et qu'ajoute-t-il ? « En faisant cela, vous amasserez des charbons de feu sur sa tête. » .Ne vous laissez point vaincre par le mal, mais triomphez du mal » par le bien (2). »

Quelqu'un dira : mais c'est là une action d'inimitié ; oui, on fera du bien à son ennemi, mais pour amasser sur sa tète des charbons de feu. — Tel n'est pas le sens de saint Paul. S'il vous fait du mal et que vous lui fassiez du bien, vous amassez des charbons de feu sur sa tête, c'est-à-dire, vous le purifiez de ses vices, vous consumez sa malice, pour qu'il se convertisse à la pénitence.

(1) S. Matth., V, 23. - (2) Rom., xii, 20.

336 CINQL'IOfE oniANCHE

Ecoutez ce que dit à ce sujet le prophète : a Avec ceux qui « haïssaient la paix, j'étais pacifique (1). » Il ne dit pas avec ceux qui voulaient la paix, mais « avec ceux qui haïssaient la paix. » Ils haïssaient la paix et moi je les aimais. De là cette parole de l'Apôtre : « Si cela est possible, autant qu'il est en vous, vivez en » paix avec tous les hommes (2}. » Qu'ils aient des pensées hostiles ; pour nous, n'ayons que des pensées de paix. . n est écrit dans le livre des Paralipomènes (3) que les enfants d'Israël sortirent avec un esprit de paix pour combattre. Heureux les pacifiques qui n'ont que des paroles de paix pour ceux qui haïssent la paix ! Heureux les pacifiques, non-seulement ceux qui ramènent la paix entre deux hommes qui se querellent, mais encore ceux qui établissent la paix dans leur propre coeur! Heureux ces pacifiques ! Si deux hommes se querellent, et que, m'interposant entre eux, je ramène la paix, mais que je n'aie pas moimême la paix dans mon cœur, que m'importe la paix qu'ils ont acceptée?

Heureux les pacifiques 1 Jésus-Christ est la paix, car il est notre paix. Jésus-Christ est le nouveau Salomon et Salomon signifie Pacifique; par conséquent Jésus-Christ, notre Dieu, est la paix. En montant aux cieux, il nous a laissé l'étendard de la paix, disant : « Je vous laisse la paix ; je vous donne ma paix (4). » Conservons ce don de Jésus-Christ ; ayons la paix, conservons la paix et la paix nous conservera dans le Christ Jésus. — Ainsi dit saint Jérôme.

« Si vous présentez votre offrande à l'autel et que là vous vous » souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez-là » votre offrande devant l'autel, et allez vous réconcilier avec votre » frère et alors vous viendrez présenter votre offrande (5). » Ce précepte paraît sévère à quelques uns. Les puissants dédaignent de demander pardon à leurs inférieurs. Qu'est-il, cet homme, pour que j'aille à lui? Cela ne m'est pas possible.

Prêtez-moi votre attention, je vous en supplie. Qu'est-ce que

(1) Ps. cxix, 6. — (2) Rom., m, 18. — (3) 1 Paralip,, xii, 17. — (4) S. Jean, xiv, 27. — (5) S. Mallh., v, 23,

APRÈS LA PENTECOTE 337

l'homme, sinon un peu de boue? Qu'est-ce que Dieu, sinon la Majesté suprême? Or, qui est l'offensé ? Dieu évidemment. Et pourtant ce n'est pas l'homme qui est allé à Dieu pour se réconcilier avec lui ; c'est Dieu, la Majesté infinie qui cherchait Adam. « Adam, où es-tu ? » Je veux me réconcilier, je veux faire la paix avec toi. Blâmerez- vous le Seigneur? Adam ne voulut pas non plus reconnaître sa faute ; aussi fut-il chassé du Paradis.

Cependant le Seigneur ne refusa point de réconcilier l'homme avec sa Majesté. Il envoya des intermédiaires, les prophètes, pour convertir les hommes ; il envoya enfin son Fils Jésus, le divin Médiateur, pour offrir la satisfae-tion due par les hommes, Jésus, le créancier et le payeur tout à la fois. Et au moment où il offre une satisfaction complète, il s'écrie encore : « Mon Père, parn donnez-leur (4). » H l'appelle son Père, pour émouvoir ses entrailles paternelles. — Le Psalmiste : « Alors j'ai payé ce que je >• ne devais point (î). » — L'Apôtre : « Pacifiant par le sang de sa croix et la terre et les cieux (3). »

C'est là l'erreur d'un grand nombre ; ils ne veulent pas faire les premières démarches ; ils disent : Qu'il vienne le premier. — Non, mes frères, agissez d'une manière toute contraire ; que l'offensé fasse les premières démarches ; il y aura de la noblesse à agir de la sorte ; tandis qu'en venant, l'autre agit par force, et par conséquent sans honneur et sans gloire.

SIXIÈME DEMANCHE APRÈS LA PENTECOTE.

IjO lllaéricorde.

Misereor super turham.

J'ai pitié de la foule.

(S. Marc, vin, î.)

Parmi tous les attrîliuts divins, la miséricorde est celui que ïii

338 SIXIL.'IE DliîA.NCliE

Saintes Ecritures aiment le plus à célébrer. « Sa miséricorde, dit le w Psalmiste, est au-dessus de toutes ses œuvres (0- » H dit encore : « Le Seigneur est miséricordieux et clément ; » il est patient, « sa miséricorde est grande (2). » Combien de fois il répète ces paroles, pour essayer de faire comprendre toute l'étendue de cet attribut !

Dieu est miséricordieux pour trois raisons : à cause de sa nature, à cause de sa puissance, à cause de sa propre expérience. A cause de sa puisssance. Le sage dit : « Parce que vous êtes le maître n de tous, vous pouvez pardonner à tous (3). » 0 Dieu qui, en pardonnant et en faisant miséricorde, manifestez votre puissance. — Salomon disait aussi. « Vous avez pitié de tous, parce que vous T> pouvez tout. »

Saint Augustin (4), cherchant la cause de la miséricorde divine, nous dit : Dieu est miséricordieux, parce quil est puissant. La clémence est une preuve de puissance. Dieu a donné une sorte de clémence aux animaux les plus puissants. Voyez le lion ; de faibles cris ne peuvent l'irriter. Voyez encore le basilic qui, débile par nature, n'a reçu qu'une vue très-faible, parce qu'elle a une grande puissance de nuire. La nature a donc uni la clémence à la puissance du lion et elle a dépouillé de sa force la cruauté du basilic, en affaiblissant sa vue.

La création nous montre la puissance infinie de Dieu et la Rédemption nous montre sa clémence infinie. Je dois bien plus, ô mon Dieu '5) à vos souffrances qui m'ont racheté, qu'à votre puissance qui m'a créé. Dieu a manifesté sa puissance sur toutes les créatures ; il n'a manifesté sa clémence que sur l'homme. Aussi il dit ; « J'ai pitié de la foule. »

Dieu est clément à cause de sa nature. Saint Augustin (6) s'écriait : Mon Dieu, mon Dieu, j'oserai le dire; ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je l'ose, et je le dirai en paix avec vous. Parce que je suis rempli de joie, je le dirai avec joie, je le dirai

(I) Ps. cxLiv, 9. -- (2) Ps. cil, 8. - (3) Sag., xn, 16. - (4) S. Aug., »erm. 213, n° l. — (.=^) S. Ambr. sur S. Luc, liv. n. n'il. - (6) S. Aug. App. tom. VI, De la visite des inlirmes, chap. v, liv. l»\

APRES LA PENTiCCTE 339

en quelque sorte avec le tressaillement de l'extase, présumant au reste de votre bonté : Si vous n'étiez pas Dieu, vous seriez injuste ; si vous n'étiez pas Dieu, non, vous ue seriez pas juste. Comment cela?

Saint Augustin ajoute : Nous commettons les plus graves péchés, nous nous obstinons dans nos péchés, nous nous réjouissons de nos péchés; après le péché, nous marchons fièrement ; loin de carher nos fautes, nous les publions de toutes parts, et vous vous laissez apaiser ! nous provoquons votre colère et vous déployez sur nous votre miséricorde 1 nous excitons votre fureur et vous différez votre vengeance ! vous supportez pati3mment des péchés si nombreux et si graves! le pécheur se glorifie de ses iniquités, il brûle de pécher encore et vous dissimulez! 0 mon Dieu, ô ma miséricorde, n'est-ce pas là de l'injustice ? n'est-ce pas là de l'injustice, ô mon Dieu, ô ma miséricorde?

Mais quoi ! l'injustice est-elle en Dieu ? Loin de nous cette pensée i Non, vous ne sauriez être Dieu, qu'en vous laissant fléchir, Tu'en compatissant à nos misères, qu'en ayant pitié de nous. Que dis-je? Rien de plus juste que votre miséricorde à notre égard, et si vous n'étiez pas miséricordieux, vous ne seriez pas Dieu ; car il est juste, il con^^ent que, n'ayant besoin de personne, vous ayez pitié de tous.

Saint Ambroise (1 ) : La faculté du pardon donne l'audace du péché. — Saint Bernard (2) : Le principe de sa miséricorde est en lui-même, c'est sa bonté ; mais le principe de la vengeance divine est le péché et le péché est en nous. Par conséquent la miséricorde est le propre de Dieu, parce qu'elle ^•ient de son Etre lui-même, tandis que la punition est une chose étrangère à Dieu, parce qu'elle vient d'un autre être que lui. Détruisez le péché, et Dieu ne punira jamais; détruisez le péché, et Dieu ne saura donner que la gloire, et il sera toujours miséricordieux, toujours clément.

Saint Ambroise (3) : Joseph, pour retenir Benjamin auprès de lui,

(1) S. Amb. sur le ps. cxviii, serm. 8, n» 26. — (2) S. Bern. serm. 5, sur la Nativ. du Seigneur, n» 3. — (3) S. Amb. liv. sur le patri. Joseph, ch.

mil la coupe danslesacde ce frère bien-aimé. Dieu, pournousretenir près de lui, nous comble de ses grâces. Le sac de Benjamio, c'est notre nature ; la coupe d'or, c'est la grâce; la coupe mise dans le sac, c'est la grâce déposée dans notre nature. La nature est l'œuvre

lu Créateur, la grâce est le don du Rédempteur. 0 homme, vous n'avez rien que vous n'ayez reçu. Joseph ne trouva dans le sacque ce qu'il y avait déposé lui-même ; Dieu ne trouve dans l'âme que les dons qu'il lui a faits. Dieu dépose l'âme dans le corps et dans l'âme la grâce; il donne la grâce dans le temps, pour retenir l'âme près de lui pendant l'éternité.

Dieu est encore miséricordieux, à cause de son expérience. Ses souffrances lui ont enseigné la miséricorde; ses tentations de toute sorte lui ont appris à être miséricordieux. Sans doute Dieu était plein de miséricorde à cause de la bonté de sa nature divine ; cependant il a voulu éprouver nos misères, afin d'apprendre la miséricorde selon la chair. Le Psalmiste : « Comme un père a pitié de » de ses enfants, ainsi Dieu a pitié de ceux qui le craignent, car il » connaît notre argile {\). »

Le prophète parle de la miséricorde de Dieu envers nous : « Je » suis le Dieu vivant, dit le Seigneur, je ne veux pas la mort de » l'impie (2); » c'est-à-dire, parce que j'ai en moi la vie, je désire vivifier les autres. Que veut la vie, sinon vivifier, comme la lumière veut éclairer, comme la chaleur veut réchauffer ? Le prophète dit encore : « Est-ce que je veux la mort de l'impie, dit le » Seigneur Dieu (3)? » Et Jérémie : «< Le Seigneur ne s'éloigne pas » pour toujours. Il nous a rejetés, mais il aura pitié de nous selon n la multitude de ses miséricordes. Car il ne nous a pas humiliés » d'après 1^ mouvement de sou cœur et il n'a pas rejeté les enfants » des hommes. Quand les captifs de la terre sont foulés aux pieds, » quand la justice est refusée à un homme sous les yeux du Très- »Haut, quand la justice de l'homme est pervertie, le Seigneur ne » le sait-il pas (4)? » Le Psalmiste : L'abime de la miséricorde diviûe appelle l'abîme de la mioère humaine, l'appelle au fond des

(I) Pi. ai, U. - (2) Ezécb., xxxiii, 11. - (3) Id. xvin, 28. (4) Lara, ni, 31.

APRÈS LA PENTECOTE 341

cœurs. « Par la voix de tes cataractes (0, » c'est-à-dire par la voix des apôtres et des prophètes, par la voix des Saintes-Ecritures ou des blessures de Jésus-Christ, cataractes divines qui laissent tomber une pluie de sang.

L'Apôtre (2) parle de cette voix : Le sang du Testament-Nouveau, dit-il, crie plus fort que le sang d'Abel ; car l'un demandait vengeance et l'autre demande miséricorde. Et quel est le cri du sang de Jésus-Christ? « Soyez miséricordieux >» car Dieu a commandé la miséricorde « pendant le jour (3), » c'est-à-dire pendantquelejour dure encore. Maintenant c'est « le temps d'avoir pitié » de lui, le temps est venu (4). » Mais quand viendra la nuit. Dieu fera tout connaître; quand viendra la nuit, c'est-à-dire la mort, il révélera les fruits de la miséricorde.

Quelle est cette pitié que nous devons au Seigneur? Saint Chrysostôme (5) : Il se transfigure dans les pauvres, afin que vous ne rougissiez pas de lui donner votre obole. — Réciter tout au long ce passage de l'Evangile : « Allez loin de moi, maudits, dans le » feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. » Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu » soif et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais étranger et » vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu et vous ne m'avez pas re- » vêtu ; j'étais malade et en prison et vous ne m'avez pas visité. >» Alors ceux-ci lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous » avons vu avoir faim ou soif, ou étranger, ou sans habits, ou ma- » lade, ou en prison, et que nous avons manqué de vous secourir? » Et il leur répondra. Autant de fois que vous ne l'avez pas fait » pour l'un de ces petits, vous ne l'avez pas fait pour moi (6). » Bien peser ces paroles.

Maudit soit celui qui n'ouvre pas au peuple ses greniers pleins ! que la bénédiction vienne sur la tête de ceux qui vendent leur froment ! Vous vendez ce que vous donnez au pauvre ; pour un peu de pain vous acquérez le royaume des cieux. « Heureux les pau-

(1) Ps.iLi, 8. — (2) Hébr., XII, 24. - (Z) Ps. xli, 9. — (4) Ps. a, 13. — (b) S. Chrys. hom. 80, sur S. Malthieu. — (6) S. Malth., xxy, 41. —

342 SiXILME DIMANXnE

» vre5, car le ro\aume des deux est à eux (1)!» « Faites-vous des » amis avec vos richesses diniquité, afin qu'ils vous reçoivent dans » les tabernacles éternels (2); » parce qu'ils leur appartiennent, a Soyez miséricordieux comme votre Père céleste (3), « car « Dieu » veut la miséricorde et non le sacrifice (4). »

La miséricorde est une grande vertu ; elle nous rend semblables à Dieu ; elle fait de nous des enfants de Dieu. L'Apôtre : « Revêtez- » vous donc comme des élus de Dieu, saints et bien-aimés, d'en- »)' trailles de miséricorde (5). » Ne soyez pas rudes, durs ou secs comme des pierres. Efforcez-vous d'être tendres les uns envers les autres; laissez-vous toucher par les misères et par les besoins du prochain. Malheur aux hommes dursetcruels! L'Apôtre met au rang des criminels ceux qui sont a sans affection, sans foi, sans miséri- T> corde ^6). »

Bien des motifs doivent nous porter à la miséricorde. Premièrement, notre propre misère. Connaissant le malheur, je sais le secourir (7;. Secondement, les grands fruits delà miséricorde : « Heu- » reux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde (8) ! » Le Sage disait : a Celui qui a pitié du pauvre prête au Seigneur et le " Seigneur lui rendra son bienfait (9). » Pourune légère pitié il recevra une grande miséricorde. Voyez encore dans les psaumesles fruits de cette vertu : « Heureux celui qui a l'intelligence de l'indigent et n du pauvre ! au jour mauvais. Dieu le délivrera ; le Seigneur le » conservera, il le rendra heureux sur la terre et il ne le livrera pas » à la fureur de ses ennemis. Le Seigneur l'assistera (10). » Tels sont les grands et nombreux avantages de cette vertu. Au contraire : a Celui qui n'aura point fait miséricorde sera jugé sans mi- » séricorde (11)- " P^r conséquent si nous avons besoin de miséricorde, faisons-la aux autres.

Troisièmement, le grand nombre des malheureux doit nous porter à cette vertu. Le monde est plein de pauvres et de malheureux,

(1) S. Matth., V, 3. — (2) S. Luc, xvi, 9. - (3) Id. vi, 36. - (4) S. Matlh., IX, 13. — (h) Co'oss., in, 12. — (6) Rom , i, 31. — (7y Virgile, Enéide, liv. 1". - (8) S. Matlh., v, 7. - (9) Prov., xix. 17. - (10) Ps. XL, 1. — (11) S. Jacq., Il, 13.

APRÈS LA PENTECOTE . 343

il n'est qu'un vaste hôpital peuplé de pauvres. Ne regardez pas seulement, mes frères, comme pauvres ceux à qui vous donnez ce nom, parce qu'ils manquent de pain ou de vêtement. N'est-il pas plus pauvre encore celui qui n'a ni foi, ni sagesse, ni jugement, ni lumière, ni sens, ni raison ? Les maux de l'âme sont bien plus grands que les maux du corps, car a l'âme est bien plus précieuse » que le corps (1). »

Hé quoi ! j aurais pilié d'un corps couvert de blessures, et les plaies de l'âme me laisseraient insensible! Ouvrez les yeux, regardez de toutes parts ; partout vous trouverez un grand nombre de pauvres à qui vous pouvez faire du bien. Voyez quelles entrailles de miséricorde avait l'Apôtre : « Qui est scandalisé sans que je » brûle? qui est faible sans que je sois faible avec lui (2)? » Cette pitié spirituelle est bien plus haute que la pitié matérielle.

Quatrièmement, nous devons nous laisser toucher par l'obligation où nous sommes de secourir le prochain dans une nécessité extrême. L'indigence des pauvres crie contre nous et ce cri monte devant Dieu. Celui-ci regorge de richesses et celui-là meurt de faim. Est-ce que Dieu ne demandera pas un compte sévère de cette cruauté ? — Saint Ambroise (3) : Tu as vu le pauvre mourir de faim; si tu ne l'as pas nourri, tu l'as tué. La voix de son sang s'élèvera contre toi au jour du jugement. « Les pierres des murs » élèveront leur voix, dit le prophète (4). » Le Psalmiste disait aussi : « Il a répandu ses biens sur le pauvre ; sa justice subsistera >» dans les siècles des siècles (o). » Il ne dit pas : sa miséricorde subsistera, mais sa justice ; pourquoi? parce que donner de la sorte est une œuvre de justice. Donnez donc un argent qui doit périr, pour acquérir la justice qui ne périt jamais. Vous recevez du pauvre plus que vous ne lui donnez ; vous donnez une obole et vous recevez le ciel ; vous donnez un vêtement et vous recevez rimmortalité. Vous avez pitié de vous plus que du pauvre.

(1) S. Matth., VI, 25. - (2) II Cor., xi, 29. — (3) Cette pensée est attribuée à saint Ambroise par Gratien, dist. 87, can. 24. Cependant on ne la trouve pas dans les œuvres de ce saint Père, du moins en propres termes. — (4) Habacuc, n, 11. — (5) Ps. ni, 8.

344' SiXIEMt DliJA.NCIlE

Oh ! qu'ils sont grands les dangers des riches ! Rappelez-vous l'exemple du riche qui se gorgeait de nourriture. Il fut condamné, parce qu'il avait été sans piiié ; il tomba dans les flammes, non parce qu'il avait volé, mais parce qu'il n'avait pas donné. N'attendez pas la nécessité extrême ; n'attendez pas que le pauvre soit près d'expirer ; car alors il n'a pas besoin de votre nourriture, il n'a besoin que d'un tombeau.

Les hospices pour les pauvres sont nécessaires dans les villes; sans cela vos maisons devraient être leurs hospices. Si, pendant Thiver, votre frère malade et nu n'a point d'asile, il est dans un grand péril, et le riche est tenu de le recueillir, parce que ce pauvre est en danger. Si vous ne le faites, du moins favorisez les hospices; faites en sorte qu'on eu crée parmi vous, afin de n'être pas obligés de recueillir les pauvres dans vos maisons, et secourez ces asiles de la misère.

Dieu, en créant les pauvres, pourvoit aux besoins des riches dont les pauvres seront le salut ; car les riches n'avaient point de porte de salul ouverte devant eux ; ils ne jeûnent point, ils ne travaillent point, ils ne souffrent point de persécutions, les austérités leur sont inconnues; embarrassés dans les affaires, à peine connaissentils la prière. Mais Dieu pourvoit à tout. Quelle voie de salut vous donne-t-il? quel moyen vous reste-il ? « Donnez l'aumône et tout » en vous est pur ;1). » Le Sage a dit : « Le riche et le pauvre se >. sont rencontrés. Dieu les a créés l'un et l'autre (2). »

Dieu a créé le riclie pour le pauvre et le pauvre pour le riche. 11 donne à celui-ci les richesses pour nourrir le pauvre, souvent même il les multiplie, il les agrandit dans ce dessein ; et il donne au pauvre l'indigence, les fatigues et les plaies, pour émouvoir le cœur du riche, pour le porter à la miséricorde et pour le sauver. ÂtiHe'z à6iic/6 riches, aimez les pauvres, vos frères, vos rédempteurs, vos solitiehs, a car le royaume des cieux leur appartient. » Donnez les biens du temps, pour recevoir les biens de l'éternité, ainsi qu'il est écrit : « Afin qu'au jour de vos besoins, ils vous »» reçoivent dans les tabernacles étemels (3). » Au jour de vos be-

(t) S. Luc, u, 41. - (2) Sâg., xni, 2. - (3) S. Luc, xti, 9,

APRÈS LA PENTECOTE 345

soins, de vos nécessités, quand votre argent, vos richesses, vos serviteurs, vos chevaux, vos habits précieux ne vous seront d'aucun secours, alors les pauvres viendront vous secourir. Le mauvais riche implora le secours du pauvre Lazare, et il ne reçut pas même une goutte d'«au, parce qu'il n'avait pas donné une miette de pain.

; « J'ai pitié de ce peuple ; car voilà trois jours qu'il me suit, n sans avoir rien à manger (1)- » La patience des pauvres est grande autant que leur misère ; mais « leur patience ne sera pas trompée » à jamais ; » au dernier jour Dieu la prendra en considération, car ils ont reçu les maux dans leur vie, ils ont ici-bas leur purgatoire.

« Voilà trois jours qu'ils me suivent. » — « Nous irons trois » jours au désert pour sacrifier au Seigneur notre Dieu (2), » et pour nous rassasier. Le premier jour est celui de la douleur ; le second, celui de la privation ; le troisième, celui de la joie dans l'Esprit saint.

« Voilà trois jours qu'ils me suivent, sans avoir rien à manger. « Et si je les renvoie à jeun dans leurs maisons, ils tomberont de w défaillance en chemin, car quelques-uns sont venus de loin (3). » Quelle force dans la grâce et la sagesse divines! Des hommes, s'enivrant de tant de douceur, oublient la nourriture nécessaire à la vie. Dieu même nous l'atteste. Mais quoi d'étonnant? ' Une chose plus étonnante, c'est la paroli de ceux qui ne le suivaient pas : « Comment pourrait-on trouver assez de pain pour » les rassasier (4)? » Ainsi disent les riches pour s'excuser. Qui pourra rassasier dans le désert tant de milliers d'hommes ? Les ressources des villes sont insuffisantes à nourrir tant de malheureux. Tels sont les murmures des riches ; ils ne sont dans le besoin, que quand on leur montre le pauvre.

0 malheureux, ne craignez pas. Qui pourra les rassasier ? qui pourra les nourrir? Dieu vous a donné assez de biens pour les secourir, pour les nourrir, pour les rassasier. Vos biens ne diminue-

(I) S. Marc, vin, 2. — (2) Exode, m, 18. — (3) S. Luc, vin, 3, — {4} Id. viii, 4.

346 SIXIÈME DIHA>'CUE

ront point, ils augmenteront au contraire ; l'aumône s'accroit par

ses propres dons. Si vous êtes de fidèles dispensateurs, Dieu vous donnera de plus grandes richesses. Consultez l'expérience; l'aumône a-t-elle jamais appauvri ? Après tout, vous deviendriez pauvres, à cause de celui qui du sein de l'opulence s'est fait pauvre pour vous, s'est réduit pour vous à la dernière misère. Ilnousledit lui-même : « Je suis indigent et pauvre (4). «< Il nous dit encore : « Je suis pauvre et dès ma jeunesse je vis dans les tra- » vaux (2). »

Ah! quelle pauvreté! Ecoutez, écoutez la pauvreté de Jésus- Christ, sa misère, son indigence. Quelqu'un lui demandait : Maître, où habitez-vous? Montrez-nous votre maison. Jésus répondit: « Les renards ont leurs tannières et les oiseaux du ciel ont leurs D nids ; mais le Fils de l'homme n'a point où reposer sa tête (3). >» Il n'a ni maison, ni vigne, m champ, ni cabane, ni lit ; il habite dans la maison des autres ; il s'est fait pèlerin sur la terre ; c'est un voyageur qui passe sans s'arrêter.

Quelques apôtres, un jour qu'ils traversaient des moissons, prirent sous ses yeux quelques épis. 0 Dieu, comment le souffrezvous? 0 Tout-Puissant, ô vous qui donnez la vie au monde, comment souffrez-vous que vos serviteurs meurent de faim? Quelles angoisses dans son cœur divin ! quelles douleurs ! Lui-même n'estil pas pressé par la faim ? Comment dire sa pauvreté, puisqu'à sa mort, n'ayant ni suaire, ni sépulcre, il faut qu'on le dépose dans un sépulcre étranger et que l'aumône lui donne un suaire? On le dépouille des vêtements qu'il semblait posséder et il meurt dans sa nudité. Aussi le Psalmiste s'écrie, versant des larmes : Enfants des hommes, écoutez; enfants des hommes, entendez cette merveille. Voyez «< le riche et le pauvre reunis (4) » eu Jésus-Christ. Voilà un grand miracle digne de nos regards. Le Seigneur de toutes choses est dans la pauvreté.

a Combien avez-vous de pains ? Us répondirent : sept. Et ils » avaient aussi quelques poissons. » Voilà toute la provision des

(1) Ps. Lxix, 6. — (2) Ps, Lxxxvn, 16. — (3) S. Luc, ix, 58, - (4) Ps.

XLYIU, 3.

APAÈS LA PENTECOTE 347

apôtres, telle est la frugalité de leur table. 0 que de dépenses inutiles ! que de biens perdus ! A quoi bon charger de nourriture un corps qui doit être la proie des vers ? Que de maladies enfantent ces excès! Nous n'avons pas la capacité des animaux, la nature a borné nos besoins, a Pourquoi cette perte (1) ? » Si notre nourriture était sobre et modérée, tous en auraient suffisamment, tous en auraient de reste.

Saint Bernard (2) : Les délices de la bouche qu'on estime tant aujourd'hui se font sentir à peine sur la largeur de deux doigts et, pour donner un si faible plaisir à une si faible partie de notre corps, que de sollicitudes on déploie, et que de peines on se crée pour l'avenir ! De là ces épaules et ces reins monstrueusement dilatés, ces ventres enflés ; ce n'est plus de la graisse, c'est une horrible exubérance. Les os ne peuvent soutenir le poids de la chair; il y a là la source de mille diverses maladies. De la même manière, on se plonge dans l'abîme du libertinage, au prix de grandes fatigues et de dépenses ruineuses, parfois au prix de sa réputation et de son honneur, au péril même de sa vie, et pourtant on sait bien que la fin des plaisirs de la chair est toujours l'humiliation et la honte.

« Faites-les asseoir. Et ils agirent ainsi et ils les firent tous asj) seoir. » Remarquez l'obéissance des apôtres. Point d'interrogation, point de murmure. Apprenons, mes frères, à obéir à nos supérieurs. — « Combien avez-vous de pains ? sept et deux poissons. » Ces pains sont la figure des sept œuvres de miséricorde. Et si vous ne pouvez accomplir les œuvres de miséricorde corporelle, accomplissez les sept œuvres de miséricorde spirituelle et vous aurez fait une grande aumône. Offrez vos conseils, vos corrections, vos enseignements; offrez volontiers les pains que vous avez, mais ne les offrez pas seuls ; pour leur donner plus de goût, enfermez-y les poissons. Les deux poissons qui doivent relever le goût du pain sont la charité et la gaieté. Dieu ne regarde pas la grandeur de l'œuvre, il en regarde le principe. Saint Paul nous dit : « Dieu

(1) S. Mattb.,xxvi, 8, — (2> S. Bera. Traité de la GonT. aux clercs, chap. 8,

348 SEPTIÈME DIMANtlJE

» aime celui qui donne gaiement '1). » Ne donnez pas tristement ou sèchement. « Dans tous vos dons que la joie dilaie votre vi- » sage (2). Oh ! comme la gaieté est un excellent assaisonnement de l'aumône 1 Dieu ne veut pas des services forcés. Agissez donc suivant mes conseils et alors vous recueillerez sans nul doute sept corbeilles pleines pour voire gloire future, à laquelle nous conduise Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi'soit-il.

SEPTIEME DHHANGHE APRÈS LA PENTECOTE.

L*arbre et ses fruit»*

Atiendile a falsis prnphelù. Omnis arbor hona fru tus bonos facit.

Gardez vous des faux prophètes. Tout arbre boû produit «Je bons fruits.

(S. Matid., vm, lS-17.)

L'arbre bon se connaît à son fruit. Quel est donc cet arbre qui a produit le fruit dont parle le Psalmisle : « Son fruit s'élèvera par- » dessus les cèdres du Liban (3) ? » C'est la chair précieuse de Jésus-Christ, etc.

« Gardez-vous des faux prophètes. » Le faux prophète est ce gourmand qui loue l'abstinence, ce libertin qui loue la chasteté, cet orgueilleux qui loue l'humilité, etc. — L'Apôtre: « Ils ont » sans doute l'apparence de la pieté, mais ils n'en ont point la » réalité (4). >» Le faux prophète est encore cet homme qui veut paraître ce qu'il n'est pas. a Malheur à l'homme qui multiplie des

(1) II Cor., iT, 7. - (2) Ecch., ïxxy, 11. — (3} Ps. lxxi, 16. - (i) ÎI Tua.f lu, 6.

APRÈS LA PENTECOTE Û9

» biens qui ne sont pas à lui (1) ! » Malheur à celui qui vole les biens des autres ! et quel est celui qui ne les vole jamais ?

C'est une grande vertu que de n'être jamais voleur d'aucune sorte. Il vole le bien d'autrui, cet avare qui dépouille le pauvre ; il Y vole le bien d'autrui, ce savant qui se glorifie de sa science, car à j Dieu seul est due la gloire, suivant ces paroles de l'Apôtre : « Au • » roi immortel des siècles, au Dieu qui est l'invisible, l'unique, ï) honneur et gloire dans les siècles des siècles (2). » Il vole le bien d'autrui, cet hypocrite qui veut paraître saint. Et quel estle serviteur assez fidèle, pour être entièrement irréprochable sur ce point ? quel est le dispensateur assez loyal, pour ne s'attribuer jamais le bien de Dieu? quel est l'ouvrier assez désintéressé, pour travailler à la vigne du Seigneur, sans autre recherche que l'amour de Dieu et le salut des âmes? Et pourtant celui qui vole le bien d'autrui sera un jour forcé de quitter ses honneurs, ses dignités, ses emplois, sa maison, ses serviteurs, ses amis, ses habits précieux ; il sera forcé de tout laisser, car « à la mort, il n'emportera pas ses richesses, et » sa gloire ne descendra pas avec lui dans le tombeau (3). » « Ses » œuvres » seules « le suivront [i). »

Mais, ô mon Dieu, quel est l'homme sans dissimulation, qui ne s'efforce jamais de cacher ses fautes ? quel est celui qui veut être entièrement connu ? Quel est celui qui de nos jours ne trompe jamais, qui ne veut paraître que ce qu'il est, qui ne couvre point ses défauts, et ne craint point de se montrer au jugement des hommes comme il est connu et jugé par sa conscience ? « Tout homme est » menteur (5). » Nous avons tous reçu d'Adam ce triste défaut ; nous couvrons tous de feuilles la nudité de nos œuvres. Partout fiction et dissimulation ; partout quelque voile trompeur.

Cependant autre chose est de cacher sa malice et autre chose est de feindre et de montrer une bonté qu'on n'a pas : « Dieu a en » abomination l'homme fourbe et sanguinaire (6). » Un tel homme fait la plus grande injure à la justice et à la vérité divines. Cicéron (7) :

(1) Habacuc, ii, 6, — (2] I Timolh., i, 17.— (3) Ps. XLvin, 17.— (4) Apoc, XIV, 13. — ^5) Ps, cxv, 11. — (6) Ps. v, 7. — (7) CicéroD, De Oftic. liv. I".

La pire espèce de justice, c'est de vouloir passer pour bon, quand on est mauvais. C'est bien assez d'être mauvais ; pourquoi vous

attribuer la gloire des justes ? pourquoi tromper vos frères par une sainteté feinte et affectée? Une feinte équité est une double iniquité ; il y a là un double crime, votre méchanceté d'abord et puis votre mensonge : « Délivrez-nous, Seigneur, disait le Psalmiste, de » rhomme inique et trompeur (i). « C'est bien assez, je le répète, d'être mauvais. — Le Seigneur disait dans l'Evangile : u Vous êtes » semblables à des sépulcres blanchis ^2). »

Par conséquent, a gardez-vous des faux prophètes qui viennent à » vous, couverts de peaux de brebis. — Saint Bernard (3) : L'humilité est si honorable que l'orgueil lui-même la recherche; il s'efforce de se couvrir, pour ne pas s'avilir.

tt Vous les connaîtrez à leurs fruits. » A leurs fruits, nous connaissons les arbres, ainsi aux œuvres on connaît les méchants. La fiction du cœur ne peut durer longtemps ; on ne peut pas feindre constamment la vertu ; il viendra un moment où la malice du cœur se montrera tout à coup; la ruse humaine n'est pas assez puissante, pour ne montrer jamais le poison caché dans le cœur; Use montre surtout au moment de la tribulation. Comme le feu éprouve l'or, ainsi la persécution ou le malheur éprouve l'homme, suivant la parole du Sage: « Comme le fourneau éprouve l'argent, et le «creuset l'or, ainsi le Seigneur éprouve les cœurs (4). »

« Vous les connaîtrez à leurs fruits. « Pourquoi après ces paroles : « Ne jugez point et vous ne serez point jugés (5), >» le Seigneur nous dit-il maintenant : a Vous les connaîtrez à leurs fruits ? » La réponse est de saint Augustin (6) : Par les premières paroles, Jésus-Christ ne nous commande pas autre chose que d'interpréter en bonne part les actions dont l'intention est douteuse. Mais ces mots: a Vous les connaîtrez à leurs fruits, » doivent s'entendre des œuvres qu'on ne peut faire évidemment dans une bonne intention, comme par exemple le viol, le blasphème, le vol, l'ivrognerie, et

(1) Ps. xui, 1. — (2) S. Mallli.,xxiii, 27. — (3) S. Bern. Des degrés de l'humil. chap. 18, n» 47. - (4) Prov. xv. 3. - (5) S. Malth., vu, I. — (C) S. Aug., SermoD du Seigneur sur la mootâgae, liv. 11, chap. 18,

autres choses semblables que nous pouvons juger. Par conséquent, nous pouvons juger les œuvres manifestement mauvaises, mais nous ne devons pas juger les œuvres indifférentes, comme par exemple, les diverses espèces de nourriture ; car on peut prendre indifféremment toutes sortes d'aliments, parce qu'on peut les prendre avec de bonnes intentions, avec un cœur simple et droit, et sans aucun mouvement de concupiscence. L'Apôtre défend à ceux qui s'abstiennent de viande et de vin, de juger ceux qui en font usage : « Que celui qui mange, dit-il, ne méprise point celui » qui n'ose manger ; et que celui qui ne mange pas ne condamne » point celui qui mange (1). » Il y a donc des œuvres intermédiaires accomplies dans une intention que nous ignorons, parce que cette intention peut être bonne comme elle peut être mauvaise; il est téméraire de les juger et surtout de les condamner.

Je dis en second lieu que nous ne devons jamais juger la personne, mais uniquement les œuvres manifestement mauvaises ; car qui sait si Dieu n'a pas permis cette faute uniquement pour humilier cette personne, pour qu'elle se relève plus prudente et plus forte?

Il y a donc deux cas où nous devons é\iter le jugement téméraire: premièrement, lorsque, comme nous l'avons dit, on n'est pas certain de l'intention de l'acte, et secondement, lorsqu'on n'est pas certain non plus de l'état futur de la personne qui paraît en ce moment bonne ou mauvaise. Je suppose, par exemple, une personne qui, se plaignant de la faiblesse de son estomac, demande d'être exemptée du jeûne ; vous ne croyez pas à la légitimité de son excuse et vous attribuez sa demande à un défaut de gourmandise; vous faites un jugement téméraire. Vous connaissez encore, je suppose, la gourmandise et l'ivrognerie manifeste d'une personne, et vous la reprenez comme si elle ne devait jamais changer et se corriger ; vous faites encore un jugement téméraire. Par conséquent, ne reprenons jamais une œuvre dont nous ne connaissons pas l'intention, et quand les œuvres sont manifestement mauvaises,

(1) Rom., XIV, 3.

352 SEPTIÈME DiMAXCHE

ne les reprenons jamais, comme si nous n'espérions aucune gué rison.

« Vous les connaîtrez à leurs fruits, » à ceux qui leur demeureront au moment de la mort. Le feu éprouvera ce que nous sommes tous en réalité. — L'Apôtre : « Qui êtes-vous pour oser condamner » le serviteur d'autrui? Soit que nous vivions, soit que nous mour- » rions, nous sommes toujours au Seigneur (1). » Pourquoi usurper au Seigneur ses divines attributions? Le Père n'a-t-il pas * donné n à son Fils tout pouvoir de juger? »

Conientons-nous donc, mes frères, de mettre tous nos soins et toute notre application à devenir un vase d'or ou d'argent. Quant à briser les vases d'argile, c'est une chose réservée au Seigneur Jésus-Christ qui a reçu de son Père une verge de fer. Que personne ne s'attribue ce que le Père n'a donné qu'à son Fils ; que personne ne pense pouvoir prendre le van pour nettoyer l'aire, pour rejeter la paille, pour séparer la zizanie du bon grain, suivant son propre jugement. Ce serait une obstination orgueilleuse, une présomption sacrilège, où l'on tomberait, poussé par un zèle violent et déréglé ; et, en exigeant ainsi coniiûuelîement de sa propre autorité plus que ne demande la justice toujours pleine de douceur, on périt et l'on sort du sein de l'Eglise.

« Tout arbre bon produit du bon fruit. » Dieu est bon par nature et uon par accident ; la bonté est son être, son essence. Nulle œuvre, nulle observance ne lui donne sa bonté, comme nulle œuvre, nul acte ne me donne mon humanité. Il est la bonté, il est bon par son être, par son essence. Ce n'est point parce qu'il a créé l'homme, parce qu'il l'a racheté, que Dieu est bon ; il est bon par sa nature. Ce ne sont pas les fruits qui donnent à l'arbre sa bonté, lés fruits sont bons, parce que l'arbre est bon.

0 nature heureuse, infiniment heureuse en qui l'être et la bonté sont une seule et même chose ! Dans tout être créé la bonté n'est qu'une qualité accidentelle de sa nature ; elle lui vient du dehors par son contact avec celui qui par lui-même est la bonté. Or, tout ce qui est accidentel doit revenir à l'être par soi. Aussi l'homme

(1) Rom., xiv, 4.

APRÈS LA PENTECOTE 353

n'est bon que par son inclination vers le bien incréé, et cette inclination est l'amour ; c'est donc de l'objet de votre amour que vous tirerez votre nom.

0 amour ! ô belle vertu d'où dérive tout ce qui est bon ! Vous n'êtes que ce que vous fait l'amour. Si vous vous inclinez comme la brute vers les choses de la vanité et du temps, vous êtes un êtreinfime et vil. « Ils sont devenus abominables, dit le prophète, comme » l'objet de leur amour (i). » Si, au contraire, profitant de votre raison, vous vous tournez avec amour, non vers les choses que voient les yeux du corps, mais vers celles que voient les yeux de la raison, alors, raisonnable et fidèle, vous serez bon à cause de cette inclination.

Parce que l'homme n'est pas bon par sa nature, mais par son inclination, Dieu au commencement ne dit pas de lui : Le Seigneur vit l'homme et il était bon ; il fallait attendre l'inclination qui lui donnerait la bonté. Car, outre notre naturelle inclination vers l'auteur de notre être, il y a en nous une bonté morale qui, mieux que l'autre, nous rend bons.

Voyez donc ce que vous aimez, ce que vous désirez, ce que vous recherchez ; examinez-vous vous-mêmes ; scrutez vos intentions ; voilà ce qui vous rend bons ou mauvais, vous portez au dedans de vous la cause du nom qu'on doit vous donner ; car les œuvres sont à la vérité le signe de la bonté, mais elles ne sont pas la bonté elle-même. « Vous les reconnaîtrez à leurs œuvres. » « L'homme bon tire de bonnes choses d'un bon trésor (2). » Votre amour, vos désirs sont le principe et la règle de vos œuvres. Par conséquent les bons fruits viennent d'un arbre bon, mais ne font par l'arbre bon ; ils sont le signe de la bonté de l'arbre.

0 charité en qui est la plénitude de la loi ! En toi est tout ce que nous pouvons demander. Car si notre amour est bon, nous ferons bien toutes choses. L'amour nous fait être ce que nous sommes ; il nous transforme en l'objet de nos désirs. Voyez les choses criées; vous n'êtes pas puissant, dès que vous voulez la puissance ; vous n'êtes pas riche, dès que vous voulez la richesse ; vous

(1) Osée, IX, 10. - (2) S. Matth., xii, 35.

354 SEPTIÈME DIMANCHB

n'avez pas la santé, dès que vous la voulez. Dans les choses spirituelles, au contraire, la volonté accomplit toutes choses. Voulez-vous être riche ? la volonté suftit pour vous enrichir ; voulez-vous vous élever à une grandeur spirituelle? à l'instantvous êtes grand ; voulez-vous être puissant? vous le devenez sur l'heure. La volonté seule est une vraie possession de toutes choses, parce que par la volonté on possède Dieu, possesseur lui-même de tous les biens. i Prenez garde de ne pas descendre au rang des animaux, en n'aimant que les choses du présent ; il y a d'autres biens supérieurs qu'aperçoivent les regards de l'intelligence et de la foi. Saint Augustin (1): Prends garde, ô âme, de t'attacher aux dons plus qu'à l'amour du Bienfaiteur, de tourner tes regards vers les créatures, au lieu de les élever vers le Créateur et d'être ainsi convaincue d'adultère. — Parler des soupçons et des jugements téméraires ainsi que de la vaine présomption. — Rapporter ce passage de l'Ecriture : « Soyez prudents comme des serpents, » pour ne pas être trompés, « et simples comme des colombes (2), » pour ne pas tromper.

« Tout arbre bon produit de bons fruits. » Il y a trois sortes d'arbres. Il y a d'abord des arbres qui se couvrent de larges feuilles ; ils sont la figure de ces prédicateurs qui disent des choses admirables de Dieu et du ciel, mais qui ne produisent point euxmêmes des fruits de bonnes œuvres. L'Evangile en parle en ces termes : « Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, n'entre- » ront pas dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté » de mon Père qui est aux cieux, celui-là entrera dans le royaume » des cieux. « Et l'Evangile ajoute : « Plusieurs me diront en ce » jour : « Seigneur, Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en » votre nom, chassé les démons en votre nom et fait beaucoup de » prodiges en votre nom? Et alors je leur dirai : Je ne vous ai » jamais connus ; retirez-vous de moi, vous qui opérez l'ini- » quité (3). »

Rappelez-vous cet arbre grand et fort dont la tète touchait le

(1) S. Aug. Liv. de l'a-noiir âc Diou, chap. 5. Appen. Ju tome 6*. — (2) S. Mauh ,ï, 10. - (G) Id. vir, 2f.

APRÈS LA PENTECOTB 353

ciel. « Il paraissait s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre. Ses » feuilles étaient belles, etc. Et voilà qu'un envoyé divin descendit » du ciel, n cria fortement et dit : Abattez l'arbre et coupez ses » branches, secouez ses feuilles, etc. (1). n

La seconde espèce d'arbres porte des feuilles et des fleurs ; mais ces fleurs ne produisent pas de fruits, parce qu'elles sont desséchées par le froid. Ces arbres sont la figure de ces hommes qui produisent les feuilles de la parole et les fleurs des bons désirs, mais qui n'ont pas la force de les réaliser dans leurs œuvres. « Les enfants » sont venus jusqu'au terme, mais la mère n'a pu les mettre au >» monde (2). »

La troisième espèce d'arbres porte des fruits pleins de douceur, qui arrivent jusqu'à leur maturité. Pour cela deux choses sont nécessaires. Il faut premièrement que ces arbres jettent profondément leurs racines dans le sol. L'Apôtre : « Etablis et enracinés dans la » charité (3). » Des plantations adultères, c'est-à-dire des -rertus feintes, ne jettent point de racines et ne pourront résister au vent de la tentation. Elles sont établies sur le sable et quand la pluie descend, que les fleuves débordent, que les vents se déchaînent et viennent frapper ces plantations, elles tombent et leur ruine est grande.

Il faut en second lieu qu'elles aient de l'humidité, c'est-à-dire de 'a dévotion et ce goût de la piété que développe la chaleur du soleil. — Le psaume : « Il sera comme l'arbre planté le long des *> eaux (4). » Ces cours d'eau sont la lecture des Ecritures saintes et !a méditation de la Passion de Jésus-Christ, qui sont une source de larmes excitées par la piété et par la contemplation. — Il est encore nécessaire de se débarrasser au plus tôt des soins et des sollicitudes terrestres, de tuer ces vers qui rongent le fruit dans sa verdeur. De plus, quand un arbre est chargé de fruits, pour que les branches ne soient pas brisées sous leur poids, on les fait reposer sur des pieux arides ; ainsi l'homme spirituel, pour ne pas

(1) Dan., IV, 8; - (2) Isaïe, xxxvii, 3. - (3) Eph., ui, 17. - (4) Ps. 1,3.

succomber sous le poids de ses bonnes œuvres, se reporte au souvenir de ses péchés.

a Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé. » Je remarque particulièrement trois arbres; l'un a des fruits, trèsdoux, c'est le figuier ; le second a des fruits très-amers, c'est l'olivier ; le troisième a des fruits doux et amers, c'est la vigne. L'Ecriture nous parle de ces trois arbres (i) : « Les arbres de la « forêt allèrent un jour trouver le figuier, l'olivier et la vigne. »

Le figuier dont les fruits n'ont que de la douceur est la figure des religieux. Comme sous son écorce la figue contient un grand nombre de graines pacifiquement rangées les unes à côté des autres, ainsi les religieux vivent en grand nombre sous une même règle. Le psaume : « Il fait habiter dans la même maison des >' hommes qui mènent la même vie [f\ « De plus les feuilles du figuier ressemblent à la main de l'homme ; ainsi les bonnes œuvres des religieux doivent être conformes à leur parole. Mais s'ils ne portent pas les fruits propres à leur genre de vie, qu'ils soient coupés.

Voilà pourquoi nous voyons dans saint Luc qu'un « homme avait n un figuier planté dans sa vigne (3). » Cet homme sera, je suppose, saint Benoit ou saint Augustin, et cette vigne les ordres religieux qu'ils ont fondés. Il vint pour y chercher des fruits et il n'en trouva point. <( Et il dit à celui qui cultivait la vigne, » c'està-dire à l'abbé ou au supérieur du monastère : « Il y a trois ans que je viens chercher du « fruit à ce figuier et je n'en trouve » point. » Ces trois ans sont les trois choses qui sont l'objet des vœux, et à chacune desquelles le religieux doit faire porter des fruits sous peine d'être coupé. « Coupez cet arbre, dit le maître de » la vigne. » Saint Matthieu (4) nous dit encore que le Seigneur « voyant un figuier sur le bord du chemin, s'en approcha ; et, n'y trouvant que des feuilles, il dit : Que jamais aucun fruit ne » naisse de toi 1 Et à l'instant le figuier sécha. » Et saint Marc (5)

(1) Juges, >x, 8. — (2) Vs. lxvm, 7. — (3) S. Luc, xiii, 6. - (4)S. Matth., x\i, 10. — (S) S. Marc. \i, 13.

APRÈS LA PENTECOTE 357

nons fait remarquer que « ce n'était pas encore le temps des fi- » gués. » Cela nous montre que le Seigneur demande en tout temps des fruits aux religieux.

De plus, quand la figue est bonne, elle est excellente; quand elle ne l'est pas, elle est très-mauvaise. « Jérémie, dit le Seigneur, que » vois-tu? Et le prophète répondit: Je vois des figues bonnes, très- » bonnes, et des figues mauvaises, très-mauvaises ; elles ne peu- » vent être mangées (1) » par un maître si puissant et si riche qui pourtantne doit pas se passer de fruit. Et pourquoi ne peuvent-elles être mangées ? « Parce qu'elles sont mauvaises. » Saint Augustin (2) dit à ce sujet: Comme je n'ai pas trouvé d'hommes plus saints que ceux qui ont travaillé à leur perfection dans les monastères, ainsi je n'ai pas trouvé d'hommes pires que ceux qui dans les monastères sont tombés dans le relâchement.

Le figuier produit ses fruits avant ses feuilles, parce que les hommes spirituels opèrent en silence leurs bonnes œuvres. De plus, Adam et ses fils se firent des ceintures avec des feuilles de figuier.

L'olivier dont le fruit est amer, mais dont l'huile est bonne pour la santé, désigne les hommes actifs qui s'appliquent aux œuvres de miséricorde. Ceux-ci doivent, comme le Samaritain, bander les blessures et donner les choses nécessaires aux malheureux ; ils doivent encore verser l'huile de la pitié et le vin de la consola tien .-Dans cette parabole on nous fait remarquer d'abord les secours matériels, ensuite la pitié du cœur et enfin la consolation que donne la parole. Il est dit des secours matériels : « Partagez votre pain avec >> celui qui a faim et recevez sous votre toit les malheureux sans » asile ; lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le et ne mé- » prisez point la chair dont tous êtes formés (3). » Il est dit de la pitié du cœur : « Si votre cœur s'attendrit à la vue du pauvre et si » vous soulagez l'affligé, votre lumière brillera dans les ténèbres et » les ténèbres seront pour vous comme le soleil. Le Seigneur vous » donnera le repos, il environnera votre âme de ses splendeurs, il

(1) Jérémie, xxiv, 3, — (2) S. Âug. Lett. 78, n«9. — (3) Isaïe, ltiu, 7.

» ranimera vos ossements, vous serez comme un jardin toujours T) arrosé, comme une source dont les eaux ne tarissent jamais (1). » Il est dit des paroles de consolation : « La rosée ne rafraîchit-elle » pas l'ardeur du jour? La parole douce vaut mieux que le bien- » fait (2). » n est dit encore : « Donnez une liqueur vivifiante à » l'affligé et du vin à ceux qui sont dans l'amertume du cœur. » Qu'ils boivent et qu'ils oublient leurs misères, et qu'ils perdent » la mémoire de leurs malheurs (3). »

La vigne qui porte des fruits doux et des fruits amers est la figure des prélats qui participent aux douceurs de la vie contemplative et aux fatigues et aux sollicitudes de la vie active. Mais hélas 1 ce n'est pas là ce que nous voyons dans un grand nombre. Saint Augustin s'écrie à ce sujet : Où êtes-vous, bons laboureurs? Que faites-vous? Pourquoi vous livrer au repos? Vous voyez la terre pleine de maux ; partout des épines, des chardons ou des herbes stériles. Mais à qui parlé-je ? Sources de larmes, où ètesvous? Quels sont ces laboureurs à qui je parle? Les uns sont morts, les autres sont en fuite, la terre est livrée aux mains de l'impie. « J'ai passé dans le champ du paresseux et dans la vigne D de l'insensé ; et tout était plein d'épines et les ronces en cou- >» ^Taient la face (4). » 0 vous chargés de cultiver la vigne, ô vous docteurs et prélats, que faites-vous? Vous devriez couper les sarments, multiplier les plants bons et doux, arracher les épines, jeter de bonnes semences ; c'est là votre devoir ; mais hélas ! combien peu savent cultiver la vigne, en reprenant les vices ! Ils disent beaucoup de paroles, mais ils ne font rien, « Il n'y a point de » raisin sur la vigne, disait Jérémie (5). »

« Tous ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, n'entreront pas » dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de » mon Père qui est aux cieux. celui-là entrera dans le royaume » des cieux (6). » Ne regardez pas comme des fruits, dit saint Augustin (7), ces paroles adressées à notre Dieu : « Seigneur, Seigneur, n

(l) Isaïe, Lviii, 10. - (2) Eccli , xvni, Ifi. — (3) Prov., xxxi, 6. — (4) Id. XXIV, 30. — (5) Jérém., viii, l3. — (G) S. Mailh., vu, 21. — (7) S. Aug. Traité contre cinq hérésies, chap. G. Append. du tome 8.

et ne regardez pas comme de bons arbres ceux, qui les disent; mais voici les véritables fruits : faire « la volonté de mon Père qui est » dans les cieux. » Jésus-Christ a daigné nous donner l'exemple de l'accomplissement de cette volonté.

On pourrait pourtant demander comment accorder cette parole avec cette autre de l'Apôtre : « Nul homme parlant par l'Esprit de » Dieu ne dit anathème à Jésus. Et personne ne peut dire: Jésus » est le Seigneur, sinon par le Saint-Esprit (1). » — Réponse: Toute bonne parole comme toute bonne pensée vient du Saint- Esprit ; mais il ne suit pas de là que tout homme agissant bien ou pensant bien soit en état de grâce. Cette impulsion du Saint- Esprit, ce secours spirituel peut être donné sans la grâce sanctifiante, comme toutes les grâces données gratuitement.

D'ailleurs l'Apôtre se sert du mot dit dans son sens propre, voulant signifier par là que la volonté et l'intelligence s'unissent à la parole. Le Seigneur au contraire se sert de ce mot dans son sens général : « Tout homme qui dit : » Celui qui ne veut ni ne comprend ce qu'il dit, semble pourtant le dire; mais celui qui exprime par les sons de sa voix sa pensée et sa volonté, celui-là les c?2Ï proprement et expressément.

Nous trouvons ailleurs cette même différence, quand l'Apôtre parle « de la joie que donnent les fruits du Saint-Esprit (2), » il prend ce mot dans son sens propre, ce n'est plus le sens qu'il lui donne dans cet autre passage : « Il ne se réjouit pas de l'ini- « quité (3), » comme si quelqu'un pouvait se réjouir de l'iniquité. Ce mouvement désordonné du cœur n'est pas h joie ; h joie n'est propre qu'aux hommes justes. De la même manière ceux qui ne saisissent pas par l'intelligence et n'opèrent pas d'après la volonté ce qu'ils disent, semblent pourtant le dire ; mais ce n'est là qu'un mouvement des lèvres, ce n'est qu'un son. Tel est le sens de ces paroles : « Tout homme qui me dit : Seigneur, Seigneur. » Mais ceux en qui l'intelligence et la volonté sont d'accord avec la parole, ceux-là disent véritablement, proprement, formellement. Et

(1) 1 Cor., xii, 3. - (2) Rom., xiv, 17. - (3) I Cor., xui, 6,

tel est le sens de l'Apôtre : « Personne ne peut dire ; Jésus est le * Seigneur, sinon par le Saint-Esprit. »

HUITIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

C^e compte à rendre au Seignear.

Redde rationem.

Rends-moi compte.

(S. Lcc. xn, 2.)

L'Apôtre disait aux Ephésiens : « La grâce a été donnée à cha- » cun de nous, selon la mesure du don de Jésus-Christ (1), » aux uns plus, aux autres moins, selon qu'il a plu au Seigneur ; et n'en cherchons pas d'autre raison que la seule volonté de ce disin Bienfaiteur ; car il est le maître de toutes choses. Est-ce qu'en vertu de son Etre divin, il ne lui est pas permis de faire ce qui lui plaît? Le vase dira-t-il au potier : « Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? >» De cette fournaise du néant, il a tiré certains vases et a laissé les autres. Il nous a créés, sans aucun mérite de notre part, parce qu'il l'a bien voulu, et il nous a faits tels qu'il a voulu. De la même manière qu'il serait ridicule à un pâtre de se plaindre et de dire . ( Pourquoi ne suis-je pas né fils de roi ou d'empereur? ainsi il serait ridicule à l'homme de se plaindre et de dire : Pour:iuoi n'ai-je pas été créé avec du génie, de la pénétration, de la prudence et de l'éloquence, comme tant d'autres ? Par conséquent, celui qui nous a créés librement a distribué ses grâces librement et selon son bon plaisir.

Néanmoins la Sagesse divine qui dispose tout avec douceur a toujours égard dans la distribution de ses grâces à la qualité de la

(1) Eph., iT, 7.

APRÈS LA PENTECOTE 361

personne, à son aptitude, à sa capacité, à la dignité, à l'emploi, an ministère qu'elle veut lui confier. Un monarque prudent, malgré sa souveraineté, ne donne les dignités, les charges, les emplois, que selon les qualités et la capacité du sujet ; ainsi agit dans la distribution de ses grâces, le Seigneur, le gouverneur de ce monde, gouverneur plein de droiture et de justice. Tel est le sens de cette parole : « A chacun selon sa vertu propre (1), » c'est-à-dire selon son aptitude, sa capacité, ses dispositions.

Voyez les anges. Dieu, nous dit saint Thomas (2}, dès le commencement, leur donna ses grâces en proportion de leurs facultés naturelles ; il éleva les plus parfaits à la plus haute hiérarchie ; c'est ce qu'il fait encore tous les jours dans la hiérarchie ecclésiastique. Il orne de grâces plus abondantes les supérieurs, ceux qui occupent des ministères plus élevés, afin qu'ils puissent remplir tous les devoirs attachés à leur position dans l'Eglise ; prévoyant leur élévation, il les orne de qualités plus belles. De là ces paroles de Job : « Il a mesuré les eaux de l'abîme (3), » c'est-à-dire il répand sa grâce suivant la capacité des vases. S'il versait l'eau abondamment dans un vase étroit, l'eau déborderait et le vase lui-même en souf- ' frirait. Or, Dieu ne veut pas que ses grâces se perdent ; il ne veut pas nous accorder des dons qui ne serviraient qu'à notre damnation. S'il ornait de ses dons un homme imparfait, un homme incapable, à quoi servirait cette abondance de grâces, sinon à assurer la perte de cet homme et à rendre sa condamnation plus sévère ?

0 bonté divine ! comme elle prend soin de nous ! Avec quelle sagesse, avec quel art vous nous disj)osez, pour que nous ne courions pas à notre perte 1 Combien de fois Torgiaeil humain, ne se contentant pas des dons reçus, en demande d'autres que vous lui refusez, parce qu'ils lui seraient funestes 1 Ce refus de la grâce est lui-même une grâce ; en n'accordant pas vos dons, vous les multipliez; car nous ne savons ce qu'il faut demander ; mais vous, Sei-

(1) S. Matth., XXV, 15. — (2) S. Thomas, P* part, quest. 108, art. 4. - (3) Job, xxvin, 25.

gneur, vous nous mesurez vos grâces avec la pins grande charité et dans la proportion la plus avantageuse.

C'est pourquoi, mes frères, soyons contents des grâces que nous avons reçues ; gardons-nous d'ambitionner des grâces plus hautes ; appliquons-nous plutôt à bien employer au service de Dieu celles que nous avons reçues, et par là nous attirerons peut-être sur nous des grâces plus hautes et plus excellentes. Car le nombre et la grandeur des grâces ne nous sont pas aussi utiles que le bon emploi de celles que nous avons reçues. Dieu, dans ses récompenses, regarde moins le fruit que le travail ; c'est la pensée de saint Jérôme (1) et c'est la propre parole de l'Apôtre : « Chacun, dit-il, » recevra son salaire suivant son travail (î). » Il ne dit pas selon ses fruits ; car le travail, l'application sont seuls en notre pouvoir ; les fruits dépendent de la volonté de Dieu. Tel prédicateur, avec moins de travail, produira des fruits plus abondants à cause d'une plus grande grâce, et tel autre avec plus de travail produira moins de fruits. Mais dans la récompense de ces deux prédicateurs, le souverain Juge aura moins d'égards aux fruits de leurs prédica- ■ tions qu'à leurs travaux et â leur bonne volonté.

Vous pouvez le voir dans le texte même de l'Evangile. L'homme qui, avec deux talents, en gagna deux autres, entendit les mêmes paroles que celui qui, avec cinq talents, en avait gagné cinq autres. Pourquoi cela? Parce que, quoique le gain de cinq talents soit plus considérable que le gain de deux, celui qui, avec deux talents, en gagne deux autres, n'a pas moins de mérite que celui qui, avec cinq talents, en gagne cinq autres.

C'est pourquoi, je le répète, que chacun soit content de son sort ; que celui qui a moins reçu ne se plaigne point, et que celui qui a reçu davantage ne s'enorgueillisse point; qu'il ait au contraire une plus grande crainte. « Ne vous élevez point, mais craignez (3). » Une plus haute dignité prépare parfois une plus grande ruioe ; car on demandera beaucoup de celui qui a reçu beaucoup. Quand les dons augmentent, dit saint Grégoire [i;, le compte qu'il faudra

(1) S. Jérôme, sur le chap. xxv de S. Matthieu. — (2) I Cor., m, 8. — (3) Rom., XI, 20. — (4) S. Grég. Hom. 9 sur l'Evang. d° 1.

APRÈS LA PENTECOTE 363

en rendre augmente en proportion. Nos emplois doivent nous rendre d'autant plus humbles, d'autant plus prompts au service du Seigneur, que. nous nous voyons soumis à un compte plus rigoureux. La grandeur des grâces, loin d'élever les saints, les abaisse et les humilie. Oh ! quelle timidité, quelle humilité dans les saints, lorsqu'ils se voient tenus à une si grande reconnaissance envers Dieu pour tant de dons, pour tant de faveurs ! Ils ne savent comment répondre dignement à de telles bontés.

L'humilité, mes frères, ne consiste pas à ignorer les dons de Dieu ; nous devons les connaître, car l'ignorance sur ce sujet serait pernicieuse. L'humilité consiste à savoir que nous les avons reçus et que nous devons en rendre compte. Aussi la Vierge sainte, après avoir dit : « Il a regardé l'humilité de sa servante, » ajoute aussitôt : « Désormais, toutes les générations m'appelleront bien- » heureuse, car celui qui est puissant a fait en moi de grandes » choses, et son nom est saint. Et sa miséricorde s'étend de géné- » ration en génération sur ceux qui le craignent (<). »

La Vierge sainte savait très-bien ce qu'elle était et ce qu'elle avait reçu; mais elle était profondément humble, parce qu'elle se voyait tellement comblée de bienfaits divins et tenue à une si grande reconnaissance, qu'elle ne se croyait pas capable, ni elle, ni le monde entier, de rendre à Dieu des actions de grâces dignes de la grandeur de ses dons. Par conséquent, celui qui considère le compte qu'il doit rendre à Dieu ne pourra point s'enorgueillir; il sera plutôt humilié sous le poids des dons reçus ; mais celui qui ne considère jamais ce compte redoutable, s'élèvera dans son orgueil.

A qui, mes frères, comparerons-nous ces orgueilleux? Ils sont semblables à ces collecteurs des revenus royaux qui, dilapidant ces revenus, paradent avec orgueil sur des mules ou des chevaux fastueusement caparaçonnés et qui après cela meurent en prison. Kous devons donc reconnaître fidèlement les dons que nous avons reçus et les ménager avec la plus grande sollicitude, afin d'en rendre un jour un compte favorable.

(1) S. Luc, 1, 48.

364 HUITIEME niMANCHE

Pour que nous puissions les bien connaître, il sera utile de rappeler ici quelques-uns de ces dons et de ces grâces; chacun verra alors quels sont ceux qu'il a reçus. Il y a plusieurs sortes de biens ; les biens de la nature, les biens de la fortune, les biens de l'industrie, les biens de la grâce et les biens de l'Esprit. Les uns reçoivent un plus grand nombre, les autres un moins grand nombre de ces biens.

On appelle talent de la nature, non-seulement les dons naturels du corps et de l'âme que Dieu donne dès la naissance, comme pour le corps la beauté, la santé, la force, uu bon tempéramment, d'heureuses dispositions, et comme pour l'âme un bon caractère, la prudence, la modestie, le calme, d'heureuses inclinations pour la vertu, inclinations que nous voyons si variées dans les enfants; celui-ci est bon, judicieux, prudent, et cet autre grossier, inquiet, vain, idiot. Non-seulement, je le répète, ce talent comprend tous ces dons naturels, mais encore les facultés naturelles que Dieu a mises en nous; ainsi, l'intelligence, la volonté, la mémoire, les cinq sens intérieurs, les puissances sensitives et appétitives dont le Seigneur, au jour du jugement, nous demandera un compte rigoureux. Car au maître de l'arbre en appartiennent les fruits ; ils sont dus en toute justice à celui qui a planté l'arbre. Quel est celui qui plante l'arbre et ne mange pas de son fruit?

Par conséquent Dieu qui a mis en nous l'intelligence a un droit rigoureux sur toutes nos pensées ; Dieu qui a mis en nous la volonté a un droit rigoureux sur toutes nos affections, sur tout notre amour, sur toutes nos passions, sur tous nos désirs ; Dieu qui nous a donné la langue a un droit rigoureux sur toutes nos paroles ; Dieu qui nous a donné les mains a un droit rigoureux sur toutes nos actions. Si vous vous attribuez quelqu'une de ces choses, vous êtes un voleur digne des supplices éternels; tous les condamnés de l'enfer sont des voleurs insignes. Voilà pourquoi au jour du jugement nous rendrons compte des paroles inutiles, des pensées inutiles, de toute notre vie.

0 compte difficile 1 Malheur à nous, infortunés, qui vivons avec tant de sécurité, qui employons si mal les dons de Dieu! Que di-

APRÈS LA PENTECOTE 365

rez-vous alors, vous, hommes mondains et tout charnels, qui passez votre vie entière dans les affaires et dans les soucis du siècle, peutêtre même dans les amusements, dans les plaisirs et dans les voluptés, et qui trouvez à peine une heure pour entendre la messe ou un sermon, pour vous livrer à la pensée de Dieu ? Vous enfouissez ce talent dans la terre, c'est-à-dire, vous consacrez toute votre vie aux choses terrestres. Que direz-vous alors, vous qui passez au jeu et le jour et la nuit, les sens absorbés par cette vanité ruineuse? La perte de votre argent est bien moins regrettable que la perte de votre personne et de votre vie ainsi dissipée, ainsi consumée. Oui, la perte du temps est une perte plus grande que celle de votre or. Et vous appelez cela tromper le temps ; appelez-le plutôt perdre le temps. Pourvu que le temps passe, dites-vous ! Ecoutez saint Bernard (1) : Pourvu que passe cette heure que Dieu vous accorde pour faire pénitence, pour obtenir le pardon, pour acquérir la grâce ! Pourvu que passe ce temps où vous devriez attirer sur vous la miséricorde divine, marcher vers la société des anges, ranimer votre volonté affaiblie, pleurer les fautes que vous avez commises.

Vous direz peut-être : Je n'ai rien à faire ; je ne suis ni laboureur, ni ouvrier, ni marchand. — Comment donc, ô malheureux, pourras-tu négocier le royaume des cieux; puisque tu n'as rien à faire ? Ne peux-tu faire quelques lectures, quelques prières, quelques méditations? Ne peux-tu verser des larmes, gouverner ta maison, faire un peu de bien à tes frères? Oui, tu dis vrai, tu n'as rien à faire, parce que tu regorges des biens du temps et que tu ne cherches pas les biens de l'éternité ; oui, tu n'as rien à faire, parce que le royaume des cieux ne te regarde pas ; c'est pour cela que tu n'en as aucun souci.

Le second talent est le don de la fortune, c'est-à-dire, les richesses, les honneurs, la puissance, les dignités; don précieux, si nous en usons bien. « Dieu, disait Job, ne rejette pas les puissants, » puisqu'il est tout-puissant (2) » ; il ne rejette pas les riches, puisqu'il est riche lui-même. Oh ! quel bien pourrait faire un seul

(1) S, BerB. Serra . 17, De Div. y 3. - (2) Job, xxxvi, 5.

366 HDITFÈME DIMANCHE

puissant, un seul riche, s'ils voulaient employer toute leur puissance et toutes leurs richesses au service de Dieu ! Que de pauvres ils pourraient nourrir! que d'affligés ils pourraient consoler ! que d'opprimés ils pourraient défendre ! que de discordes ils pourraient apaiser !

Mais les riches de ce siècle ne pensent pas n'avoir dans leurs richesses qu'un don reçu ; ils ne se regardent pas comme les économes de leurs biens, ils s'en regardent comme les maîtres et ils ne se préoccupent pas du compte qu'ils doivent en rendre à Dieu. Aussi quand on les reprend de jeter l'argent à la vanité, ils vous répondent : Ne puis-je faire de mou bien ce que je veux ? que vous importe?

Ah ! quel compte rigoureux ils rendront au Seigneur au jour du jugement, pour toutes ces richesses employées à la vanité, pour leur cruauté envers les pauvres! — Saint Bernard (1) : Des hommes nus et dévorés par la faim se plaignent hautement et murmurent : Dans notre nudité, nous mourons de froid. A quoi servent tant d'habits que vous changez chaque jour ? Ce que vous consumez est à nous ; ce que vous dissipez est à nous et vous nous le ravissez dans votre cruauté sacrilège. Vous n'êtes pas les maîtres de vos biens, vous n'en n'êtes que les économes, et vous les dissipez dans l'inutilité.

Saint Grégoire (2) ajoute que le Seigneur demandera ce compte non-seulement aux riches et aux puissants, mais encore à ceux qui les approchent et qui vivent dans leurs bonnes grâces, s'ils n'intercèdent pas en faveur des pauvres ; car ces bonnes grâces sont aussi un don de Dieu ; et s'ils n'intercèdent pas en faveur des pauvres, ils seront condamnés à cause de ce talent qu'ils auront retenu.

Le troisième talent est celui de lindustrie, c'est-à-dire de la science ou d'un art quelconque. Quoiqu'il soit le résultat de uos travaux, ils est toujours un don de Dieu; car nul artiste ne peut exceller dans son art, nul savant dans sa science, sans l'aide de

(1) S. Bernard. Des devoirs des évêques, cli. 2, n» T. (2) S. Grég. 8ur l'Evang. n» 7,

APRÈS LA PENTECOTE 367

Dieu, sans une grande aptitude que Dieu seul peut donner. Voilà pourquoi le Seigneur disait : « Je l'ai appelé par son nom Beséléel, fils d'Uri. Et je l'ai rempli de l'Esprit de Dieu, d'intelligence y> et de science dans to.us les arts, pour inventer ou pour exécuter » les ouvrages d'or, d'argent et d'airain, pour travailler le mar- » bre, les pierres précieuses et tous les bois. Et j'ai mis la sagesse « dans le cœur de tous les ouvriers habiles, afin qu'ils fassent tout » ce que je vous ai ordonné (i). »

Dire la même chose de l'ouvrier... Voilà pourquoi l'on doit se rendre utile par son art ou par sa science aux pauvres et à la société ; un médecin peut être d'une grande utilité pour les pauvres malades ; un pharmacien, un légiste, tous les autres artistes peuvent l'être également. Mais il y a des hommes, des légistes, par exemple, et des médecins tellement avares qu'ils ne donneraient pas un conseil, qu'ils ne diraient pas une parole, sans demander aussitôt un salaire. Ils rendront compte de leur talent, tous jusqu'au dernier des ouvriers, comme les cordonniers et les forgerons.

Que personne ne dise : Je n'ai pas reçu de talent. Il n'est pas un serviteur que le Maître Souverain ait laissé sans talent ; il n'est pas d'homme qui n'ait à rendre compte de quelque grâce. Je dis cela aux chanteurs et aux musiciens ; ils doivent prêter gratuitement le concours de leurs voix et de leurs instruments, pour rehausser la majesté des offices divins.

Le quatrième talent consiste dans les grâces que Dieu donne gratuitement et dont parle l'Apôtre : « Les dons du Saint-Esprit qui « se manifestent au dehors sont donnés à chacun pour l'utilité de » l'Eglise. L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse, » l'autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science; un » autre reçoit le don de la foi par le même Esprit ; un autre reçoit » du même Esprit le don de guérir les maladies ; un autre le don des » miracles; un autre le don de prophétie ; un autre le don de par- » 1er diverses langues ; un autre le don deles interprêter (2). » On doit d'autant plus s'appliquer à faire valoir ces dons, qu'ils sont plus précieux et qu'on ne les reçoit pas pour soi, mais pourl'utihté

(1) Exod., XXXI, 2. - (2) I Cor. , xii, 7.

de l'Eglise, ainsi que le dit l'Apôtre : « Les dons du Saint-Esprit » qui se manifestent au dehors sont donnés à chacun pour l'utilité » de l'Eglise (1). » De là cette parole de saint Pierre : « Que chacun » de vous, selon le don qu'il a reçu, rende ser\ice aux autres (2). n " Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement (3). » Prenez garde de vendre les grâces que je vous ai données pour l'utilité de mon Eglise.

Malheur à ceux qui « font de la piété un trafic (4} ! » De quelle simonie ils se rendent coupables 1 Si c'est une simonie que de vendre un bénéiice ou une dignité ecclésiastique, quelle simonie que de vendre les grâces de Dieu ! Ne les vendez pas, ne vous les attribuez pas, ne vous les appropriez pas, en les faisant servir à votre honneur ; faites-les servir à ma gloire. « Que les fleuves reviennent » aux lieux d'où ils sont sortis, pour couler de nouveau '5). »

Le Seigneur se plaint par son prophète de ces trafiquants simoniaques : « Je leur ai donné, dit-il, mon or et mon argent, et eux, » de mon or et de mon argent ont fabriqué l'idole de Baal (6) ; » c'est-à-dire l'idole de leur ambition et de leur orgueil. Voilà pourquoi de tels coupables méritent de perdre leur talent, et Dieu le donnera à des serviteurs plus fidèles et plus diligents, comme il fit au serviteur paresseux. « On donnera à celui qui a, pour qu'il soit » dans l'abondance (7). » C'est ainsi que Dieu enrichit et élève jusqu'au ciel, ceux qu'il a commencé d'enrichir et d'élever.

Le cinquième talent est le don du Saint-Esprit, de la vertu, de la grâce qui rend agréable à Dieu; c'est le don de l'amour de Dieu, de la piété fervente, de la contemplation sublime, ou bien de la compassion pour le prochain, de la patience, de l'humilité, de la douceur, de la miséricorde. Il est sans comparaison le plus précieux de tous les dons. Le premier est de plomb, le second d'étain, le troisième de laiton, le quatrième d'argent, le cinquième d'or précieux et pur. Heureux celui qui est riche de ce don, quand même il ne posséderait pas les autres ! Sans lui de quoi servent tous les

(1)1 Cor., xii, 7. - (2) I s. Pierre, iv, 10. - (3) S. Malth.,x, 8. - 0) 1 Timoth., vr, 5. - (S) Ecclé., i, 7.- (6) Osée, ii, 8.- (7)S. Mattb., XXV, 29.

APRÈS LA PEM'ECOTE 369

autres à celui qui les possède ? Mais plus il est précieux, plus il est facile à perdre ; voilà pourquoi on doit le conserver avec le plus grand soin. Si, par défaut de soin, vous le versez dans quelque vase, aussitôt ce baume précieux se corrompt et se perd.

Vous direz peut-être : Sans doute ce don est très-utile à celui qui le possède; mais quelle est son utilité pour l'Eglise? Ah 1 je vous le dis, il est utile à l'Eglise plus que tous les autres. Un seul homme de spiritualité est plus utile aune ville que mille savants, que mille prédicateurs. Un homme de spiritualité aide l'Eglise par sa parole, par son exemple, par ses prières ; sa présence, ses vêtements, ses mouvements, ses simples gestes sont des paroles de feu ; il répand de tous côtés la bonne odeur de Jésus-Christ; sa seule conversalionest plus utile, plus émouvante que mille sermons. Voyez si un seul saint présent dans celte ville ne lui serait pas plus utile que tous les prédicateurs du royaume, tous tant que nous sommes. L'homme juste ue l'est jamais pour lui seul.

Que dirai-je de la puissance de ses prières? Ah î que deviendrions-nous, mes frères, si nous n'étions pas aidés de leurs prières et de leurs mérites ? Aussi tous ces grands saints doués de la plus rare éloquence, comme les Jérôme, les Augustin, les Bernard et tant d'autres qui s'enfuyaient au désert, n'étaient pas coupables devant Dieu de cacher leur talent ; car là, dans le désert, leur prière était peut-être pour l'Eglise un aide plus puissant que n'aurait été leur éloquente parole au milieu des cités.

Ce talent de la sainteté ne peut pas demeurer enfoui ; « une » cité placée sur la montagne ne peut demeurer cachée [i) ; » non. Dieu ne peut demeurer en repos dans ces poitrines saintes. Comme un violent incendie brise le toit de la maison qu'il embrase et lance ses flammes au dehors, ainsi du fond de la poitrine du juste, Dieu lance au dehors par tous les sens et dans toutes les œuvres les rayons de sa Divinité. Vous ne pouvez porter un parfum précieux, sans qu'il répande son odeur de tous côtés ; comment donc pourrez-vous cacher dans votre poitrine ce baume di-

(1) S. Matth., V, 14.

vin. sans que la maison tout entière ne soit remplie de son parfum''

Vous venez d'entendre, mes frères, les talents divins, les dons du Seigneur ; je les ai énumérés rapidement plutôt que je ne lésai expliqués. Que chacun examine maintenant ceux qu'il a reçus et qu'il se remplisse de sollicitude pour en rendre compte au Seigneur. Considérez quelle diligence doit nécessairement employer celui qui les a tous reçus. Comme un riche marchand passe tous ses jours dans une grande préoccupation, ainsi le chrétien comblé de tant de richesses ne peut pas demeurer dans l'oisiveté. Malheur à cet infortuné qui n'avait reçu qu'un seul talent et ne put en rendre compte 1 Que serait-il arrivé, s'il en avait reçu plusieurs? Il ne lui suffit pas d'avoir été négligent et paresseux ; lorqu'il aurait dû s'accuser de sa paresse et demander pardon avec humilité, il osa rejeter sa faute sur Dieu, disant : « Je sais que vous êtes ■ sévère, moissonnant où vous n'avez pas semé, et recueillant où » vous n'avez rien répandu (1\ »

Serviteur méchant et paresseux, paresseux à l'égard du talent confié, méchant à cause de ton blasphème. Que dis-tu, ô blasphémateur? Que dis-tu? « Je sais que vous êtes un homme rigide et r> sévère. » Cette parole est un mensonge, ô homme pervers. Dieu n'est ni rigide, ni dur, ni sévère; il est tendre et miséricordieux ; il est le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation. Ce que ta pensée se figure, dit saint Bernard (2\ n'est pas ton Dieu, c'est une idole de Dieu que tu te forges, mais ce n'est pas Dieu. 11 te semble tel, mais tu te trompes. Dieu peut-il se faire l'accusateur des pécheurs, pour les perdre, après qu'il a bien voulu mourir pour les sauver?

«' Vous moissonnez où vous n'avez pas semé, et vous recueillez » où vous n'avez rien répandu. » Mensonge évident! faux témoignage contre Dieu ! Dieu a-t-il jamais moissonné ce qu'il n'avait pas semé? 0 pervers 1 Plût au ciel qu'il recueillît la centième partie de ce qu'il sème! Il moissonne les âmes, mais, en les créant, ne les a-t-il pas déposées dans le corps comme une semence pré-

(1) S. Mailh., XXV, 24. - (2) S, Bero. Serra. 38, sur les Gant, n" ?.

APRÈS LA PENTECOTE 371

cieuse? Il moissonne les œuvres, maisn'a-t-il pas semé les grâces? Il moissonne des louanges, mais n'a-t-il pas formé nos bouches? Comment peux-tu dire : Vous moissonnez où vous n'avez rien semé ?

Croyez-moi, mes frères, voilà ce que devient l'impie, « quand il » tombe dans la profondeur du mal (1 ) ; telles sont ses mauvaises pensées sur Dieu ; telle est l'injustice de ses jugements. L'iniquité se ment à elle-même ; elle se forge un Dieu bien différent du Dieu véritable ; et, s'il persévère dans son injustice et dans sa méchanceté, bientôt il deviendra un impie et un blasphémateur.

Ce serviteur paresseux est la figure, nous disent les saints docteurs, du chrétien timide et pusillanime qui, par une crainte fausse inspirée par le démon, ne fait aucun usage des grâces qu'il a reçues, de peur de les perdre ou de souffrir lui-même quelque détriment. Tels sont certains confesseurs qui pourraient se rendre utiles en entendant les confessions, et qui, dans leur pusillanimité, saisis de je ne sais quelle crainte ou quel scrupule, négligent de les entendre. A ce serviteur peut s'appliquer la parole de Job : « Ils craignent la pluie et ils seront couverts de neige (2). » Leurs craintes se réaliseront, mais pour d'autres causes. Ils n'ont pas voulu user de leur talent, de peur de le perdre et d'être condamnés; eh bien ! ils seront condamnés, non pour l'avoir perdu, mais pour n'en avoir pas usé, pour ne pas l'avoir fait fructifier.

Ainsi n'agissent pas les saints de Dieu ; ils n'ont point cette pusillanimité ; ils sont pleins de magnanimité, de force, de vigueur ; ils sont propres à toutes les œuvres, suivant ces paroles de l'Apôtre : « J'ai appris à être content de l'état où je me trouve. Je sais » vivre pauvrement et je sais vivre dans l'abondance. Ayant tout » éprouvé, je suis fait à tout, aux bons traitements et à la faim, à » l'abondance et à l'indigence. Je puis tout en celui qui me » fortifie (3). » De là aussi cette parole du prophète : « L'Esprit » des puissants est comme une tempête fondant sur des mu- » railles (4). »

(l)Prov., xvni, 3. — (2) Job, vi, 16. — (3) Philip., iv, 11. - (4) Isaïe, XXV, 4.

NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Les hérétiques cbatjsé» de PEgliae.

Ingressus in templum, ccepit ejicere vendentés in illo et ementes.

Etant entré daus le temple, il commença à chasser ceux qui y vendaient et qui y achetaient, (S. Lcc, XIX, 45.)

Lorsque Adam fut chassé du paradis terrestre, Dieu plaça, pour eu garder les portes, un Chérubin tenant un glaive flamboyant qui s'agitait toujours, afin qu'aucun enfant de ce premier coupable ne put y entrer. Acte sévère de la justice infinie. Aujourd'hui, mes frères, à l'entrée du royaume des cieux, du paradis céleste, séjour glorieux des anges. Dieu a placé non pas un Chérubin avec un glaive flamboyant, mais un pauvre pécheur, un homme enfant d'Adam, afin quil en ouvrit la porte à tous les hommes, ses frères, et afin que, prévaricateur lui-même, il ne traitât pas avec colère des prévaricateurs comme lui.

Quoi de plus miséricordieux ! quoi de plus suave ! Un ange ferme le paradis terrestre au premier coupable ; un homme, un pécheur ouvre le royaume céleste aux prévaricateurs. Cette joie ineffable des cieux, ces richesses infinies, cette gloire inénarrable (jue « l'œil n'a pas vu, que l'oreille n'a pas entendue, que le cœur )) ne peut connaître encore (1^, » un homme est chargé de les départir, de les communiquer aux hommes!

Ecoutez ces paroles : « Je te donnerai les clés du royaume des » cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux,

(1) I Cor., Il, 9.

APRÈS LA PENTECOTE 373

» et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié daus les r> deux (1). " Les paroles divines n'ont jamais un sens moins Gcendu que celui qui nous frappe ; au contraire, Pierre devenu le portier de la maison de Dieu, ouvre à qui il veut, fait entrer qui il veut. Béni soit le Seigneur qui a donné une telle puissance aux hommes! Jésus-Christ est la porte, Pierre est le portier. Dans sa tendresse et sa miséricorde, le Seigneur donne à l'homme le pouvoir de juger les hommes, tel qu'il l'avait reçu lui-même de son Père; car « le Père ne juge personne, mais donne à son Fils tout » pouvoir de juger, parce qu'il est Fils de l'homme (2), » et ainsi c'est l'homme qui juge les hommes. L'Homme-Dieu, Jésus-Christ, donne ce pouvoir à Pierre, à un simple mortel, afin que, si le pécheur redoute de s'approcher du tribunal de l'Homme-Dieu qui est sans péché, il ne redoute pas au moins le tribunal d'un homme pécheur. Et, chose plus étonnante ! il ne donne à cet homme que les clés de la vie ; il se réserve les clés de la mort, suivant ces paroles de l'Apocalypse : « J'ai les clés de la mort et de l'enfer (3). » Je ne veux pas la mort du pécheur ; que Pierre reçoive à la vie, je me réserve la mort du pécheur. « Moi, j'ai les clés de la mort et de » l'enfer, » pour toi, ô Pierre, « je te donne les clés du royaume des » cieux (4). »

Quoique dans sa clémence, Jésus-Christ ait donné à Pierre les clés du ciel, afin que les pécheurs convertis puissent se sauver au sein de l'Eglise, néanmoins, comme autrefois par le ministère de range il écartait nos premiers pères du paradis terrestre, ainsi de ses propres mains il chasse aujourd'hui du temple les pécheurs endurcis, les hérétiques pervers et superbes ; il renverse les chaires de leurs doctrines erronées, il humilie les savants orgueilleux, et c'est justice. Les hérétiques, dit saint Augustin (oj ont été chassés de l'Eglise, et, parce qu'ils voulaient s'en déclarer les dominateurs, ils sont tombés dans le mépris; ils sont devenus ce sel sans force et sans vertu que l'on jette au dehors ; les hommes les ont foulés

(1) S. Matth., XVI, 19. - (2) S. Jean, v, 27. — (3j Apoc, i, J8. ~ (4) S. Matth., xvj, 19. — (5) S. Aug. sur le ps. cvi, nM4.

374 NECVIÈME DIMANCHE

aux pieds. De là cette parole : a Le mépris s'est répandu sur les » princes ^1}. »

Leur expulsion de l'Eglise et les questions insidieuses qu'ils nous adressent pour nous inquiéter, sont pour nous un enseignement; elles nous inspirent la crainte et un grand soin de nous examiner. En les voyant ainsi repoussés, chacun tremble, comme si on lui disait : « Que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas » tomber (2 •. » — Leur expulsion a encore une autre utilité, car s'ils étaient demeurés dans le sein de l'Eglise avec une telle malice, qu'aurait-on fait de tels hommes?

Mais que veut dire cette parole : Ils ont été rejetés ? Cela veut dire qu'ils ont été anathématisés, réprouvés par l'Eglise. Ecoutez saint Paul. « Il y a des hommes qui mettent le trouble parmi vous n et qui veulent changer l'Evangile de Jésus-Christ. Mais quand nous » vous annoncerions nous-mêmes, ou quand un ange venu du ciel » vous annoncerait un Evangile différent de celui que vous avez »' reçu, qu'il soit anathème! Comme nous vous l'avons dit, ainsi je » le répète : Si quelqu'un vous annonce un Evangile différent de » celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème (3). » Mais ce sont des princes, des grands, des savants. Quoi de plus? sont-ils des anges? Eh bien, « quand même un ange du ciel vous annoncerait » un autre Evangile, quil soit anathème I » Un ange, le démon, tomba du ciel, et tous les hérétiques chassés de l'Eglise, parce qu'ils défendent leurs erreurs avec opiniâtreté, seront livrés à l'enfer comme les anges apostats.

" Etant entré dans le temple, il commença à chasser ceux qui y » vendaient et qui y achetaient. «Cependant dans votre saint temple qui est à Jérusalem, vos rois, c'est-à-dire vos fidèles serviteurs, parce que servir Dieu c'est régner, vos rois, dis-je, vous offriront des présents. Et quels présents ? Ce ne seront plus des agneaux, des taureaux ou des colombes; ce seront des sacrifices de louanges; tels sont les présents qui désormais vous seront agréables.

Mais au milieu de ces louanges, dit saint Augustin (4), des

(l) Ps. cvi, 40. - (2) I Cor., x, 12. - (3) Gai., i, 7. - (4) S. Aug. sur le ps. Lxvii, D« 38 et 39.

APRÈS LA PENTECOTE 375

hommes qui portent le nom de chrétien et qui ont des sentiments tout opposés, font entendre des cris dissonnants ; le Seigneur les chasse avec raison de son temple comme les vendeurs et comme les acheteurs ; il poursuit avec menace ces bêtes sauvages, pour ainsi dire, qui vivent parmi les roseaux ; ils sont des bêtes sauvages, parce que, dans leur inintelligence, de tels hommes ne peuvent que nuire. Elles vivent parmi les roseaux, parce qu'ils pervertissent en faveur de leurs erreurs le sens des Ecritures que désignent très-bien les roseaux, puisqu'ils servent à les écrire. Ce sont ces hommes dont parle saint Pierre : a Légers et inconstants, ils détournent les sens » des Ecritures, pour leur propre ruine (1). » Saint Pierre veut désigner par là les hérétiques.

Cependant, comme les Ecritures renferment des sens nombreux et que peu de docteurs, plusinstruitsqueles autres, en ont l'intelligence, on ne les emploie jamais plus utilement que lorsqu'il est nécessaire de répondre aux hérétiques. Que de sens divers de la Sainte Ecriture ont été opposés à Photius, pour prouver la Divinité de Jésus-Christ! combien d'autres ont été opposés à Manès, pour prouver l'humanité de Jésus-Christ! combien d'autres à Sabellius, pour prouver la Trinité! combien d'autres aux Ariens, aux Eunomiens, aux Macédoniens, pour prouver l'unité divine dans la trinité des personnes! Que de passages n'a-t-on pas apportés aussi en faveur de l'Eglise répandue dans l'univers entier, sur le mélange des bons et des méchants qui doit durer jusqu'à la fin des temps, pour prouver que ce mélange ne nuit en rien aux justes dansla participation aux choses saintes! Ces passages étaient opposés auxDonatistes, aux Lucifériens et aux autres, s'il y en a, qu'une semblable erreur éloigne de la vérité. Que d'autres passages encore n'a-t-onpas opposés à d'autres hérétiques qu'il serait trop long d"énumérerou même de rappeler et dont le nom d'ailleurs ne serait ici d'aucune utilité ! Les docteurs qui défendaient ces divers sens des Ecritures seraient aujourd'hui ignorés, ou du moins ne seraient pas aussi éminents que les ont rendus les contradictions hautaines des superbes hérétiques.

(1)11 S. Pierre, m, 16.

En attendant, mes frères, ne vous laissez pas épouvanter ; les hérétiques sont semblables aux torrents que les eaux des orages font déborder ; ne craignez pas ; le torrent passe, ses eaux s'écoulent, il fait du bruit un moment, mais bientôt tout a cessé ; ainsi les hérésies ne durent pas longtemps. Combien sont déjà mortes ! ces torrents s'écoulaient dans les lits qu'ils s'étaient creusés, ils ont coulé dans la mesure de leurs forces ; aujourd'hui le lit de ces torrents est desséché, c'est à peine si on se souvient qu'ils ont existé.

« Etant entré dans le temple, il commença à chasser ceux qui M vendaient et qui achetaient. >> Saint Jean : « Si quelqu'un ne dew meure pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment inutile ; » il séchera, on le ramassera et on le jettera au feu et il sera con- » sumé [\\ » Saint Augustin '2) : Vivre dans la vigne ou brûler dans le feu, tel est le sort du sarment ; s'il ne demeure pas sur le tronc, le feu est son partage. « Les ramea^ux imparfaits, dit le Sage, sen ront brisés, et leurs fruits seront inutiles et amers au goût ; ils ne seront d'aucune utilité '3^ » Ces rameaux sont les hérétiques. « Ils » ont imité la rébellion de Coré, ils périront comme lui. Nuées » sans eau que le vent emporte çà et là ; arbres d'automne, arbres » stériles, deux fois morts et sans racines : vagues furieuses de la » mer, répandant la confusion comme l'écume ; astres errants » auxquels un tourbillon de tempêtes est réservé pour l'éternité (4). » Ainsi dit saint .lude dans son épitre.

Saint Augustin (o;:Les hérétiques sont d'une grande utilité, non parce qu'ils disent la vérité, car ils ne la connaissent pas, mais parce qu'ils exercent les catholiques, les hommes pieux et fervents, à la recherche de la vérité. « Il faut qu'il y ait des hérésies, disait » l'Apôtre, afin qu'on reconnaisse ceux qui sont d'une vertu éprou- >♦ vée (6). » C'est ainsi que l'hésitation de saint Thomas a été utile à l'Eglise.

La mauvaise conscience des héiotiques, telle est la première

(l) S. Jean, XV, fi. - (2) S. .4ug. sur S. Jean, Trailc 81, n» 3.- (3) Sag. IV, 5. — (4) S. Jude, vers. 11. — (5) S. Aug. De la vraie religion, chap. 15. - (0) 1 Cor., XI, 19.

APRÈS LA PENTECOTE 377

cause de leur hérésie, suivant cette parole de l'Apôtre à Timothée: Ils l'ont repoussée et ils ont fait naufrage dans la foi (<)• » Et elle en est la cause de plusieurs manières. Premièrement par démérite. « Détruisez, détruisez, » ô esprits pervers, « jusqu'au » fondement de la foi, en elle (2), » c'est-à-dire dans sa conscience.

Secondement, d'une manière effective. En effet, l'intelligence dépravée par les passions ne déteste plus le vice dont elle s'est fait une habitude ; parfois même elle le regarde comme une vertu. Les mauvaises habitudes obscurcissent tellement l'intelligence et la raison, que la fornication elle-même n'est plus appelée un péché. Isaie : « Malheur à vous qui appelez bien le mal, et mal le bien, et qui » changez les ténèbres en lumière (3) ! »

Troisièmement, parce que le méchant prétend que Dieu ne punira pas son péché. Voilà pourquoi ils se disent, comme pour se consoler : Peut-être n'y a-t-il pas une autre vie, peut-être n'y a-t-il pas d'enfer, peut-être n'y a-t-il pas de châtiment. — Le psaume: « Comment Dieu le sait-il ? Le Très-Haut en a-t-il connaissance (4)? » Job : « Le Seigueur marche sur la voûte des cieux et ne considère » pas nos œuvres (5). >» De plus, le péché empêche la lumière de Dieu d'arriver jusqu'à l'âme. Job disait . a Ils se sont révoltés contre » la lumière (6). »

Une seconde cause de Ihérésie est l'orgueil. L'orgueil remplit l'homme de confiance en ses propres lumières ; ainsi était saint Augustin, quand, à l'aide de sa raison, il voulait comprendre les choses de la foi. De là vient que les hérétiques ne veulent pas se soumettre aux décisions des docteurs et de l'Eglise. Ils préfèrent déchirer la tunique sans couture de Jésus-Christ. Aussi l'Apôtre, parlant contre les hérétiques, s'écriait : « Gardez-vous des chiens, » gardez-vous des mauvais ouvriers, gardez-vous de ceux qui dé- » chirent (7) » l'Eglise de Jésus-Christ. — Isaïe les désignait encore par ces paroles : « Allez à la nation troublée, déchirée par la » discorde (8;, » c'est-à-dire par les morsures des hérétiques.

(1) I Tira., 1, 19. - (2) Ps. cxxxvi, 10. — (3) Isaïe, v, 20. - (4) Ps. Lxxii, 11. — (5) Job, XXII, 14. — (6) Id. xxiv, 13. — (7) Philip., m, 2.~ (8) Isaïe. xvin, 7.

378 XErVIÈME DIMANCHE

'< Prenez-nous les jeunes renardsquibouleversentia vigne (<). » Saint Bernard ,'2}, dit sur ces paroles : Dès qu'on saisit, c'est-à-dire dès qu'on comprend les hérétiques, ils meurent aussitôt ; pour les empêcher de nuire, il suftit de les prendre par des raisons, c'est-àdire de comprendre leur erreur. Helvic ^3; raconte que, lorsque les jeunes renards ne trouvent plus de lait aux mamelles de leur mère, ils les lui déchirent de leurs dents. Ainsi font les hérétiques ; ne trouvant pas de lait dans les Ecritures dont ils n'ont pas l'intelligence, ils déchirent leur Mère, la sainte Eglise.

Les hérétiques sont encore désignés par ces sauterelles qui sortirent du puits de l'abîme (i\ et à qui la puissance fut donnée; leurs queues étaient semblables à celles des scorpions et armées de dards. Les hérétiques sont semblables à Achan qui dans l'incendie de Jéricho se réserva un manteau de pourpre, c'est-à-dire l'orgueil, et une langue d'or; car avec Vorgueil de leur raison les hérétiques ont une autre chose commune, un langage abondant et poli qui séduit par son éloquence. Ils sont encore comme ces couleuvres mobiles, inconstantes, qui glissent dans les mains et qu'on ne prend qu'avec peine.

Saint Augustin (5) : L'hérétique est celui qui, dans le désir de quelque bien terrestre, et surtout de la gloire et de la domination, invente des opinions nouvelles et fausses et les défend ou les suit avec obstination. « Malheur à eux, dit l'apôtre saint Jude, parce >» que dans l'erreur de Balaam ils se laissent séduire par l'ava- >» rice! » — Beda (6; : L'erreur de Balaam conduit à leur perte ceux qui, par amour pour leurs intérêts matériels, attaquent avec une opiniâtreté obstinée la vérité qui leur était connue.

Alexandre de Aies (7). — Trois choses font l'hérésie complète : une croyance fausse, une volonté perverse, et l'obstination à défendre cette croyance.— Pierre de Tarentaise (8) disait : o L'hérésie

(I) Cant., Il, 15. — (2) S. Bern. Serm. 6â sur le Cant. —(3) Helvic est un écrivain allemand du xiv« siècle — (il Apoc, ix, 3. — (5) S. Aug. De l'utilité de la foi, chap. ]•'. — (6) Beda, sur l'Kpître de S. Jude, ch. 1". — (7) Alexandre de Aies. Som. iheol, part. 2, quest. 161. — (8) Pierre de Tarentaise de\int pape sous le nom d'Innocent V.

APRÈS LA PENTECOTE 379

» a son commencement dans la raison et son complément dans la » volonté. — » D'après saint Jérôme, l'hérésie commence par des paroles proférées inconsidérément.

Parmi les hérétiques, les uns sont manifestes et ceux là sont désignées par Magog qui veut dire découvert, les autres sont cachés et ceux là sont désignés par Og qui veut dire couvert. Quelques uns ne font qu'admettre l'erreur, quelques autres y sont obstinés, d'autres sont relaps et d'autres hérésiarques. — Il y a quatre sortes de persécuteurs de l'Eglise : les faux apôtres, les tyrans, les hérétiques et les hypocrites ; ils sont figurés par les quatre animaux que vit Daniel.

Abraham chassa les oiseaux de son sacrifice ; les oiseaux sontles hérétiques ; on doit les écarter, car ils souillent tout par leurs doctrines philosophiques. Mais le feu du jugement viendra et passera sur ces divisions, car lorsque le cœur est divisé, il est bien difticile qu'il soit sans péché. Le Seigneur avec son feu examinera donc ces divisions, il en verra la justice et purifiera toutes choses. Celui qui sera tout entier et ne sera point divisé, celui-là ne sera point jugé, au contraire il jugera avec Jésus-Christ.

« Etant entré dans le temple, il commença à chasser ceux qui » vendaient et qui achetaient. » Il y a dans l'église de Dieu une vente impie et mauvaise; le pécheur y vend Jésus-Christ à très-vil prix. 0 Seigneur, comme nous vous estimons peu ! Pour une pièce de monnaie, pour un moment de plaisir que nous présente le démon, nous vous livrons à l'instant. Ah ! nous accusons l'apôtre perfide, et chaque jour nous commettons sou crime. On pourrait n'être pas étonné si, au milieu des tourments ou dans le désir d'un trône, vaincu par la cupidité, on vendait le Seigneur ; ce serait un grand mal sans doute, il y aurait là pourtant une certaine excuse. Mais quelle excuse pourrons-nous avoir, nous dont le mépris vous livre pour rien chaque jour ?

Hélas 1 hélas î ô mon Dieu, vous êtes l'objet d'un grand trafic dans le saint temple, et vos prêtres sont les vendeurs. Au sein de l'Eglise on vend Jésus-Christ, on vend les bénéfices. Saint Gré-

goire (4): Il nous a été dit que, dans certains lieux, personne n'est promu aux saints ordres, à moins qu'il n'ait fait quelques présents. S'il en est ainsi, je le dis avec larmes, je l'annonce en gémissant: le sacerdoce, étant ainsi tombé au dedans, ne demeurera pas longtemps debout au debors.

Nous savons par l'Evangile ce que fit notre divin Rédempteur, o Etant entré dans le temple, il renversa les tables de ceux qui » vendaient des colombes. «Vendre des colombes, c'est percevoir un gain matériel, en trafiquant du Saint-Esprit que le Tout-Puissant nous a donné par l'imposition des mains. Mais, ainsi que je l'ai déjà prédit à ces simoniaques, ce même passage nous montre quelle sera la fin de leur crime. Car ceux qui osèrent vendre des colombes dans le temple du Seigneur virent leurs tables renversées par un effet du jugement de Dieu.

Erreur déplorable qui se propage, en s'augmentant, dans les rangs inférieurs. Après être entré par cette voie dans les Saints Ordres, le prêtre ainsi vicié dans le principe de sa promotion, sera plus disposé à vendre ce qu'il a acheté. Et que devient alors cette parole: «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement(2)?» Ah! lorsque la simonie, cette hérésie déplorable, s'est élevée dans le sein de l'Eglise, pourquoi n'a-t-on pas réfléchi, pourquoi n'a-t-on pas vu qu'en élevant à prix d'argent un homme au sacerdoce, on le poussait à tomber dans ce même abîme? C'est pourquoi la sainte Eglise condamne de tout son pouvoir cette horrible perversité, et elle exhorte à chasser de toutes parts un péché si énorme et si détestable.

(1)S. Grég. Epitres. Liv. v, lettre 53v - (2) S. Matih., x, 8.

APRÈS LA PENTECOTE 384

DIXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Gravité de l*orgueiI.

Qui se exaltât humiliabitur.

Celui qui s'élève sera humilié.

(S. Luc, xviii, 14.)

Nous ferons deux réflexions sur l'orgueil ; nous dirons sa nature et sa gravité. L'orgueil, d'après saint Thomas (1), est un désir déréglé de sa propre excellence. Comme l'avare désire l'argent, le gourmand la nourriture, le libertin la volupté, l'irascible la vengeance, ainsi l'orgueilleux désire la supériorité et les honneurs, et les recherche d'une manière immodérée, excessive. De cet excès vient le nom de superbe, car le mot latin superbire vient de super et ire^ aller au-dessus de son état, de sa condition.

D'où l'on voit que l'orgueil consiste en trois excès : s'estimer beaucoup, vouloir être estimé beaucoup, etoser entreprendre beaucoup. Le premier excès est l'enflure, le second l'ambition, le troisième la présomption. Le superbe se complaît en lui-même et s'élève à ses propres yeux ; il veut être estimé des autres et, à cause de cette opinion qu'il a de lui-même, il n'y a point d'élévation à laquelle il n'aspire, car il se croit pour tout des talents suffisants. Voilà pourquoi on distingue trois sortes d'orgueil : l'enflure, l'ambition, la présomption.

Saint Grégoire (2) en distingue quatre sortes. La première consiste à s'estimer au-dessus de ce qu'on est ou de ce qu'on possède ; l'Apôtre parle de cette sorte d'orgueil : « Si quelqu'un, dit-il, s'es- » time quelque chose, lorsqu'il n'est rien, il se séduit lui-même (3). »» Cet orgueil est l'arrogance. La seconde sorte d'orgueil consiste à

(1) S. Thom. 2' 2" quest. 162, art. 1,2 et 4. — (2) S. Grég. Mor, liv. 23, chap. 6, — (3) Gai., vi, 3.

382 DIXIEME DIMANiHE

croire avoir ce qu'on n'a pas et à croire de son propre fonds ce que l'on a. Le Psalraiste parle de cette sorte d'orgueil : « Ils ont dit : » Nous gloritierons notre parole, nos lèvres sont indépendantes ; » quel est donc notre maître (1)? »

La troisième sorte d'orgueil consiste à croire que l'on tient tout de Dieu, mais parce qu'on a tout mérité. Dans la quatrième on ne l'attribue pas au mérite personnel, on croit avoir tout reçu gratuitement, mais on croit avoir reçu plus que les autres et on les méprise. C'était l'orgueil du Pharisien : Je vous rends grâces, Sei- >> gneur, de n'être pas comme les autres hommes (2). » — Le Psalmiste s'élève contre ces quatre sortes d'orgueil : « Seigneur, » dit-il, mon cœur ne s'est point enorgueilli et mes yeux ne se sont » point élevés. Je n'ai pas marché sur les hauteurs, ni aspiré à de » merveilles au-dessus de mes forces (3). »

Il y a deux orgueils, l'un spirituel et l'autre matériel, parce que les uns s'enorgueillissent de leurs biens spirituels et les autres de leurs biens temporels. Le premier est plus coupable et plus dangereux que l'autre ; il est même de tous les vices le plus coupable et le plus dangereux.

Il est le plus coupable ; ainsi nous l'enseigne le Psalmiste : « Je » serai purifié du plus grand de tous les péchés (4}, » c'est-à-dire, suivant la Glose, de l'orgueil. Cependant cette gravité n'apparaît pas au premier abord. Car où est le péché, quand on s'estime soimême, qu'on a de soi une bonne opinion, qu'on désire les honneurs, qu'on veut être salué sur la place publique, etc. ? Où est le péché, quand on veut paraître juste à cause des bonnes œuvres que l'on fait, en donnant aux autres le bon exemple? Si je suis bon, est-ce trop que de,vouloir passer pour ce que je suis? Si je suis vertueux, est-ce trop que de vouloir être honoré? Je ne désire que mon bien, puisque l'honneur est la récompense propre à la vertu .

Gardez-vous de telles paroles. Oui, l'orgueil est un grand péché. Voulez-vous bien le voir? Deux choses pourront vous en donner

(1) Ps. \i, 4. — {2} S. Luc, xviii, II. — (3) Ps. cxxx, 1. - (4; Id. xvui, 14.

APRES LA PENTECOTE 383

une idée. Premièrement, la punition de ce pécli'J'. Quel est le péché qui précipita du ciel Lucifer et les autres esprits, qui d'un ange lit un démon? C'est l'orgueil. Quel est le péché qui chassa Adam du paradis terreslre, qui le condamna à la mort, lui et sa postérité? N'est-ce pas l'orgueil? Hélas ! « les collines du monde s'abaissent » sous les pas de sou éternité (1). » Songez combien l'orgaeil doit déplaire à Dieu, puisqu'il attire de telles punitions.

Secondement, le remède à ce péché nous donnera une idée de sa gravité. Car, pour guérir l'orgueil des justes, Dieu permet qu'ils tombent dans des péchés impurs qui les humilient, mais qui les guérissent par cette humiliation même. De là cette parole du psaume : « Vous avez humilié l'orgueilleux comme un homme » blessé (2) ; » c'est-à-dire vous l'avez guéri en lui infligeant la blessure de l'humiliation, comme le médecin qui guérirait une tumeur en faisant une blessure. Saint Grégoire (3) sur ces paroles de Job : « Il ôte aux rois leur baudrier (4), » s'écriait : 0 maladie déplorable qui a besoin d'un tel remède î Quelle plaie affreuse qui pour guérir a besoin d'une si grande blessure! Tout cela montre suffisamment que l'orgueil est un grand péché.

Mais nous ne voyons pas encore sa malice ; essayons de la montrer. L'orgueilleux fait au Seigneur une grande injure ; il usurpe la gloire de Dieu, il nie Dieu, il se révolte contre Dieu, il méprise Dieu, il veut comme Lucifer être semblable au Très-Haut. — Mais non, mais non, direz-vous. Je suis orgueilleux vis-à-vis des hommes, mais en présence de Dieu, Souverain Maître de toutes choses, qui oserait s'enorgueillir? — Prêtez-moi votre attention ; je vais prouver ce que j'ai avancé.

Vous faites l'aumône ou toute autre bonne œuvre, et vous croyez peu de chose de vous glorifier de cette œuvre comme d'une œuvre qui vous est propre ! Eh bien î c'est là une grande iniquité, une grande injustice. Est-ce vous qui avez fait cette œuvre? « La hache » se glorifie-t-elle au détriment de celui qui s'en sert (5) ? » La plume se glorifie-t-elle de l'écriture ? l'aiguille de sa couture, le

(1) Habacuc, m, 6. — (2) Ps. Lxxxviii, 11. — (3) S. Grég. Mor. liv. ii, chap. 13. — (4) Job, xn, IS. — (5) Isaïe; x, 15.

pinceau de sou dessin ? Et vous, nèles-vous pas l'instrument de Dieu, premier auteur de vos actions? « Vous avez fait toutes nos » œuvres, ditlsaie {1). » Si l'œuvre est bonne, c'est Dieu qui l'a accomplie. Par conséquent, quand vous vous glorifiez de vos œuvres, vous usurpez la gloire de Dieu; vous faites plus, vous le niez.

Ecoutez le saint homme Job : « Si, à la vue du soleil dans sa « splendeur, de la lune dans son éclat, mon cœur a ressenti une » joie secrète; si j'ai porté la main à ma bouche en signe d'ado- » ration. Tribut sacrilège, renoncement au Très-Haut (2). » Ce n'est pas par vos paroles, c'est par vos actions que vous niez Dieu, suivant ces paroles de l' Apôtre : « Ils font profession de connaître » Dieu, mais ils le nient par leurs actions (3). » « L'àrae qui par >» orgueil commet quelque faute, périra au milieu du peuple (4). »

Secondement, l'orgueilleux se révolte contre Dieu. Il ne veut point obéir aux ordres divins ; il ne veut point se soumettre à Dieu ; il ne veut dépendre d'aucune loi, mais uniquement de sa propre volonté ; il veut être libre comme Dieu, et, lorsque tout obéit à Dieu, les anges, le ciel, la terre, les mers, seul il veut être indépendant de Dieu et lui refuser sou obéissance. Quelle iniquité! Une fourmi, un ver de terre, un vil insecte ne reconnaît point de supérieur ! Dieu commande : Fais ceci. — Je ne veux pas. — Dieu le menace de l'enfer et il ne s'en met pas en peine ; Dieu le frappe et le châtie et il ne fait que s'endurcir. Ce n'est pas assez ; il se vante, il rit de son péché. «^ L'homme vain, disait Job, s'élève dans >» son orgueil, il se croit né libre comme l'onagre du désert (5). » Il marche contre Dieu, la tète haute, le cou gonflé d'orgueil. Comme le premier ange, il veut être semblable au Très-Haut, n'avoir d'autre loi que sa propre volonté. Il veut être son Dieu, pour ne faire que ce qui lui plait ; imitation perverse de l'Etre Souverain. Mais, le malheureux ! là où il croyait trouver la liberté, il trouve le plus dur esclavage; là où il croyait trouver le bonheur, il trouve un intolérable tourment.

(1) haie. XXV], 12.— (2) Joh, xxxi, 26. — (3)Tite, i, IG. — (4) Nomb., XV, 30. — (5) Job, XI, 12.

APRÈS LA PENTECOTR 3«'>

Car, mes irères, nul poids n'est plus tcrasanl que le poids de sa volonté propre. De là ces paroles de Job : « Pourquoi m'avez- » vous rendu votre ennemi ? Pourquoi suis-je un fardeau à » moi-même (i) ? » Saint Bernard (2), expliquant cette parole, disait : C'est une loi juste, une loi di\ine, une loi éternelle ; quand l'homme repousse la domination pleine de douceur du Très-Haut, il porte le poids intolérable de sa propre volonté. Saint Augustin (3) disait à son tour : Vous l'avez réglé, Seigneur, et il en est ainsi : Tout esprit qui ne veut point de frein est à lui-même son propre châtiment.

Vous voyez sans doute, mes frères, quelle est la rébellion du superbe contre Dieu, vous voyez quelle est son injustice, sa perversité. — Mais il fait encore injure au prochain; aussi l'orgueil est détesté de Dieu et des hommes. L'orgueilleux attaque tout le monde, méprise tout le monde; il veut être le premier partout, dominer partout ; il n'estime que lui seul, tous les autres lui déplaisent ; il veut être seul honoré, seul respecté ; il déprime tous les autres, il se plaint de tous, il se moque de tous. Et, chose plus coupable encore ! pour soutenir son faste, il ne craint pas de dépouiller les pauvres, suivant ces paroles : « L'impie dans son orgueil persécute » le pauvre (4). »

Non-seulement l'orgueil est un grand péché, mais il est encore le commencement et la racine de tous les péchés. L'orgueilleux est avare, pour soutenir son faste ; il est jaloux, car il veut que personne ne soit son égal ; il est irascible, pour si peu qu'on le touche : « Touchez les montagnes et elles fumeront (5) ; » il est gourmand, par ostentation il a toujours une bonne table ; il est paresseux, se croyant suffisamment vertueux, il ne fait aucun effort pour avancer ; quoique avare il est prodigue par vanité. Je ne parle pas de l'obstination, delà désobéissance, de l'hypocrisie, de l'esprit querelleur, de bien d'autres vices qui naissent de l'orgueil comme de leur source propre. De là cette parole du psaume : « Les or- » gueilleux agissent toujours avec perversité. » En un mot, suivant

(1) Job, VI, 20. — (2) S. Bern. lettre 11, n« 5. - (3) S. Aug. Coof. liv. I, chap. 12. — (4) Ps. X, 2 (d'après l'hébreu.) - (5) Ps. cxuii, 5.

saint Grégoire J), comme l'humilité est le signe le plus certain de la prédestination, ainsi l'orgueil est le signe le plus certain de la réprobation. Le superbe est un enfant du diable, suivant cette parole de Job : c( Il est le roi de tous les enfants de l'orgueil (S;. » Voilà pourquoi dans le Baptême, on ne nous fait renoncer qu'à ce vice.

L'orgueil est encore le vice le plus dangereux ; trois raisons vont nous le montrer. Premièrement, c'est un vice caché ; tous les autres vices sont manifestes, la. gourmandise, par exemple, l'avarice, la colère ; tandis que nous sommes parfois tout entiers esclaves de l'orgueil et nous ne le voyons pas. C'est un vice tout intérieur ; sous une apparence d'humilité et comme sous une peau de brebis se cachent souvent dans l'âme une enflure secrète, une ambition infernale. Les apôtres disaient pleins de joie : « Les démons eux-mêmes nous n sontsoumisen votre nom '3^ n Le Seigneur les arrête et leur dit : « Je voyais Satan. » Prenez garde, voilà de l'enflure, voilà de l'orgueil. « Ne vous réjouissez point de cela, mais plutôt de ce que » vos noms sont écrits dans les cieux. »

De là vient que souvent nous cherchons les dons de Dieu, les vertus elles-mêmes, non pas à cause de Dieu, mais par orgueil, à cause de notre propre excellence; rien ne le montre mieux que notre jalousie pour ceux qui les possèdent et notre honte de nous voir au-dessous d'eux. Il est donc évident que nous les désirons, non par amour pour Dieu, mais par la recherche de notre propre excellence. Quel est celui qui ne désire point l'élévation et quelque supériorité ?

Secondement, l'orgueil est dangereux, parce qu'il est public. Nous ne rougissons pas de l'orgueil comme des autres vices ; au contraire nous en faisons ostentation, montrant à tous nos habits, nos maisons, nos meubles, nos tapis, tout ce qui sert notre vanité ; nous vantant publi>|uement de nos dignités, de nos richesses, de nos familles, de nos amis, de notre pouvoir. Aussi plus ce vice est exempt de honte et de douleur, plus il est difficile à guérir ; nous

(1) S. Grég. Mor. liv. 3i, chap. dernier. - (2) Job, xli, 25. - (3) S. Luc, X, 17.

ne pouvons nous en corriger, comme de ceux dont nous rougissons, a L'impie, disait Job, se livre à son orgueil tous les jours de » sa vie (i). » Et le Psalmiste : « L'orgueil de ceux qui vous hais- » sent grandit sans cesse (2). »

Troisièmemeat, l'orgueil est dangereux, parce qu'il est le dernier. C'est le premier qui attaque l'homme, dit la Glose, mais c'est le dernier qui le quitte. Quand vous aurez vaincu tous les vices, vous aurez une nouvelle victoire à remporter sur votre orgueil ; vous pensiez être libre, et tout-à-coup surgitune autre lutte, la plus cruelle, la plus dangereuse de toutes.

0 travail pénible ! ô misère extrême de l'homme ! quand il veut se reposer, c'est alors que la fatigue commence. Vous étiez juste et parfait, vous étiez daas l'abondance de tous les biens, de toutes les vertus, et cette abondance devient la principale cause de vos craintes; c'est alors surtout que vous devez redouter l'orgueil. Ce vice se fit jour et s'établit premièrement dans le ciel; aussi il attaque en particulier les âmes célestes. Qui est plus saint que Paul? Et pourtant au moment où il n'avait plus à combattre contie la chair et le sang, quand il avait parcouru les cieux, tout-à-coup, de peur qu'il ne s'enflât de la grandeur de ses révélations, un aiguillon fut mis dans sa chair, pour le souffleter, pour l'humilier et l'empêcher d'être vaincu par l'orgueil. Qui n'aura rien à redouter de ce vice, quand saint Paul devait le redouter ?

Ainsi agit ordinairement le Seigneur à l'égard de ses élus, nous dit saint Grégoire (3). Quand ils auront triomphé des vices les plus difficiles. Dieu permettra, pour les tenir dans l'humiliation, qu'il demeure en eux quelque léger défaut, quelque faiblesse qu'ils ne peuvent vaincre. Tel est le sens de cette parole de Job : « Il a me- » sure les eaux (I) ; >» c'est-à-dire ses dons et ses grâces.

Nous trouvons une figure de cette conduite du Seigneur dans le livre des Juges. Le peuple de Dieu avait vaincu un grand nombre de peuples ennemis, mais Dieu voulut que les Jébuséens demeurassent au milieu de la Judée, car il voulait par eux instruire

(1) Job, XV, 20. - (-2) Ps, Lxxiii,23. — (3) S. Grég. Mor. Uv. 19, ch. G. — (4) Job, xxviii, 25.

Israël; ainsi, pour les tenir dans rhumiliation, quelque Jébuséen demeure toujours dans les saints. Dieu, par lui, veut les instruire, leur montrer que ce n'est point par leur vertu propre, mais par sa grâce qu'ils ont triomphé de tous les autres vices, puisque, loin de pouvoir triompher de ce défaut léger d'ailleurs, ils en demeurent toujours tributaires.

De cette conduite du Seigneur résultent plusieurs avantages ; l'humilité, la prière, la vigilance, la confiance en Dieu seul. — Vous voyez les grands dangers de l'orgueil, puisque les plus parfaits n'en sont pas exempts. De là cette parole de saint Chrysostôme (1} : Nous voyous des chrétiens exempts de tous les autres vices; nous n'en trouvons guère exempts de celui-ci.

ONZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Surdité des pécheurs. — Bonté des œuvres de Dieu,

Adducunt et surdum et mutum.

Ils lui conduisent un sourd et muet.

(S. Marc, tu, 32.)

« Ils lui conduisirent un sourd et muet et ils le suppliaient de » lui imposer les mains. Et, le tirant de la foule et le menant à » part, il lui mit ses doigts dans les oreilles et de la salive sur la » langue, et, levant les yeux au ciel, il gémit et lui dit : Ephpheta, » c'est-à-dire, ouvrez-vous. Et soudain sa langue fut déliée et il » parlait distinctement (2). » Le Seigneur fait de la boue, il en met sur les oreilles, il lève ses yeux, il gémit ; pourquoi tant de cérémonies, puisque d'une parole il ressuscite les morts ?

Nous sommes tous, mes frères, atteints de surdité ; nous n'entendons pas la voix des créatures célébrant le Seigneur. — Saint

(1)S. Chrjs. Hora. 43. - (2) S. Marc, vu, 32.

APRES LA PENTECOTE 389

Grégoire : Tous les éléments ont rendu témoignage à leur Auteur; tous reconnurent le Dieu du ciel, lorsqu'à sa naissance ils envoyèrent aussitôt une étoile. De plus la mer le reconnut, lorsqu'elle offrit à ses pieds une route solide ; la terre le reconnut, lorsqu'à sa mort, elle trembla ; le soleil le reconnut, lorsqu'il cacha l'éclat de ses rayons ; les rochers le reconnurent, lorsqu'à son dernier soupir ils se déchirèrent; l'enfer le reconnut, lorsqu'il rendit ceux qu'il retenait dans la mort. Et pourtant Celui que les insensibles éléments reconnurent et proclamèrent Dieu, le pécheur endurci refuse de l'écouter.

Rien de plus sourd que le pécheur, ni les pierres, ni les morts, pas même le néant. Dieu meurt en poussant un grand cri sur la croix, et les Juifs ne l'entendent pas. Les pierres se fendent, faisant ainsi ce que devraient faire les cœurs. 0 cœur de l'homme plus dur que les rochers ! Le Seigneur crie, disant : « Lazare viens » dehors (^), » et un mort de quatre jours sort du tombeau. Et au jour du jugement, « l'heure viendra où les morts entendront la » voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'entendront auront la vie (2). » — Au premier jour de la création, il dit : « Que la lumière soit, >' et la lumière fut (3). » Me voici, Seigneur. Il appela le firmament, et celui-ci sortit du néant : Me voici. Seigneur. Il dit: Que le soleil se fasse, et le soleil fut fait. Du fond du néant le soleil entendit la voix de Dieu. « Il appelle les choses qui ne sont pas, comme » celles qui sont (4). »

0 pécheur! seul tu es sourd à toutes les paroles de Dieu. Isaïe : «< Qui est sourd, sinon ceux à qui j'ai envoyé mes prophètes (5) ? n Dieu pousse des cris par les créatures, il pousse des cris dans le cœ.ur par la voix de ses inspirations. Quels cris puissants font entendre le soleil, le firmament, toutes les créatures ! Le soleil dit : Dieu m'a fait une belle et magnifique créature; j'observe la loi qu'il m'imposa dès le commencement ; obéissant à son seul regard, je vivifie toutes choses. Le firmament dit : J'observe sa loi, chaquç jour, j'accomplis les mêmes mouvements. — Et toi, ô homme, tu

(1) S. Jean, xi, 43. - (2) Id. v, 25. - (3) Genèse, i, 3. - (4) Rom., iv, 17. -(5) Isaïe, XLU, 19.

es seul à mépriser ma loi ! Et pourtant, homme faible et fragile, que peux-tu sans moi ?

Le psaume : « Leur fureur est semblable à celle du serpent, à >> celle de l'aspic qui ferme ses oreilles pour ne pas entendre la « voix de l'enchanteur et du magicien qui enchante habile- » ment (1). » Saint Augustin (2) explique ainsi ce passage : Quand le magicien fait ses enchantements, pour faire sortir l'aspic du fond de sa caverne ténébreuse et l'amener à la lumière, l'aspic qui aime ces ténèbres où l'on dit qu'il se replie et se tient caché, refuse d'écouter cette voix à laquelle il se sent forcé d'obéir, et alors il applique fortement à terre l'une de ses oreilles et ferme l'autre avec sa queue ; de la sorte il évite autant que possible le son de la voix et ne sort pas sous la force de l'enchanteur. L'Esprit-Saint compare à l'aspic ces hommes qui n'écoutent pas la voix de Dieu, et qui non-seulement ne l'écoutent pas, mais font tous leurs efforts pour ne pas l'entendre.

Voilà ce qui arriva aux premiers jours de l'Eglise. Le martyr saint Etienne prêchait la vérité ; il enchantait les esprits ténébreux pour les amener à la lumière. Il leur rappelait Jésus-Christ qu'ils refusaient obstinément d'écouter ; or, que nous dit ici l'Ecriture? que nous raconte-t-elle '? « Ils fermèrent, ils se bouchèrent les » oreilles (3). » Que firent-ils ensuite ? Le martyre de ce grand saint nous le fait assez connaître. Ils n'étaient point sourds, mais ils se rendirent sourds. Ils n'ouvraient point les oreilles de leur cœur; cependant la puissance de la parole, se précipitant par les oreilles de la chair, allait jusqu'aux oreilles du eœur pour leur faire violence ; mais alors ils fermèrent les oreilles même de la chair et s'élancèrent vers les pierres. Sourds aspics, plus durs que les pierres avec lesquelles ils lapidèrent leur enchanteur, ils refusèrent d'écouter la voix de celui qui les enchantait avec tant d'habileté.

Ce que nous disons du sourd, nous devons l'entendre encore du muet. Car parce qu'ils sont sourds, ils sont aussi muets pour les

(1) Ps. Lvn, 4. — (2; s. Aug. Enar. sur le ps. 57, c° 7. — (3; Act. vu,

APRÈS LA PENTECOTE 394

actions de grâces et pour les louanges de Dieu. Il faut donc s'humilier, lever les yeux au ciel, gémir et soupirer pour ouvrir à Dieu tous nos sens.

« Il a bien fait toutes choses. » Un Dieu bon ne pouvait faire que des choses bonnes, car « tout arbre bon produit de bons » fruits (1). ») Tous les êtres furent créés bons en eux-mêmes; mais dans leur ensemble et par rapport à l'ordre général, ils étaient très-bons, car Tordre général ajoute à chaque bonté particulière une grande splendeur. Voilà ce que l'Ecriture semble nous faire entendre.

« Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut. Et Dieu vit » que la lumière était bonne... Dieu dit : Que les eaux qui sont » sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l'aride pa- ^) raisse. Et il fut fait ainsi : Et Dieu appela l'aride, terre, et les » eaux rassemblées, mer. Et Dieu vit que cela était bon. Et il dit : » Que la terre produise les plantes verdoyantes avec leur' se- » mence... Et Dieu vit que cela était bon... Dieu dit aussi : Qu'il » y ait dans le ciel des corps lumineux... Et Dieu vit que cela était » bon... Dieu dit encore : Que les eaux produisent les animaux » qui nagent; ainsi que les oiseaux... Et Dieu vit que cela était » bon... Dieu dit encore : Que la terre produise des animaux... Et » Dieu vit que cela était bon (2). »

Voilà comment chaque être pris à part était déclaré bon par le Souverain Bien. Mais qu'est-il dit de l'ensemble de tous les êtres ? « Dieu vit toutes ses œuvres et elles étaient très-bonnes. »

Faisons une comparaison : Dans un instrument, chaque corde est bonne en elle-même ; mais la réunion de toutes les cordes produit une très-belle harmonie. Ainsi, en considérant l'ordre universel des êtres, rien de faible, rien de superflu ; toutes choses placées en leur lieu et en leur temps produisent une merveilleuse harmonie. Considérez les mouvements du ciel, l'ordre et les influences des astres, les qualités qu'ils produisent dans les corps inférieurs , quelle parfaite mélodie ! Avez-vous compris ?

La vue de ce magnitiqne ensemble produit dans les bienheureux

(1) S. Matlh., vil, 17. - (2) Genèse, i, 3.

une joie accidentelle. Chacun de nous ne voit que les vicissitudes des jours où nous vivons, il ne touche qu'une corde ; mais au jour du jugement, quand toutes choses apparaîtront dans leur lumière, quand apparaîtront l'ordre et les dispositions des choses, alors, alors nous verrons dans tout ce qu'elles ont de merveilleux la face des êtres et Tharmonie des temps. Comme s'il se trouvait dans cette enceinte un grand nombre de beaux tableaux dont les ténèbres nous déroberaient la vue ; allumez des flambeaux et nous serons tous dans l'admiration. Nous sommes maintenant dans les ténèbres, mais alors les clartés et les secrets des cœurs, tout sera révélé ; alors nous reconnaîtrons les jugements de Dieu qui nous sont cachés aujourd'hui.

Saint Ambroise (1) examine une chose vraiment étonnante. L'homme est le seul dont il nest pas dit : « Dieu vit que cela était n bon. » Pourquoi ce silence au sujet de la plus belle de toutes les créatures corporelles ? Parce que la bonté de l'homme ne vient pas de sa forme extérieure, mais de ses œuvres. Dieu, pour le louer, a attendu ses œuvres.

Mais puisque Dieu a bien fait toutes choses, pourquoi n'a-t-il pas fait l'homme impeccable ou glorieux? Si le juge le pouvait, ne ferait-il pas mieux d'empêcher qu'il y eut des voleurs, au lieu de préparer des instruments pour les punir? La réponse est de saint Thomas : Dieu a très-bien fait toutes choses ; mais il n'a pas fait chaque chose excellente; il eut pu les faire meilleures ; mais les êtres ne pouvaient être faits dans une condition meilleure, si l'on considère non pas chaque élre en lui-même, mais l'harmonie de l'ensemble des ètrob. L'homme, confirmé en grâce ou créé meilleur et bienheureux, eût été plus parfait sans doute, et pourtant il valait mieux que l'homme fut créé peccable et voyageur; en voici quatre raisons :

Premièrement, c'était l'utilité de l'homme ; par là il pouvait coopérer à sa béatitude ; il était juste non par nécessité mais par sa volonté. C'est ainsi qu'un empereur pourrait bien donner à ses enfants les honneurs d'un triomphe; mais un triomphe qu'on n'au-

(1) S. Amb. De l'ioit. des Vierges, cbap. 3.

APBÈS L.4 PENTECOTE 393

rait pas mérité par ses victoires ne serait ni agréable ni glorieux ; aussi pour mériter ces honneurs on s'expose aux hasards de la guerre.

Secondement, c'est un effet de la Sagesse infinie de qui procède l'ordre des choses. Car, nous dit Platon (1), c'est le propre du sage de tout ordonner. 11 fallait que le mal fut dans le monde, afin que le mal opposé au bien en rehaussât l'éclat. La \irginité serait-elle louable, s'il n'y avait point de corruption? Opposé au blanc, le noir le fait mieux ressortir ; ainsi le mal opposé au bifen fait rentrer dans l'ordre le mal lui-même, dans ce sens que le mal devient un bien, non pas en soi mais par la disposition de Dieu. Ainsi, supposez un signe naturel, une tache légère sur le visage d'une femme ; en soi c'est une laideur ; mais, par rapport à l'ensemble du visage, la tache peut être une beauté. — Les bonsmucisiens emploient quelque fois certains désaccords, qui dans l'ensemble sont d'un effet excellent.

Saint Augustin et saint Thomas (2), enseignent que le mal moral ne contribue pas par lui-même à la perfection de l'univers ; il n'y contribue qu'accidentellement. Supposez que quelque courtisan, jaloux du roi, brise l'anse d'or de quelque superbe vase ; le roi fait mettre à la place une pierre précieuse ; le vase n'en sera que plus beau. La fracture sans doute était mauvaise, mais, par la volonté du roi, le bien résultera accidentellement de ce mal. — 11 n'y a point de mal qui ne doive rentrer dans l'ordre ; il y rentre par le châtiment, soit dans ce monde, soit dans l'autre.

Troisièmement, il fallait montrer la miséricorde de Dieu qui devait s'incarner. Quatrièmement, il fallait montrer la justice et la sévérité de Dieu qui sont un côté de sa bonté.

(1) Platon Timée.- (2) S. Th. Som. 1" partie, quest. 19, art. 9, ad 2».

DOUZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

L* Amour de Dieu.

Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, et ex totâ anima tuâ, et ex toîis viribus tuis et ex omni mente tuâ.

Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces, de tout votre esprit. (S. Luc, I, ^7.)

Il y a trois sortes d'amour de Dieu : l'amour naturel, l'amour acquis et Tamour infus. Tous les êtres, par leur nature, aiment Dieu comme le souverain bien de qui tout être dépend. Comme l'eau, pour combler le vide, s'élève contrairement à sa nature par un effet de l'inclination générale des êtres qui leur fait préférer le bien universel ; ainsi, par un effet de cette même inclination, tous les êtres aiment Dieu plus qu'ils ne s'aiment eux-mêmes. C'est au point que le démon lui-même, quoique haïssant Dieu volontairement comme l'auteur de sa peine, cependant, par sa nature et par un effet de cette inclination générale des êtres, le démon, dis-je, aime Dieu plus qu'il ne s'aime lui-même ; c'est la pensée de saint Thomas (1).

La seconde sorte d'amour est l'amour acquis. Il nait eu nous par la contemplation des créatures, par la méditation des bienfaits de Dieu, de sa grandeur, de son excellence, de sa bonté. Le Psalmiste disait : « Mon cœur s'est échauffé au-dedans de moi : il s'est em- >» brasé dans la méditation (2) ; » c'est-à-dire, la contemplation de Dieu allumera dans mon cœur le feu de son amour.

La troisième sorte d'amour est l'amour infus que Dieu donne à

(1) S. Thom. l'* part, qucst. CO, art. 5, ad 5. — (2) Ps. xxxvni, 4.

APRES LA PENTECOTE 395

ses lidèles suivant sa volonté ; on l'appelle charité, suivant ces paroles de l'Apôtre : « La charité de Dieu a été répandue dans nos » cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné (1). »

La bienheureuse Vierge Marie a surpassé tous les autres dans ces trois sortes d'amour. Car, s'il s'agit de l'amour acquis, elle conversait assidûment avec le Seigneur, sans cesse elle recevait de nouvelles marques de l'amour divin à son égard, sans cesse elle sentait de nouveaux attraits à lui rendre amour pour amour, et chaque jour son cœur s'embrasait de plus en plus de ces flammes ardentes. Parlerons-nous de l'amour infus ? On sait de quelle ardeur brûlait celle qui revêtit d'une chair mortelle le feu même de la Divinité et qui le porta neuf mois dans ses entrailles. Parleronsnous de l'amour naturel? Nous, nous n'aimons Dieu de cet amour, que comme l'ouvrage aime son auteur, comme la créature aime son créateur ; quant à Marie, outre cela elle aimait encore naturellement Dieu, comme une mère aime son fils ; et l'amour d'une mère pour son fils est d'autant plus puissant qu'il tient plus au fond de la nature ; c'est au point qu'un enfant peut bien paraître aux yeux des autres laid, odieux, repoussant, il n'eu est pas moins toujours aimé de sa mère par la force des instincts naturels. Songez donc à tout l'amour qu'elle devait avoir pour un tel Fils.

Par conséquent si, dans ce monde, il y eut jamais une créature qui aima Dieu de tout son cœur, de toute son àme, de toutes ses forces, de tout son esprit, c'est bien Marie. L'amour de Jésus- Christ, nous dit saint Bernard (2), est cette flèche choisie qui nonseulement atteignit l'àme de cette Vierge sainte, mais la traversa tout entière, et la blessa si fortement de toutes parts que dans cette poitrine virginale il n'y eût pas une seule fibre qui ne brulàt d'amour. Celte Vierge sacrée fut donc remplie d'amour, de charité, comme elle était pleine de grâce. Pour obtenir au moins un léger écoulement de cette plénitude de grâces et d'amour, offrons notre hommage ordinaire par la salutation angélique. Ave Maria. Vous avez entendu, mes très-chers frères, dans l'Evangile de ce jour le Seigneur Jésus-Christ instruisant ses Apôtres et leur don- (1) Rom., V, 5. — (2) S. Bern. sur le Gant. sçrm. 29, n° 8.

nant la connaissance de sa personne divine. Comme loiU paraissait faible dans son humanité, qu'il semblait n'être que le dernier des enfants des hommes et le rebut du peuple, craignant que cette faiblesse ne fut un obstacle à la foi qui devait le croire Dieu et le faire adorer comme Dieu, il lève, pour ainsi dire, les yeux de ses apôtres jusqu'à la hauteur de ses sublimes attributs et dit : « Heu- » reux les yeux qui voient ce que vous voyez (1) ! » Oh ! si vous saviez quel est celui qui vous paraît si infirme, qui mange avec vous, qui marche avec vous, qui souffre de la faim et du froid avec vous ! En vérité il est plus grand que Jonas, plus grand que Salomon. Celui que vous voyez revêtu de ce corps mortel est la vertu de Dieu, la sagesse du Père, le créateur du monde. « Heureux donc les yeux qui voient ce que vous voyez ! »

Que voyez-vous en effet? Dieu même dans une chair mortelle, le divin soleil voilé d'un nuage, la vertu de Dieu dans l'infirmité de la chair. Et si la vue de Dieu dans sa chair corruptible doit vous donner le bonheur, quel sera le bonheur de ceux qui le verront dans sa chair glorifiée ! Si la présence de son corps réjouit les hommes sur la terre, comme la présence de sa Divinité réjouira les élus dans le ciel ! « Car je vous le dis : beaucoup de prophètes » et de rois ont désiré voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu ; » et entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu (2). » Voilà ce qu'attestait le prophète qui disait : « Qui soutiendra le » jour de son avènement? qui restera debout pour le voir (3)? n

Oui, mes frères, beaucoup parmi ceux qui ont vécu sur la terre avant Jésus-Christ avaient désiré le voir ; et nous, venus sur la terre après lui, comme nous voudrions avoir vu Dieu habitant avec les hommes, conversant avec eux, faisant entendre des paroles de vie, opérant des prodiges et des miracles ! Qui ne donnerait le monde entier, pour jouir une seule heure de la présence de Jésus-Christ ? Heureux apôtres! Oui, heureux les yeux qui ont pu avoir cette jouissance! 0 temps sacrés! 0 siècles! 0 plénitude des temps où ce mystère si profond, si admirable était visible à des regards mortels !

(1) S. Luc, X, 23. - (2) Id. ï, 24. - (3) Malachie, m, 2,

APKKS LA TENTFXOTE 397

Le Seii^neur (lisait ces paroles, quand un docleur de la loi se présente à lui, pour lui faire une grande et utile question, pour lui demanderun conseil salutaire. Prêtez-moi votre attention, mes frères ; ce pharisien consulte le Seigneur au nom de tous les hommes; car, si le Seigneur était présent, lui feriez-vous vous-mêmes une autre demande que celle de ce docteur de la loi? « Maître, dit-il, que » dois-je faire, pour posséder la vie éternelle (1)? » Voilà ce que nous désirons tous savoir : tel est le but de tous nos désirs.

Ecoutez donc, mes frères : soyez attentifs et accomplissez la parole que vous allez entendre. Ecoutez la Vérité même, vous montrant la voie de la vie, la voie la plus sûre, la plus droite, pour parvenir au salut. Que répondra le Seigneur, je vous le demande? La vie éternelle, quel bien immense ! Quelle douceur de jouir éternellement de Dieu, d'être associé aux anges, de goûter les joies sans fm, de posséder tout ce qu'on peut désirer et de désirer tout ce qu'on peut avoir, de ne sentir jamais la moindre douleur, d'être dans l'abondance de tous les biens, de régner au-dessus de la région des astres, au sein de cette région des cieux,si belle, si lumineuse ; de vivre sans la moindre crainte, sans le moindre souci! point de faim, point de soif, point de langueur, point de mort ennemie, point de tristesse enfin pour troubler la sérénité de l'àme. Là le démon ne peut tendre ses pièges, dresser ses embûches et préparer des craintes; là personne ne trompe, car dans le miroir pur et brillant de la Divinité on voit toutes choses du premier coup d'œil, on saisit toute vérité sans les détours du raisonnement, on connaît toute science sans étude. Loin d'ici les ténèbres, l'ignorance, les déguisements de Terreur ; toutes choses y sont vraies de leur vérité propre, elles sont la Vérité elle-même.

Pour mériter un état si sublime, si heureux, notre àme n'estelle pas prête à toute souffrance ? pourrait-elle trouver quelque chose pénible, difncile, sévère ? Que ne ferions-nous pas, que ne souffririons-nous pas pour posséder un tel héritage? Proposez, Seigneur, ce que vous voudrez, la mort, la douleur, le martyre, les austérités, les sueurs, la misère, la faim, la nudité, les fatigues,

(1) S. Luc, X, 25.

les angoisses : « mon cœur est prêt. Seigneur, mon cœur est » prêt ;i;. » a Que la pourriture entre daus mes os et soit le lit de » mon repos. pourMi que je me repose au jour de la tribulation et » que je montft vers notre peuple si brillant (2,. » Nous sommes prêts à tout souffrir pour obtenir la vie éternelle.

Mais, ô bon Jésus, ô miséricordieux Jésus, que votre fardeau est léger ! Que le joug de votre loi est doux ! Ecoutez ce qu'il nous demande pour obtenir la vie éternelle ; voyez ce qu'il vous faut souffrir." Dans la loi, dit-il, qu"est-il écrit? Que lisez-vous? 11 » renvoie le docteur à la loi, pour en montrer l'autorité : » « Vous » aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre cœur, de toute » votre âme. de toutes vos forces, de tout votre esprit ; et vous » aimerez le prochain comme vous-même. Jésus lui dit : Vous avez » bien répondu : faites cela et vous vivrez. »>

Entendez-vous? Aimez et vous aurez la vie; voilà tout votre travail, il faut aimer. Dans l'amour est toute notre vie, tout notre salut. Vous êtes faible et délicat, vous ne pouvez supporter ni travaux ni fatigues, mais ne pouvez-vous pas aimer? Aimez et possédez le bonheur ; aimez Dieu et prenez le ciel. 0 doux échange î Tel est le prix si faible et si suave auquel nous achetons une possession si glorieuse. Si je vous aime, vous vous donnerez à moi. 0 mou Seigneur, lors même que vous ne donneriez rien pour mon amour, je vous aimerais ; bien plus, quand je devrais à cause de votre amour subir les tourments éternels, je ne pourrais m'empécher de vous aimer. Car pourquoi ne vous aimerais-je pas, vous mon Créateur, mon Père, mon Maître, mon Roi, mon Rédempteur ?

0 mon âme, comment excuser ta tiédeur? Dis-moi, je t'en prie, quel autre est mort pour toi ? Quel autre s'est offert lui-même pour prix de ton rachat? Quel autre s'est donné à toi pour être ta nourriture? Quel autre le promet sa propre gloire pour récompense ? Quel autre créateur t'a formée ? Quel autre libérateur t'a rachetée? Quel autre guide ta sauvée? Qui a plus fait pour toi? Qui t'a plus aimée? Qui est plus digne de ton amour? Quel autre (1) Ps. Lvi, 8. — (2) Habacuc, m, 16.

APRÈS LA PENTECOTE 399

amour te procurera plus d'avanlages? Qui t'a aimée plus ardemment?

Réponds, si tu le peux. Que cherches-tu dans la création, que tu ne trouves dans le Créateur? La beauté émeut-elle ton cœur? « Il est revêtu » de beauté « et de gloire (i). » L'honneur et les richesses te font-ils plaisir ? « La gloire et les richesses sont dans » sa maison (2). » Es-tu charmée par les douceurs? « Les dou- » ceurs sans fin sont dans sa droite '3'. » Rejetant les biens du corps, préfères-tu les biens de l'àme, la sagesse, la vertu, une intelligence pénétrante ? Comment les posséderas-tu, si ce n'est dans cette lumière divine? Que peux-tu répondre à tout cela? Comment excuser tant d'engourdissement? Dis-moi, pourquoi ce dégoût pour la gloire suprême, pour le repos céleste, pour la félicité suprême?

Pourquoi cette répugnance pour celui qui est l'amour même et qui t'aime avec tant d'ardeur ? Tu le fuis et il te cherche ; tu le méprises et il te caresse ; tu le repousses et il t'embrasse ; tu l'offenses et il te supporte ; tu détournes les yeux et il se présente à tes regards. Si tu te retires, il t'attire à lui ; si tu tombes, il te relève ; si tu t'égares, il te ramène. 0 âme malheureuse, âme aveugle, âme paresseuse, âme cruelle! Pourquoi cette immobilité? Pourquoi cette hésitation? Pourquoi cette froideur? Pourquoi marcher vers la vie avec tant de lenteur ? Et quel est celui qui t'aime avec tant de ferveur, avec tant de fidélité, avec un attachement si ^^mmuable? C'est la gloire des anges, le Créateur des siècles, le souverain Seigneur de l'univers, celui devant lequel tout fléchit le genou dans le ciel, sur la terre, dans l'abîme. Et toi seule, tu n'as pour lui que de l'indifférence et du mépris !

Voyez, mes frères, quelle injure nous faisons à notre Créateur. Une personne peut être vile ; mais si elle aime, son amour n'est jamais vil. Si votre serviteur vous aime et que vous ne l'aimiez pas, vous commettez une injustice, en ne lui rendant pas amour pour amour. Mais si c'est une injustice de ne pas aimer un serviteur qui vous aime, quelle sera l'impiété de celui qui n'aime

(1) ProT,, XXXI, 25. - (2) Ps. cxi, 3. - (3) Ps. xy> 1.

iOO TROISIKME DIMANCHE

pas son Créaleur. si aimant, si brûlant tVamour pour lui 1 Quelle injure! Le Créateur vous aime et vous ne l'aimez pas! Quelle injustice de refuser le tribut de votre amour à celui qui vous a donné toutes vos facultés pour l'aimer !

Par conséquent, je suppose que vous n'avez pas d'autres vices ; vous n'êtes ni voleur, ni adultère, ni homicide ; mais vous passez votre vie dans la tiédeur : c'est assez, vous offensez gravement votre Dieu. Et Dieu se trouve tellement offensé, qu'il laisse parfois les hommes tiédes tomber dans des péchés abominables, afin que ces péchés deviennent comme un aiguillon qui secoue leur engourdissement et leur torpeur. De là ces paroles du psaume : « Cou- » vrez leur visage d'ignominie, Seigneur, et qu'ils cherchent votre » nom (1). » Et c'est dans ce même sens qu'on peut entendre ces paroles de l'Apocalypse : « Plût au ciel que vous fussiez froid ou » chaud ! mais parce que vous êtes tiède et que vous n'êtes ni » froid ni chaud, je vous vomirai de ma bouche (2). »

Mais, direz-vous, comment pourrons-nous éviter la tiédeur et acquérir l'amour de Dieu? Je réponds : Il est certain que la tiédeur du cœur naît des ténèbres de l'intelligence ; car si l'homme voyait quelle est la bonté de Dieu pour lui, quels bienfaits il reçoit continuellement de sa main libérale, il ne pourrait s'empêcher de l'aimer. Ainsi le disait le Psalmiste : « Vos éclairs ont brillé » sur la face de la terre, » c'est-à-dire dans le cœur terrestre ; « et la terre s'est émue et a tremblé (3). » Dès qu'elle a vu, la terre a tremblé ; pour s'émouvoir, il suffit qu'elle voie.

Et maintenant comment chercher cette lumière? Isaïe nous l'enseigne, disant : « Rompez les liens de l'iniquité, déchargez de » leurs fardeaux ceux qui sont accablés, renvoyez libres ceux

» qu'oppriment les chaînes et brisez leur joug Alors vous invo-

» querez le Seigneur et il vous exaucera ; à votre premier cri le » Seigneur répondra : Me voici. Si vous détruisez l'oppression » parmi vous, etc. (4). »

Dieu demande d'abord la pureté du cœur, disant : «c Rompez les

(1) Ps. Lxxxn, 15. — (2) Apoc, m, 15. — (3) Ps. lxxvi, 18.— (Olsaïe, Lvni, 7.

APRÈS LA PENTECOTE 401

» liens de l'iniquité. » Secondement, la liberté de l'âme, le renoncement à l'amour du siècle : « Déchargez de leurs fardeaux ceux » qui sont accablés, renvoyez libres ceux qu'oppriment les chaînes » et brisez leur joug. » L'amour des choses du temps est un fardeau jeté sur les pensées de l'àme et sur les désirs du cœur et ne leur permettant pas de s'élever vers leur fin, à laquelle pourtant la nature les emporte. Déchargez-vous de ces désirs, brisez le joug de ces amours qui vous abaissent, et votre àme aussitôt, par le seul élan de sa nature, s'envolera vers Dieu, son principe et sa fin.

Troisièmement, exercez-vous d'abord à l'amour du prochain, pour apprendre à aimer Dieu. Saint Jean : « Si quelqu'un dit : » j'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. Comment » celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, peut-il aimer Dieu qu'il » ne voit pas (1)? »

Ces trois choses élèvent l'âme vers Dieu et lui font acquérir l'ardeur de l'amour divin, car Isaïe ajoute : « Si votre cœur s'atten- » drit à la vue du pauvre et si vous soulagez l'affligé, votre lumière » brillera dans les ténèbres et les ténèbres seront pour vous comme » le soleil. Le Seigneur vous donnera un repos, éternel, il envi- » ronnera votre âme de ses splendeurs, il ranimera vos ossements; » vous serez comme un jardin toujours arrosé, comme une source » dont les eaux ne tarissent jamais 'X. »

On aime Dieu « de tout son cœur, » quand toutes les affections de l'âme ne tendent qu'à lui seul ; on aime Dieu « de toute son » âme, » quand on emploie à son ser\-ice tous les sens corporels ; on aime Dieu « de toutes ses forces, » quand il est l'unique but de toutes les opérations extérieures ; on aime Dieu « de tout son esprit, » quand il est la fin dernière de toutes les pensées ; en un mot vous devez vous consacrer tout entiers à sou amour, en sorte quQ toutes vos pensées, toutes vos affections, tous vos sens, toutes vos actions ne tendent qu'à Dieu, pour accomplir ces paroles de l'Apôtre : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que » vous fassiez toute autre chose, faites tout pour la gloire de (1) I S. Jean, iv, 20. - (2) Isaïe. lviii, 10.

>» Dieu (1) ; » et ces autres : a Quelque chose que vous fassiez, soit n en parlaut, soit en agissant, faites tout au nom du Seigneur n Jésus-Christ, rendant grâce par lui à Dieu le Père 2). »

Vous direz peut-être : Mais si nous devons aimer Dieu de tout notre cœur, comment pouvons-nous aimer le prochain ? Il semble qu'il y ait là une contradiction ; car si Dieu occupe le cœur tout entier, il ne reste plus d'affection à donner au prochain ; si on lui donne quelque affection, l'amour est divisé ; l'on n'aime pas Dieu de tout son cœur, dès qu'une partie du cœur s'applique à un autre.

Réponse. Je vais vous donner le moyen d'aimer Dieu de tout votre cœur et d'aimer en même temps tous les autres êtres. Aimez Dieu en toutes choses et toutes choses à cause de Dieu, et vous aimerez Dieu seul. Celui qui aime Dieu dans le prochain et le prochain à cause de Dieu n'aime évidemment que Dieu, et son amour n'est point divisé, car là où se trouve une chose à cause d'une autre, il n'y a en réalité qu'une seule chose.

Mais si vous aimez le prochain pour toute autre raison que Dieu, vous ôtez de votre cœur ce que vous appliquez au prochain, vous ne faites point rejaillir vers Dieu tout l'élan de votre amour, et cet amour du prochain n'est pas la charité ; car, dit saint Bernard • 3;, quand l'amour du prochain est une véritable charité, il ne commence pas par le prochain et ne s'arrête pas en lui ; le prochain n'est ni le principe ni la fin de la charité.

Exemple. Vous aimez le prochain, parce qu'il est votre parent, parce qu'il a un bon caractère, parce qu'il vous est utile ; cet amour ne vient pas de Dieu, il n'est point la charité. Mais vous aimez le prochain, parce qu'il est juste et saint, parce qu'il sert Dieu, et vous désirez pour lui qu'il jouisse de Dieu, qu'il le serve mieux encore ; voilà la charité.

Saint Denis (4) : Tous les êtres désirent le bon et le beau ; or, Dieu est le Bien souverain, la Beauté suprême. — Saint Augus-

(1) ICor., X, .31. — (2) Col., m, 17. — (3) S. Bern. Trailé de l'amour de Dieu, chap. viii, n" ?5. — (4) S. Denis. Des Noms divins, cbap. iy, | 10.

tin (1) : Vous n'aimez une chose que parce qu'elle est bonne ; rougissez donc de ne pas aimer le Bien lui-même par qui tout est bon. Aimons donc l'Etre qu'aucun autre ne surpasse en bonté.

Dieu doit aussi être aimé à cause de ses dons. — Saint Bernard (2) : Si je ne suis pas un homme ingrat et indigne, je dois aimer beaucoup l'Etre par qui je suis, par qui je vis, par qui je sens. Celui qui refuse de vivre pour vous, Seigneur, mérite de mourir, il est vraiment mort ; celui qui ne vous consacre pas sa sagesse est un insensé ; celui qui s'efforce d'être pour autre chose que pour vous, n'a pas de raison d'être, c'est un néant. « Craignez » Dieu et observez ses commandements ; voilà tout l'homme (3). » Sans cela, par conséquent, l'homme est un vrai néant.

Le même saint Bernard '4) : Quoi ! je n'aimerais pas Dieu, moi qui le regarde comme celui qui m'a donné la vie par un pur effet de sa volonté, qui la dirige avec la plus grande bienveillance, qui me console avec la plus ineffable tendresse, qui me guide avec la plus inquiète sollicitude ! moi qui le regarde encore comme celui qui m'a racheté avec la plus grande largesse, qui me conserve pour l'éternité, qui doit me glorifier dans les siècles sans fin ! Le psaume : « Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma force, le » Seigneur est mon appui, mon refuge, mon libérateur. Il est»mon » Dieu, mon soutien, mon protecteur, il assure mon salut, il prend » en main ma défense (5). » A tous ces titres, n'est-il pas juste que je l'aime?

Mais si je dois vous aimer à tous ces litres, n'est-il pas plus juste que je vous aime à cause de vous-même? Il est infiniment juste que celui qui plante l'arbre en recueille les fruits, suivant ce témoignage de l'Apôtre : « Il faut que le laboureur » mange « les » fruits de sa terre (6). » « Quel est celui qui plante une vigne et » ne mange pas de son fruit (7) ? » Celui-là donc qui a mis en moi la volonté n'en recueillerait pas l'amour 1 Celui qui m'a donné

(1) S. Aug. De la Trinité, liv. 8, ctiap. 3, n° 5. - (2) S. Bern. Sur le Cant. serra. 20, n° 1. — (3) Ecclé., xn, 13. — (4) S. Bern. Traité de l'Araour de Dieu, chap. 5, n° 4. — (5) Ps. xvii, 1. — (6) II Tiœ., ii, 6. — ^7) 1 Cor., IX, 7.

404 DOIZILME DIMANCHE

la faculté d'aimer ne doit-il pas avec raison exiger le tribut de mon amour ?

Dieu doit être airaô à toute heure, à tout moment. — Saint Augustin (P : Vous m'avez ordonné, Seigneur, dans votre loi de vous aimer à toutes les heures, à tous -es moments où je jouis des bienfaits de votre miséricorde ; car je périrais à chaque instant, si à chaque instant vous ne me souteniez ; je mourrais à chaque instant, si à chaque instant vous ne me donniez la vie. Il n'y a donc pas une seule heure, un seul instant dans ma vie, où je ne jouisse de quelqu'un de vos bienfaits ; voilà pourquoi je ne dois laisser passer aucun moment sans vous aimer de toutes mes forces.

Dieu doit encore être aimé parce qu'il nous aime. Saint Augustin (2) : Vous avez de la répugnance à aimer ; n'en ayez pas du moins à rendre amour pour amour. Rien ne nous excite plus à aimer que d'être prévenus dans notre amour ; vous ne vouliez pas donner votre aflection, mais votre cœur serait trop dur, si vous ne vouliez pas rendre l'affection qu'on vous témoigne. — Saint Bernard '3, : Le calice que vous avez bu, ô mon Jésus, l'œuvre de ma Rédemption, vous rend aimable à mon cœur plus que toutes choses. — Sénèque [i, : Si vous ne savez comment vous faire un ami,* je vais vous indiquer un filtre souverain qui n'a besoin ni d'enchantement, ni d'herbe, ni de maléfice, ni de charmes. Voulez-vous être aimé ? Aimez.

Nous devons encore aimer Dieu, parce qu'il nous l'a commandé. Saint Augustin (5), admirant la bonté que renferme ce commandement, s'écriait : que suis-je donc à vos yeux, Seigneur, pour me commander de vous aimer, et, si je ne vous obéis point, pour vous irriter contre moi, pour me menacer des plus grands malheurs? Vous estimez tellement mon amour, que, si je ne vous aime, vous me menacez des plus grands maux, vous m'annoncez dans vos Ecritures les plus cruelles amertumes. Mais, Seigneur, il ne vous manque pas d'êtres qui vous aiment ; pourquoi désirer l'amour

(1) S. Aug. Sol. chap. 8. — {•}) S. .\ug. De Catechiz. rud. ch. 4, n» 7. — ['-i) S. Bern. sur le Caiil. scrm. 20, u° 2. — (4) Sénèque, Epit. 9. — (o) S. Aug. Conf. liv. 1, chap. 5.

APRÈS L4. PENTECOTE 405

d'un vil insecte? — Saint Augustin (I) dit encore : Dieu ne nous demande pas notre or, notre argent, nos vêtements, nos champs, etc.; il nous demande nous-mêmes, il désire se reposer en nous. L'amour, nous dit saint Denis (2), transforme en l'être aimé soit bon, soit mauvais. — Osée (3) : « Ils sont devenus abomi- » nables comme les choses qu'ils ont aimées. » Et saint Paul : « Celui qui se joint à une prostituée devient un même corps avec » elle ; car ils seront deux, dit l'Ecriture, dans une seule chair. » Mais celui qui s'attache au Seigneur devient un même esprit avec » lui (4). » — Saint Augustin (5) : Tel est l'amour, tel est l'homme. Aimez-vous la terre? Vous êtes terre. Aimez-vous Dieu? Que dirai-je? Vous êtes Dieu, — L'Ecclésiastique : « L'amour de Dieu « est la sagesse digne de tout honneur ; ceux à qui elle apparaît » chérissent cette vue (6). »

L'amour de Dieu est plein de douceur. — Saint Augustin (7) : Les choses si viles de la terre ont leurs charmes ^t leurs attraits ; mais qu'elles sont loin de nous charmer comme vous, ô notre Dieu ! Vous remplissez de votre douceur, de votre vertu, de votre paix, les cœurs que vous possédez. L'amour du siècle est plein d'angoisses ; il ne laisse aucun repos aux âmes où il entre. Reconnais donc par cette expérience, ô homme, la différence de l'amour de Dieu et des autres amours. L'amour de Dieu est plein de douceur, de calme, de tranquillité; l'amour de la créature est toujours plein d'amertumes, d'angoisses, de tourments, de troubles, d'inquiétudes. « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort, disait » Salomon (8). »

L'amour de Dieu est utile et avantageux. — Saint Bernard (9) : L'amour de Dieu n'est pas sans récompense ; il procure trois avantages. Premièrement, la rémission des péchés: « Beaucoup de péchés » lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé (I0\ » — La Glose :

(1) S. Aug. Serm. 48, ch. i, n° 2. - (2) S. Denis. Des Noms divins, ch. 4, § 15. — (3) Osée, ix, 10. - (4) 1 Cor, vi, IG. - (5) S. Aug. Sur l'Ep. de S. Jean, Traité 2, n» dernier. - (6) Ecdi., i, 14. - (7) S. Aug. Médit, chap. 31. - {S, Ecclé., vu, 27. - (9) S. Bern. De l'Amour de Dieu, chap. 7. (10) S. Luc, vu, 47.

i06 QUATRIÈME DIMANCHE

Le feu de la charité consuma en elle la rouille de ses péchés. — Secondement. Tillumination de l'esprit : « Vous qui craignez le » Seigneur, aimez-le et vos cœurs seront éclairés (1). » Troisièmement, « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu (2), » même leurs péchés, a Enfin, l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas en- » tendu, le cœur ne peut concevoir ce que Dieu a préparé pour >» ceux qui l'aiment '3). » Saint Basile (4} : L'amour de Dieu est un trésor inépuisable ; celui qui le possède est riche : celui qui ne l'a pas est pauvre.

La mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure. — Saint Bernard o] : La cause d'aimer Dieu est Dieu même, et la mesure est de l'aimer sans mesure. Pourquoi la charité aurait-elle une mesure, puisqu'elle s'applique à l'Immense? — Et un peu plus bas : 0 mon Dieu, ô mon soutien, je vous aimerai selon la mesure de votre don, je vous aimerai aussi dans la mesure de mes forces, qui n'égale pas sans doute ce que je vous dois, mais qui ne sera pas moindre que l'étendue de mon pouvoir ; je ne puis faire tout ce que je dois, mais je ne puis aller au-delà de mon pouvoir ; je pourrai davantage, quand vous m'aurez fait le don de plus grandes forces-, et pourtant jamais je ne pourrai vous aimer autant que vous êtes digne d'être aimé.

Saint Thomas '6^ fait ce raisonnement pour prouver que l'amour de Dieu doit être sans mesure. Les actes se mesurent à ce qui est la raison d'agir ; ainsi la miséricorde se mesure à la misère du prochain qu'on veut secourir. Or, la cause, la raison d'aimer Dieu est la bonté divine qui est infinie ; par conséquent l'amour n'a pas de terme du côté de son objet ; l'amour a pourtant un terme du côté de la puissance d'aimer qui est finie ; mais la puissance se doit tout entière, parce qu'elle devra toujours plus qu'elle ne peut donner. Voilà pourquoi il est dit dans le Deutéronome : « Vous » aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre cœur, de toute

(1) Eccli., Il, 10. - (2) Rom., viii, 28. — (3) I Cor., ii, 9.- (4) S. Bas. Ep. 9. — (5) S- Bero. De l'Amour de Dieu, ch.G. — (6) S. Thora. Som. 2« 2" quest. 27, art. 6.

APRÈS LA PENTECOTE 407

» votre âme, de toutes vos forces (1}. » Et voici comment on explique ces paroles :

« De tout notre cœur, » c'est-à-dire d'après saint Jean (2), « ni » de parole, ni de langue, mais par les œuvres et en vérité. » Et le Psalmiste disait aussi : « Ils l'aimaient du bout des lèvres et y> leur langue mentait au Seigneur (3). » « De tout notre cœur. » — Saint Augustin (4) : Celui qui a fait notre cœur le demande tout entier. Il veut que nous l'aimions et que nous n'aimions rien autre chose que lui ou qu'à cause de lui. — Saint Augustin (5) : Celui qui aime autre chose que vous et non à cause de vous diminue son amour pour vous.

Il y a des hommes en effet qui veulent aimer Dieu et le monde tout ensemble, donnant à Dieu une partie de leur cœur et une autre partie aux plaisirs et aux mondanités. Dieu ne veut pas faire sa demeure dans un cœur ainsi partagé ; il demande le cœur tout entier, il veut habiter seul le cœur tout entier ; il ne veut être le compagnon de personne; car, n'ayant pas de semblable, il ne peut pas avoir de compagnon. Si vous avez chez vous quelqu'un semblable à Dieu, faites-le son compagnon dans la demeure de votre cœur. — Saint Jacques : « Ames adultères, ne savez-vous pas que » l'amour de ce monde est l'ennemi de Dieu ? Quiconque veut être » l'ami de ce monde se déclare l'ennemi de Dieu (6). »

Secondement, nous devons aimer Dieu « de toute notre âme, » c'est-à-dire de toutes les forces, de toutes les puissances de l'àme, de tous les organes qui sont comme les instruments de l'âme. — Saint Augustin (7) : Que dirai-je? « Vous aimerez le Seigneur de » toute votre âme. » Que votre bouche l'aime ; que vos yeux, que vos mains, que vos pieds, que tous vos sens l'aiment ; aimez-le, vous, tout entier. Que votre âme l'aime donc de toute sa puissance et de tout ce qui est sous son influence.

Troisièmement, nous devons aimer Dieu de toutes nos forces,

(J) Deut., VI, 5. - (2) 1 S. Jean, iii, 18. — (3) Ps. lxxvh, 40. — (4) S. Ang. Serm. 34, n° 7. - (5) S. Aug. Conf. liv. 10, ch. 29. — (6) S. Jacq., IV, 4. — (7) S. Aug. Append, tome 0. De la visite des infirmes, liv. !•', ch. 4.

c'est-à-dire avec constance et avec persévérance, en sorte qu'aucune douleur, que la mort elle-même ne nous fasse point perdre cet amour. « L'amour est fort comme la mort (1). » Par conséquent que l'amour de Dieu détruise toute appréhension, essuie toutes les fatigues, méprise la mort, ne sente pas même la perte des richesses ou de la santé, foule aux pieds les choses du temps comme du fumier, évite les honneurs, etc. — Saint Paul : « Je suis prêt non- » seulement à être enchaîné, mais encore à mourir pour le nom » du Seigneur Jésus (2). » Il disait encore : « Qui nous séparera » de l'amour de Jésus-Christ? l'affliction ? les angoisses? la faim? » la nudité? les périls? les persécutions ouïe glaive?.... Mais » parmi tous ces maux nous triomphons par la vertu de celui qui » nous a aimés (3). » Saint Paul aimait de toute sa force et de toute son énergie.

Saint Bernard (i) : 0 chrétien, apprends de Jésus-Christ comment tu dois aimer Jésus-Christ. Apprends à aimer avec douceur, avec prudence, avec force. Avec douceur, pour qu'aucun attrait séduisant ne te fasse abandonner cet amour ; avec prudence, pour qu'aucun mensonge ne te le fasse perdre ; avec force, pour qu'aucune oppression ne te le ravisse. N'être pas séduit par les caresses, nétre pas égaré par les détours trompeurs, n'être pas abattu par les injures, c'est aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces.

L'amour de soi n'est pas l'objet d'un précepte, il fait partie de notre nature. — L'amour du prochain est une vertu, tandis que la haine de soi est aussi une vertu. Voulez-vous vous aimer véritatablement? haissez-vous, alors vous vous aimerez. — Saint Augustin (o) : Dans toute maison Ken réglée doit se trouver l'amour de Dieu et du prochain. Aimez Dieu comme un Dieu, et le prochain comme vous-même. Vous ne trouverez personne semblable à Dieu, pour qu'on puisse vous dire : aimez Dieu comme vous aimez cette personne. Quant au prochain, on trouve en vous-même la règle de

(I) Gant., vm, G. — (2) Act., xxi, 13. — (3) Rom., vm, 35. - (4) S. Bern. serm. 20 sur le Gant, n'* i et 5.— (6) S. Aug. De la Discipl. chrét. chap. 3.

l'amour que vous lui devez, parce que vous êtes semblable au prochain.

Nous devons aimer le prochain pour plusieurs raisons. Premièrement, parce que c'est un précepte : « Mon précepte est que vous » vous aimiez les uns les autres (1\ » Ce fut la principale recommandation du Seigneur à l'heure de sa mort, et le sujet particulier de sa prière à son Père, car il lui demanda Tunion de ses disciples. Le pire de tous les maux est la discorde. Il pourvut au remède de ce mal, en priant ardemment au moment de mourir, pour que la concorde régnât parmi ses disciples.

Secondement, à cause de la fraternité des hommes et d'abord à cause de leur fraternité naturelle. — Saint Augustin (2) : Rien de plus sociable que le genre humain par sa nature, mais aussi rien de plus brouillon par ses vices. Voilà pourquoi Dieu ne voulut créer qu'un seul homme pour être le père de tout le genre humain ; il voulait nous apprendre que les hommes en se multipliant devaient toujours conserver la concorde et l'unité, que du moins la fraternité naturelle devait inviter à l'amour mutuel.

Outre cette fraternité naturelle, les chrétiens ont encore entre eux une fraternité spirituelle. — Saint Augustin (3) : Nous sommes tous frères. En tant qu'hommes, nous n'avons qu'un père, Adam, ;;^ et qu'une mère, Eve ; en tant que chrétiens, nous n'avons aussi "qu'un père, Dieu, et qu'une mère, la sainte Eglise. Cette seconde fraternité est d'autant supérieure à la première, que nous avons un père meilleur qui est Dieu, une mère meilleure qui est l'Eglise, et un meilleur héritage qui est le ciel. Si donc nous aimons des frères qui ne peuvent que diminuer l'héritage, pourquoi n'aimerions-nous pas des frères qui ne peuvent que l'augmenter? « Tous ont part au même héritage, dit le Psalmiste (4). » — La Glose explique ce passage en ce sens : Ici-bas les biens des hommes décroissent sans cesse ; mais au ciel le même bien qui appartient à chacun appartient à tous. — Saint Grégoire (o) : Heu-

(1) S. Jean, xv, 12. - (2) S. Aug. De la Cité de Dieu, liv. 12, ch. 27. — (3) S. Aug. De la Discipl. chrét. chap, 3. — (4) Ps. cxxi, 3. - (5) Ou plutôt S. Aug. sur le ps. 49, n«2.

410 DOUZlilME DI-MÀNflIE

reux héritage que la multitude des héritiers ne diminue jamais !

Troisièmement, nous devons nous aimer, parce que Dieu nous a aimés. — Saint Jean : « Il nous a aimés etnous a lavés de nos pé- » chés dans son sang 'P. » Quatrièmement, pour suivre lexemple des anges. Le Seigneur : « Prenez garde de mépriser un de ces » petits, car je vous dis que leurs anges dans le ciel voient tou- » jours la face de mon Père (2). » Le psaume : « L'ange du Seiw gneur campe autour de ceux qui craignent Dieu et il les déli- » vrera (3). n Voilà que j'enverrai mon ange devant vous, afin » qu'il vous précède et vous garde dans le chemin et qu'il vous » introduise au lieu que je vous ai préparé. Respectez-le et écou- » tez sa voix et ne le méprisez point, car il ne vous pardonnera >» pas, quand vous aurez péché (4). » L'ange ne dédaigne point de nous garder.

Cinquièmement, nous sommes les membres du prochain et aussi les membres du corps de Jésus-Christ. Tous les membres d'un même corps s'aident les uns les autres par un instinct de la nature. — Saint Jean : « On reconnaîtra que vous êtes mes disciples, « si vous vous aimez les uns les autres ;5;. » On ne vous reconnaîtra ni aux miracles, ni à la science, etc. — « Rien n'est un sujet » de scandale pour celui qui aime son frère '6\ » La véritable charité ne s'irrite pas, ne se scandalise pas des fautes du prochain. Celui qui aime son frère ne s'irrite pas, ne lui dit aucune injure, même en le corrigeant. « Paix abondante à ceux qui aiment votre » loi (7). » «' Votre loi, » c'est-à-dire la charité; « et le scandale » n'est point en eux. »

Saint Augustin (8) • Celui (jui aime son frère appartient à Dieu. La charité seule fait distinguer les enfants de Dieu des enfants du diable. Tous font le signe de la croix ; tous répondent : Jmen^ tous chantent l'alleluia, tous reçoivent le baptême, tous entrent dans les églises : on ne dislingue les enfants de Dieu des enfants du diable que par la charité.

(i) Ap., I, 5. - 12) S. Maith.. xvm, 10. - (3) Ps. xxxiii, 7. - (4) Ex., xxiii, 20. — (5) S. Jean, xiii, 35. — (G) 1 S. Jean, 10. - (7) Ps. cxviii,165. — (8) S. Aug. Sur \rs Epiiresde S. Jean, traité 5, n» 7.

APRÈS LA PENTECOTE 4i 1

Sixièmement, nous devons aimer le prochain à cause du bonheur qui en sera la récompense. — Saint Jérôme (1) : 0 clémence infinie de Dieu ! 0 bonté ineffable ! Dieu nous promet une récompense, si nous nous aimons et si nous demandons les uns pour les autres ce dont nous avons tous besoin.

« Comme vous-mêmes. » Cette similitude a trois caractères ; premièrement la fin. Notre amour pour le prochain doit avoir le même même but que nous nous proposons dans l'amour de nous-mêmes, je veux dire Dieu. Par conséquent que votre amour soit saint et non charnel. — Secondement, la règle. Nous voulons pour nous le bien, nous devons le vouloir aussi pour le prochain : par conséquent nous ne devons pas faire pour lui des choses défendues; notre amour doit être juste. — Troisièmement, la cause. En nous aimant, c'est nous que nous aimons, sans avoir égard à aucun intérêt ; ainsi aimons le prochain en lui-même, et non à cause de notre intérêt ; ne l'aimons pas pour notre utilité personnelle ou pour le plaisir qu'il pourrait nous procurer ; que notre amour soit vrai. En n'aimant le prochain que pour notre plaisir, ou pour notre utilité, nous nous aimerions nous-mêmes et non pas le prochain. Voilà pourquoi l'amour charnel n'est pas véritablement de l'amour, c'est plutôt de la concupiscence. Le libertin n'aime pas les femmes ; il s'aime lui-même, il ne fait que chercher en elles son plaisir personnel.

Il y a cinq causes qui nous portent à l'amour du prochain. Premièrement, la ressemblance. — Saint Ambroise : Par instinct le juste aime dans les autres ses propres qualités. L'Ecclésiastique : « Les oiseaux se rassemblent avec leur semblables '^2). » Secondement, la beauté. — Platon (3\ Telle est la beauté, que la plus grande et la plus remarquable est aussi la plus aimable. — Troisièmement, la vertu. — Cicéron (4) : Rien n'est plus aimable que la vertu ; à cause de leur vertu nous aimons même ceux que nous n'avons jamais vus. Quatrièmement, la prévenance de l'afTec-

(1) Œuvres de S. Jérôme. Epitre de S. Paulin de Noie à Célance. — (2) Eccl. xxvr. 10. — (.3) Platon. Phèdre. - (4) Cicéron. Lettre?, liv. 9, lettre 44.

tion : Cinquièmement, les bienfaits. L'amour s'alimente par les bienfaits, comme le feu s'alimente par le bois. Un bienfait inspire de raffeclion aux animaux eux-mêmes. — Saint Paul : « Si votre » ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à H boire. En faisant cela, vous amasserez des charbons de feu sur >» sa tète (1' : » cest-à-dire vous allumerez dans son cœur les flammes d'un amour qui se portera vers vous.

Vous me commandez de vous aimer, ô mon Dieu ; mais si vous me commandiez au contraire de ne pas vous aimer, je ne pourrais vous obéir. Vous auriez beau me menacer de mille enfers si je \ous aimais, je ne pourrais renoucer à votre amour.

TREIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

L'aveugle et les lépreux.

Jesu prseceptor, miserere nostri.

Jésus, notre maître, ayez piiié de nous. (S. Luc, XVII, 13.)

C'est une maxime de saint Augustin (2) que les œuvres de Jésus- Christ renferment toujours quelque mystère; et il le prouve par des exemples. Le figuier que maudit le Séigheur et qui se dessécha, lorsque ce n'était pas encore le temps des figues, représente mystiquement la synagogue et moralement l'âme qui ne sert Dieu qu'en paroles et non par ses œuvres. Nous en avons parlé le cinquième et le septième dimanche après la Pentecôte. Lazare, mort depuis quatre jours, représente le pécheur qui a vieilli dans son péché ; il en sera question le quinzième dimanche après la Pentecôte.

L'aveugle représente les ténèbres et l'ignorance de la nature déchu ; nous en parlerons aujourd'hui, quoique nous en ayons déjà

(1) Rom., XII, 20. — (2) S. Aug. serra, lxxvii, n" 7.

APRÈS LA PENTECOTE 443

parlé le dimanche de la Quinquagésime. Les lépreux de notre Evangile représentent les pécheurs incurables, contagieux, etc. Nous allons en parler en même temps que de l'aveugle, puisqu'ils prononcent les mêmes paroles : « Jésus, notre maître, ayez pitié » de nous (1). » « Jésus tils de David, ayez pitié de moi (2). » Nous ne ferons que quelques courtes réflexions.

Nous remarquerons d'abord que, selon la doctrine de saint Thomas (3), la nature procède toujours de l'imparfait au parfait, mais Dieu, l'agent parfait, procède toujours du parfait. Les premiers êtres qui sortirent des mains de Dieu furent créés dans un L'tat de perfection, non-seulement parce qu'ils devaient se suffire à eux-mêmes, mais encore parce qu'ils devaient être le principe de tous les autres êtres. Ainsi Adam, principe, selon la chair, de tous les autres hommes, fut aussi le principe de la science, voilà pourquoi il fut créé parfait quant aux vertus et quant à la science ; ce fut lui qui imposa leurs noms à tous les êtres, selon la nature de chacun d'eux dont il avait la connaissance entière.

Entre tous les privilèges de notre premier père, nous en remarquerons quatre principaux. Premièrement, l'obéissance de la chair, la paix intérieure, une concorde pleine d'harmonie entre toutes ses facultés; secondement, l'immortalité, l'incorruption, l'impassibilité ; troisièmement, la clarté de la science ; quatrièmement, le domaine sur les créatures et particulièrement sur les animaux. « Vous avez » tout mis à ses pieds, les troupeaux, les animaux des champs, les » oiseaux du ciel et les poissons de la mer, et tout ce qui se meut » dans les eaux (4". »

Mais Adam se révolta contre Dieu et à l'instant il perdit tous ces privilèges. Le psaume : « Mon cœur s'est troublé en moi (5). » Voilà la révolte de la chair contre l'âme, la guerre, la contradiction au dedans de l'homme. Ma force m'a abandonné (6). » Voilà la passibilité, la mortalité, «< Et la lumière de mes yeux n'est plus » avec moi (7). » Voilà l'aveuglement et l'ignorance. « Mes amis et

(1) s. Luc, XVII, 13. - (2) s. Jean, xviii, 38. — (3) S. Thom., Som. 2-, 2" qucst. 1, art. 7, ad. 3*.— (4) Ps. vui, 7. - (5) M. xxxvii, 10.- (6) Id. id.- (7) Id. id.

414 IREIZIÈME DIMANCHE

» mes proches se sont avancés et se sont arrêtés contre moi (1). » Voilà les animaux révoltés contre l'homme.

Tel est donc l'aveugle qui, assis près de la route et ne marchant pas encore dans la voie de la vérité, s'écrie: «< Jésus, fils deDa\id, )) ayez pitié de moi. » Ce fut le cri de tous les prophètes. 0 aveugle, tu veux être guéri ?

«' Voilà que nous allons à Jérusalem, dit le Seigneur, >» et que le Fils de l'homme sera trahi. « et que tout ce qui est écrit par les )^ prophètes touchant le Fils de l'homme sera accompli, car il sera » livré aux gentils, et moqué, et flagellé, et couvert de crachats. » Et après l'avoir flagellé, ils le tueront [Tt. » 0 tendresse extraordinaire 1 ineffable bonté de Dieu 1 Voilà comment vous guérissez l'aveugle. Votre supplice, votre mort délivrent le coupable 1 l'innocent est puni pour le ravisseur ! Quelle est cette justice? « Pourquoi, » s'écriait Job, condamnez-vous si cruellement celui qui est juste(3)?» Vous êtes juste, Seigneur, et vous jugez toutes choses avec équité, pourquoi donc avez-vous condamné celui qui ne méritait aucune punition ? « Alors, dit le Psalmiste, je payais ce que je n'avais pas » ravi (i . » Ce jugement est-il équitable. Seigneur ? Le Créateur doit-il être puni pour sa créature ?

Ecoute, ô homme, toute la justice de ce jugement. Qui devait délivrer le coupable, sinon l'innocent? 11 était juste que le pécheur expiât sa faute par un châtiment ; mais il ne le pouvait point et Dieu ne le devait point. Et voilà que Dieu se fait homme, l'homme qui devait l'expiation est puni, et Dieu qui pouvait satisfaire donne une pleine satisfaction. D'un autre côté, le démon, en tuant l'innocent, perd tous ses droits sur les coupables. « Vous ^) êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables ^5}. »

Pour toi, pécheur, l'Eglise, voulant te rappeler le principe de ta justification dans ce monde, te remet en mémoire, par une prudence admirable, la passion de Jésus-Christ, au commencement de ta pénitence et de tes jeûnes. C'est la Passion de Jésus-Christ qui donue une valeur à ta pénitence et rend tes œuvres agréables à

(1) Ps. xxxvii, 10. — (2) s. Luc, xviii, 31. — (3) Job, xxxiv, 17.— (4) Ps. Lxvm, 5.— (5) Ps. cxtiii, 137.

AVnks L\ PENTECOTE 415

Dieu. — Job : « Terre, ue couvre pas mon sang (1). » 0 homme, terre et cendre, « ne couvre pas mon sang: » de peur de l'oublier, souviens-toi des fouets, souviens-toi du fiel, souviens-toi des clous déchirants. « Terre, ne couvre pas mon sang. » N'augmente pas tes iniquités, ne cherche point d'excuses ; ne t'égare pas à travers les vanités et les joies de ce siècle ; souviens-toi de mes douleurs. « Terre, ne couvre pas mon sang. — » Bien peser ce texte.

« Lorsqu'il approchait de Jéricho, un aveugle était assis le long » du chemin et demandait l'aumône... On lui dit que Jésus de » Nazareth passait. Et il cria, disant : Jésus, fils de David, ayez » pitié de moi... Or Jésus s'arrêtant commanda qu'on le lui ame- » nât... Et Jésus lui dit: Regarde... Et aussitôt il vit l]. » Voilà le miracle. Jésus passe, l'aveugle crie ; à ces cris Jésus s'arrête et le guérit.

« Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, et il sera dans tous " les siècles (3). » « Vous êtes toujours le même et vos années ne » défaillent point (4). » Le Christ se met en route pour guérir l'aveugle, il s'avance et, dès qu'il s'arrête, il le guérit. Il s'arrêta, quand il fut attaché à la croix, il est debout par sa nature divine, il tombe par sa nature humaine. — Le psaume : « Si son élu ne » s'était pas tenu en sa présence, pour fléchir sa colère (5). » Le Verbe, au moment de la mort de Jésus-Christ, se tint en la présence du Père pour fléchir sa colère.

« On lui dit que Jésus de Nazareth passait. >» Nazaréen veut dire fleur. « Je suis la fleur des champs et le lis des vallées (6;. » « Le parfum de mon fils est comme le parfum d'un champ fer- >» tile (7). » L'aveugle ne le voyait pas encore, mais il sentait le parfum qui s'exhalait de sa personne. Et vous aussi, mes frères, vous ne l'avez pas vu, et pourtant vous croyez, et pourtant vous avez senti son parfum; voilà pourquoi il vous délivrera, il vous éclairera.

« Mais lui criait beaucoup plus fort. » — Saint Âmbroise : Telle est la foi invincible ; plus on la blâme, plus elle crie. — La foule

(1) Job, XVI, 19. - (2) S. Luc, xviii, 35. - (3) Héb., xiii, 8. — (4) Ps. CI, 28. - (5) Id. cv, 23, — (6) Gant., n, 1. - (7) Gen., xxvii, 27.

signifie la multitude des gentils et des juifs pervers. — Plus on accuse la vérité, plus on la persécute, plus elle se multiplie et fait briller sa lumière; comme le fer qui. frotté avec force, répand un vif éclat, ou qui dans le feu brille comme de l'or.

« Ils ne comprirent rien à ces choses '1', ^ Ils crurent que, comme dans d'autres circonstances, il leur parlait mystiquement et en paraboles, ou bien encore ils ignoraient la cause de sa mort. Deux sens de ce texte.

Il y a trois sortes d'aveugles. Il y a des aveugles qui ne voient pas ; d'autres qui, ne voyant pas, ne veulent pas voir, ne se soucient pas de voir; d'autres enfin qui, ne voyant pas. pensent voir clairement ; c'est la pire sorte d'aveugles. Tel était l'évêque de l'Eglise de Laodicée : « Tu dis : je suis riche et opulent, et je n'ai » besoin de rien. Et tu ne sais pas que tu es malheureux, misé- » rable, pauvre, aveugle et nu [f. »

Remarquons quatre choses dans cet aveugle. Premièrement, une infirmité dangereuse, puisqu'il est aveugle ; l'ignorance est une infirmité dangereuse, puisqu'on ne connaît pas son péché et qu'on se met peu en peine de la guérison. Secondement, l'état, la position ; il est assis. Voilà l'oisiveté, voilà la tranquillité maudite. — Saint Bernard '3) : D'où te vient, ôàme, cette sécurité maudite? — Troisièmement, la situation ; u le long du chemin. » Le psaume : Le >> long du chemin ils m'ont dressé des pièges (4). » Quatrièmement, l'action humiliante ; il mendiait. Le Seigneur, pour guérir un autre aveugle, fit un peu de boue ; pourquoi, sinon pour faire comprendre que la connaissance de notre fragilité éclaire rame?

Venons maintenant aux lépreux de notre Evangile ; cette guérison renferme aussi quelque mystère. La lèpre a trois caractères : premièrement, elle est incurable ; secondement, elle couvre tout le

(l) Evidemment ces lignes ne sont pas à leur place; une faute de copiste lésa transportées ici ; elles doivent être reportées après l'explication de ces paroles : « Terre ne bois pas mon sang ; » là ce passage aura une signification. Le pécheur obstiné, pas plus que les apôtres, « ne comprend rien à ces choses. « — (2) Apoc, m, 17. — (3) S. Bern. serm. 28. De di' vers, n" G. •— (i» Ps. cx\xix, 6'.

APRKS LA PENTECOTE 417

corps; iroisiomemcnL elle est contagieuse. Le pècliL^ a aussi ces trois caractères. Premièrement, il est incurable ; le pécheur peut tomber par un effet de sa faiblesse, mais il ne peut se relever que par la puissance de Dieu. Par le péché, l'homme tombe dans le désordre, il devient difforme, parce qu'il perd la grâce qui embellit l'àme. L'àme avec la grâce est plus belle que l'ange sans la grâce, dans sa seule nature. Or Dieu seul peut donner la grâce.

Secondement, la lèpre couvre tout le corps ; ainsi le péché détruit dans l'âme tous ses biens. Il y a trois sortes de biens, les biens de la fortune, les biens de la nature et les biens de la grâce. Le péché détruit les biens de la fortune. Exemples. A cause de son péché, Saiil perdit son royaume et sa vie ; à cause de leurs péchés les fils du grand prêtre Héli tombèrent sur le champ de bataille ; à cause de son péché, David fut dépouillé de son royaume.

Le péché détruit les biens de la nature, je veux dire les puissances de l'âme. Il obscurcit l'intelligence, endurcit la volonté, jette le désordre dans toutes les facultés et introduit dans l'âme la discorde et la lutte. Et quelle souffrance dans ces divisions, dans ces déchirements de l'àme î Voyez Origène (!}. Pour l'endurcissement de la volonté, prendre pour exemple une jeune tige qui fléchit encore, mais qui, en grandissant, de\iendra un tronc vigoureux et incapable de fléchir; telle est l'àme dans Thabitude du péché. Quelle audace dans une volonté ainsi pervertie ! Quelle fin mettra-t-elle à ses coupables plaisirs? Elle descendra jusqu'aux péchés les plus énormes, jusqu'aux plus brutales voluptés. Il est tombé, disait Job, « dans un puits sans fond (2}. » Saint Grégoire (3) : Celui qui tombe dans un puits s'arrête au fond, ainsi l'àme qui tombe dans le péché s'arrêterait au bas de l'abîme comme sur un fond, si, après sa première chute, elle mettait quelque mesure à ses péchés : mais, non contente de ses premières iniquités, elle se précipite chaque jour dans des iniquités plus abominables, et tombe ainsi comme dans un puits où elle ne trouve pas de fond pour l'arrêter ; le puits aurait un fond, si ses péchés avaient une

(1) Origène, liv. 2. Periarchon, cb. 11. — (2) Job, xxxti, 16. — (3) S. Greg. Mor. liv. 26, ch. 37. ^

iiS TREIZIÈME DIMANCHE

mesure. Voilà pourquoi le Sage avait dit ces paroles pleines de justesse. « Quand le pécheur arrive au fond de ses maux, il mé- )) prise (r. » Il refuse de revenir sur ses pas, parce qu'il désespère d'obtenir miséricorde, mais dans son désespoir il commet sans cesse de nouveaux péchés et par là détruit tout fond dans l'abîme où il est tombé, afin de n'avoir plus rien qui arrête sa chute.

Mais, direz-vous peut-être. Dieu ne me punit point. Ah ! cette dissimulation de Dieu est une marque de sa grande colère contre vous. Il ne pouvait se livrer contre vous à une plus grande indignation, que de vous permettre d'accomplir vos volontés les plus perverses. Et vous regardez cela comme une faveur !

Troisièmement, le péché détruit les biens de la grâce. Il dépouille rhomme de son habit nuptial, de tous les dons de la miséricorde infinie ; il le prive de la société des anges et de l'amitié de Dieu. Une figure de ce malheur. Le roi Antiochus entra dans le temple et il renversa l'autel ; il détruisit la table sur laquelle étaient les pains sanctifiés, il détruisit aussi le chandelier d"or, il détruisit les lampes, les quatre bassins et le propitiatoire.

Le roi Antiochus est la figure du démon qui, par le péché, entre dans Tàme. Il y détruit d'abord Tautel de la piété, secondement la table de la communion, troisièmement le chandelier de la lumière naturelle, quatrièmement la lampe de la foi. Car la perversité, quand elle grandit, atteint la foi elle-même, suivant ces paroles de l'Apôtre : « Conservez une bonne conscience ; quelques-uns l'ont » abandonnée et ont fait naufrage dans la foi '2}. yy Le péché détruit encore la table des sept pains, c'est-à-dire les sept dons du Saint-Esprit.

Troisièmement, la lèpre est une maladie contagieuse ; ainsi est le péché, — Dire comment un pécheur perd quelquefois toute une famille ; s'élever contre les mauvaises compagnies ; dire qu'il faut chasser du milieu du peuple les prostituées et tous les empoisonneurs de l'âme. — « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, qu'un peu » de levain corrompt toute la masse (3^ ? »

La guérison de la lèpre. Le pécheur doit faire ce que firent les

(l) Prov., xvui, 3. - (2) I Tim,, i, 19, - (3) I Cor., 5, G.

APRÈS LA PENTECOTE il 9

lépreux de TEvangile. D'abord, se tenant ait loin, ils crièrent: u Jésus notre maître, ayez pitié de nous. » Le péi heur doit s'arrêter dans sa voie coupable, il doit cesser de pécher, a Mon fils, vous » avez péché; ne péchez plus désormais (1^. » « Cessez d'agir » avec perversité, disait le prophète (2). » Celui qui pleure son péché et le commet encore est semblable à l'homme qui lave une brique, ou bien encore à un homme qui lave un cadavre et le touche encore. Oh ! quel aveuglement dans ces pécheurs qui se repentent, sans avoir le propos de ne plus pécher, ou qui, ayant ce propos, n'ont pas la force de l'exécuter !

Que doivent-ils donc faire ? Ils doivent avec les lépreux de l'Evangile pousser des cris vers le Seigneur : « Jésus, notre maître, ayez » pitié de nous, » et donnez-nous la force. « Délivrez-nous de nos » nécessités (3). » « Seigneur, je souffre violence, répondez pour » moi (4\ » Ainsi faisait le Psalmiste : « Je rugissais dans les fré- » missements de mon cœur (3}. »

Mais il faut se tenir au loin. Remarquez cette réserve du pécheur. — Le prophète : Ils veulent s'approcher de Dieu « comme » une nation qui aurait accompli toute justice '6' » et n'aurait point abandonné les préceptes de son Dieu. — Saint Bernard (7) : La témérité hardie du pécheur est tiôs-odieuse à Dieu et son impudence exécrable.

Il y a dans l'Ecriture (8' une figure remarquable de la guérison du pécheur. On portait deux passereaux ; l'un était immolé, l'autre était plongé dans le sang du premier et était lâché ensuite pour voler en toute liberté. Cette cérémonie figurait les deux natures de Jésus-Christ. La nature humaine est mise à mort, la nature divine est couverte de ce sang. Jésus-Christ, en tant qu'homme, souffre et meurt, et Dieu fait rejaillir sur l'homme auquel il est uni, le mérite de cette mort. Le bois de cèdre est la croix, l'hs^sope la souffrance, l'écarlate la charité, l'eau vive le baptême. Après cela le lépreux rasait tous les poils de son corps ; le pécheur doit renou-

(J) Eccli., XXI, 1. — (2) Isaïe, 1, 16.— (3) Ps. xxiv, 17. — (4) Isaïe, xxxvni, 14. — (5) Ps. xxxvii, 8. — (6) Isaïe, lviu, 2, — (7) S. Bern. Déclam. 20 de Gaudefroy. — (8) Lévit., 14.

120 ylATORZIhMii DIMANCHE

vêler enlicrement toutes ses pensées et tous ses désirs ; il doit rejeter le vieil homme. Le lépreux offrait des agneaux qui signifient l'innocence de la vie ; et une brebis, c'est-à-dire une vie exempte de querelle et pleine de douceur ; et de la fleur de froment arrosée d'huile, c'est-à-dire la pureté avec la miséricorde et la charité. De plus, Toreille du lépreux était teinte de sang, ainsi que les pouces de sa main et de son pied, c'est-à-dire, il faut que le pécheur quitte le monde ; son oreille ne doit plus entendre le mal, sa main ne doit plus le commettre, son pied ne doit plus errer dans des voies perdues. Ainsi l'explique Origène dans sa Glose. Cette figure ressemble en quelques points à celle du bouc. Remarquez que le lépreux était aspergé sept fois ; ce qui désigne les sept sacrements. Ensuite on aspergeait encore sept fois de sang la maison du lépreux ; ce qui désigne les sept dons du Saint- Esprit. Toutes ces choses ont lieu dans la guérison du pécheur par la vertu du sacrifice de la croix.

QUATORZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Le» richesse» des cîeux et les richesses de la terre.

Quœriie primùm regnum Dei.

Cherchez d'abord le rovaumc de Dieu.

(S. Mattu', VI, 33.)

Le genre humain est ambitieux et cupide ; aussi le royaume des cieux est appelé une récompense. Travaillez donc, mes frères, à devenir les rois éternels non de la terre mais des cieux. Il y a des chrétiens qui achètent le royaume céleste, d'autres qui le volent, d'autres qui l'emportent par la violence, d'autres enfin qui le trouvent.

On l'achète par l'aumône. Vous savez quil y aura des élus placés

APRKS LA PENTECOTE '^21

à la LÎroileet àqui le Suiiverain Juge dira : «Venez, les îiien-aiinés » de mon Père, recevez (I). » Quoi ? « le royaume. » Et pourquoi? « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger. ^^ Qu'y a-t-il de plus commun, de plus terrestre, que de donner du pain à celui qui a faim ?

Tel est le prix du royaume des cieux. « Donne du pain à celui » qui a faim, fais entrer dans ta maison » l'indigent sans abri ; « si tu le vois nu (2), « donne-lui un vêtement. Si tu ne peux lui donner du pain, si tu n'as pas de maison pour l'obriter, ni de vêtement pour le couvrir, donne-lui un verre d'eau froide ; mets deux oboles dans le tronc. Avec ces deux oboles, la veuve acheta autant que Pierre en quittant ses filets, autant que Zachée en donnant la moitié de ses biens. Le royaume des cieux ne vaut que ce que vous avez.

0 excellent achat ! Vous donnez une obole et vous recevez le ciel, car le ciel appartient aux pauvres : « Faites-vous donc des amis M avec vos richesses injustes, afin que, quand vous viendrez à » manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (3). » Grand est le pouvoir des pauvres. — Saint Chrysostôme (4) : De notre abondance et de notre superfluité. Dieu a voulu faire le nécessaire des pauvres ; il veut que vous distribuiez largement les biens qu'il vous a donnés et qui vous sont inutiles, afin qu'au moment donné, il vous couronne à cause de ces aumônes.

Ne nous privons donc pas de telles récompenses. Le laboureur se dépouilUe de ses provisions, confie la semence à la terre, disperse les biens qu'il a cueillis, et il le fait avec plaisir, se consolant dans l'espoir de recueillir de plus grands biens ; il sait pourtant que peut-être Tintempérie de l'air, la stérilité de la terre, bien d'autres accidents, comme les légions de sauterelles, les surprises de la nielle, tromperont son espoir, et pourtant dans l'espoir d'un gain plus grand, il confie à la terre les biens quil a ramassés dans ses greniers. A plus forte raison, nous, mes frères, nous devons disperser, pour l'usage et pour la nourriture des pauvres, ce que

(1) S. Matth., XXV, 34. — (2) Isaïe, lvui, 7. — (3) S. Luc, xvi, 10. — (4) S. Chrjs. Sur la Gen. Homélie 34*.

Ht QUATORZIEME DIMANCHE

nous avoDs amassé et dont nous ne faisons aucun usage. Ici, jamais l'espérance n'est trompée et nous n'avons pas à craindre la stérilité de la terre.

Par conséquent, répandons généreusement sur les pauvres les biens que Dieu met entre nos mains ; donnons-lui ce qu'il nous a donné, pour que ces dons nous reviennent encore avec usure ; car telle est sa libéralité, que, quoique recevant des biens déjà donnés par lui, il ne croit pas recevoir de nous des biens qui lui appartiennent ; il nous les rend avec un grand profit pour nous.

On vole le ciel quand on accomplit en secret ses bonnes œuvres, comme ceux qui, sous des habits riches et moelleux, portent le cilice. Ils apparaissent au dehors sous des vêtements splendides, ornés d'or et de pierres précieuses, parce qu'ils placent toute la dignité de rhomme dans les ornements intérieurs de Tàme. La noblesse, en effet, ne consiste pas dans la finesse de la peau, mais dans les sentiments intérieurs. Saint Chrysostôme disait dans ce sens : Les dignités mondaines se manifestent à l'extérieur par des signes qu'on étale sur sa personne ; les dignités spirituelles ne doivent avoir leurs signes que dans l'àme seule. Saint Clément d'Alexandrie ^t; raconte que le philosophe Cée avait peint l'image de la méchanceté avec de splendides vêtements, et l'image de la vertu avec le seul ornement de sa modestie.

Ceux qui emportent le royaume des cieux par la violence sont les glorieux martyrs et les saints religieux qui se font violence par la pénitence et par la patience. — Saint Augustin (2) : Que de maux ont souffert les martyrs I que de supplices î que de tourments ! Prisons infectes, chaînes pesantes, bêtes ciuelles, flammes ardentes, injures déchirantes. Ils n'auraient pas tant souffert, s'ils n'avaient aperçu je ne sais quoi qui n'a aucun rapport avec la félicité ' de ce siècle : « Dès les jours de Jean-Baptiste, le royaume des cieux » souffre violence, et les violents le ravissent. » Qu'est-ce que le royaume des cieux, sinon la demeure des justes? C'est aux justes seuls que sont dues les récompenses de la patrie céleste, et les pa-

(1)8. Clément d'Alexandrie. Livre 2, Pédag. ch. 10. — (2) S. Aug. sur leps. Lxiii, n» 1.

APRÈS LA PENTECOTE i23

tients, les humbles, les chastes, les miséricordieux, parviennent seuls par la patience, par les tribulations, par la pénitence, au royaume des cieux.

« Puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de » témoins, dégageons-nous de tout ce qui appesantit et des liens » du péché ; et courons par la patience dans la carrière qui nous » est ouverte : regardant Jésus, l'auteur et le consommateur de » notre foi, qui, au lieu de la félicité dont il pouvait jouir, a souf- » fert sur la croix, la honte et l'ignominie : Jésus qui est maiute- » nant assis à la droite du trône de Dieu. Pensez donc en vous- » mêmes à celui qui a souffert de si grandes contradictions de la » part des pécheurs soulevés contre lui, afin que vous ne vous dé- » couragiez point et que vous ne tombiez pas dans l'abattement, » car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang (1). »

Enfin il y en a qui trouvent le royaume des cieux : ce sont ceux qui,, après avoir mal vécu, se convertissent à la fin de la vie, par un effet de la miséricorde de Dieu. Ainsi fit le bon larron et d'autres que Dieu favorise comme lui. Songez, mes frères, je vous en prie, songez combien sont incompréhensibles les entrailles de la miséricorde de notre Dieu tout-puissant. Le larron du Calvaire, à peine arraché aux grands chemins, les mains encore rougies de sang, est attaché à la croix ; là il confesse ses crimes, là il est pardonné et mérite d'entendre ces paroles : o Aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis (2}. » Quel est ce mystère? Qui pourra dire l'ineffable bonté du Seigneur? qui pourra la comprendre? Au milieu d'un châtiment si mérité, le larron obtient la récompense de la vertu 1

Mais s'il y a des hommes qui, après une vie passée dans le crime, trouvent le ciel, à cause de leur repentir aux derniers instants de leur vie, il y en a d'autres aussi qui, après avoir bien vécu, font une mauvaise fin. La statue de Daniel est une figure exacte de ces infortunés : « La tête de cette statue était d'or très-pur, les bras M et la poitrine d'argent, le ventre et les cuisses d'airain et les M jambes de fer ; une partie des pieds était de fer et l'.autre d'argile.

(1) Hébr., xii, 1. — (2) S. Luc, xxiu, 43.

» Et une pierre fut détachée de la montagne sans la main d'aucun » homme et elle frappa la statue dans ses pieds de fer et d'argile et » elle les brisa. Alors furent brisés ensemble le fer, l'argile, l'airain, » et lor. et ils furent réduits en poussière (1). »

Voici l'explication morale de cette statue qui figure les pécheurs dont nous parlons : La tète, c'est-à-dire le commencement de leur vie, est d'or pur ; la poitrine, c'est-à-dire la suite de leur vie, est d'argent; ensuite ils deviennent d'airain, ils n'ont plus que le son, l'extérieur de la sainteté ; puis ils ne conservent qu'un métal impur, le fer ; et enfin leur vie devient une vie de fange et de voluptés. Dans leurs derniers jours une pierre survient, c'est-à-dire la tentation, frappe les pieds, c'est-à-dire la fin de leur vie, et tout est brisé ; toute leur vie passée dans la vertu est sans mérite devant Dieu.

Ainsi le disait le prophète : « Si l'impie fait pénitence de tous » ses péchés, s'il garde tous mes préceptes et s'il accomplit le juge- » ment et la justice, il vivra de la vie et ne mourra point. Je ne » me souviendrai plus de ses anciennes iniquités ; » mais d'un autre côté, « si le juste se détourne de sa justice et s'il commet » l'iniquité et toutes les abominations de l'impie, toutes les œuvres >> de justice qu'il avait faites seront oubliées ; et dans les prévari- » cations où il est tombé, et dans le péché qu'il a commis, il » mourra 'âj. » Le même prophète dit ailleurs : « En quelque jour » que le juste pèche, sa justice ne le délivrera point, et en quelque » jour que l'impie se convertisse, sou impiété ne lui nuira point ; » en quelque jour que le juste ait péché, il ne pourra pas vivre » dans sa justice. Si, après que j'aurai dit au juste qu'il vivra de » la vie, il se confie dans sa propre justice et se livre à l'iniquité, n toutes ses œuvres justes seront mises en oubli et il mourra lui- » même dans son iniquité. Si, après que j'aurai dit à l'impie : tu n mourras de mort, il fait pénitence de son péché et accomplit » la justice et le jugement, il vivra de vie et ne mourra point (3\ »

« Ne vous inquiétez donc point pour votre vie, disant : que man- » gerons-nous ou que boirons-nous, ou comment nous couvrirons-

(I) Daniel, ii, 3?. — (2) Ezéch,, xviii, 21.. - (3) Id. xxxni, 1?.

APRÈS LA PENTECOTE 425

» nous (1)? >> Les richesses temporelles ne sont pas de véritables richesses ; elles ne le sont que par convention ; ce n'est pas une gloire d'en amasser, c'est une honte et une infamie ; sans doute, par convention et par erreur, le peuple leur donne le nom de richesses, mais elles ne le sont pas en réalité, pour trois raisons. La première, c'est qu'elles sont viles ; la seconde, c'est qu'elles ne sont qu'extérieures ; la troisième, c'est qu'elles ne durent qu'un instant.

Elles sont viles. — Saint Bernard (2) : Qu'est-ce que l'or et l'argent, sinon un peu de terre rouge ou blanche ? De là cette parole du prophète Habacuc : « Malheur à celui qui agrandit des biens ^> qui ne sont pas à lui ! Jusqu'à quand amassera-t-il contre lui- » même des monceaux de boue (3) ? » Une boue épaisse, voilà le nom que le prophète donne à l'or, à l'argent et aux pierres précieuses qui sont les richesses du siècle. Supposez un homme qui rechercherait avidement et conserverait avec soin comme de riches perles des yeux de poissons bien polis ; ne mériterait-il pas toutes nos risées? Ainsi sont les riches de ce monde.

Mais ils ne sont pas seulement ridicules, ils sont encore dignes de compassion. Quelle tristesse de voir une âme, un esprit plein de noblesse et de dignité, un esprit semblable aux anges, orné de l'image de Dieu, pouvant posséder Dieu, destiné à être le compagnon des anges, le citoyen de la céleste Jérusalem, de le voir, dis-je, aspirer avec avidité, s'attacher avec ardeur à ces richesses misérables, désirer, rechercher avec tant d'angoisses ces jouets d'enfant et consumer à la recherche de ces vanités, une vie qu'il devait consacrer à louer Dieu et à gagner le ciel! Qui ne déplorerait tant d'abjection, un si malheureux aveuglement? Ah! comme ils se verront trompés, à l'heure de la mort, ceux qui auront consumé leur vie dans ces frivolités ! « Ils ont dormi leur sommeil, » dit le Psalmiste, et tous ces hommes de richesses n'ont rien trouve » dans leurs mains (4). »

Sans doute si les hommes s'appliquaient uniquement à posséder les biens nécessaires pour le soutien de leurs jours, afin de pouvoir

(1) s. Matth., VI, 25. - (2j S. Bern. Serm. 4 de l'A vent. - (3) Hab., 11, 6. — (4)P5,Lxxv, 5.

s'occuper de Dieu et des bonnes œuvres, ce serait une bonne chose; mais employer toute sa vie à amasser des richesses, c'est une grande déception, c'est de la folie.

Secondement, les richesses ne sont qu'extérieures, et par conséquent ne sont pas de véritables richesses. Tout homme, quel qu'il soit, impie ou idiot, peut les posséder. Donnez-moi un homme hideux, infect, difforme, grossier, brutal, vicieux, abominable, et néanmoins possédant mille coffres pleins d'or et d'argent; ditesmoi si toutes ces richesses le rendent meilleur, plus beau ou plus savant. De là cette parole de Salomon : « Que sert à l'insensé de » posséder des richesses, puisqu'il ne peut acheter la sagesse (<)? » Si avec les richesses on pouvait acheter l'habileté, le génie, la mémoire, la prudence, la force, la beauté, la magnanimité, il serait juste de les estimer ; mais puisqu'on ne peut en acheter aucune de ces qualités, à quoi donc servent-elles?

Vous direz : elles servent à avoir l'abondance des commodités temporelles. Dites plutôt, si vous voulez bien réfléchir, que les richesses, loin de donner l'abondance, ne donnent que l'indigence. Pourquoi? Vous étiez pauvre, peu de chose suffisait à votre soutien ; vos richesses s'accroissent, et avec vos richesses se multiplient vos soucis et vos besoins ; désormais vous manquerez de bien des choses pour vous, pour votre position, pour vos enfants, pour vos serviteurs, pour votre appareil extérieur ; et ainsi vous devenez d'autant plus indigent que vous êtes accablé de plus de besoins. Voilà ce qui faisait dire à Salomon : « Où sont de grandes richesses, là » est une multitude qui les dévore. Et que revient-il à leur posses- » seur que de voir de ses yeux des trésors (2^ ? » Qu'a-t-il de plus que la simple vue de ses richesses ? De là cette parole de Boèce (3). C'est une vérité : personne n'est plus indigent que le possesseur de grandes richesses.

L'expérience est là pour l'attester. Voyez les grands de nos jours. Presque tous vivent dans une pénurie extrême, parce qu'ils sont accablés de dettes. Aussi le riche n'est pas précisément celui qui

(1) Prov., XVII, 16.— {2)Ecclé., v, 10, — (3) Boèce, des Conf. philos, liv. 3. pros. 3.

APRÈS LA PENTECOTE 427

possède de grands biens, mais celui qui a peu de besoins. —Saint Augustin : Il vaut mieux avoir moins de besoins que de posséder plus de biens.

Troisièmement, les richesses de la terre ne sont pas véritables, parce qu'elles ne durent qu'un instant. Ce qu'on peut perdre en un moment n'a aucune valeur. Aussi le Seigneur nous dit dans l'Evangile : « N'amassez pas des trésors sur la terre où la rouille » et les vers dévorent et où les voleurs fouillent et dérobent ; mais » amassez des trésors dans le ciel (1). » Que vous sert de chercher et d'amasser avec tant de fatigue ce que vous serez forcés d'abandonner dans un moment? Rappelez-vous ce riche de l'Evangile, qui disait : « Mon âme, tu as beaucoup de biens rassemblés pour » un grand nombre d'années ; repose-toi, mange, bois, réjouis-toi. >> Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit-mème, on te redemandera » ton âme, et pour qui sera ce que tu as amassé? Il en est » ainsi de celui qui thésaurise pour lui seul et n'est point riche en » Dieu (2). »

Supposez un homme envoyé pour deux mois en exil ; là il achète un palais, il achète de grandes propriétés qu'il doit abandonner aussitôt ; ne le regarderiez-vous pas comme un insensé ? Voilà l'homme qui thésaurise en ce monde. « Ne craignez pas l'homme, » dit le Psalmiste, quand il multipliera ses richesses et qu'il éten- » dra la gloire de sa maison (3). » Ne craignez pas, c'est-à-dire, n'enviez pas, ne soyez point jaloux ; pourquoi? « Il ira rejoindre » les générations de ses pères et il ne verra jamais la lumière (4) ; » c'est-à-dire, il vivra dans une extrême indigence. Quelle était l'indigence de ce riche qui, tombé dans des brasiers ardents, n'avait pas une seule goutte d'eau pour se rafraîchir ! Ah ! qu'il aurait agi avec plus de sagesse, s'il avait pourvu à son avenir ! Aussi le Psalmiste ajoute avec raison : « L'homme, au milieu de sa grandeur » n'a pas eu l'intelligence (5). » Ah ! « quel est le sage qui com- T) prenne ces choses (6)? » Il y en a bien peu. « Heureux le riche » qui a été trouvé sans tâche et qui n'a point couru après l'or et

(1) s. Matlh., VI, 19. — ^2) S. Luc, xii, 19. - (3) Ps. xlviii, 16. — (4) Id. 19 - (5) Id. 20. - (6) Id. cvi, 43.

» qui n'a pas mis son espérance dans l'argent et dans les trésors. » Qui est-il? et nous le louerons (1). » De deux choses l'une : ou vous n'avez pas la foi, ou vous n'avez pas l'espérance, vous qui thésaurisez ainsi et qui négligez les biens futurs.

« Xe vous inquiétez donc point. Cherchez d'abord le royaume r> de Dieu et sa justice. » Ce ne sont pas les biens de la terre, ce sont les biens des cieux que doivent chercher les chrétiens, les religieux en particulier, ainsi que le remarque très-bien saint Jérôme sur ces paroles du prophète : » Les roues allaient partout où » lEsprit les conduisait î . » Appliquons ceci, disait-il, à l'homme intérieur. La roue ne sapplique à terre qu'avec une certaine mesure, on plutôt elle ne se tient pas à terre, elle court sans s'arrêter; elle touche la terre et s'éloigne ; elle tourne et s'élève sans cesse à des régions plus hautes. Ainsi fait le juste, tant qu'il est dans cette vie mortelle, il faut qu'il pense aux choses de la terre ; mais il ne fait que toucher la terre et s'élève aussitôt dans des régions supérieures. Tel est encore le sens que nous devons donner à ces paroles du prophète Zacharie : « Les pierres saintes roulent sur la terre (3). » Comprenez ces paroles. Les pierres saintes roulent sur la terre et se hâtent de s'élever plus haut.

L'Epoux : " Ma sœur ouvre-moi : i;. » L'Epouse répond : « J'ai lavé mes pieds pourquoi les salirai-je b] ? » — Comme si elle devait craindre de salir ses pieds, lorsque son Epoux hâte ses pas sur la terre. Dieu commanda de laver les pieds de la victime, pour montrer que les hommes sanctifiés pour lui , consacrés à lui, ne doivent pas marcher sur la terre, mais dans les airs, pour ainsi dire ; semblables aux apôtres qui quittèrent pour lui tous leurs biens.

Voilà pourquoi saint Pierre lui disait : « Seigneur, commandez- » moi de venir à vous sur les eaux '6^. » Saint Bernard (7) : Dans l'ancienne loi, les hommes n'allaient au Seigneur qu'à travers les eaux, car alors ils prenaient possession de la terre ; c'est pour cela que le Seigneur divisa devant eux les flots de la Mer Rouge. Mais

(1) Eccli., XXXI, 8. - (2) tzéch., i, 20.- (3)Zach., ix, 16.- (4; Gant., T, 2. — (6) Id. 3. - (6; S. Matth,, xiv, 28. — (7) 8. Bern. Décl. Gaud. n'o.

APRÈS LA PENTECOTE 429

Pierre marcha sur les eaux, parce qu'il foulait aux pieds les richesses. « Vous avez ouvert une route à vos coursiers sur les puis- » santés eaux (1). » Les coursiers sont les apôtres. Paul était un coursier, lui dont il est dit : « Il porte mon nom (2). » Tous les apôtres étaient les coursiers du Seigneur. Jésus-Christ leur enseigna par son exemple à marcher sur les puissantes eaux, c'est-àdire à mépriser les richesses périssables de ce monde. Souvent l'Evangile répète ces paroles : « Et Jésus passant. » « Jésus allant >> au-delà. »

Saint Bernard (3) parlant contre les ecclésiastiques avides d'argent : Pourquoi cette surcharge de richesses qui te fait ressembler au chameau ? Religieux opulent, pourquoi dans tes mains cet argent qui te fait ressembler au disciple perfide? Non, non, ce n'est pas avec cet amas impie que tu entreras au royaume des cieux ; tant d'embarras ne peut passer par le trou de l'aiguille.

QUINZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Lies trois morts j[*esBU8cités par «lésus-Clirist*

Ibat Jésus in civitatem quœ vocatur Naïm et ibant cum eo discipuli ejus etturba copiosa.

Jésus allait à une ville nommée Naïm et ses disciples le suivaient ainsi qu'une foule nombreuse. (S. Luc, vil, 11.)

« Comme Jésus approchait des portes de la ville, voilà qu'on » portait un mort (4). » Les portes d'une citadelle sont armées et gardées avec soin, surtout quand elle est entourée d'ennemis. La Vierge sainte est une porte, la porte du monde et la porte du ciel, la porte du monde pour Dieu et la porte du ciel pour le

(1) Habacuc, m, 15. — (2) Act., ix, 15. - (3) S. Bern. Decl. Gauf. n" 5. — (4) S. Luc, vu, 15.

monde. « Voilà la porte du Seigneur , les justes y passe- » ront (1). » Cette porte est remarquable par ses armes invincibles. — Salomon : « Comme la tour de David, couronnée de cré- » neaux ; là sont suspendus mille boucliers, toute l'armure de puis- » sants guerriers (2). » Elle est un bouclier pour ceux qui l'invoquent ; elle possède toutes les armes des puissants, toutes sortes de vertus. Les armes de notre combat sont spirituelles. — Le psaume : « Vous avez fortifié mon courage pour le combat (3). » Chaque saint a ses armes particulières suivant le don de Dieu et suivant son état. La Vierge sacrée possède toutes sortes d'armes, toutes les vertus des saints.

Lorsque le Verbe du Père s'approchait de cette porte au moment de l'Incarnation, a voilà qu'on portait un mort. » Ce mort était le genre humain. — a Et ses disciples le suivaient, ainsi qu'une foule » nombreuse, » soit à cause de ses miracles, soit à cause de sa sainteté, soit à cause de la douceur de ses paroles. « Lorsqu'il ap- » prochait des portes de la ville, voilà qu'on portait un mort. » Les Juifs enterraient leurs défunts, hors de la ville ; il y a plus de piété dans nos usages. « On portait un mort, fils unique de sa mère, et » celle-ci était veuve et une grande foule de la ville la suivait, n Lorsque le Seigneur l'eut vue, touché de compassion pour elle, » il lui dit : Ne pleurez point. » Saint Ambroise (4) : Croyons que la miséricorde divine se laisse fléchir bien vite par les lamentations dune mère et d'une veuve, surtout lorsqu'elle est accablée par les soins ou par la mort de son fils unique ; et la foule ellemême, accompagnant les dépouilles mortelles, adoucit sa douleur. a Et une grande foule de la ville la suivait. » — Saint Augustin (5) : La pompe des funérailles, le concours du peuple, sont plutôt une consolation pour les vivants qu'un soulagement pour les morts. Quant à l'hostie sainte, j'ose dire avec saint Grégoire (6), que nous n'en aurons pas besoin après la mort, si, avant notre mort, nous nous sommes faits nous-mêmes une victime pour notre

(1) Ps. cxvii, 20. - (2, Gant., iv, 4. - (3) Ps. xvii, 40. - (4) S. Amb. sur l'Evang. de S. Luc, liv. 5, n° 80. — (5) S. Aug. Du soin des morts, ch. 2.— (6) S, Grég. Dial. liv. 4,ch. bb.

APRKS LA PENTECOTE 431

Dieu. Nous devons croire pourtant que l'oblation de l'hostie sainte non-seulement aide les vivants, mais est encore d'une grande utilité pour les âmes des morts, lorsque, après le trépas, elles ont des fautes qu'elles ne peuvent expier, si bien que les âmes des défunts elles-mêmes viennent, ce semble, demander quelquefois le saint sacrifice aux vivants. 11 faut savoir néanmoins que la sainte victime ne soulage que les âmes qui, dans le cours de leur vie, ont mérité d'être secourues après la mort par les bonnes œuvres que d'autres accomplissent pour elles sur la terre. — Saint Augustin (i) : Les prières de la sainte Eglise, le saint sacrifice, les aumônes qu'on fait pour les âmes des morts, leur sont utiles sans aucun doute, en sorte que le Seigneur agit à leur égard avec plus de miséricorde que ne le méritaient leurs péchés ; c'est la tradition de tous les Pères, c'est la pratique de la sainte Eglise de prier dans le cours du sa-M-ifice, d'offrir même le saint sacrifice pour les fidèles qui sont morts dans la communion du corps et du sang de Jésus- Christ. Mais Dieu, nous dit saint Grégoire (2), ne reçoit que le sacrifice allumé sous ses yeux par la flamme de la charité sur l'autel des bonnes œuvres.

« Lorsqu'il approchait des portes de la ville, voilà qu'on portait » un mort, fils unique de sa mère. » — Saint Augustin (3) : Les trois morts dont parle l'Evangile représentent les trois sortes de pécheurs que ressuscite Jésus-Christ. Le premier était encore dans sa maison. C'était la fille d'un prince de la synagogue; elle était dans l'intérieur de la maison d'où on ne l'avait pas encore tirée pour la porter en public. Ainsi nous le dit l'Evangile : « Un prince n du peuple s'approcha et l'adora, disant : Seigneur, ma fille vient » de mourir; mais venez, mettez votre main sur elle et elle vivra. » Et Jésus se levant le suivait avec ses disciples... Et Jésus étant » arrivé dans la maison du prince du peuple, et ayant vu les » joueurs de flûte et une foule tumultueuse, dit : Retirez-vous, car » cette jeune fille n'est pas morte, mais elle dort. Et ils se mo-

(1) S. Aug., seim. 172, ch. 2. — (2) S. Greg. sur l'Evang. hpm. 35, n. 4. — (3) S. Aug. sur l'Evang. de S. Jean, traité 49, n° 3.

i32 QUINZIÈME DIMANCHE

» quaieiil de lui. Et lorsqu'on eut fait sortir la foule, il eutra et il M lui prit la main, et elle se leva (1). »

Il y a des pécheurs qui commettent le péché dans le cœur, sans le commettre encore dans les actions. Je ne sais si quelqu'un s était livré à un mouvement de concupiscence, car le Seigneur dit : « Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà » commis l'adultère dans son cœur (X- » Le péché n'est pas encore commis à l'extérieur, mais on y a déjà consenti dans le cœur; et alors il arrive, nous le savons, et des pécheurs en font chaque jour l'expérience, qu'après avoir entendu la parole sainte, on croit entendre le Seigneur, disant : Lève-toi, condamne ce consentement que tu as donné à l'iniquité, respire encore pour ton salut et pour la justice. Et le mort se relève dans sa maison ; le cœur reprend la vie dans le secret de la pensée. Cette résurrection de l'àme morte s'accomplit dans les profondeurs de la conscience, comme dans l'intérieur de la maison, par un effet d'un consentement intérieur.

Le second mort fut ressuscité par Jésus-Christ hors de la maison ; c'est le jeune homme de notre Evangile. « Lorsque Jésus appro- » chait des portes de la ville, voilà qu'on portait un mort. » Il n'était plus dans la maison, mais il n'était pas encore dans le sépulcre; on l'avait retiré des appartements mortuaires, mais on ne l'avait pas encore confié à la terre.

On trouve des pécheurs qui, après avoir donné leur consentement au péché, descendent jusqu'à l'action ; ils portent, pour ainsi dire, aux yeux du public le mort qui était demeuré caché dans le secret du cœur; le péché n'est plus seulement dans le consentement intérieur, il est dans l'action. Néanmoins faut-il désespérer de ces pécheurs qui arrivent jusqu'à des actes coupables? Est-ce que Jésus-Christ n"a pas ressuscité notre jeune homme hors de la maison, comme il avait ressuscité la jeune fille sur son lit fungbre et l'avait^ rendue vivante à ses parents? Cette seconde fois, Jésus- Christ dit : « Jeune homme, lève-toi. Et celui qui était mort s'assit >• et Jésus le rendit à sa mère. » Ainsi, après avoir commis une (1) S. Malth., IX, 18.- (2) Id. Y, 28.

APRES LA PENTECOTE i33

action coupable, si le pécheur, averti et ébranlé par une parole de vérité, se lève à la voix de Jésus-Christ, il rentre dans la vie. Il a pu marcher quelque temps dans le péché, mais il ne peut périr éternellement.

Le troisième mort ressuscité par le Sauveur est Lazare ; il était mort depuis quatre jours, voilà pourquoi il est la figure du pécheur enseveli dans ses habitudes perverses et répandant la mauvaise odeur de ses péchés. Mais Jésus « cria à voix haute : Lazare, viens » dehors. Et aussitôt celui qui était mort sortit (1) » du tombeau.

Voici encore une autre sorte de pécheurs, suivant saint Augustin (2). Par la répétition de leurs actes coupables, ils s'embarrassent dans l'habitude du péché, en sorte que ces habitudes coupables les empêchent de voir le mal et qu'ils deviennent les défenseurs de leurs œuvres mauvaises. Ils s'irritent même, quand on veut les reprendre ; ils diront, comme autrefois les Sodomites à l'homme juste qui les reprenait de leurs volontés infâmes : Tu es venu habiter parmi nous et non pas nous donner des lois (3). Tel était l'aveuglement produit par J'habitude de leurs abotninations, que pour eux l'iniquité était justice, qu'ils condamnaient celui qui voulait empêcher le mal plutôt que ceux qui voulaient le commettre.

De tels pécheurs ainsi enchaînés par leurs mauvaises habitudes, sont comme ensevelis dans le tombeau. Et le dirai-je, mes frères? Ils sont si bien dans le tombeau que déjà, comme Lazare, ils sentent mauvais. La pierre posée sur leur sépulcre est la force même de leurs funestes habitudes, et cette pierre accable leur âme et l'empêche de se lever et de respirer. Les actions coupables devenues une habitude font que l'on désespère, pour ainsi dire, de leur salut.

Cependant Jésus-Christ, à qui tout est facile, vient à ce mort; mais il laisse paraître comme une sorte de diftlcuUé. « Il frémit » dans son esprit (4) ; » et, par le cri qu'il pousse, il montre que la voix des reprorhes est nécessaire à l'égard de ceux que l'habitude endurcit. A ce cri du Seigneur, les chaînes de l'habitude devenues

(1) S.Jean, xi, 43. — (2) S. Aug. serm. 08, n* 5. — (3) Genèse, xix, 9. - (4) S. Jean, xi, 33.

434 yULNZltME DIMA.NCHK

comme uufi nécessité se brisent, les puissances de l'enfer tremblent et Lazare est rendu à la vie. Le Seigneur délivre ainsi de leurs mauvaises habitudes les morts de quatre jours.

Par conséquent, il y a trois sortes de morts ; la mort du consentement intérieur, la mort de l'action et la mort de l'habitude. Le premier qui fut ressuscité se leva, le second s'assit, le troisième sortit aussitôt. Le péché est appelé mort, parce que l'homme doit éviter le péché comme la mort. — L'Ecclésiastique : « Fuyez le » péché comme la présence du serpent (I). »

« Lorsqu'il approchait des portes de la ville, voilà qu'on portait » un mort. » Les portes de la mort sont les sens extérieurs. Remarquons ici avec saint Grégoire (2), que l'àme, étant spirituelle, ne pourrait être atteinte par les plaisirs matériels, si, par son union avec le corps, elle ne trouvait dans les sens corporels, comme des ouvertures pour sortir à l'extérieur. La vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le tact sont comme les routes par où l'âme vient au dehors. Les sens sont comme des fenêtres par où l'àme considère les choses extérieures et cette vue produit en elle la convoitise. De là cette parole de Jérémie : « La mort est montée jusqu'aux fenêtres et est » entrée dans nos maisons (3). » La mort monte jusqu'aux fenêtres et entre dans la maison, lorsque la convoitise, venant par les sens du corps, entre dans la demeure de l'âme.

Nous ferons ici avec saint Bernard (4) une remarque dont la vérité est d'ailleurs manifeste. La vue est le plus noble de tous les sens ; l'ouie est plus noble que les trois autres, c'est-à-dire que l'odorat, le goût et le tact ; peut-être l'ouïe ne l'emporte pas en utilité, mais il semble du moins l'emporter en dignité ; le goût est aussi plus noble que le tact. La disposition des organes nous le montre d'ailleurs suffisamment ; les yeux sont placés au sommet du corps, les oreilles sont plus basses que les yeux, les narines plus basses que les oreilles, et la bouche plus basse que les narines ; les mains qui sont l'oigane du tact sont placées plus bas que la bouche ; c'est une chose visible.

(1) Eccli.. XXI, 2. — (2) S. Grég. Mor. liv. 21, ch. 2. - (3j Jérém., ix, 21. — (4) S. Bern. seriTi. 10. De Divers, n» 4.

APKE6 LA PENTECOTE 43b

Pour conserver la pureté du cœur, il est nécessaire de discipliner les sens extérieurs. Quelle que soit la vertu de l'àme, quelque prudente que soit sa gravité, les sens du corps font entendre autour d'elle comme des bruits d'enfants, et, si on ne les réprime par une décence intérieure pleine de gravité, et avec une sorte de vigueur pleine de jeunesse, ils entraîneront l'àme affaiblie à la mollesse et à la vanité. Voyons comment le saint homme Job réprimait en lui avef" la sagesse d'un vieillard et avec la vigueur de la jeunesse, la mollesse et la puérilité à laquelle il voyait que sa chair voulait l'attacher. Voyons d'abord comment il traitait la vue, le plus noble et le plus pénétrant de tous nos sens, celui qui distingue les choses les plus éloignées.

Ah ! comme cet homme juste, traitant les sens de son corps, de la même manière qu'un juge plein d'équité traite des ser\iteurs obéissants, prévoyait les fautes, avant même que l'occasion s'en présentât! Comme il fermait les fenêtres des sens à la mort qui venait lui tendre ses pièges ! « J'ai fait un pacte avec mes yeux, » disait-il, pour ne pas même penser à une vierge (1). » Afin de conserver dans la chasteté les pensées de son cœur, il fait un pacte avec ses yeux; il ne veut pas jeter des regards imprudents sur l'objet funeste que malgré lui peut-être, il aimerait plus tard.

Rien de plus dangereux que la chair qui nous abaisse jusqu'à terre, que ces formes extérieures qui, s'attachant par les yeux à notre cœur, ne peuvent y être détruites que par de grandes luttes. Par conséquent, pour n'avoir jamais des pensées dangereuses, veillons et sachons bien qu'il ne convient pas de regarder ce que nous ne pouvons désirer. Voulons-nous conserver la pureté de la pensée, écartons de notre vue tout objet séduisant, car nos yeux nous entraîneraient au mal avec violence. Jamais Eve n'eut touché le fruit défendu, si elle n'avait eu d'abord l'imprudence de le regarder. Songeons donc avec quelle force nous devons nous réprimer, nous qui vivons dans une chair mortelle, puisque la mère des vivants trouva dans ses yeux un principe de mort. Voilà pourquoi le (1) Job, XXI, 1.

i36 QCINZIÈSIE DIMANCHE

propliéte. faisant parler la Judée et ciéplorant les biens intérieurs qu'elle avait perdus en se livrant à la convoitise des biens extérieurs qu'elle avait eu l'imprudence de considérer, s'écriait : «< Me5 » yeux on^avage mon àme (1). »

De plus, parce que le saint homme Job ne voulait pas seulement écarter les actions coupables, mais étouffer même toute pensée mauvaise, il disait : « Pour ne pas même } enser à une vierge. » Il savait que l'impureté doit être réprimée jusque dans le cœur; il savait que notre divin Rédempteur, en venant sur la terre, exigerait au-delà des préceptes de l'ancienne loi et commanderait à ses élus de repousser non-seulement limpureté de la chair, mais encore l'impureté du cœur, disant : « Il a été dit aux anciens : Vous » ne commettrez point dadultère. Et moi je vous dis : Quiconque » aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adul- » tère dans son cœur (2). » Moïse ne condamnait que les actions impures ; l'Auteur de toute pureté condamne même les pensées impures.

Voilà pourquoi l'Ange qui parlait à saint Jean « était ceint jiis- >» qu'au dessous des mamelles d'une ceinture d'or (3). La pureté du Testament nouveau réprime même l'impureté du cœw^: l'ange (lui apparut à saint Jean était ceint jusqu'à la poitrine d'une ceinture d'or, parce que tout citoyen de la pairie céleste repousse l'impureté moins par la crainte des supplices que par l'amour de la chasteté. C'est pour cela aussi que le premier pasteur de l'Eglise disait : « Voilà pourquoi, ceignant les reins de votre àme et vivant » dans la tempérance, attendez avec une espérance parfaite la n grâce qui vous e«t offerte (4". » Ceindre les reins de la chair, c'est reprimer l'impureté des œuvres; ceindre les reins de l'àme, c'est réprimer l'impureté de la pensée elle-même ; car les péchés impurs peuvent se commettre soit par la pensée, soit par les actes. Ainsi dit saint Grégoire (o}.

Dans la résurrection du jeune homme de lEvangile, remarquons quatre choses. Premièrement, Jésus s'approcha ; secondement, il

(I) Lam., m, 51. - (2) S. Matlh., v, 27. - (2) Ap., i. 13. - (4) I S. Pierre, i, 13. — ',S) S. Greg. Mor. liv. 21, ch. 2,

APRES LA PENTECOTE 437

toucha. « Il s'approcha et toucha le cercueil. » Troisièmement, il fit arrêter les porteurs : « Et ceux qui le portaient s'arrêtèrent. Quatrièmement, il parla. « Etildil: Jeune homme, je te l'ordonne, » lève-loi. »

Premièrement, le Seigneur s'approche, quand il inspire la conversion, qu'il imprime la douleur et guérit l'affection corrompue. Secondement, le Seigneur touche, quand la douleur devient sensible et qu'il convertit. Troisièmement, les porteurs s'arrêtent, quand cessent les tlatteries, l'espérance du pardon, la présomption de la miséricorde divine, tout regard de regret vers les péchés. Le Seigneur s'écrie : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi. »

Jamais le Seigneur n'a dit : Vieillard, jeté le dis, lève-toi. Pourquoi cela? Parce que la conversion est très-difficile dans la vieillesse : « Le jeune homme ne quittera pas sa voie, même dans ses >» derniers jours (1). » « Il mourra, enfant de cent ans (2). » « L'Ethiopien peut-il changer sa peau, le léopard ses couleurs (3). » « Souvenez-vous de votre Créateur aux premiers jours de votre » jeunesse, avant que 1p. temps de l'affliction arrive, avant que ces » années approchent, don* vous direz : Elles ne me plaisent pas ; » avant que le soleil s'obscurcisse (4), » c'est-à-dire l'intelligence ; « ainsi que la lune, » c'est-à-dire la mémoire; « et les étoiles, » c'est-à-dire les sens; « avant que. les nuages reparaissent, » c'eslà dire l'amaurose; « après la pluie, » c'est-à-dire les humeurs. « Quand les gardes de la maison seront troublés, » c'est-à-dire les côtes qui sont comme les gardiennes de la poitrine, de l'estomac et du ventre ; « quand les forts chancellent, » c'est-à-dire les jambes qui sont fortes encore dans la jeunesse; a quand celles qui » avaient coutume de moudre sont, oisives et réduites à un petit » nombre, » c'est-à-dire les dents dont la bouche est privée ; « quand ceux qui regardaient par les ouvertures se voilent, » c'està-dire les yeux; « quand les portes de la rue se ferment, » c'està-dire quand les pieds s'affaiblissent et ne peuvent plus marcher; la rue peut encore signifier le visage que tout le monde voit, et les

(1) Prov., xxu, 5. — (2) haïe, lxt, 20. — (3) Jérém., xii, 23.— (4) Ecclé.,xii, 1.

portes peuvent signifier les sens qui se ferment à l'âge de la vieillesse ; « quand le bruit de la meule se fait à peine entendre, » quand, les mâchoires n'ayant plus de force, la voix devient faible et sans sonorité, les paroles sont brisées et à peine articulées; car les vieillards mangent leurs paroles; «' quand on s'éveille au chant r> de l'oiseau, » c'est-à-dire au chant du coq : on se lève, on ne peut dormir, on n'a plus de sommeil, faute de chaleur ; « et que n les filles de l'harmonie n'ont plus de voix, » c'est-à-dire que les oreilles n'entendent plus de son, ainsi que le disait Bezzellai à David ; « quand on craint les lieux élevés, » c'est-à-dire quand la tête tremble, ou bien encore quand on craint d'aller sur les hauteurs à cause de la faiblesse des jambes ; « et qu'on s'épouvante >> dans les chemins » les plus plats, c'est-à-dire que, appuyés sur un bâton, on vacille de côté et d'autre; « quand l'amandier fleu- » rit, » c'est-à-dire quand la tète blanchit comme l'amandier; « et » que la sauterelle devient pesante, >» c'est-à-dire quand la goutte appesantit les pas, ou bien encore quand les humeurs s'amassent dans les yeux ; « et que l'appétit n'est plus excité par le piment, » c'est-à-dire que la concupiscence, l'ardeur des passions se refroidit. « Alors l'homme s'en va dans le lieu de son éternité, » c'està-dire vers le sépulcre ou bien vers une autre vie ; « et la famille » traverse en pleurant les places publiques, » c'est-à-dire on fait les funérailles, ou bien encore, les larmes coulent d'elles-mêmes sur le visage que le sage appelle une place publique ; « avant que le til » d'argent se rompe, >» c'est-à-dire la voix arrachée avec peine de la poitrine pour former un son, ou bien la respiration que brise la mort; « avant que la bandelette d'or revienne. » c'est-à-dire une vie nouvelle semblable à la vie de l'innocence, meilleure que cette vie misérable, vie qui commencera après la mort, ou bien encore, avant que l'âme revienne à son Créateur ; «< avant que le vase soit » en éclats, » c'est-à-dire le corps ; « sur la fontaine, » c'est-àdire avant que la vie nous échappe et s'écoule comme l'eau ; « et » que la roue se brise, » c'est-à-dire avant que cet admirable artifice des membres se désunisse et tombe ; " avant que la poussière >» rentre dans la terre d'où elle est sortie, et que l'esprit, » c'est-

APRÈS LA PENTECOTE 439

à-dire l'àme, « retourne à Dieu qui l'a donné, » car nous ne recevons pas de notre père notre àme, notre esprit ; c'est Dieu qui la crée. Ainsi dit saint Jérôme (I).

Trois choses accomplies dans la résurrection de notre Evangile. Premièrement, le ressuscité s'asseoit ; le pécheur, quoique rendu à la vie, ne se lève pas aussitôt , il y a encore en lui le poids de la concupiscence. « Celui qui purifie ne rend pas innocent (2;. » Secondement, « il commença à parler. » Le psaume : « Et il a mis » sur ma bouche un cantique nouveau, un chant en l'honneur de M notre Dieu (3). » Troisièmement, « Jésus le rendit à sa mère. » Voilà la parfaite réconciliation : il faut que l'homme soit rendu à sa justice première, car la sagesse est la mère des justes. Le Sage : « Les enfants de la sagesse forment l'assemblée des justes (4). » A la fin, le tremblement causé par la joie et la glorification du Seigneur. « Et celui qui était mort s'assit et commença à parler. Or, » la crainte les saisit tous et ils glorifiaient Dieu. »

SEIZIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Sources et maus. de l'orgueil.

Qui se exaltât humiliabitur. Celui qui s'élève sera humilié.

(S. Luc, XIV, 11.) .

Dans un tableau parfait, chacun admire une beauté particulière ; l'un admire les yeux, l'autre les vêtements, un autre la vivacité, etc ; tout est beau sans doute, mais chacun fait sa remarque personnelle. Ainsi, dans la Vierge sainte, quoique tout soit parfait, néanmoins Dieu semble aimer davantage son humilité, suivant les propres paroles de Marie : « Il a regardé l'humilité de sa ser-

(1) S. Jérôme sur le chap. 12 de l'Ecclé. — (2) Nahum, i, 3. — (3) Ps. XXXIX, 3. — (4)Eccli.,in, 1.

440 SEIZIEME DIMA.NCflE

>• vante (4). >♦ Saint Bernard : Elle plût par son humilité, elle conçut par sa virginité. Les anges aiment davantage cette virginité de Marie, car la virginité est la vertu des anges. Quant aux malheureux mortels, ce qui leur plaît le plus, c'est la miséricorde, dit saint Bernard 2,, parce que c'est la miséricorde dout ils ont le plus de besoin.

Nous avons dit dans un autre sermon (3), combien l'orgueil est un vice énorme et dangereux; aujourd'hui, nous en chercherons la racine, nous en étudierons la source. D'où vient, en tous les hommes, cette cruelle maladie? Elle a deux causes : le trop grand amour de soi et rii,norance de soi. Parce que nous avons pour nous un amour excessif, nous cherchons à nous élever au-dessus des autres ; et parce que nous ignorons ce que nous sommes, nous nous grandissons à nos propres yeux.

La connaissance de nous-mêmes sufnraitpour nous donner Ihumilité. Oh! si Dieu nous ouvrait les yeux, si nous voyions notre insuffisance, notre pauvreté, notre misère, combien peu de sujet, ou plutôt quel sujet aurions-nous de nous enorgueillir? Je ne m'étonne pas que, placé au plus haut des cieux, Lucifer, cet ange brillant, cette créature si belle, si noble, si puissante, cet esprit immortel, impassible, exempt de toute douleur, doué de la plus haute intelligence et de la volonté la plus libre, cet être élevé au-dessus de tous les autres, comblé de dons et de grâces, je ne m'étonne pas, dis-je, qu'au faîte de tant de grandeurs, il ait conçu quelques sentiments d'orgueil, quoique mauvais et déte>table ; sa grandeur et sa beauté étaient pour lui une occasion séduisante... Mais toi, ô homme, ô pourriture, ô ver de terre, placé sur un fumier parmi les plus vils animaux, toi si vil, si pauvre, si indigent, toi accablé de douleurs et d'infirmités, sujet à la mort, toi bientôt nourriture des vers, aliment de l'enfer, si tu n'y prends garde, toi enchaîne dans cette sombre prison, près de subir peut-être le dernier châtiment, au fond de tant de bassesse, de tant de misère, de tant de pauvreté, au milieu de tant de dangers, d'où te vient

(I) S. Luc, I, 48. — (2) s. B<Tn. serni, 4 pour l'Assoraplion, d» 8. — (3) Serin. p<jur le \0* Diiuanche après la Pentecôte.

APRÈS LA PENTECOTE 444

ton orgueil? poussière infecte, pourquoi te glorifier? quel sujet as» tu de l'enorgueillir?

0 démence ! ô folie ! ô frénésie inconcevable, digne de tous îes supplices, de tous les tourments de l'enfer ! Si Dieu n'a pas épargné l'orgueil des anges, s'il les a condamnés aux flammes de l'abîme, quel enfer pourra punir notre orgueil si détestable, si déraisonnable! Etonnante fatuité de notre cœur! s'écrie saint Bernard (1) ; quoi ! tant de sujets d'humiliation ne peuvent dompter cette humeur altière ! 0 insensé, pourquoi cette vaine gloire au milieu de tant de misère, de tant de pauvreté ? 0 mon Dieu comme vous avez appesanti votre main sur nos tètes ! Que de travaux, que de misères accablent notre vie !

Tous ces maux étaient nécessaires pour dompter notre orgueil. « Nous avons appris l'insolence de Moab, disait le prophète, il est » superbe à l'excès (2). » Voyez, en effet. Nous nous laissons dominer par l'orgueil, malgré ces maux qui nous affligent chaque jour et quoique nous nous voyions comme au milieu de la corruption d'un sépulcre; qui donc pourrait supporter notre orgueil, si l'homme avait conservé son bonheur et son immortalité? Puisque nous nous efforçons de nous cacher tant de misères, comme si elles n'étaient pas sans cesse sous nos yeux, que serait-ce si nous nous trouvions dans le paradis des délices ! Qui pourrait, je le répète, supporter notre orgueil ?

Jérémie : « Vous nous avez châtiés, ô mon l^ieu, et j'ai été ins- » truit comme un taureau indompté (3). » Supposez un puissant seigneur qui aurait à son service un domestique insolent, superbe, plein d'effronterie; pour dompter ce caractère si arrogant et si fier, il le charge de chaînes, lui fait donner le fouet chaque jour et ue le nourrit que d'un peu de pain. Ainsi fait le Seigneur dans sa miséricorde, pour empêcher notre perte éternelle. Le psaume : a II est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos ju- » gements. (4) >» Vous voyez sans doute la folie, l'aveuglement du

(1) S. Bern , Serm. xxvi, De diver., n» 1. — (2) Isaïe, xvi, 6- — (3) Jérém., XXXI, 18. — Ps. cxviii, 71.

superbe qui croit pouvoir s'enorgueillir au milieu de tant de pauvreté et de misère.

0 le plus insensé des hommes ! de quoi te glorifies-tu, toi qui ne peux avoir, de toi-même, pas même un bou désir, pas même une bonne pensée I « Qu'avez-\ous que vous n'ayez reçu; et si » vous avez tout reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n'a- » \\ei rien reçu (1)? » Vous vous glorifiez peut-être des dons nombreux que vous a faits le Seigneur; mais ne devriez-vous pas plutôt vous en hum'ilier et être saisis de crainte? « On demande » beaucoup à celui qui a reçu beaucoup (2) ; » plus se multiplient les dons de Dieu, plus s'aggrave et grandit le compte que vous aurez à rendre. « Gardez-vous donc de vous élever, mais craij» gnez (3) » de recevoir en vain les dons de Dieu et d'être jetés dans les ténèbres extérieures, parce que vous aurez enfoui votre talent.

Et si c'est une folie de se glorifier des biens spirituels, qui sont les biens véritables, que dire de ces enfants du siècle qui se glorifient de leurs richesses, de leurs honneurs, de leurs dignités, et qui, pour, acquérir un fantôme de gloire, se condamnent à tant de fatigues et d'angoisses? a Le nombre des insensés est infini, dit le sage (4} : » à peine trouve-t-on un homme qui n'ait pas un peu de folie, puisque nul esprit n'est exempt dïllusion.

On raconte que deux philosophes (5} étaient assis sur la place publique d'Athènes ; l'un riait de tout, l'autre pleurait de tout ; celui qui riait, riait de son voisin toujours en larmes, et celui qui pleurait, pleurait, à son tour, sur son voisin toujours dans le rire. L'un et l'autre avait raison, mais plus encore celui qui pleurait, car tant d'aveuglement et de folie doit être plutôt un sujet de larmes qu'un sujet de risée.

Le Psalmiste : « Le Seigneur, du haut des cieux, a jeté ses yeux » sur les enfants des hommes, pour voir s'il en est un seul qui le » connaisse et qui le cherche. Tous se sont détournés de lui; ils » sont devenus inutiles et il n'en est pas uu qui fasse le bien, pas

(1) I Cor., IV, 7. — (2) S. Luc, xii, 48. - (3) Rom., xi, 20. - (4) Ecclé., 1, 1^. — (S) Démocrite et Heraclite.

APRÈS LA PENTECOTE 443

» un seul (1). » Il n'y a pas un homme sensé sans quelque erreur, sans quelque vanité, il n'y en a pas un qui suive uniquement les sentiers de la vérité.

f)is-moi donc, ô orgueilleux, ô le plus fou des hommes, quel bien si précieux trouves-tu dans la gloire de ce monde, dans l'estime des hommes, pour les rechercher avec tant de fatigues, avec tant d'angoisses? Quel avantage peux-tu retirer de l'estime de tous, du respect de tous ? L'avare cherche les richesses, mais les richesses lui donnent au moins quelques commodités, une bonne maison, des vêtements, une abondante nourriture, de joyeux délassements. Mais à quoi sert la vaine estime des hommes, ce souffle qui passe ?

Saint Chrysostôme (2) : Je suppose que dans la rue tout le monde vous respecte, vous loue, vous admire ; je suppose que vous atteigniez le comble des honneurs ; rentré dans votre maison, que vous reste-t-il de tout ce bruit? Votre gloire s'est évanouie comme la fumée, elle a disparu comme l'ombre. Si vous avez faim, un morceau de pain vous sera plus utile que toute cette vaine gloire.

Et pourtant, pour acquérir un peu de gloire, il n'est rien que ne fassent les hommes. Quelle douleur ne supportent-ils pas? que n'entreprennent-ils pas? Quels dangers, quels périls n'affrontent-ils pas? Les richesses si aimées, acquises au prix de tant de fatigues, si le moindre honneur \ient à sourire, on les répand avec la plus grande largesse. Qu'y a-t-il de plus précieux que la vie ? et pour un peu de gloire, on l'expose à tous les dangers, comme si, après la mort, cette gloire leur importait à quelque chose. N'est-ce pas là une folie é\idente, une démence extrême?

Et pourtant, qui n'est pas insensé dans ce monde? J'ai trouvé des hommes exempts de tous les autres \ices, dit saint Chrysostôme (3), j'ai trouvé des hommes modestes, chastes, généreux; mais des hommes méprisant les honneurs qu'on leur offre, je n'en ai trouvé aucun, quoique l'estime de ces honneurs soit une folie manifeste.

(1) Ps. LU, 3. - (2) S. Chrys. Hora. 43 au peuple. - (3) Id. id.

Saint Bernard (1): Si je devais être jugé à votre tribunal, j'aurais raison de minquiéter de votre opinion sur moi ; mais u celui » qui me juge est le Seigneur (2) ; » que m'importe donc votre estime ou votre mépris? Suis-je bon ou mauvais, selon que vous m'aurez approuvé ou désapprouve? Ne me connais-je pas mieux que vous ne me connaissez? « Personne ue sait ce qui est en >) l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui (3). » Pourquoi donc, abandonnant mon propre jugement, rechercherai-je votre opinion sur moi? Celui qui a de bons yeux recherche-t-il le jugement des aveugles, sur un tableau ? Si je suis sûr de mes vices, de mon ignorance, que m'importe que vous me preniez pour un homme vertueux et savant'^ Ce u'est pas de la gloire, c'est une injustice; ce n'est pas de l'honneur, c'est une dérision.

Saint Augustin (4): Une fausse gloire ne peut faire plaisir ; au contraire elle ne peut que causer de la peine ; ces témoignages d'honneur ne m'apportent aucune joie, ils m'apportent de la honte et de la confusion. Rougissez, rougissez de tromper ainsi le peuple, rougissez de vous moquer de lui. N'avez-vous point de honte d'être honoré comme un homme juste et bon, lorsque vous savez trèsbien que vous n'êtes qu'un pécheur, qu'un sacrilège ?

Quand il n'y aurait dans l'orgueil ([ue de la folie, cette seule raison devrait nous le faire éviter; mais rappelons encore l'horrible tourment qui doit le punir dans l'enfer. Oh ! comme l'orgueilleux au sein des flammes déplorera cette folie ! « Que nous a servi » l'orgueil ? que nous a procuré l'ostentation des richesses (b] ? » Nous nous sommes lassés dans la voie d'iniquité et de perdition ; » nous avons marché par des chemins difficiles (6\ » pour acquérir ces vains honneurs ; « et la lumière de la justice n'a pas lui à » nos yeux et le soleil de l'intelligence ne s'est pas levé sur n nous (7;. » Alors on reconnaîtra son illusion et l'on déplorera sa folie. 0 mes frères, n'attendez pas ce temps ; aujourd'hui, aujourd'hui ouvrez les yeux ; maintenant fuyez cette démence.

(1} s. liern. Seroi. 7 Ho div. n» 2. — (2) I Cor., iv. 4. — (3) Id.. ii, 11.

— (î; S. Aug. Traite lOO sur eainl Jean. — (ô) Sag , y,S. — {'^) Jd., v, 7.

— (7; Id., V. 6.

APRES LA PENTECOTE 445

Néanmoins, si vous aimez la gloire, les honneurs, les dignités, la puissance, je ne m'y oppose pas, suivez votre attrait ; mais cherchez la véritable gloire, les véritables honneurs, les véritables dignités. « Notre gloire, à nous, la voici : C'est le témoignage d'une » bonne conscience (1). » « Que celui qui se glorifie se glorifie dans >» le Seigneur (2). » Je ne condamne pas la gloire, mais je veux qu'on la cherche dans le Seigneur. Point de dignité plus haute que le service de Jésus-Christ, car servir Dieu, c'est régner. Et quel honneur pour nous, plus tard, d'être l'ami de Dieu, le citoyen du ciel, le compagnon des anges, l'ami des puissances célestes, d'être connu dans ses demeures glorieuses, d'y recevoir la visite des esprits angéliques î

Quelle puissance dans ces serviteurs du Très-Haut. Le serviteur de Dieu commande à toute créature, et toute créature lui obéit. Le Psalmiste : « Qu'y a-t-il au ciel qui me soit étranger et, par vous, quelles » sont mes volontés qui ne s'accomplissent sur la terre (3)? » Elie ouvre le ciel à son gré et en fait descendre la pluie. Dites aux puissants de c^ monde de donner, en ce moment, la pluie à la terre desséchée. Moïse ouvre les flots. Pourquoi ne s'est-il pas trouvé dans notre armée un seul homme qui pût apaiser, devant Alger, la fureur de la mer (4) ?

Vous voulez être fier; je vous enseignerai une fierté louable. Connaissez-vous vous-mêmes ; soyez fier de vous voir une noble créature, uns âme marquée de l'éclatante image de Dieu, ornée d'une beauté ravissante, un esprit semblable aux anges. Dédaignez la recherche de vains honneurs, d'une gloire puérile ; dédaignez les convoitises des richesses terrestres ; puisque vous avez tant de beauté, n'ayez que des dédains pour des vices qui vous mettraient dans leur esclavage, pour cette boue du siècle qui vous souillerait, pour la corruption du péché qui vous avilirait. Souvenez-vous que vous êtes un glorieux citoyen de la patrie des cieux. Voilà une vraie et sainte fierté, une fierté agréable à Dieu et aux anges.

(1) ÎI Cor., I, 12. - (2) Id., X, 17. - (3) Ps. lïxii, 25. - (4) Allusion à la tlotle lie Charles-Quint, détruite par une tempête devant Alger en lS4t.

Disons, maintenant, les maux nombreux que cause l'orgueil. Premièrement, il rend odieux à Dieu et aux hommes, suivant cette parole du sage : « L'orgueil est détestable devant Dieu et devant » les hommes (1). » Ah! comme Dieu déteste l'orgueil! témoin Lucifer, précipité dans l'abîme, témoin Adam, chassé du paradis terrestre, témoin Nabuchodonosor, changé en bête à cause de son orgueil.

Le superbe est odieux aux hommes, car il est querelleur, insulteur, colère, effronté, rancuneux, même à l'égard de celui qui ne lui a causé aucun chagrin, aucun ennui. Qui pourra supporter ce présomptueux, cet insensé toujours plein de lui-même, toujours enflé de son mérite, fier au sein même de l'ignominie ; présomptueux au fond de la misère où ses vices le plongent ? Non l'œil de l'homme ne peut voir et le sage ne peut supporter cette démence et cet aveuglement.

Secondement, l'orgueil fait de l'homme un esclave vil et abject. Car il dépend en tout de l'opinion des hommes, des sentiments du peuple à son égard. Si l'on murmure contre lui, si on le dédaigne, si on n'a pas pour lui le respect qu'il désire, il s'en prend à tout le monde, il s'irrite contre tout le monde ; il s'abaisse jusqu'à se faire le serviteur de tous, pour mendier leurs respects.

0 cruel esclavage ! Comme il est bien plus graud, l'humble qui méprise toutes ces choses et qui s'en met peu en peine ! Oh ! qu'il est bien au-dessus de tous les hommes, celui qui méprise leur opinion à sou égard ! — Le Psalmiste : « Vous les avez abaissés, w quand ils s'élevaient ^2^. » Non-seulement « celui qui s'élève » sera abaissé. » mais leur élévation même, dit saint Grégoire (3), est une humiliation et un abaissement. — Lé Psalmiste : « Que le » pied de l'orgueil ne vienne pas à moi (4;. » Ce pied renverse et foule l'homme, car ce qu'il croyait devoir le rendre illustre et glorieux, fait de lui un esclave vil et abject.

Troisièmement, l'orgueil rend l'homme incapable des dons de Dieu. Car « Dieu résiste au superbe et donne sa grâce aux hum-

(I) Eccli., X, 7. - (2) Ps. LMii, 18. - (3) S. Grég. Mari. liv. 32, ch. 9. — (4)Ps. XXXV, 12.

APRÈS LA PENTECOTE 447

» bles (1). » — Le Psalmiste : « Si je n'ai pas tenu mon âme dans » l'abaissement et dans le silence, me reposant comme un enfant » sur le sein de sa mère, que mon âme en reçoive le châti- » ment (2). » Point d'esprit intérieur dans l'orgueilleux; il ne sent aucune douceur spirituelle ; il n'a point de piété, il ne reçoit aucun don de Dieu, car il serait pour lui le sujet d'un plus grand orgueil et ne servirait qu'à sa damnation. Aussi Dieu lui fait une grande faveur, en lui refusant ses dons, pour qu'ils ne causent point sa perte. L'orgueil est une maladie si déplorable, que pour le guérir, il faut parfois que l'homme tombe dans le péché ; les vertus et les dons célestes ne feraient que l'aggraver.

Quatrièmement, l'orgueil détruit toutes les vertus et tous les dons de Dieu. Il est le poison des vertus, la peste de toute faveur di\ine, le ver qui ronge toutes les grâces. La vertu l'engendre et il ronge et détruit la vertu. Donnez-moi un homme plein de grâces, de dons et de vertus; si l'orgueil entre dans son cœur, tout est perdu, tout tourne à sa ruine.

'Voyez, en effet. De quoi servit à Lucifer d'avoir tant de beauté avec l'orgueil? Un pécheur humble vaut mieux qu'un juste orgueilleux; rappelez-vous le pharisien et le publicain. Aussi le Seigneur disait dans l'Evangile : « Si je cherche ma gloire, ma gloire n'est » rien (3). »

Fuyons donc, mes frères, cette peste de tous les biens, détruisons-la. Et comment? Avec son propre glaive, comme fit David en tuant le géant Goliath ; ainsi dit saint Bernard (4). Si une vertu, si un don de Dieu fait naître en vous quelque sentiment d'orgueil, rentrez aussitôt en vous-même et dites . Comment, si petit et si vil, me glorifierai-je d'un bien si léger? Que mou mérite est faible ! Comme je suis indigne que Dieu m'accorde d'autres bienfaits ! Combien peu je puis en recevoir ! Comment Dieu m'accordera-t-il ses dons à moi qu'un rien enorgueillit? — Voilà comment on immole, avec son propre glaive, l'orgueil qui s'élève dans le cœur.

(i) S. Jacq., IV, 6. — (2) Ps. cxxx, 3. — (3) S. Jean, vin, 5}. - (4) S. Bern. Serm. pour le 6" dim. après la Pent. n° 6.

448 DIX-SEPTIEME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

On peut encore réprimer son orgueil, en se comparant aux saints. Comparez-vous à eux. lorsqu'il vous semblera que vous êtes quelque chose de grand ; lisez leur vie et vous verrez que vous n'êtes pas même une fourmi auprès d'un éléphant. Comme ce riche paysan qui, dans son hameau, s'enorgueillit et dédaigne le pauvre ; s'il vient à la ville, il se regarde et il agit comme le plus humble domestique. Oh ! que notre pauvreté est grande, quand nous la comparons aux richesses des saints !

La conversation avec les saints a aussi une grande force pour réprimer notre orgueil ; on les voit pleins de mépris pour la gloire et les richesses ; ils ne regardent toutes ces choses que comme du fumier, car ils possèdent des richesses plus hautes et plus précieuses ; ils se réjouissent de leurs humiliations dans le siècle présent, car ils se rappellent la promesse du Seigneur : « Celui qui » s'élève sera humilié et celui qui s'humilie sera élevé (1). » Ils se réjouissent de ces dédains et de ces mépris du monde ; ils sont heureux de n'être comptés pour rien à cause du Seigneur : « Nous » nous sommes réjouis des jours où vous nous avez humiliés, di- » sait le Psalmiste 'X. » Ils savent que. pour cette abjection, ils ont de grands honneurs qui les attendent dans le ciel, une gloire suréminente à laquelle daigne nous conduire Jésus-Christ-Notre- Seigneur. Ainsi soit-il.

DIX-SEPTIEIVIE DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE.

(Voir tome III. pages 148, 161, 176.)

(I) S. Luc, XIV, n. —(2) Ps. LMXIX, 11.

DIX-HUITIEME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE 449

DIX-HUITIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

La barque de «Tésus-Cbrlst.

Ascendem Jésus in naviculam^ transfretavit §t venit in civitatem suam,

Jésus mortant dans une barque, passa le détroit et vint dans sa Tille.

(S. Matth., IX, 1.)

0 Roi de toute majesté, qu'aviez-vous besoin d'une barque ? N'est-ce pas vous qui avez desséché la mer sous les pas des enfants d'Israël? N'est-ce pas vous qui avez permis à Pierre de marcher à pied sec sur les eaux? — Saint Chrysologue (i) : L'Evangile de ce jour nous montre que Jésus-Christ a accompli des mystères divins dans ses actions humaines et que dans les choses visibles il opérait des choses invisibles. « Il monta dans une barque, nous dit l'Evangile, » passa le détroit et vint dans sa ville. » N'est-ce pas lui qui, faisant reculer les flots de la mer, en mit à nu les profondeurs, afin que le peuple d'Israël marchât à pied sec au milieu de ses ondes étonnées, comme au milieu d'une gorge de montagne ? N'est-ce pas lui qui, sous les pas de Pierre, rendit les gouffres obéissants, jusqu'à donner à des pieds humains une route solide? Et pourquoi la mer lui refuse-t-elle aujourd'hui ses services, en sorte que nous le voyons traverser un lac étroit sur une barque de marchand ? Il monta sur une barque et passa le détroit.

Cela ne doit pas nous étonner, mes frères. Jésus-Christ est venu prendre nos faiblesses et nous donner ses vertus ; il est venu chercher notre humanité et nous laisser sa divinité ; se couvrir de nos misères et nous revêtir de sa dignité, porter nos ennuis et rétablir nos forces ; car le médecin qui ne connaît point l'infirmité ne sait pas les guérir ; s'il ne sait être infirme avec les infirmes, comment

(1) S. Chrysologue, serm. 50.

pourra-t-il leur rendre la santé? Si le Christ était toujours demeuré au sein de ses vertus divines, il n'aurait eu rien de commun avec les hommes ; s'il n'avait point passé par tous les états de la chair, c'est en vain qu'il aurait pris une chair mortelle. « Il monta donc » dans une barque et passa le détroit et vint dans sa ville. »

Dieu, le Créateur de toutes choses, après s'être rétréci pour nous dans les limites de la chair, commença à avoir une patrie humaine, il commença d'être le citoyen d'une des villes de la Judée et d'avoir des parents sur la terre, lui. le Père des pères ; et alors ceux que faisait reculer sa domination souveraine, ceux que dispersait la crainte, ceux qui fuyaient sa puissance, sont invités par l'amour, attirés par la charité, vaincus par l'affection. Toutes ces paroles sont de saint Chrysologue. « II monta dans une barque et » passa le détroit. » Il monta sur les eaux pour les sanctifier, après avoir sanctifié la terre souillée du sang d'Abel.

a Mon fils, ayez confiance ; vos péchés vous sont remis. » 0 mon Seigneur, il ne demande pas la rémission de ses péchés, il demande la guérison de sa maladie. Sans doute ; mais le Seigneur détruit la cause même de sa maladie. — Saint Thomas (1) : Pourquoi, lorsque cet homme ne demande que la santé du corps, le Seigneur lui accorde-t-il aussi la santé de l'âme ? La raison en est que le péché était la cause de sa maladie. Le Seigneur a fait comme un bon médecin qui se préoccupe surtout de la cause du mal. Il commence par guérir le paralytique de sa maladie spirituelle, principe de son infirmité corporelle. Il pardonne d'abord les péchés qui étaient l'origine de la maladie, et, à la façon d'un médecin habile, il détruit la source du mal, avant de s'appliquer à le guérir.

Saint Nil (2) : Nous devons travailler à arracher la racine de nos maux ; car si elle demeurait en nous, les rameaux se multiplieraient. — Origène (3) : Vous arrachez une plante, mais vous n'avez pas soin d'en rejeter les racines ; ce que vous avez arraché demeure toujours. Une maison s'écroule, mais dans sa ruine les

(1) S. Thom., sur saint Mauh., chap. 9. — (2) S. Nil, serœ, 3. — • (3) Orig. Hom. V' sur Jérémie, pari. 1.

APRÈS LA PENTECOTE 451

pierres restent intactes ; la maison est détruite, mais tout n'est pas perdu. Nous avons donc besoin de la bonté de Dieu, pour arracher d'abord nos péchés et pour en disperser ensuite toutes les racines elles-mêmes. — Saint Chrysostôme (1) : Etes-vous de fer ou de rocher? Non, vous êtes homme, soumis à la faiblesse commune de la nature, portant le feu dans votre sein, alors même que vous n'en seriez pas brûlé.

« Ayez confiance, mon fils, vos péchés vous sont remis. » Apprenons de là, mes frères, à nous guérir d'abord de nos péchés, quand nous sommes malades. Dès qu'une maladie vous saisit, confessez-vous et communiez. — Reprendre ici ceux qui, au moment de mourir, veulent d'abord faire leur testament et ne se confesser qu'ensuite.

» Vos péchés vous sont remis. » 0 mon Seigneur, mais il n'a point de douleur de ses fautes, il ne s'est pas encore repenti. — Dans sa munificence, le Seigneur se contente de la foi et remet les péchés. Cependant il exige la confiance ; mais il le guérit gratuitement, car les dons et la grâce de Dieu sont sans repentir. Il est le Seigneur et il peut pardonner gratuitement. Qui sait d'ailleurs si le malade n'avait pas une contrition intérieure ? Celui-ci fut guéri par sa foi ; Magdeleine par son amour. « Beaucoup de péchés lui » sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aimé (2). » Saint Pierre fut guéri par sa douleur. « Etant sorti dehors, il pleura » amèrement (3). »

Mais selon la loi commune, la douleur est-elle requise pour obtenir les effets du sacrement de Pénitence, ou bien est-ce assez que le pénitent n'y mette pas d'obstacle ? Scot nous paraît dangereux sur cette matière.

« Jésus, montant dans une barque, passa le détroit. » Cette barque est l'humanité de Jésus-Christ ; légère et sans péché, elle glissa sur les vagues enflées de ce monde. Les marchands transportent sur leurs navires dans des pays étrangers, les marchandises que ce pays ne produit pas, et ils rapportent de là dans leur

(1) S. Chrys. Hom. P« sur le ps. 50. - (2) S. Luc, vu, 47. — (3) S. Matt.. XXVI, 75,

propre pays les choses qui y manquent. Ainsi a fait le céleste marchand des âmes ; il a apporté du ciel dans sa barque des richesses célestes. — Lesquelles, direz-vous? Ouvrez les yeux; il a apporté toutes les richesses de l'Eglise, les grâces, les dons, les sciences, les sacrements, tout ce'a nous est venu de cette barque divine. De son côté, il prit à notre terre des marchandises inconnues dans sa patrie ; que dit Isaie? « Il a vraiment porté nos langueurs (1), » uos infirmités et nos fatigues.

Quand les marchands confient leurs richesses à la mer, ils craignent sans doute les tempêtes qui peuvent perdre leurs navires. Mais quand ils examinent le gain que peut leur rapporter la traversée, ils s'exposent eux et leurs biens les plus précieux aux dangers de la tempête.

Ainsi a fait Jésus-Christ ; au moment de traverser les tempêtes de ce monde, il est saisi de crainte. Oh ! qu'elle n'était pas sa crainte, lorsqu'une sueur de sang coulait de son corps jusqu'à terre! Je reconnais bien dans ce guide de nos combats le tremblement des pusillanimes, la voix du malade à son médecin, les cris de la poule auprès de ses poussins. Il n'aurait pas été étonnant (2), ô Seigneur Jésus, de vous voir ferme et intrépide, quand arrivait l'heure pour laquelle vous étiez venu dans ce monde, puisque vous aviez le pouvoir de déposer votre vie au gré de voire volonté. Mais n'était-il pas plus glorieux, puisque vous vous dévouiez tout entier à notre salut, que votre corps par sa souffrance et votre cœur par sa tristesse, coopérassent ensemble à cette grande œuvre? votre tremblement nous méritait le courage, votre tristesse la joie, vos ennuis l'espérance, votre trouble le calme, votre désolation la consolation.

Je lis dans la résurrection de Lazare, que Jésus « frémit dans » son esprit et qu'il se troubla lui-même (3). » Je suppose pour un moment que ce trouble était purement volontaire et n'était pas une nécessité de la position où il se trouvait. Néanmoins, je vois ici un mystère. L'amour qui u est fort comme la mort (4) » accablait si

(1) Isaie, un, 1. — (2; S. Bern. Serra, l" pour la fête de saiut André, n- 6 et 7. - (3) S. Jean, xj, 33. - (A) Cent., nu, 6.

AHUÈS LA PENTECOTE lo3

crueilemeiit Jésus-Christ, qu'un ange vint pour le fortifier. Quel est celui qui vient? et quel est celui qu'il fortifie? Ecoutez l'Evaugéliste : « Un ange apparut, le fortitiant (1). » Qui fortifiait-il ainsi? Ah ! c'est celui pour qui s'ouvrit le sein fermé d'une Vierge, quand il allait recevoir la naissance, celui à la volonté duquel Teau se change en vin, celui dont le seul contact guérissait la lèpre , celui aux pieds duquel la mer formait une route solide, à la voix duquel les morts ressuscitaient, celui enfin qui porte tout par la parole de sa puissance, par qui tout a été fait, par qui tout subsiste, cet ange lui-même. Ah ! que dirai-je? Quel est celui-là ? Je ne m'arrêterais pas tant à vous le dire, si la parole n'était pas entièrement incapable de l'exprimer. Quel est celui-là ? Celui dont nul ne peut comprendre la majesté, pas même l'ange venu pour le fortifier. Je t'en supplie, ô esprit angelique, quel est celui que tu consoles? Ignores-tu qui il est? Ne connais-tu pas celui que lu viens consoler? Ah ! il est lui-même un consolateur, il est lui-même un Paraclet ; car il n'aurait pas dit qu'un autre Paraclet serait envoyé par son Père à ses aj êtres, s'il n'en était pas un lui-même. Oui, je reconnais en lui le Paraclet suprême, le Paraclet rempli de la plus ineffable bonté, le Paraclet qui est toujours auprès de ceux dont le cœur est troublé. Désormais, ô mon Seigneur, loin de moi le désespoir, quelque cruelle que me paraisse ma tribulalion, quelque pusillanime que je sois, quelque grand que soit mon désir de voir s'éloigner mon calice. Loin de moi le désespoir, pourvu que mon oreille entende ces paroles : « Néanmoins » que votre volonté soit faite et non la mienne (<)• » Car elles m'ont appris à ne pas rechercher les consolations charnelles et caduques, mais à recourir aux consolations angéliques, aux consolations de l'esprit et du ciel.

Au moment denlrer dans l'océan de sa Passion, le Seigneur en tant qu'homme fut donc rempli de crainte; mais l'espoir du gain que devait rapporter sa Passion triompha de sa faiblesse. Et quels sont ces gains? Premièrement, sa Passion devait détruire l'injure que faisait à Dieu l'idolâtrie du monde ; secondement, elle devait

(1) S. Luc, xxn, 43. - (2) Id., xxn, 42.

454 DIX-HUITIÈME DIMANCHE APRÈS Lv PENTECOTE

arracher les âmes à la puissance du démon ; troisièmement, elle devait restaurer les ruines de Jérusalem, la cité céleste, et donner à rhomme le bonheur éternel. Tels sont les gains immenses que nous procurait la Passion du Sauveur ; mais lui, gagnait aussi le domaine du monde et les joies de sa Résurrection. L'Apôtre disait aux Hébreux : « Regardant Jésr;^. lauteur et le consommateur de » notre foi, qui, au lieu de la félicité dont il pouvait jouir, a souf- » fert sur la croix en méprisant la honte et l'ignominie (i). » Et nous aussi, mes frères, supportons nos fatigues, en nous proposant ces gains éternels du bonheur sans fin.

Nous lisons dans les Cantiques : « Salomon s'est fait une li- » tière '2). » Le mot latin ferculum vient de fero^ qui veut dire . je porte. Cette litière est un véhicule, une barque que s'est faite le nouveau Salomon, parce que, pendant trente-trois ans, le Dieu de toute majesté fut porté sur les eaux de ce siècle. — « En cèdres » du Liban, » bois impénétrable, incorruptible, bois virginal, formé du sang le plus pur, car il n y eut jamais la moindre corruption du péché dans la divine Mère. — Salomon fit aussi « des n colonnes d"argent ; » la chair sacrée eut les vertus les plus merveilleuses, les plus pures, les plus brillantes. — « Un siège d'or, » c'est la partie supérieure de l'àme, toute bienheureuse, toute déifiée, sur laquelle s'assit la Di\-inité. a Des degrés de pourpre, » il est monté par son sang, c'est en passant par les souffrances qu'il est parvenu à la gloire. « Ne fallait-il pas que le Christ souffrit toutes >» ces choses, pour entrer dans sa gloire '3} ? »

La croix et la Passion, voilà la barque solide, qui porta Jésus- Christ jusqu'aux palais des cieux. Et toi, ô homme faible et in-, firme, tu penses être porté aux cieux par les délices de la terre ? Non, certainement. Les degrés sont de pourpre ; c'est par ces degrés que sont montrs, Pierre, Paul, Barthélémy; tous les saints ne sont montés que par le sang du martyre ou par les sueurs de la pénitence.

Je sais d'autres degrt'S dans le cœur, ceux dont parle le Psalmiste : « Heureux l'homme qui cherche en vous seul son appui !

(1) Hebr., xn, 2. — (2) Gant., ni, 9. — (3) S. Luc, xxiv, 26.

VINGTIÈME Dlii ANCHE APRÈS LA PENTECOTE 455

il « a disposé des degrés dans son cœur. » Mais les degrés de cette échelle sont aussi de pourpre, quoique recouverts par la charité. Ils conduisent au ciel par les fatigues et par la ferveur ; ils sont rougis de sang et rougis par la* charité. Ce sont les sueurs et l'amour qui ouvrent la route vers les cieux.

DIX-NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

(Voir tome III, page 195.)

VINGTIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

L'bonneur et la confiance dûs au céleste Médecin*

Erat quidam reyulus cujus /ilius infirmabatur Capharnaùm.

Il y avait un grand de la cour dont le fils était malade à Capharnaùm.

(S. Jean, iv, 46.)

Saint Augustin (i): Dieu, en affligeant l'homme de quelque maladie, peut se proposer cinq raisons principales. Premièrement, il peut vouloir éprouver l'homme, ainsi furent affligés Tobie et le saint homme Job. Secondement, empêcher l'homme de s'enorgueillir ; ainsi fut affligé saint Paul. Troisièmement, faire expier les péchés ; c'est ainsi que le Seigneur dit au paralytique : « Vos » péchés vous sont remis (2). » Quatiièmement, faire commencer à l'homme son supplice dès cette vie ; c'est le sens de cette parole : « Frappez-les d'une double plaie (3), » ainsi furent affligés Antiochus et Hérode. Cinquièmement, faire éclater sa puissance ou la

(1) S. Aug. - (2) S. Matth., ix, 2. - (3) Jérém., xvii, 18.

i56 VINGTIÈME DIMANCHE

vertu des saints, ainsi que nous le voyons par l'avengle-né, et par le fils de ce grand de la cour dont nous parle aujourd'hui l'Evangile.

Bien peser ruliiité des maladies; et refficacité de ce remède pour nos âmes. — Dire combien elles éclairent l'esprit, réprimeut la concupiscence et forment notre caraclère — « Leurs infirmités, » dit le Psalmiste. se sont multipliées ; après cela ils se sont hâ- » tés(1)- » — -aint Augustin (2) : Combien de malades qui dans leur lit conservent l'innocence, mais qui, s'ils guérissaient, se porteraient aux plus grands désordres 1 Combien en qui la santé est vraiment funeste à la vertu 1 Ce voleur qui va dans une gorge attendre l'homme qu'il veut assassiner, n'aurait-il pas trouvé le plus grand avantage dans une maladie? Celui qui se lève la nuit pour renverser la maison de son prochain, n'aurait-il pas trouvé un grand avantage à être cloué sur son lit par la fièvre? Il eut été innocent dans la maladie, il devient pervers dans la sauté. La toux vous accable, vos poumons ne fonctionnent plus, votre estomac ne peut supporter la nourriture, la phtisie vous éteint, le vin vous répugne, la dyssenterie vous affaiblit, toutes sortes de douleurs vous affligent ; ah ! si vous aviez des yeux, si vous aviez du cœur, vous verriez en tout cela des bienfaits de votre Dieu.

« Mon fils, ne rejette point la correction de ton père. » Quel est le fils que son père ne corrige jamais? Ne défaillez donc point sous la correction du Seigneur, ne vous attristez point, quand il vous châtie. « Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, comme un •> père, le tils qu'il chérit '3). »»

Voulez-vous savoir comment l'infirmité du corps produit le salut de l'âme, écoutez la réponse du Seigneur à l'Apôtre : « La vertu, » dit-il, se perfectionne dans l'infirmité (4\ » Comme s'il disait : Accepte volontiers les maux que tu souffres et tu marcheras de vertu en vertu. Ne repousses pas l'affliction que Dieu t'envoie, niais répète dans ta douleur : << Rendons grâces à Dieu î »

Avec quelle consolation, avec quelle joie vous devriez supporter

(1) Ps. XV, 4. — (2) S. Aug. Traité '.', sur saint Jean, n' l2. — (3) Prov,, m, 12. - (^A) Il Cor., xii, 9.

APRÈS LA PELNTECOTE 457

ces visites de votre Dieu 1 Oui, si voire corps était dans toute la force de la santé, vous devriez appeler de tous vos vœux ce remède de l'infirraité, vous devriez craindre que cette santé du corps ne fût une véritable maladie pour votre àme. Ah ! si Dieu vous avait accordé l'épiscopat ou tout autre honneur, tout autre bienfait, s'il vous avait accordé la santé si désirée des malades, n'auriez-vous pas reçu le don de Dieu avec toute la joie de votre cœur? Eh bien, c'est avec une joie plus grande encore, avec une soumission plus affectueuse, et même avec des actions de grâce plus ardentes, que vous devez recevoir cette épreuve de la part de votre Dieu, car elle est un de ses bienfaits les plus utiles. Ainsi dit saint Augustin (1).

tt Celui-ci, ayant appris que Jésus était venu de Judée, dans la » Galilée, alla vers lui et le pria de descendre et de guérir son >• fils. » Examiner ici l'estime que cet officier faisait du médecin dans la personne de Jésus-Christ, en le suppliant de guérir son fils « près de mourir. » Et pour cela remarquer que d'après Aristote (2) l'honneur n'est pas la vertu, ou bien si on le regarde comme une vertu, cette vertu est plutôt dans celui qui honore que dans celui qui est honoré, car dans celui qui honore, l'honneur qu'il rend, peut être un effet de sa modestie, de son obéissance, de son humilité ; mais pour la personne honorée, l'honneur n'est jamais une vertu, car parfois on honore des personnes vicieuses, Mahomet par exemple.

L'honneur n'est pas non plus la récompense de la vertu ; elle mérite en effet une plus haute récompense, vous auriez beau lui donner le monde entier, il ne serait pas une récompense suffisante. Dieu disait à Abraham : « Je serai ta recompense, une très- » grande recompense (3). » Le Psalmiste : u Le Seigneur des ver- » tus est le roi de la gloire (i}. » Celui qui donne la vertu peut seul en récompenser les œuvres. Mais l'honneur est un témoignage rendu à la vertu. Quand nous honorons un homme, nous

(1) S. Aug. De la visite des Inf., liv. 1, ch. 4. — (2) Arist., Ethec, liv. 1, ch. 5. — (3) Geo., xv. 1. - (4) Ps. xxni, 10.

lui rendons témoignage qu'il est vertueux ou que nous le croyons tel.

Voilà pourquoi deux choses ont droit à notre honneur, la vertu et la souveraineté. Car « tout pouvoir vient de Dieu (1) » et représente son souverain pouvoir. C'est pourquoi, dit l'Apôtre, « que » toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a » point de puissance qui ne soit de Dieu, et toutes les puissances » de la terre sont ordonnées de Dieu. Celui donc qui résiste aux » puissances, résiste à l'ordre de Dieu (2). » Il est dit encore : «< Honorez le Roi (3). » Et l'Apôtre en donne une excellente raison : a II n'est pas de puissance qui ne soit de Dieu ; » c'est Dieu même qui a donné aux rois et aux princes leur autorité ; c'est lui aussi qui met dans le cœur des peuples le respect, la crainte, la soumission. — Le psaume. « C'est lui qui soumet mon peuple (4). » Sans Dieu, en effet, comment tant de millions d'hommes se soumettraient-ils à un seul homme ?

Nous honorons encore certains hommes, à cause du besoin que nous en avons ; c'est ainsi que dans nos maladies nous avons pardessus tout besoin du médecin et que l'Ecclésiastique nous dit : « Honorez le médecin, à cause de sa nécessité (5). » Voilà pourquoi cet officier dont le fils était malade et se mourait, offre ses hommages à Jésus-Christ comme à un médecin, et le prie de descendre et de guérir son fils; ces hommages étaient dictés par le besoin qu'il avait du divin Sauveur.

Le besoin du médecin est le plus grand de tous, car les hommes n'ont rien de plus précieux que la vie et la santé. Pour recouvrer la santé, le malade se soumet à tout. Que de remèdes, que d'incisions ! que de brûlures ! que de souffrances de toutes sortes, ce ne sont pas seulement les hommes, mais voyez encore tous les soins des animaux pour conserver la santé.

Néanmoins tous ces soins sont inutiles, car un jour il faudra la perdre. La véritable santé est celle d'où dépend la vie éternelle, celle dont parle le psaume : « Dis à mon âme : je suis ta

0) Rom., XIII, 1. - (2) Id., id. - (3) I S. Pierre, ii, 17. — (4) Ps. cxLui, 2. — (5j Eccli., xxxvni, 1.

APRÈS LA PENTECOTE 459

» santé (1). » Voyez combien cette santé est précieuse. A cause d'elle le Verbe est venu dans le monde, à cause d'elle, il nous a laissé la piscine de son sang pour nous y baigner, pour que ce sang divin fut un baume salutaire, qui oignit nos plaies ; à cause d'elle l'Esprit Saint est venu, à cause d'elle, les anges sont envoyés. L'Apôtre : « Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui servent >» le Seigneur, envoyés pour leur ministère en faveur de ceux qui » hériteront du salut (2) ? »

Par conséquent si les hommes souffrent tant de choses pour avoir la santé du corps, à plus forte raison ils doivent endurer des choses bien plus pénibles pour obtenir la santé de l'âme ; car s'ils ne veulent pas se soumettre aux peines si légères du temps, ils souffriront les peines bien plus graves de rélernité. Vous ne voulez pas jeûner pendant le carême? Vous jeûnerez éternellement. Voyez ce riche qui déjà depuis deux mille ans demande une goutte d'eau ; et elle ne lui est pas donnée et il souffre la soif la plus cruelle. Vous ne voulez pas supporter un lit un peu dur ; et voilà que de « .vils insectes seront votre couche et que les vers seront » votre vêtement (3). » Et ainsi de suite.

Mais enfin, si, à cause de notre santé, nous devons honorer les médecins du corps, combien plus devons-nous honorer le médecin de l'àme. Et ce médecin est Dieu seul. « C'est lui, dit le Psalmiste, » qui guérit toutes nos infirmités (4). » Saint Augustin (.5) : Un grand médecin nous est venu du ciel. Par conséquent honorez-le.

Mais quels sont les moyens de giiérison employés par ce médecin spirituel ? les mêmes que ceux des médecins du corps. Les uns guérissent par des sueurs, d'autres par des vomissements, d'autres par des saignées quand le sang surabonde ou qu'il est corrompu, d'autres par des cautères, d'autres enfin ont recours au sommeil. Tels sont les moyens que Dieu emploie à l'égard des âmes malades.

Premièrement, il guérit par la sueur des larmes. Et pour cela nous n'avons qu'à imiter Jésus-Christ dans ses sueurs au Gethsé-

(1) Ps. xxxiv, 3. - (2) Hébr., i, 14. — (3) Isaïe, xiv, 11. - (4) Ps. cii, 3. - (5) S. Aug. Enar. surleps. 102, n" 5.

mani. Il fît passer sous ses yeux la cruauté de sa Passion et une sueur de sang s'échappa de son corps ; de la même manière, que le pécheur fasse passer sons ses yeux la mort de son àme, le jugement, l'enfer, la malice de ses péchés, et il tombera en agonie et ses yeux laisseront couler des larmes comme une sueur salutaire.

Secondement, il guérit par le vomissement des péchés; c'est dans la confes-ion qu'on rejette en pleurant et en rougissant ces humeurs, mauvaises et empestées. Le sage parle de ce vomissement et dit : « Si l'on t'a pressé de manger beaucoup, lève-toi du mi- » lieu des convives et vomis ; ce vomissement te soulagera et tu » ne t'exposeras pas à la maladie (1). »

Troisièmement, il guérit par la saignée. Si vous êtes dans l'abondance des biens du temps, diminuez-les, donnez aux pauvres leur nécessaire. Une surabondance de sang, quoique simple résultat du tempérament, a toujours un peu de corruption et ne peut qu'être nuisible. Combien qui, à cause de l'excès de leurs richesses, sont tombés dans le péché ' Mais si le sang est corrompu, c'est-à-dire si vos richesses sont mal acquises, et sont le fruit de vols ou d'usures, diminuez-les aussitôt, pour que la corruption ne gâte point toute la masse du sang. Restituez au plus vite ; gardez-vous de faire l'aumône ou de faire bâtir des églises avec ces biens. Celui qui fait l'aumône avec le bien d'autrui est semblable à celui qui égorgerait un enfant sous les yeux de son père.

Quatrièmement, le Seigneur guérit par des cautères, quand la plaie est ulcérée. Ainsi telle femme qui se fardait le visage deviendra lépreuse. — Ne repoussez pas le châtiment de Dieu ; c'est un signe de son amour pour vous. Quand il ne vous afflige pas, quand tout prospère au gré de vos désirs, c'est un signe de grande colère en votre Dieu : " Le pécheur a exaspéré le Seigneur ; dans la n grandeur de sa colère, il ne recherchera point ses crimes (2). >» Il est dit encore : « Je ne punirai pas vos filles de leurs fornica- » tiens, ni vos femmes de leurs adultères (3). «

Enfin il guérit par le sommeil, lorsqu'il ferme nos sens et nos

'1) Eccli., XXXI, 25. ~ (2) Ps. x, 4. - (3) Osée, iv, 14.

APRES LA PENTECOTE 46!

désirs pour les choses du temps et provoque l'homme à se reposer et s'endormir dans la considération des choses de l'éternité, c'est ainsi qu'il est dit : « Je dors et mon cœur veille (1). » Tel est le sommeil continuel des religieux ; tel doit être, à certaines époques, le sommeil de ceux qui vivent dans le monde ; il ne peuvent se séparer continuellement du monde comme les religieux, mais ils doivent au moins aux jours de fêtes, se livrer à ces sommeils pour les choses du temps, afin de vaquer uniquement aux choses de Dieu.

Il est écrit que dans le temple que vit Ezéchiel (2), la porte du côté de l'Orient était ouverte les jours de sabbat. Car lorsqu'on se repose pour se livrer aux choses de Dieu, la porte de la lumière s'ouvre, pour laisser voir un jour serein ; mais celui qui ne se repose pas aux jours du sabbat, ne se reposera pas dans le lieu du sabbat éternel, car il est écrit. « Le sabbat vient du sabbat (3); » le repos éternel vient après le repos spirituel.

Vous venez d'entendre les magnitiques moyens de guérisou qu'emploie ce médecin, si sage et si habile; honorons-le, nonseulement à cause de la nécessité, mais encore à cause de la charité. Mais il arrive ordinairement, nous ditsaint Bernard (i;, qu'après l'avoir aimé et honoré, à cause du besoin que nous avons de lui, nous l'aimons par charité, sans avoir égard à nos besoins et à notre utilité.

Les quatre Evangélistes sont comme les pharmaciens de ce médecin céleste. Ce sont eux qui, pour guérir nos blessures, nous ont conservé dans leurs Evangiles, comme dans une pharmacie divine, les remèdes du salut qu'ils avaient reçus du divin médecin. Aussi nous devons, pour ainsi dire, aux Evangélistes plus qu'aux Apôtres ; par les Apôtres ces effluves du Saint-Esprit qu'ils avaient reçues du ciel inondèrent sous leurs flots impétueux et renversèrent les montagnes et les collines, et abattirent tout aux pieds du divin Crucifle; mais les enseignements de Philippe, de Barthélémy, de Pierre, d'André, sont passés ; après avoir converti

(l) Gant., V, 2. - (2) Ezéch., xlvi, Ï. - (3) fsaïe, lxvi, 23. - (4) S. Bern. Traité de l'amour de Dieu, ch. 9,

462 VLNGTIÈME DIMANCEIE

le monde, ils se sont écoulés : nous ne savons plus aujourd'hui quelles étaient les paroles de Pierre ou d'André. Mais les quatre fleuves évangéliques sont demeurés dans l'Eglise pour apaiser notre soif, pour éteindre les flammes de nos vices. Que serionsnous, si nous n'avions pas les Evangiles, si nous ne possédions pas les paroles de Jésus-Christ? « En vérité, si le Seigneur des armées » ne nous avait laissé la semence de sa doctrine, nous serions )> comme Sodome, nous serions semblables à Gomorrhe (1). » Les Evangiles sont ces quatre grands fleuves du paradis terrestre qui arrosent la face aride de la terre, jaillissant sans cesse de la fontaine éternelle du Verbe divin ; aussi l'Eglise arrosée par ces eaux fécondes, leur doit son feuillage et ses fruits. Ils sont semblables à Joseph ; au temps de l'abondance ils amassèrent dans leurs gi'eniers le froment pur qui, au temps de la famine, devait former ce pain salutaire et vivifiant de la doctrine de Jésus-Christ, dont nous pouvons nous rassasier et qui est en même temps le remède et la force des âmes jusqu'à ce que nous parvenions à Horeb, la montagne de Dieu, pour nous y rassasier de sa gloire.

« Jésus donc lui dit : Si vous ne voyez des signes et des pro- » diges, vous ne croyez point. " Saint Thomas (2) expliquant ces paroles, de l'Apôtre : La foi est la substance des choses que nous devons espérer, « et la preuve de celles que nous ne voyons » pas (3), » donne une autre définition. La foi, dit-il, est une lumière de l'esprit par laquelle l'intelligence adhère à une vérité invisible.

Vous direz : Mais vouloir que l'intelligence adhère à une vérité qui n'est pas prouvée, n'est-ce pas une chose contre nature? Quelle répugnance entre l'intelligence et la foi ! Et n'est-ce pas pour imprimer la foi que Dieu a fait tous ses miracles? Le Psalmiste : « Toutes ses œuvres sont faites pour la foi (4). » C'est-àdire pour imprimer la foi. — Pourquoi donc ces paroles de l'Evangile : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez point? » Comment? Et sur quoi doit s'appuyer la foi, sinon sur

(1) Isaïe, I, Ù. — (2) S. Thom. Comment, sur l'tpU. aux Hébr., ch. Il, lect. 1. - (.3) Hebr., xi, 1. — (4) Ps. xxxii, 4.

APRES LA PENTECOTE 463

des miracles ? Rien n'est plus juste que de demander un miracle pour croire que Jésus-Christ est Dieu ; il l'avait dit lui-même : « Si je n'étais pas venu et si je n'avais point fait des œuvres qu'au- » cun autre ne peut faire, ils ne seraient pas coupables ; mais » maintenant ils les ont vues et ils haïssent, et moi et mon »> Père (1). » Pourquoi donc aujourd'hui ces paroles de blâme : M Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez » point? »

Je réponds à la première objection : La foi, d'après saint Thomas (2), a pour fondement l'infaillible vérité première connue par la révélation. La foi doit donc s'appuyer sur la révélation faite aux prophètes, aux apôtres et à l'Eglise par Jésus-Christ. Il y a du reste, une foi naturelle, car dans cette vie nous ne pouvons rieu faire sans la foi. Oui, ô homme, il est nécessaire de croire bien des choses. Mais si vous croyez, par exemple, que Rome existe, sur la parole de quelques hommes qui ne l'ont pas vue, pourquoi ne croiriez-vous à la parole des saints qui ont vu les choses célestes ou à qui elles ont été révélées ?

Il y eu a qui ont la foi, parce qu'ils sont nés de parents chrétiens ; mais une foi purement héréditaire est une foi vaine. D'autres croient à cause des miracles , ils veulent que Dieu leur donne la preuve, la confirmation de sa parole. Mais si on agissait de la sorte à l'égard du roi, si on lui demandait la preuve de sa parole, on ferait injure à sa majesté et à son autorité. Malheur à l'homme à qui l'autorité de Dieu ne suffit pas ! Comment 1 il ne vous suffit pas de savoir que Dieu a parlé ! Mais que Dieu dise tout ce qu'il voudra. Dieu est la vérité. Peut-être ne pourrez-vous atteindre à la hauteur de sa parole, mais il ne peut mentir.

D'autres arrivent à la foi par la raison ; de ceux-là saint Grégoire (3) a dit : La foi est sans mérite, quand la raison nous en fournit la preuve chaque jour. — L'Apôtre : « Les Juifs demandent » des prodiges et les Grecs la sagesse (4;. — D'autres s'attachent à la foi à cause du témoignage intérieur que Dieu leur donne et dont

(1) S. Jean, xv, 22. - (2) S. Thom., 2« quest., art. 1 . — (3) S. Grég., - (4) I Cor,, I, 22.

464 >TNGTrÈME DIMANCHE

saint Jean nous dit : a Celui qui croit au Fils de Dieu, a en soi le témoignage de Dieu (1). » Cependant saint Bonaventure nous dit que ce témoignage intérieur ne dure pas, que le souvenir même s'en efface, pour qu'il ne soit pas le motif de notre foi, mais que nous nous attachions à la seule parole de l'Ecriture.

La foi sincère ne demande donc aucune preuve ni de raison ni de miracle. La Vierge admirable crut les grands mystères qui lui étaient annoncés, qu'un Dieu se ferait homme, qu'une Vierge aurait un fils, sans eu demander aucune preuve.

Je réponds à la seconde objection, que, dès le commencement les Juifs avaient raison de demander des miracles, parce qu'ils étaient aveuglés sur les Ecritures ; mais après que le Sauveur avait fait des prodiges si éclatants, c'était avec justice qu'il leur reprochait leur endurcissement et leur incrédulité. L'Ecriture entière est donc le soutien et le fondement de notre foi, et nous ne devons chercher d'autre preuve de la vérité que l'autorité de la parole de Dieu et la puissance des miracles qui la coulirment. — Comment les miracles peuvent-ils inspirer la foi à l'homme? Voyez saint Thomas 'X.

Néanmoins il ne suffit pas de croire ; il faut de plus confirmer sa foi par ses œuvres. Comme un pauvre indigent qui prendrait pour épouse une femme opulente, ainsi notre esprit, pauvre en vertu, prend une épouse opulente, la foi qui scrute les secrets de Dieu et atteint jusqu'au trône du Très-Haut. Mais la foi est stérile sans les œuvres. Rien de plus insensé que de croire sans pratiquer sa croyance, que d'approuver la vérité sans l'aimer.

« Seigneur, descendez, avant que mon fils meure. » L'ordre consiste dans le bien universel et dans sa beauté. Oh! quelle confusion dans la nature, si elle n'était pas bien ordonnée! Détruisez l'ordre dans les êtres, et l'univers sera un enfer. Que l'ordre de ce monde est beau! Et cette beauté n'est pas seulement dans les proportions, dans l'ordre, dans l'harmonie de l'ensemble, mais de chaque être en particulier.

Voyez l'homme, par exemple, comme tout est bien ordonné et

(l) s. Jean, v, lO. - (2) S. Thom. Som. 3« part., quest. 43, art. 1.

dans sa personne et dans ses sens. Au sommet du corps, la tête, au devant de la tête, deux yeux comme deux flambeaux ; la bouche, fermée par les d^nts dont les unes sont deslinôes à dochirer, et les autres à broyer ; puis les mains avec leurs arliculalions ; les pieds larges et nerveux pour porter le poids du corps. Changez cet ordre, vous aurez un monstre. Voyez encore ; que les paupières seulement viennent à manquer, quelle difformité ! Rien de trop, rien de trop peu. Voilà pourquoi, conclut Aristole, un être intelligent a disposé toutes ces i hoses pour leur fin ; la nature a fait Thomnie comme l'aurait fait la plus haute intelligence. - On peut en dire du reste autant de la santé, par exemple, qui consiste dans l'équilibre des humeurs ; détruisez cet équilibre, ce sera la maladie.

De la même manière que la beauté de l'homme extérieur consiste dans la juste proportion des membres et des couleurs, ainsi la beauté de l'homme intérieur consiste dans Tordre qui y a été établi. Il y a pourtant entre ces deux hommes une grande différence. Le royaume de lame est grand, c'est de lui que parle le Seigneur : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous (i). » Dans ce royaume le roi est la volonté, et les sens sont les ministres. Quand les sens commandent et que la raison obéit il y a dans le royciume un grand désordre.

Oh ! qu'il est beau de voir l'homme juste mener une vie bien réglée ! Mais d'un autre côté, quoi de plus hideux que le pécheur! Il s'agite de côté et d'autre ; les passions le tourmentent, il est ballotté par tous les vents des tentations, des soucis, de la cupidité ; il s'enflamme de colère; la luxure bouillonne dans son cœur. N'est-ce pas là une fièvre que Dieu seul peut guérir? Qu'il s'écrie donc du milieu de Séir, c'est-à-dire du milieu de ce monde, âpre, sauvage, hérissé d'épines, du milieu de la forêt de ses péchés : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit? Sentinelle^ que dis-tu de la » nuit (2)? » Qu'il pousse des cris dans la nuit de ses fautes, dans la nuit de son ignorance. — Job : « La voie du pécheur est une » voie obscure » à cause de ses fautes ; «< Dieu l'a environné lui- » même des ténèbres (3) » de l'ignorance. Cette nuit est produite

l'I) s. Luc, XVII, 21. ~ (2) Isaïe, xxi, U. - (3) Job, m, 53.

aussi par la concupiscence, par le foyer du péché originel, par les perverses inclinations de l'homme vers le mal. Du milieu de cette nuit, que ce cri s'échappe de temps à autre de sa poitrine : « Seigneur, descendez avant que mon lils meure, » c'est-à-dire mon âme, car par le dérèglement du libre arbitre, on perd la grâce et l'âme meurt.

Notre vie consiste dans la chaleur naturelle ; lorsqu'une chaleur étrangère est plus forte que cette chaleur naturelle, la fièvre survient et puis la mort. L'amour de Dieu est la chaleur de la vie, l'amour des créatures est la chaleur étrangère ; si ce dernier amour est le plus fort ; l'âme est malade. Le feu dans sa sphère propre brûle sans cesse, sans avoir besoin d'aliment, sans augmenter ni diminuer jamais ; mais dans les sphères inférieures, le feu s'éteint aussitôt que toutes les matières sont consumées. 0 insensé, comment veux-tu que ton amour pour la créature soit durable, puisque la créature, objet de ton amour, passe avec rapidité? Tu mets de l'étoupe dans le foyer et le feu ne s'éteindrait pas dès que letoupe sera consumée ? Qu'est-ce que la volupté sinon une étoupe légère? Ah 1 qu'il passe vite l'aliment de ce feu! L'amour céleste est éternel, parce qu"il a pour aliment des choses éternelles, a La charité ne meurt jamais '\ . »

Telle était la maladie qui. avant l'Incarnation, affligeait l'univers ; il était dévoré tout entier par une fièvre ardente ; aveuglé dans sa raison, hideux dans ses mœurs, il s'abandonnait sans frein à tous les vices, il adorait le démon. Quel désordre! Descendez, Seigneur: n'envoyez ni un prophète, ni un ange, ni un autre Moïse. " Qu'il me donne un baiser de sa bouche [î] ! » « Que mon » Bien-aimé vienne dans son jardin et mange le fruit de ses pomi> miers ;3';, » Qu'il vienne cueillir les fruits de l'arbre que sa main a planté. Pourquoi un autre viendrait-il les ravir?

Oh ! comme il est descendu ! l'Apôtre : « Il avait la nature de n Dieu et il n'a pas cru commettre une usurpation en s'égalant à M Dieu ; et pourtant il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme » d'esclave, en se rendant semblable aux hommes et en étant re-

(1) I Cor., xiii, 8. - ;2, Canl., i, 1. — (3) Id , v, 1.

APRES LA PENTtCOTE -*b/

» connu homme par tout ce qui paraissait de lui. Il s'est humilié >y lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la » mort de la croix (1). »

Pesez cette parole : en prenant la forme d'esclave ; « c'est-à-dire, il s'est humilié jusqu'à la forme d'esclave. Il est descendu plus bas encore : il s'est fait obéissant à celui dont il était l'égal. Dieu esclave de Dieu ! « 0 mon Dieu je suis votre esclave, je suis votre » esclave (2). » Il est descendu plus bas encore, jusqu'aux travaux, jusqu'aux soufflets, jusqu'aux injures, et, si c'est peu, « jusqu'à la » mort ; « et non jusqu'à une mort quelconque, mais « jusqu'à la » mort de la croix ; » et non dans un lieu quelconque, mais dans Jérusalem ; et non d'une manière quelconque, mais entre deux voleurs, comme un malfaiteur. Oh ! quelle est cette mort avec le titre de malfaiteur! Vous êtes descendu. Seigneur, vous vous êtes anéanti plus que vous ne deviez. « Je suis, dit-il, un ver de terre, » et non un homme ; je suis l'opprobre des hommes et le rebut du » peuple {Z). "

Mais un tel abaissement n'a pas été sans fruit ; l'homme entier fut guéri à l'heure bénie de la Passion. Mais, ô mon Dieu, je suis encore faible et malade. Descendez donc de nouveau non en personne, mais par vos bienfaits. Je dois l'avouer. Seigneur, mon fils, mon esprit est atteint d'une grave maladie, au milieu des plaisirs et du tumulte de ce siècle. Descendez au plus vite. Seigneur. « Vous êtes mon protecteur et mon appui, vous dirai-je avec le » Psalmiste, ô mon Dieu ne tardez pas (4) ; » ayez pitié de moi, avant que mon âme meure de la mort éternelle.

Saint Bernard (5) : Venez, Seigneur Jésus, enlevez le scandale du sein de votre royaume, qui est mon âme. L'avarice se présente à mon cœur et en demande le trône ; la luxure dit à son tour : j'y régnerai ; la colère, l'envie, tous les vices combattent contre moi. Et moi je leur dis : Je n'ai point d'autre roi que le Seigneur Jésus- Christ. Venez donc. Seigneur Jésus et a dispersez-les par votre «vertu puissante; renversez-les, ô mon protecteur, ô mon Sei-

(1) Philip., II, 6. - (2) Ps. cxv, 16. - (3) Ps. xxi, 7. - (4) Ps. xxvix, 18. — (5) S. Bern. Homél. 4», sur Missus est. n° 2.

46n vlvgt-et-uîîieme dimanche

» gneur (1; ; » et régnez en moi, vousseui, vous à qui ce royaume doit appartenir, n

« Jpsiis lui dit : Va : ton fils a la vie. » — Dire comment le Seigneur attend quelque bonne disposition du pécheur, pour se tourner vers lui et pour lui dire aussitôt : « Va, ton fils a la vie. »

VINGT-UNIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

La Prière.

Quoniam rogasti me.

Parce que tu m'as prié.

(S. Matth., x?ni, 32)

Oh ! qu'ils sont grands les fruits de la prière ! De tous les remèdes de l'àme, la prière est le plus efficace. Etes-vous dans la tribulation ? priez ; étes-vous tenté ? priez ; voulez-vous dompter votre corps? |)riez; voulez-vous fortifier l'esprit? avez-vous quelque chose à demander à Dieu, des péchés à effacer, des grâces à obtenir, la colère de Dieu à apaiser? la prière aura tous ces effets ; en un mot, la prière obtiendra de Dieu l'accomplissement de tous vos désirs.

Le prophète Elie par sa prière, retint et donna la pluie du ciel, c'est saint Jacques qui nous l'enseigne : « Elie, dit-il, était homme » comme nous, soumis à toutes les misères de la vie; et parce que >• dans s;t prière, il demanda que la pluie ne tombât pas .sur la » terre, la pluie ne tomba pas durant trois ans et six mois. Il pria >» uue seconde fuis et le ciel donna la pluie et la terre ses » fruits 2;. » Par la prière, Muise apaisa souvent le Seigneur. Le Seigneur dit a Moïse : « Je vois que ce peuple a la tète dure ; » laisse-moi, pour que mon indignation s'allume contre eux et que » je les extermine. Or Moïse conjurait le Seigneur, son Dieu... Et

(1) Ps. Lvni, 12. - (2) S. Jacq., S, 17.

» le Seigneur s'apaisa et ne fit pas le mal qu'il avait médité contre » son peuple (I). » Par la prière Josué arrêta le soleil : « Josué » parla au Seigneur, le jour qu'il avait livré l'Amorrhéen entre » les mains des enfants d'Israël et il dit en leur présence : Soleil, » arrête-toi en face de Gabaon ; lune, n'avance pas vers la vallée » d'Aialon. Et le soleil et la lune s'arrêtèrent, jusqu'à ce que » le peuple se fut vengé de ses ennemis... Et il n'y eut point avant » ni après un jour si long, le Seigneur obéissant à la voix d'un >) homme et combattant pour Israël (2). » Par la prière. Moïse vainquit Amalec. Josué combattait Amalec dans la plaine. « Or, » Moïse et Aaron et Hor montèrent sur le sommet de la montagne. » Et quand Moïse élevait les mains, Israël triomphait... Et Josué » mit en fuite Amalec et son peuple par le tranchant du » glaive (3). » Parla prière, Anne obtint d'avoir un tils, Samuel. Elle pria le Seigneur, en versant un torrent de larmes. « Et quelque » temps après Anne conçut et mit au monde un fils, et elle le » nomma Samuel, parce qu'elle l'avait demandé au Seigneur (4). »

Voici le témoignage du Nouveau Testament : « Un roi voulut » entrer en compte avec ses serviteurs... on lui présenta l'un » d'eux qui lui devait mille talents et qui n'avait pas de quoi les » lui rendre... et se prosternant à terre, il le priait, disant : Sei- » gneur, ayez patience à mon égard, et je vous rendrai tout. Et le » roi le renvoya et lui remit toute sa dette. >» Le roi lui dit encore : « Je t'ai remis ta dette parce que tu m'as prié (3). » Le fils prodigue disait aussi : « Mon père j'ai péché contre le ciel et contre » vous, » et le père répondit aussitôt : « Apportez promptement » sa première robe et l'en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt » et une chaussure à ses pieds ; et amenez le veau gras et tuez-le ; » et mangeons et livrons-nous à la joie du festin, parce que cet » enfant était mort et il est ressuscité ; il était perdu et il est re- » trouvé et ils se mirent à table (6). » Voilà comment la prière obtient le pardon des péchés.

Delà même manière la prière triomphe de la tentation : » Veil-

(1) Exode, xxxii, 9. - {2) Josué, x, 12. - (3) Exode, xvn, 10. -(4) I Rois, I, 20. — (5) S. Matth., xvni, 23. - ^6) S. Luc, xv, 18.

i70 VIXGT-U.MEME DIMANCHE

.. lez et priez, pour ne pas succomber à la tentation r. » Saint Chrysostôme (2) : Il est impossible que l'homme appliqué convenablement à la prière, et suppliant Dieu continuellement, pèche jamais. — Et plus loin il ajoute : Des sources d'eau vive ne donnent point aux jardins autant de fécondité que des larmes abondantes à la plante de la prière.

L'homme qui prie doit, pour ainsi dire, convoquer en assemblée toutes ses pensées et toutes ses affections et leur dire avec saint Bernard ^3^ : « Venez et montons à la montagne du Seigneur et à » la maison du Dieu de Jacob ; et il nous enseignera ses voies. » Venez et nous marcherons à la lumière du Seigneur (4). »0 vous, mes intentions, mes pensées, mes volontés, mes affections, tous mes actes intérieurs. « venez et montons à la montagne du » Seigneur. » au lieu où Dieu se montre et nous voit. Soucis, inquiétudes, angoisses, peines, attendez ici avec mon corps; « penn dant que moi et mon fils » c"est-à-dire mon intelligence et ma volonté, « nous irons jusque là; et après que nous aurons adoré » nous reviendrons à vous '5). » Car nous reviendrons à vous, trop tôt, hélas ! nous reviendrons à vous.

Oh! quels doivent être notre respect et notre piété dans la prière! Car, dit saint Bernard 6", nous devons penser que l'esprit entre au milieu des chœurs des Anges, des prophètes et des apôtres, monte jusqu'au trône qui domine les chérubins et les séraphins, se présente au Dieu d'une majesté infinie et lui offre sa prière et l'objet de ses désirs. De quelle crainte, de quel tremblement devrions-nous être saisis, en nous tenant ainsi devant le Très-Haut, en conversant avec son éternelle et sublime Majesté! Le sujet en parlant au roi est saisi de crainte, et pourtant il ne parle qu'à un simple mortel ; à plus forte raison doit-il trembler, celui qui parle au Dieu vivant dans les siècles des siècles.

De plus on passerait les jours et les nuits à s'entretenir avec un ami; on ne se fatiguerait jamais de lui parler, de converser avec

(1) S. Malih., XXV, 41. — (2) Chrys. Homélie 70 au peuple. — (Z) S. Bern. De la conlemp. de Dieu, chap. 1. — (-i) Isaïe, n, 3, — (5) Genèse, xxn, 5. — ,6) S. Bern., serra. 25 de Diver. n" 7.

ÂfRES LA PENTECOTE 474

lui, l'ami trouve toujours le temps bien court en présence de sou ami. Quelle marque de tiédeur n'est-ce donc point d'oublier ainsi votre Dieu, lorsque vous pourriez converser avec lui, lorsque vous avez toute liberté de lui ouvrir votre cœur, et dans des entreliens intimes, tantôt de lui exposer vos douleurs, tantôt de lui demander ses dons, tantôt de louer sa grandeur, tantôt de le remercier de son immense amour pour vous !

Saint Chrysostôme (-1) : Considérez quel bonheur vous est donné, quelle gloire vous est accordée, puisque vous pouvez vous entretenir avec Dieu dans la prière, mêler vos paroles à celles de Jésus- Christ, désirer tout ce que vous voulez et lui exposer vos désirs ! Moïse au sortir de son entretien avec Dieu, avait la figure rayonnante de splendeur; ainsi l'àme est toute rayonnante de lumière et de splendeur, quand elle s'entretient souvent avec Dieu.

Remarquons une excellente figure que nous trouvons dans la Genèse. Le Seigneur dit à Abraham : « Prends une génisse de » trois ans, et uue chèvre de trois ans, et un bélier de trois ans et » une tourterelle et une colombe. Et Abraham, les prenant, les » divisa en trois parts qu'il plaça vis à vis l'une de l'autre, mais il » ne divisa point la tourterelle et la colombe (2). » Cette ligure est Texplication sensible de ce qui se passe invisiblement dans l'àme contemplative. Le nombre trois relatif aux animaux et à leurs années est la foi en la Sainte-Trinité. Les oiseaux sont les mouvements spirituels de l'àme ; les autres animaux désignent les mouvements grossiers de l'appétit ; les uns et les autres sont sacrifiés à Dieu ; ceux-ci doivent être mortifiés, ceux-là doivent être offerts à Dieu comme un parfum suave. C'est ainsi que dans le temple il y avait deux autels, celui des sacrifices et celui des parfums, pour désigner le double sacrifice. « Un sacrifice de louanges m'honore, » disait le Seigneur par le Psalmisle (3). » Il est dit ailleurs: Nous vous immolerons les vœux de nos lèvres.

Mais les animaux sont divisés et leurs parties placées vis-à-vis les unes des autres. Ecoutez la division que produisent les affec-

(1) S. Clirys., liv. 1", de la prière. — (2) Geuèse, xv, 9. — (3) Ps. xLix, 23.

172 VINGT-r.MKMF DIMWTHK

lions de la chair : u Le mari peuse a plaire à sa femme et il est » divisé (1). » Ainsi ne divise pas la virginité. Ecoutez une autre division : c'est la pensée des accusateurs et des défenseurs au jour où le Seigneur jugera. Tout avare est divisé ; il n'est pas d'accord avec lui-même, pas plus que l'ambitieux et que l'impur. — Faire comprendre ceci par un exemple.

Quelle unité au contraire, quelle paix, quelle concorde entre tous les bons désirs dans le cœur du juste ! Les animaux par conséqueut sont divisés, c'est-à-dire les mouvements charnels ; mais non pas les oiseaux, c'est-à-dire les mouvements spirituels. Abraham chassait les oiseaux du ciel, c'est-à-dire, nous dit saint Grégoire '2;, les pensées mauvaises que suggère l'esprit du mal et que doit rejeter celui qui prie.

« Lorsqne le soleil se coucha, le sommeil s'empara d'Abraham, et, au milieu des ténèbres il fut saisi d'une grande horreur,... et » une épaisse obscurité se fit, et un foyer fumant apparut et une » lampe de feu qui traversait les membres divisés (3}. » Le coucher du soleil se prend à la lettre, parce que la nuit, dit saint Chrysostôme .'4} , ou le moment du coucher du soleil est le plus propre à la prière.

Nous voyons ici trois effets produits : le sommeil, l'horreur et l'obscurité ; ce sont les trois effets de la contemplation. Le premier est le sommeil de l'extase, alors que tous les sens se taisent, ainsi que tous les fantômes et tous les mouvements de l'âme. Dans ce profond silence de toutes les facultés spirituelles, on entend la douce voix de l'Epoux. Ainsi l'entendirent sainte Monique et saint Augustin (o\ comme il nous le raconte lui-même. Ce ravissement de l'esprit, est le premier effet de la contemplation ; là, tous les sens sont captivés.

Le second effet est l'horreur, c'est-à-dire, la connaissance des péchés, suivant cette parole : « J'ai dit dans mon extase : J'ai j> été rejeté loin de vos yeux '&;. w L'homme en effet, élevé au-des-

(I) I Cor., VII. 33. - (2) s. Grég. Mon, lir. 16, ch. 4:. — (3) Geuèse, XV, 12. — (4; S. Chrjs. Hom, 37 sur le chap. 15 de la Genèse — (5, S. Aug. Conf., liv. 9. ch. JO. - (C) Ps. xxi, 23.

APRÈS LA PENTECOTE 473

SUS de lui-même, se voit, des hauteurs de la contemplation, gisant dans l'abîme des péchés, tandis qu'auparavant il ne le voyait pas de ses yeux déprimés. L'horreur peut signifier encore cette humiliation, cette stupeur qui saisit en présence de la Majesté divine; avant la contemplation on ne connaissait pas cette Majesté infinie et on ne la craignait pas ; mais alors il nous arrive ce qu'on ressent à la présence du lion.

Le troisième effet est l'obscurité, car Dieu habite dans des lieux obscurs, dit le Sage. Et le Psalmiste : « Il a placé sa retraite au sein » des ténèbres. » C'est ainsi que le Seigneur apparaissait dans un nuage au-dessus du Temple et du tabernacle. Cette obscurité signifie donc l'éblouissement qui saisit les yeux en présence du Seigneur, comme en présence du soleil ; l'œil se trouble et s'obscurcit à cause de la trop grande lumière.

La fournaise fumante et la lampe de feu signifient l'ardeur de la piété qui enflamme et éclaire l'àme et c'est là un quatrième effet de la contemplation, suivant cette parole : « Dans ma méditation » le feu s'embrasera. » Le feu passe au milieu des membres divisés. Ceci aurait besoin d'une longue explication, mais rappelonsnous ces paroles du psaume : « La voix du Seigneur divise la » flamme brûlante (1), » et ces autres : La parole de Dieu est viw vante, elle atteint jusqu'à la di\ision de l'àme et de l'esprit. »

Ce feu passe au milieu des mouvements intérieurs divisés et alors se fait entre l'àme et Dieu un pacte, une alliance et Dieu promet de donner la terre à la race d'Abraham. Cette race, cette semence, est proprement l'amour. L'amour de Dieu possède donc la terre, c'est-à-dire un corps soumis, ainsi que les Cinéens, les Cénézéens et autres peuples, c'est-à-dire la multitude des appétits, des désirs et des convoitises. Tous ces mouvements intérieurs, dans ce ravissement de la contemplation sont mis par la puissance de Dieu dans l'esclavage de l'àme et obéissent à ses volontés, suivant ces paroles : « Il met tous les peuples en mon pouvoir (2), » c'est-àdire les divers mouvements du cœur.

« Il faut prier toujours (3}. » Il ne cesse de prier celui qui ne

(1) Ps, xxvin, 7. - (2) Ps. xvU; 48. - (3) S, Luc, xnii, 1.

cesse de faire le bien. Le Psalmiste : « Mon oreille a entendu la >» préparation de mon cœur 1). » Il dit encore : « Je vous rendrai T> témoignage dans la droiture de mon cœur (2), » et encore : « Mais vous avez préparé la droiture ^3^. » — Job : « Je ne l'éparn gnerai pas, malgré ses paroles nombreuses et disposées pour la » prière (4). » Car la prière humble, simple et pieuse pénètre les cieux. Qu'elle ne soit donc point fastueuse, bien ornée, prétentieuse, car toute notre sagesse n'est que folie auprès de Dieu.

VINGT-DEUXIEME DIMANCHE ÂPRES LA PENTECOTE

Li*homme e«t rimage de Dieu.

Cujus est imago hxc et superscriptio ?

De qui est cette image et cette inscription? (S. Matth , xxii, 20.)

Le monde entier ne possédait pas une somme suffisante pour racheter le genre humain, mais Dieu envoya du ciel son Verbe, l'or pur de sa Divinité ; cet or fut placé dans le sein de la Vierge, comme dans une fournaise ardente d'où sortit une monnaie brillante d'un prix infini. Cette monnaie devait encore être frappée au coin de la croix. Oh ! la belle empreinte qui lui a été donnée ! •< Des pieds à la » tète (5), » elle est rougie de sang. — 0 Vierge, « de qui est cette » image et cette inscription ?» — Quoi ! vous ne le connaissez pas ! — « Il ny a en lui ni éclat ni beauté (6). » — Lisez donc, lisez l'inscription et vous le connaîtrez. — 0 Vierge, voici l'inscription : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs (7\ » Nous reconnaissons cette image; ce (pii se cache en lui est l'image de César,

(1) Ps. X, 17. - (2) Ps. cxvin, 7. - (3) Ps. xcviii, 4. - (4) Job, xli, 3, - (.S) Isaïe, i, G. - (6) Id., un, 2. - (7) S. Jean, xix, J9.

APliES LA PENTECOTE 475

(le Dieu le Père ; et ce qui apparaît à nos regards est « l'os de mes » os et la chair de ma chair [\:. »

Vous portez en vous, ô homme, cette image et cette ressemblance ; « car l'homme a été fait à l'image de Dieu 'X. » Mais « parce que vous ne vous connaissez pas, ô la plus belle des femmes, » vous sortez et vous courez après les traces de vos troupeaux et » vous faites paître vos chevreaux près des tentes des pasteurs '^3~. >»

C'est à nous, mes frères, que s'adressent ces paroles : c'est nous qui sommes le sujet de cette allégorie. 0 créature humaine, ô la plus belle des femmes, c'est-à-dire de toutes les créatures matérielles, — car je ne vous compare pas aux hommes mûrs, c'est-àdire aux esprits angéliques ; — parce que vous ne vous connaissez pas, parce que vous ne connaissez pas votre excellence, vous sortez hors de vous-même. — Et où allez-vous? Au milieu des choses extérieures, dans le vide et dans la vanité. Par où est-ce que je sors? Par les portes de vos sens, et vous vous dispersez, vous errez de tous côtés, et vous suivez les traces de vos compagnons. — Quels sont ces compagnons ? Voyez-les vous même ; ce sont les animaux de toute sorte.

Hélas ! hélas, ô vous, le compagnon des anges, vous voilà à la suite de la brute. Oh! pourquoi suivre ces traces? — Quelles traces ! Les cupidités et les plaisirs de la chair ; le repos, les festins, la luxure ; tels sont les actes propres aux animaux, tels sont aussi vos actes ; telle est la nourriture que vous donnez à vos chevreaux? — Quels sont ces chevreaux? Ce sont vos sens déréglés et emportés qui aspirent toujours aux plaisirs de la vanité. — Où leur donnez-vous celte nourriture? Près des tentes des pasteurs, dans le commerce des mondains. — D'où vient un si grand mal ? De l'ignorance de vous-même.

« Ecoutez-moi, » ô enfants d'Adam, « enfants de la terre et des » hommes ^4) ; » écoutez-moi, ô esprits pèlerins d'ici-bas, vous qui naviguez sur cette mer du siècle présent dans des navires d'argile, dans des corps périssables, écoutez-moi. Quelle est, je vous

(1) Genèse, II, 23. — (2) Id., i, 27. - (3) Cant., i, 7. - (4; Ps.

iLTlU, 3.

476 Vl.NGT-DtUXlKME DIMANCHE

le demande, le but de toutes vos pensées ? quels sont vos désirs et vos projets? quelle est la iin de tous vos soucis, de toutes vos clipidités? Savez-vous qui vous êtes ". Vous connaissez-vous vous-mêmes? Si je vous le dis. peut-être ne me croirez-vous pas; si je vous le révèle, vous ne me comprendrez pas ; si je vous interroge, vous ne me répondrez pas. — Vous êtes presque des esprits angéliques unis à des corps mortels, exilés pour un temps de la céleste patrie des bienheureux ; vous êtes ici pour acheter ce divin héritage.

Ne regardez pas ce qui apparaît, regardez ce qui est caché en vous; car vous n'êtes pas ce qu'on voit, vous êtes ce qu'on ne voit pas. Voyez pourtant ces œuvres de la brute. Pourquoi ces séductions, ces actions charnelles si meurtrières, ces soins si nuisibles? Dites, ô insensés, « de qui est cette image et cette inscription? » Ne sont-elles pas celles de Dieu? Ne sont-elles pas divines? Vous êtes donc célestes et divins ; aimez par conséquent les choses du ciel et de Dieu. Rougissez de nourrir d'une herbe impure un esprit divin, de couvrir une image divine de la boue de misérables voluptés.

Notre but dans ce discours est de vous montrer votre propre excellence, alin que, reconnaissant la dignité de votre nature, vous rougissiez de vous abaisser au rang de la brute et vous ne vous fatiguiez point de faire porter à^votre nature si noble des fruits dignes d'elle.

L'homme est l'image de Dieu ; c'est là son excellence et sa dignité. Quoi de plus grand que d'être semblable à Dieu? Ce que m'a donné mon Père est le plus grand de tous les dons, dit le Seigneur. Et que lui a donné le Père, sinon d'être « sa splendeur et » l'image de sa substance ? » Le Fils est donc l'image de Dieu, l'homme aussi est limage de Dieu, mais d'une autre manière. Le Fils est l'image substantielle et naturelle du Père, l'homme est son imajîe par imitation ; Pieu pouvait engendrer son égal ; il ne pouvait pas le créer. Il a donc créé une nature semblable à la sienne, semblable non par l'égalité, mais par l'imitation de sa nature divine.

L'image de Dieu en l'homme est comme l'image du roi sur une

APRÈS L4 PENTECOTE 477

pièce d'or. Ordinairement les princes ne font graver sur la monnaie la plus commune que les simples lettres de leur nom ; ils font graver leurs armes sur les pièces d'argent, et leur image sur les pièces d'or. De la même manière Dieu a imprimé quelques vestiges de lui-même sur les créatures infimes; il a imprimé comme ses armes dans les corps célestes, dans la lune, dans le soleil, mais dans l'homme, la plus noble de ses créatures, il a imprimé son image.

Vous demanderez en quoi consiste cette image de Dieu. Cette image, répond la Glose, se trouve dans nos perfections naturelles. Saint Bonaventure (1) répond aussi : L'image se trouve dans les facultés de notre nature, et la ressemblance dans les dons de la grâce. L'image est donc indélébile ; mais on peut changer, on peut perdre la ressemblance. L'homme est donc l'image de Dieu, parce qu'en lui, dans son âme, dans son esprit se trouvent les traits les plus élevés de la Divinité ; ce sont la simplicité, l'incorruptibilité et la liberté de Vàme ; Dieu est simple, incorruptible et libre. Voyez-vous quelles grandes perfections de Dieu dans l'àrae humaine?

Cette image existe encore dans l'unité des puissances et dans la simplicité et l'unité de l'essence. Il y a encore similitude dans la manière dont les actes sont produits par les puissances. Dans les personnes divines, la mémoire produit les diverses espèces de verbes, et le Verbe et la mémoire produisent l'amour, ainsi dans l'homme. Pareillement, Dieu est la vie qui vivifie l'àme, ainsi l'àme est la vie qui vivifie le corps ; Dieu, indivisible en lui-même, remplit tout l'univers ; il est tout entier dans tout le monde et tout entier dans chaque partie du monde, ainsi est l'àme dans le corps ; Dieu opère des choses diverses dans les diverses parties du monde, ainsi l'àme opère des choses diverses dans les diverses parties du corps ; la volonté de Dieu dispose toutes choses dans le monde, ainsi la volonté de l'àme fait mouvoir ses puissances et commande au corps qui lui obéit. Qu'est donc l'àme dans le corps? n'est-elle pas comme un Dieu dans un monde à elle?

(1) S. Bonav., liv. !•% sect. dist. 3, part. 2, art. 1.

478 VI.NGT-DErXlÈ.\fE DIMANCHE

De plus, Dieu peut produire toutes choses dans leur être réel, ainsi Tàme produit toutes choses en elle-même dans un être intelligible, elle produit des lions, des chevaux, les cieux, le soleil, c'est-à-dire limage de ces choses. Parce que Tàme est l'image de Dieu, elle peut contenir en elle l'image de tous les êtres, comme Dieu en contient les perfections. Voilà pourquoi Aristote (1) a dit que l'àme est, pour ainsi dire, toutes choses. — Ajoutons encore que comme Dieu renferme éminemment toutes choses, ainsi l'homme renferme, pour ainsi dire, toutes choses, puisqu'il embrasse les choses de la matière et les choses de l'esprit. Aussi saint Grégoire (2} appelle lame une créature universelle. — Voilà en quoi consiste l'image divine dans l'àme, tels sont les traits nombreux et admirables qui la font ressembler à Dieu.

Ce n'est pas sans mystère, qu'après avoir créé toutes choses, Dieu dit, comme après avoir tenu conseil : « Faisons l'homme à » notre image et à notre ressemblance (3). » L'essence de Dieu reluit dans notre nature, sa clémence reluit dans ses dons gratuits. La trinité de nos facultés représente la Trinité des personnes; la multitude de ses grâces manifeste la grandeur de sa bonté. Dieu brille de toutes parts dans le juste ; il reluit dans sa nature, il reluit dans son cœur, il reluit dans ses opérations, l'Epouse des Cantiques disait : << Mets-moi sur ton cœur comme un sceau sur ton » bras '4}: » c'est-à-dire, que je sois la forme de ton cœur, que je sois la forme de tes œuvres.

Adam nous en offre un exemple. Le premier homme venant de terre était tout terrestre ; mais le second, Adam, venant du ciel, était tout céleste. Cet exemple nous montre les choses qui sont eu ce moment dans ma pensée et qui sont les traits par lesquels Dieu a voulu que les prédestinés « fussent conformes à l'image de son » Fils [o], » tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Après avoir été le réformateur du cœur, il nous apparaîtra un jour comme le réformateur du corps, lorsqu'il " réformera l'humilité de notre corps en

(1) Arist. De anima, liv. m, cb. 8. — (2)8. Grég. sur l'Evang. Horr.. 29, n» 2. — (3) Geuèse, r, 26. - (4) Gant., viii, 6. - (5, Rom., viii.

APRÈS LA PENTECOTE 479

» le rendant semblable à son corps glorieux (1). « La ressemblance est donc la splendeur, l'éclat de l'image. Détruisez la ressemblance et l'image restera obscure et sans gloire.

L'on peut faire deux questions. — Pourquoi d'abord le Saint- Esprit, qui pourtant est semblable au Père aussi bien que le Fils, n'est-il pas appelé comme le Fils, l'image du Père? Secondement, l'ange n'est-il pas l'image et la ressemblance de Dieu? Je réponds à la première question, d'après saint Thomas ^2} : Le Saint-Esprit quoique parfaitement semblable au Père, n'est pas appelé son image, parce qu'il n'est pas produit comme le Fils, par mode de ressemblance. Le Fils est produit comme Verbe, comme connaissance du Père, et la raison formelle de cette production est la ressemblance. Le Saint-Esprit est produit comme amour dont la raison formelle n'est pas la ressemblance. C'est l'erreur de quelques docteurs grecs qui prétendent que le Saint-Esprit est aussi l'image du Père.

Je réponds à la seconde question que l'image de Dieu est sous quelques rapports plus parfaite dans l'ange que dans l'homme, en particulier sous le trait principal de l'image. Néanmoins l'image de Dieu en l'homme a des traits plus nombreux que dans l'ange, les traits extérieurs, par exemple ; c'est évident d'après ce que nous avons dit.

Par conséquent, dans la vie présente, l'image de Dieu en nous est encore obscure et cachée. — Ordinairement les peintres, qui veulent faire, par exemple, le portrait de l'empereur, prennent une pièce d'or où l'empereur est représenté dans toute sa taille et dans la disposition de ses membres ; ils en retracent l'image et posent ensuite les couleurs naturelles. Ils font ainsi le vrai portrait de l'empereur, avec son visage, son teint et sa beauté. De la même manière, « nous sommes maintenant, dit saint Jean, les enfants de » Dieu, » non par nature, mais par limitation de sa nature divine; cependant « nous ne voyons pas encore ce que nous sommes ; alors y> seulement nous serons entièrement semblables à lui (3) ; » alors

(1) Philip., m, 21. — 12) S. Thom. Som. 1» pars, quest. 35, art. 2. - (3)18. Jean, m, 2.

i80 VINGT-DEUXIÈME DIMANCHE

l'àme recevra les couleurs divines, comme un charbon embrasé prend la couleur du feu ; alors, l'àme ayant reçu les brillantes couleurs de la gloire de son Dieu, et l'image divine étant gravée et peinte en elle au naturel, que semblera Ihomme sinon un Dieu? Ce sera l'accomplissement de celte parole : « Je l'ai dit : vous êtes >» des dieux et les enfants du Très-Haut {\]. » « Alors, » ô àme sainte, « tu verras et tu seras dans l'abondance ; ton cœur admi- » rera et se dilatera 'X. » Tu regarderas Dieu et tu te regarderas, et tu te verras comme un autre Dieu même.

0 gloire! ô excellence! ô joie! — L"àme bienheureuse, dit saint Augustin .3 , tient plus de Dieu que d'elle-même. — Hugues de saint Victor ii] : 0 àme. si tu voyais toi-même, si tu considérais ta beauté, tu n'aimerais jamais aucune créature plus que toi. — Saint Bernard ^5) : 0 àme marquée de l'image de Dieu, ornée de sa ressemblance, rachetée par le sang du Sauveur, devenue par la foi l'épouse de Jésus-Christ, resplendissante de la présence de l'Esprit-Saint, destinée à devenir la compagne des anges, qu'y a-t-il entre la chair et toi? 0 belle créature, rougis d'aimer des choses aussi \iles, et de t'en envelopper pour ainsi dire tout entière.

« Donc, si vous vivez dans l'Esprit, dit l'Apôtre, marchez dans n l'Esprit '6}, »' portez les fruits de l'Esprit. Tous les arbres portent des fruits, chacun selon son espèce, ainsi l'a réglé le Seigneur, et l'homme seul produirait des fruits indigues de lui ! Pourquoi livrez-vous votre vie à la chair et au ventre? Supposez une reine, belle, riche, puissante, vierge encore et douée d'une grâce charmante ; un esclave laid, difforme, ose l'inviter au crime, en lui offrant deux oboles pour sa récompense ; qui ne s'indignerait contre elle, si pour un prix aussi vil. elle acceptait une telle union, en dédaignant la main d'un prince beau et gracieux. Voilà, ô àme coupable, voilà ton image.

0 âme, tu es une reine riche et puissante, la reine de l'univers,

(l, Fs Lxxxi, G. — (2) î-saïe, lx, 5. - (V, S. Aiig. Liv. Je l'Ame etde« l'Espiit, ch. bl. — (4) Hug. Je S, Victor. De Arrha auimae. — (ô) S. Bern. Médit, ch. 3. - (6) Gai., v, 25.

APRÈS LA PENTECOTE 484

tu es la brillante épouse de ton Dieu. Quel malheur, si tu te faisais l'esclave de vices dégradants, de quelque inclination perverse, pour le vil prix d'une volupté d'un instant! — Saint Augustin (I) : 0 perversité ! ô iniquité 1 une âme que le Christ a rachetée au prix de tout son sang se laisserait vendre et livrer au démon, son implacable ennemi, pour un plaisir misérable et momentané 1 Ah ! si tu n'as pour toi aucune estime, reconnais au moins à quel prix tu as été rachetée, reconnais" le bien infini qu'a donné pour te posséder le divin acheteur des âmes ; il a bouleversé toute sa maison pour retrouver la dragrae qui était perdue ; il avait trouvé une perle précieuse, et pour l'acheter il avait donné tous ses biens, son honneur, ses richesses, son bonheur des cieux, sa personne ellemême.

Dans ce denier, c'est-à-dire dans notre cœur, tribut que nous devons à Dieu, suivant cette parole : « Mon fils, donne-moi ton » cœur (2), » le Seigneur a gravé trois choses, son image, sa ressemblance et son inscription. L'inscription de cette image est la loi naturelle, la lumière de la raison, la conscience ; le Psalmiste en parle, disant : « La lumière de votre face, Seigneur, est un signe » déposé sur nous (3). » Et l'Apôtre disait : « Ils sont à eux-mêmes » la loi et ils montrent l'œuvre de la loi écrite dans leurs » cœurs (4), » non par la main d'un écrivain, mais par la main du Créateur, ainsi qu'il nous le dit lui-même : « Je suis le principe, » moi qui vous parle (5). »

Car Jésus-Christ est le créateur et le précepteur de la nature ; il est le principe qui éclaire et la lumière qui donne le commencement à tout, la Vérité créatrice et le Créateur qui donne à tout la vérité. Principe et précepteur, il a marqué ce qu'il a créé, il a donné la loi de la nature, il a dépeint son image et a gravé son inscription. Cette inscription annonce de qui est l'image; car tous les êtres aspirent au bien et la raison aspire à la perfection. Lis, ô âme, ce désir du bien gravé en toi, et reconnais de qui tu es l'image, de qui tu es le denier.

(f) S, .4ug.,serm. 293 del'Append. n" 3. — (2) Prov., x.xiiî, 2G. — — (3) Ps. IV, 7. — (4) Rom., ii, 14. — (5, S. Jean, vni, 25,

Le Seigneur a placé encore son inscription au-dessus de sa ressemblance. — Saint Jean dans l'Apocalypse : « Je te donnerai une n pierre blanche et un nom nouveau écrit sur la pierre que per- » sonne ne connaît, excepté celui qui le reçoit ^l)- " Ce caillou embrasé, retiré de l'autel, est la grâce qui nous vient du ciel; le nom nouveau écrit sur le caillou est « Jésus de Nazareth, Roi des >• Juifs '2). » Saint Bernard ^'3) : N'est-ce pas là un nom nouveau : l'Homme-Dieu, Dieu crucifié, Dieu souffrant. Dieu mort? Peut-il y avoir quelque chose de plus nouveau ? La grâce est gravée en nous par la foi en Jésus-Christ et par les mérites de sa Passion. — l'Apôtre : « Nous portons sans cesse dans nos corps la mortiOca- » tion de Jésus-Christ, pour que la vie de Jésus soit manifestée » dans nos corps mortels (4). » Personne ne connaît la vertu de ce nom, excepté celui qui l'a reçue. L'Apôtre : « Nous prêchons » Jésus crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils, mais » force et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, qu'ils » soient Juifs ou Gentils (5). n

Saint Ignace portait cette inscription, car on trouva ces paroles gravées sur son cœur : Jésus, nom saint. — Isaïe disait : « L'ou- » vrier en airain qui frappe du marteau fortifiera l'ouvrier qui ^> polit re. » L'ouvrier en airain est le Saint-Esprit qui frappe du marteau dans les tribulations et dans les persécutions des martyrs. «< 11 fortifiera » la forme de vie que le Christ avait comme polie parmi les hommes par sa doctrine et par l'exemple de sa vie.

Jésus -Christ, le divin Juge, viendra an jour et nous montrera la forme du sceau qu'il avait imprimé, c'est-à-dire son humanité couverte de plaies et de blessures. Hélas ! voyons ceux qui, après avoir été ainsi marqués, se conforment àcesceau.Car a si nous souffrons » avec lui, nous régnerons avec lui (7). » Le Juge dira à tous : Vous dites que vous m'appartenez. Voyons, a montrez-moi la pièce d'ar- » gent du tribut. De qui est celte image et cette inscription ? » Votre vie et vos intentious doivent appartenir à César ; car les œuvres

(1) Apoc, M, 17. — (2) s. Jean, xix, 19. —(3) S. Bern. Hom 2, sur Messus est, u- 9. - (i) Il Cor., vi, 10. - (5) 1 Cor., i, 23. - («) I»aïe, XLi, 7. -- (7) II Timol.. ii, 12.

sont les traits de l'image, et rinteiition de vos œuvres est l'inscription. Ecoutez cette parole au sujet de vos œuvres. Vous êtes les fils de celui dont vous faites les œuvres. Ecoutez cette autre parole au sujet de vos intentions : « Si votre œil. » c'est-à-dire votre intention, « est simple, tout votre corps, « c'est-à-dire toutes vos œuvres « seront brillantes (1). »

C'est l'intention qui donne leur nom aux œuvres. Vous faites l'aumône, votre œuvre est bonne ; mais voyons-en le titre ; si vous faites l'aumône par vaine gloire, l'inscription de l'image est celle du démon ; si vous la faites avec une intention droite et pour Dieu, cette pièce de monnaie, cette œuvre appartient à César. Dieu placera dans ses trésors célestes toutes celles qu'il trouvera marquées de son sceau. — Jérémie : « Les Nazaréens étaient plus » blancs que la neige, plus purs que le lait, plus brillants que les » perles, plus éclatants que le saphir. Mais hélas ! leur visage est » devenu plus noir que le charbon (2). » « Les fils de Sion étaient y> beaux, n par l'image gravée dans leur nature ; « et revêtus de » l'or le plus pur, » de la grâce et de la ressemblance divine ; « pourquoi ont-ils été traités comme le vase de terre, ouvrage des » mains du potier (3)? »

Oh ! avec quel soin devons-nous conserver ce sceau divin, pour ne pas perdre notre âme ! cette pièce d'argent qui ne sera point reconnue, si elle n'a conservé le sceau de Jésus-Christ! Cachez-la aux voleurs, cachez-la aux démons et aux hommes pervers, de peur que la vaine gloire ne détruise le sceau et ne fasse perdre la pièce d'argent tout entière. — Saint Bernard (4) : Les mauvaises pensées et les délectations charnelles avilissent l'image ; mais le consentement détruit entièrement la ressemblance, en donnant la mort à l'imagp, car l'image de l'âme est motrte sans la vie de la grâce et de la ressemblance avec Dieu.

Le Seigneur interrogera donc tous les pécheurs. « De qui est » cette image ? » Et dans leur confusion extrême, les pécheurs voudraient se cacher sous les montagnes ; « et ils diront aux mon-

(1) S. Matlh., VI, 22. — (2] Lament., iv, T. - (3) Id., id. 2. — (4) S. Bern., serm. 32, de Diver. n» 3.

>» tagnes, tombez sur nous (1) » et couvrez-nous. Alors « l'iniquité >» fermera la bouche, » « et les lèvres trompeuses deviendront » muettes '2;. » Et voyant leur silence. Dieu interrogera ceux qui gravaient le sceau, c'est-à-dire les apôtres, qui par leur parole travaillaient les âmes à l'extérieur, et les anges, qui par leurs inspirations les travaillaient à l'intérieur. Dites-moi, vous, anges, vous, apôtres, « de qui est cette image et cette inscription? » Et ils répondront : Ce n'est pas celle de César, mais celle du prince des ténèbres, celle du démon, homicide dès le commencement. Et alors le Juge dira : Allez donc, âmes perverses, avec celui dont vous portez l'image, allez dans le feu éternel avec le démon que vous avez imité. Pour vous qui avez conservé mon image, venez avec moi dans le royaume éternel, au sein de la gloire sans un à laquelle nous conduise, etc. Ainsi soit-il.

APOSTILLE DE L'EVANGILE

« Les Pharisiens se retirant, formèrent le projet de le surprendre » dans ses discours. » Les Pharisiens étaient pleins de malice et de jalousie ; voyant qu'ils ne pouvaient calomnier les œuvres du Seigneur, parce quelles étaient admirables, ils formèrent le projet de lui tendre des embûches. On peut rapporter à ce dessein la vision de saint Jean dans l'Apocalypse, dans laquelle il vit une multitude de scorpions qui montaient de l'abîme : « Et il s'éleva du » puits une fumée, comme la fumée d'une grande fournaise ; et le » soleil et l'air furent obscurcis de la fumée du puits. Et dessaute- » relies sorties de la fumée du puits se répandirent sur la terre ; et » il leur fut donné une puissance comme celle des scorpions de la >» terre... Et les visages des sauterelles étaient comme des visages » d'hommes : et leur tourment était semblable à celui du scor- » pion quand il pique l'homme... Leurs queues étaient sem- » blables à celles des scorpions, et des aiguillons étaient sur leurs » queues 3,. »

Il semble au premier abord que les scorpions ne feront aucun mal ; puis tout à coup ils lancent leur venin. Ainsi font les Phari-

(1) s. Luc, xxiii, 30. - (2) Ps. CM, 42. — ,'3) Apoc, ii, 2.

siens : « Maître, nous savons (jne vous êtes vrai, et que vous en- » soignez la voie de Dieu dans la vérité, sans avoir égard à qui que » ce soit, parce que vous ne considérez pas la personne des » hommes. » Ils parlent ainsi [ our le prendre dans ses discours, car là, tombent même les plus parfaits, suivant la parole de saint Jacques : « Celui qui ne pèche point en parole, est un homme parn fait (I). »

Aveugles et insensés, ils veulent prendre dans ses paroles celui qui est la parole de Dieu. — Le Psalmiste : « Ils ont creusé de- » vaut moi la fosse (2) » de mon àme. Jacob les avait vus dans son esprit prophétique. « Siméou et Lévi, frères dans le crime, instru- » menls de violence. Mon àme n'est poiut entrée dans leur conseil ; » ma gloire n'a point été présente dans leur assemblées ; quand » dans leur fureur, ils ont tué un homme, quand dans leur ven- » geance, ils ont renveré des remparts. Maudite soit leur fureur, » parce qu'elle a été obstmée 1 maudite soit leur vengeance, parce » qu'elle a été cruelle (3; ! »

Le Sage les dépeint en ces termes : « Ils dressent des embûches >» pour la mort ; ils cachent des pièges sous les pieds de l'innocent » qui jamais ne leur a nui ; ils s'efforcent de l'engloutir tout vi- » vaut comme l'enfer, il voudraient le dévorer tout entier comme » l'abîme... Leurs pieds courent au mal et ils se hâtent pour ré- » -pandre le sang ; mais c'est en vain qu'on tend des filets sous les >» yeux de l'oiseau '4). « Jérémie disait d'eux : « lisent formé leur » langue au mensonge, ils ont travaillé à pratiquer l'injustice (5;. » Ecole malheureuse <Tù l'on s'efforce d'apprendre aux hommes la ruse, la fraude, la calomnie.

La vérité est simple ; il n'y a point de difficulté à dire la vérité ; mais quand on veut feindre la vérité, il est difficile que tout soit bien d'accord. « Maître, nous savons que vous èles vrai et que » vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité. » « Les paroles » de l'homme double paraissent innocentes et elles pénètrent jus- » qu'au fond des entrailles (6)- » Le psaume : «« Ses discours

(l) S. Jacq., m, 2. (2> Ps. lvi,7. — (3) Genèse, ilix,5. — (4) Prov., I, 11. — (6) Jéréra., ix, 5. — (6) Prov.,xYni, 8.

486 ^TVGT-DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

» sont plus onctueux que l'huile, mais ils ont le tranchant du » glaive (1). »

Les Pharisiens n'adressent point cette question au Seigneur dans le désir de connaître la vérité, mais pour exercer leur malice. Ils réalisent cette parole du psaume : « Ils me disaient sans doute des » paroles de paix, mais, remplis de colère, ils méditaient, en re- » gardant la terre, leurs complots artificieux 2^. » Et le Psalmiste ajoute : « Qu'ils soient chargés de honte et d'ignominie, ceux qui n s'élèvent contre moi '3^. » Job : « Vous n'avez que des paroles » de reproche, et vous les jetez en vain dans les airs '4). »

<< Pour le surprendre dans ses paroles, » afin de l'accuser, a Vous n'avez égard à qui que ce soit, parce que vous ne considé- » rez pas la personne des hommes. » Dieu ne fait point acception des personnes, il met au même rang l'empereur et la plus pauvre femme. — Sur la terre quelle différence! mais la mort égalise tous les hommes ; comme dans un jeu d'échecs, dès que la partie est finie, rois et peuples, tout tombe dans la même bourse.

« Mais Jésus connaissant leur malice dit : Hypocrites, pourquoi » me tentez-vous? Montrez-moi la pièce de monnaie de l'im- )> pôt. » Dieu en demandant le tribut, ne dit pas : rendez ou donnez; il dit : Montrez, « parce qu'il n'a pas besoin de mes M biens (5). » Il ne veut pas que les dons qu'il a mis en nous soient détruits ou avilis par nos vices ou par notre incurie.

«' Rendez donc à César ce qui est César, et à Dieu ce qui est à » Dieu, n Telle est la sentence du Seigneur. Cette pièce de monnaie qui est votre impôt matériel, porte l'image de César, donnezle à César ; mais votre cœur est une autre sorte de monnaie qui porte le sceau de Dieu, rendez-le à Dieu. Payer le tribut parmi les hommes, c'est une servitude ; payer votre tribut à Dieu, c'est une gloire.

Saint Bernard (6) : Pourquoi ne demanderait-il pas le tribut de votre amour, celui qui vous a donné la faculté d'aimer? Dieu défi) Ps. Liv, 22. — {2)Id. xxxiv,20. - (3) Id. id. 26. - (4) Job, vi, 26. — (5j Pi. XY, 2. — (6) 8. Bern. Serra. 12, sur le ps. Qui habitat, u«7.

\TNGT-TR0ISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE 487

mande à toutes vos puissances le tribut de leurs actes. Que votre intelligence paie le tribut de la contemplation ; la volonté, le tribut de l'amour ; la mémoire, le tribut de la reconnaissance ; le corps, le tribut de ses œuvres. Pour qui l'arbre doit-il porter des fruits, sinon pour celui qui l'a planté? N'est-il pas juste que le laboureur mange du fruit de ses travaux? Il a fait le champ, quand il nous a créés; il l'a semé, quand il nous a instruits; il l'a labouré, quand il nous a rachetés avec tant de fatigue. 0 glorieux laboureur ! Que de fatigues, que de sueur pour labourer ce champ. Nous lui devons le tribut par droit de création, car « c'est lui qui » nous a faits et non pas nous (i). » Nous lui devons encore le tribut par droit de rédemption, nous le lui devons encore, parce qu'il nous soutient dans la vie. « Que rendrai-je au Seigneur, pour tous » les biens qu'il m'a fait (2)? >> Il m'a fait, je me dois tout entier à lui ; il s'est donné à moi, que lui rendrai-je pour ce don?

VINGT-TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOTE

Evangile du Jour.

Ecce princeps unus accessit et adorabat eum dicens : Domine, filia mea modo defuncta est.

Voila qu'un prince du peuple s'approcha et l'adora, disant : Seigneur, ma tiile vient de mourir. (S. Matth., ix, 18.)

Saint Thomas (3} : Tous les êtres à cause de leur ressemblance avec Dieu ont le désir de se perpétuer, mais c'est dans l'homme que ce désir est le plus fort ; premièrement, parce que de tous les êtres l'homme est le plus semblable à Dieu ; secondement, parce que si tous les autres êtres, corruptibles de leurnature et créés pour

(l)Ps. xcix, 3. — (2; Id. cxv, 12. - (3) 8. Thom. Somme contre lee Gentils, liv. 3, cb. 19.

4S8 VI.NGT-TRi'ISIÈyE DLMA.XCHE

n'avoir qu'un moment d'existence, désirent se perpétuer, à plus forte raison l'homme créé pour jouir éternellement de Dieu. Saint Augustin :\] : Si l'homme n'avait pas péché, jamais il ne serait sorti du paradis terrestre ; de ce lieu de délices il serait entré dans les délices des cienx.

Mais parce que l'homme ne peut se perpétuer en lui-même, il désire se perpétuer dans un semblable à lui. Telle est la cause de la prière que dans son angoisse, le prince de notre Evangile adresse au Seigneur pour sa fille : " Voilà qu'un prince du peuple s'approcha et l'adora. » Un prince des Juifs vient au prince des Anges, disant : « Seigueur. ma fille vient » de mourir; mais venez, mettez votre main sur elle et elle » vivra. »

Deux vies de l'âme : la vie du juste et la vie des bienheureux. Le bienheureux ne détourne pas un seul instant les yeux du Seigneur : sans cesse il voit Dieu. Le juste, quoique marchant ici-bas dans l'image de cette vie bienheureuse, est sans cesse durant la vie présente « assailli de vains troubles (2;, » suivant la parole du Psalmiste.

H y a aussi pour l'âme une double mort : la mort du péché et la mort de l'enfer, le contraire de la vie bienheureuse. Saint Jean dans l'aporalypse appelle la mort de l'enfer, la seconde mort : « Les ti- " mides, les incrédules, les abominables, les homicides, les forni- >• cateurs. les empoisonneurs, les idolâtres et tous les menteurs au- ») ront leur part dans l'étang brûlant de feu et de soufre ; ce qui H est la seconde mort '3^. »

Une analogie. L'âme donne la vie au corps comme Dieu donne la vie à l'âme. Deux autres sortes de morts : la mort naturelle et la mort spirituelle, et leurs effets sont semblables. Comme la mort naturelle prive l'homme de sentiment, de mouvement, de force, et de beauté, ainsi la mort spirituelle prive de sentiment, car le pécheur n'a plus de goût pour les choses spirituelles. La raison en est qu'il n'entend plus la voix et les conseils de Dieu et ne voit

(1) 8. Aug., sur la lellre de la Genèse, liv. 9, ch. 6. - (2) Ps. xxxviir, 12. — (3) Apoc, xx), 8.

pas le danger de son âme, La sentence est déjà portée contre lui, la crainte pourra seule le détourner du feu éternel.

De plus, il ne voit pas son avilissement et sa laideur, il ne voit pas qu'il est la proie et le jouet des démons. 0 âme, naguère tabernacle du Seigneur, temple splendide, paradis de délices, devenue maintenant un cloaque habité par les démons, un fumier infect. Isaïe : « Elle sera abandonnée au pélican et au hérisson, elle » de^^endra le séjour des corbeaux et des hiboux..., les épines et » les orties couvriront ses palais et les ronces croîtront dans » ses citadelles; elle sera la demeure des serpents: Tau- » truche y prendra sa nourriture, les démons s'y rencontreront en » foule (1). »

Voici une figure de ces calamités. Le plus fort des hommes, Samson, fut épris de Dalila... etc. Ainsi l'âme qui d'abord par la grâce de Dieu détestait toute alliance avec les démons, est misérablement éprise d'une nouvelle Dalila, de quelque mauvaise convoitise. Celle-ci l'enchaîne tout d'abord et puis rase ses cheveux qui tombaient de sa tète en abondance : c'est-à-dire étouffe toutes les saintes inspirations que lui donnait Jésus-Christ et qui sont toute la force de l'âme. Elle le livre aux Philistins, c'est-à-dire aux démons ; et ceux-ci lui arrachent aussitôt les yeux, ensuite se moquent de lui, puis enfin le mettent au service de la chair et le condamnent à moudre avec de grands efforts la farine infecte des mille appétits de ce corps grossier. Isaïe ; « Descends, assieds-toi » dans la poussière, vierge, fille de Babylone ; assieds-toi sur la » terre ; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéens ; on » ne te croira plus faible et délicate. Prends cette meule, écrase le >» froment ^2;. »

L'âme est la vie du corps, mais Dieu possède la vie elle-même ; Dieu est donc l'âme de notre âme et il produit dans l'âme les mêmes effets que l'âme dans le corps. L'âme embellit et fortifie le corps; elle lui donne le mouvement et le sentiment, ainsi Dieu dans l'âme. Sans Dieu l'âme est immobile, elle dort, elle n'a plus de sentiment, elle ne peut rien faire. Pour le pécheur tout est

(1) Isaïe, XXXIV, 11. — (2) Id. xlvu, 1.

difficile ; en lui tout est vide, faible, infect. Sans la j^ràce, la vie de l'homme ne serait plus un bienfait, mais un tourment et un malheur. La naissance ne nous servirait à rien si elle ne servait à recevoir les fruits de la Rédemption, car alors, Thomme ne pourrait atteindre sa fin, son existence serait inutile.

Grâces vous soient rendues, Seigneur, je vous dois plus de reconnaissance de m'avoir racheté que de m'avoir créé. Vivre sans vous, serait une vanité, ce serait un tourment, car je suis fait pour vous. Saint Augustin ^1} : J'aimerais mieux être avec Dieu dans l'enfer, que d'être sans Dieu dans le ciel. L'homme aurait beau posséder toutes les richesses de la création, il serait malheureux, si Dieu ne le possédait lui-même. Et pourtant souvent notre àme est morte ; nous portons dans notre corps une àme morte et fétide sous les yeux de Dieu, des anges et du monde , et nous supportons un tel état 1 Malheur à celui qui peut le supporter, qui peut un seul moment se livrer au sommeil ! Il montre une audace plus imprudente que s'il voulait prendre son repos au milieu des serpents et des animaux les plus venimeux.

« Seigneur, ma fille vient de mourir. » Il y a quatre sortes de morts. Les premiers sont morts par le seul consentement intérieur. Exemple, cette fille de la synagogue. Quel est le consentement nécessaire pour donner la mort à l'àme? il est difficile de le déterminer. Ces morts ressuscitent facilement sans le secours d'une voix extérieure. Par le seul effet d'une persuasion, d'un conseil, d'une inspiration, ou même de la connaissance de leur état. Appelle ton père et ta mère, c'est-à-dire la connaissance de toi-même. Job : « J'ai dit à la pourriture : vous êtes mon père, et aux vers : vous » êtes ma mère et ma sœur (2). » 0 homme, p'.ût au ciel que tu te connusses!

Le second mort est le fils de la veuve de Naïm. Déjà on le portait hors des murs de la ville ; c'est le pécheur qui a commis son péché par un acte extérieur. Quatre hommes portaient le cercueil du mort; quatre choses portent l'âme au sépulcre, une confiance

(1) Ou plutôt S. Bernard, serin. 7 sur le ps. Qui habitat, n» 4. — (2) Job, ïvn, 14.

APRES LA PENTECOTE 49^

déréglée dans la miséricorde de Dieu, l'espoir d'une longue vie. la honte d'avouer la faute, l'amour du plaisir.

Le troisième mort est Lazare qui ne ressuscita qu'après les gémissements, après les larmes et après l'appel du Seigneur ; c'est le pécheur d'habitude. Le quatrième ne ressuscite point. Le psaume : « Le pécheur s'applaudit dans les désirs de son âme. » Ce sont les riches et les grands qni se donnent tonte licence dans leurs dérèglements, a Laissez les morts ensevelir leurs morts. » Ces paroles s'adressent aux flatteurs qui vantent même les péchés. Jésus-Christ ne vient pas à ces morts. Ils mènent une vie toute païenne, ainsi que l'attestent leurs œuvres; ils sont entièrement morts.

Ce sont encore ceux qui pèchent par malice et par mépris de Dieu ; ils sont aussi entièrement morts à cause de leurs désirs, de leurs desseins, et de leurs vices. — Nul soin de leur salut. — Job : •< Ils se sont comme à dessein éloignés de lui et ils n'ont pas voulu comprendre ses voies (1;. •> Exemple: ceux qui se font un jeu des blasphèmes, des plaisirs impurs, des calomnies. Le Sage : « Ils >» abandonnent les sentiers aplanis, pour suivre des routes téné- » breuses, ils se réjouissent de leurs mauvaises actions, ils tressail- » lent de joie dans les choses les plus perverses, leurs voies sont >» perverses et leurs pas infâmes (2\ » Le Psalmiste : « Ils se cou- » vrent d'un vêtement d'iniquité et d'impiété. Leur iniquité sort » de leur abondance, les pensées de leur cœur débordent ; la per- » versité est dans leurs pensées et dans leurs paroles ; ils parlent »' comme d'un lieu élevé, ils opposent leur bouche au ciel (3). »

Malheur à vous qui vous rejouissez au jour de votre péché ! Le Psalmiste : « Leur voie est le scandale ; ils se complaisent dans les » paroles de leur bouche, ils seront entassés dans l'enfer comme » un vil troupeau, la mort se repaîtra d'eux (4). » « Comme ces » blessés de la mort qui dorment dans le sépulcre, effacés de votre » souvenir, repoussés par votre main (5). » « Lorsqu'ils diront : » paix et sécurité , tout-à-coup la mort les surprendra à l'impro- » viste (6). » « Ne dites pas dans votre cœur : J'ai péché et que

(1) Job, xxxiv, 27. - (2) Prov., ii, 13. — (3) Ps. lxxii, 6. ~(4) Id. XLvm, 13. — (5; Id. Lxxxvii, 5. — (6) Thessal , , t, 3.

492 VINGT-TROlSltME DIMANCHE

» m'est-il arrive de triste (1) ? » « Ecoute, peuple insensé, qui n'a » pas de cœur, qui a des yeux et qui ne voit point, qui a des » oreilles et qui n'entends point. Ne me craindrez-vous donc pas, » dit le Seigneur, et ne redouterez-vousdonc point ma face, moi qui » ai donné le sable pour borne à la mer (2)? » Vous me méprisez, moi qui ai fait le ciel et la terre! Vous ver de terre, misérable insecte, vous vous élèverez contre moi I D'où vous vient cetteaudace? C'est que vous n'avez point de cœur ; c'est que vous avez des yeux et que vous ne voyez pas; ce n'est point parce que je ne suis pas terrible et sévère ; pourquoi donc ne me craignez-vous pas? Parce que « le cœur de ce peuple est devenu incrédule et re- » belle (3). »

Mais revenons à notre Evangile. La jeune fille gisante et morte dans son lit est donc la figure du pécheur. Comment la ressusciter? Que le père de la jeune tille vienne, c'est-à-dire le Saint-Esprit « qui interpelle pour nous avec des gémissements » inénarrables ; que l'àme, sa fille, désirant se convertir, lui dise : « Seigneur, » votre fille, vient de mourir. » Je semble vivante, et au-dedans je suis morte par mon péché. — Seigneur, elle vient de mourir; venez, avant que la corruption la saisisse.

Non, mes frères, ne prolongeons pas nos iniquités, ne différons pas notre conversion, de peur qu'au-dedans de nous notre âme ne tombe en corruption ; mais à l'instant même élevons nos cris. — Saint Grégoire '4) : Le péché devient d'autant plus puissant qu'il relient plus longtemps une âme dans ses chaînes.

« Venez, mettez votre main sur elle et elle vivra. « Remarquons que d'après saint Marc, le Seigneur pour ressusciter la jeune fille, prononça aussi quelques paroles : « Et tenant la main de la jeune » lille, il lui dit : Talitha cumi, ce qui veut dire : Jeune fille, lève- >» toi, je te le dis (o. »

Tels sont les lemèdes : venir, toucher, appeler. Jésus-Christ vient quand on s'aperçoit de son p^che ; il touche quand il donne la contrition, il appelle quand il verse la grâce. — Le cantique :

(1) Eccli., V, 4. —(2) Jérém., t. 21. - (3, Id. id. 23. - (4) S. Grég. Conimeoi. sur liaéch. liv. l", hom. 11, n" 21. - (5) S. Marc, v, 41.

APRE? LA PENTECOTR 493

" Que mon Bien-ainié vienne (1\ » Mon Bien -aimé a passé sa » main par les treillis (2). » « Mon âme s'est fondue, dès qu'il a » parlé (3^. » Mais la voix est secrète et douce, c'est comme un souffle léger. — Job : « J'ai entendu sa voix, comme le bruit d'un » souffle léger (4). » 11 faut encore chasser la foule des soucis et des inquiétudes qui font du bruit autour de l'àme ; ainsi que les joueurs de flûte, c'est-à-dire les désirs charnels.

« Venez, mettez la main sur elle et elle vivra. » Etendez votre main, c'est-à-dire votre miséricorde. — Le psaume : «c Etendez » votre main d'en haut, retirez-moi et délivrez-moi (5). » Dieu nous touche et voici comment. D'abord il excite en nous la crainte. L'Epouse : « Mon Bieu-aimé a passé sa main par les treillis et à » ce contact mon sein a frémi de crainte (6\ » Il touche une seconde fois et l'àme se fond d'amour. Dire bien d'autres choses de ce toucher spirituel.

Qui ne sera saisi de crainte, quand le Seigneur étend sa main? La main de Dieu frappa dans le ciel un esprit orgueilleux, l'apostat Lucifer, avec tous ses compagnons, et les précipita dans le fond de l'abîme ; elle frappa nos premiers parents dans le paradis terrestre, et ce coup se fait sentir encore dans toute leur postérité ; elle frappa sur la terre de grands empires, de puissants royaumes, et ces empires et ces royaumes furent renversés et tombèrent sous son joug ; elle frappe encore dans le purgatoire ; mais elle frappe dans l'enfer des coups irrémédiables. « Et après » tout cela sa colère n'est pas apaisée et sa main est toujours éten- » due (7). »

« Seigneur, ma fille vient de mourir... Et voilà qu'une femme » affligée d'une perte de sang depuis douze années vint derrière » lui et toucha la frange de son vêtement, disatit en elle-même, etc. » Dans le sens allégorique, disent saint Augustin et saint Jérôme (8), ces deux femmes sont la figure de la synagogue et de l'Eglise sortie de la gentilité. u L'Ethiopie prendra la première la main de

(l)Cant., V, 1. - (2) Id. id. 4. - (3) Id. id. 6. - (4) Job. iv, 16. - (5) Ps. cxLin, 7. - (6) Gant., ▼, 4. — (7) Isaïe, x, 4. - (8) S. Aug., serm. 62, et S. Jérôme, sur S. Mattb., liv. I", ch. 10.

> Dieu ^1,, » pour la baiser, pour lui offrir son obéissaûce et pour recevoir ses bénédiclions.

Les anciens philosophes, médecins du monde, prétendaient montrer la voie du salut et la voie de la vérité ; mais ils ne la conuaissaient pas eux-mêmes, jusqu'à ce que vint celui qui avait été préparé, « pour marcher à la tète de tous les peuples, pour être la >» lumière révélatrice de la vérité aux nations, pour éclairer les » hommes assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, pour » diriger nos j as dans la voie de la paix (2). »

Dans le sens moral, ces deux femmes signifient deux sortes de pécheurs ; les uns pèchent par ignorance ou par faiblesse, et les autres par malice. Il est dit de ces pécheurs : ^ Si une personne » pèche par erreur, elle offrira une chèvre d'un an pour son péché, » et le prêtre priera, parce qu'elle a péché par ignorance devant le » Seigneur et demandera son pardon et il lui sera accordé... Mais » celui qui aura commis une faute par orgueil, parce qu'il s'est »> révolté contre le Seigneur, périra au milieu du peuple. Car il a » méprisé la parole de Dieu et violé son commandement ; c'est >» pourquoi il périra et portera son iniquité (3). »

Il pèche par faiblesse celui qui pèche sans le vouloir ; il a de bons désirs, mais sa passion l'entraîne. Il y a en effet des hommes de complexion violente qui sont irascibles, agités, orgueilleux, charnels. 11 y en a d'autres qui, soit par faiblesse de complexion ou par une sorte de douceur naturelle de caractère sont bons, humbles, pacifiques, modestes, modérés. Dieu donne les qualités comme il lui plait. Mais les premiers éprouvent de grandes difficultés dans leur marche à travers les commandements de Dieu ; aussi, ils obtiendront une belle couronne pour leurs triomphes.

Par conséquent quiconque est afflige d'une perte de sang, c'està-dire quiconque pèche par faiblesse, à cause de la puissance des sens sur le cœur, soit que cette puissance vienne de la dépravation des sens ou de la force de l'habitude, ou bien encoie d'une disposition de Dieu, car « Dieu pèse les eaux dans sa balance (4;, » qu'il

(1/ Vb. lxvii, 32. - (2) S. Luc, i, 77. — (3) Nomb xv, 27. - (4) Job,

XJLVIil, 2ô.

APRES LA PENTECOTE 495

s'écrie avec le prophète : «< Seigneur, je souffre violence, répondez » pour moi (1), » ou bien encore : Sauvez-moi, ô mon Dieu, car n les eaux sont débordées sur mon âme. Je suis plongé dans la vase » de l'abîme et elle fuit sous mes pieds; je descends dans la pro- » fondeur des mers et les flots m'ont submergé. J'ai crié avec » effort, ma bouche s'est desséchée ; mes yeux se sont lassés à » vous attendre, ô mon Dieu. Ceux qui me baissent sans sujet » sont plus nombreux que les cheveux de ma tète, ceux qui veu- » lent injustement me perdre se sont fortitiés contre moi (2). » Ou bien encore : « 0 mon Dieu, ayez pitié de moi, l'homme a » voulu me fouler aux pieds ; chaque jour il m'a attaqué et m'a » brisé. Mes ennemis m'ont foulé aux pieds ; leur nombre s'est » multiplié contre moi. Pour moi j'espérerai en vous (3). »

Et si le Seigneur ne vous écoute pas, suivez mon conseil : touchez la frange des vêtements du Seigneur, c'est-à-dire : « Appelez » quelqu'un qui réponde pour vous ; adressez-vous à quelque » saint (4) » du Seigneur. Tel était le conseil que ses amis donnaient à Job couvert de plaies sur un fumier ; car « la prière des « saints a une grande puissance auprès de Dieu v-d). » Moïse par sa prière empêcha Dieu de détruire son peuple ; Gédéon par sa prière vainquit les Madianites ; Josué par sa prière arrêta le soleil ; Elie par sa prière ferma le ciel : Ezéchias par sa prière obtint la prolongation de sa vie.

Ou peut entendre encore ces paroles : toucher la frange de ses vêtements, dans le sens de la chair sacrée du divin sacrement que l'on ne foule pas, mais qu'on touche par la foi. Rien ne repose le cœur, rien ne lui donne le calme comme la pieuse réception de la sainte Eucharistie.

a Car elle disait en elle-même : Si je touche seulement la frange » de son vêtement, je serai guérie. Mais Jésus se tournant et la » voyant, dit : Ayez confiance, ma fille, votre foi vous a guérie, et » la femme fut guérie à l'instant, » Cette femme s'étant avancée au milieu du peuple, vola à la dérobée, pour ainsi dire, sa guérison

(l) Isaïe, xxxvni, 14, — (2) Ps. lxviii. 1. — (3) Id. lt, 1. — «4) Job, 5, 1. - (5) S. Jacq., v, 16.

496 VINGT-TROISIÈME DIMANXHE

dans le trésor de la puissance divine; elle saisit furtivement une vertu puissante, carie Seigneur sentit qu'une vertu était sortie de lui.

Comment le connut-il ? Comment une telle vertu se trouvait-elle dans l'humanité du Christ? C'est là* une question. Saint Thomas '1) enseigne que dans l'humanité du Christ était une sorte de vertu contenant éminemment toutes les vertus des pierres et des plantes avec laquelle l'humanité de Jésus-Christ concourait à l'opération des miracles. Cette vertu était dans l'humanité du Sauveur comme l'instrument à l'aide duquel la divinité principalement opérait les miracles et les guérisons. Mais comment opérait cet instrument? Tranchait-il comme la hache ou la scie? hrùlait-il comme le feu? en un mot opérait-il par le contact? Ou bien était-ce parce que dans l'humanité du Sauveur il y avait toutes les vertus curatives des pierres et des plantes? Celui qui dirait que la vertu de Jésus- Christ agissait comme la pierre-ponce qui arrête le sang, celui-là approcherait de la vérité.

« Lorsque Jésus arriva dans la maison et vit les joueurs de flûte » et une foule tumultueuse, il dit : Retirez -vous. » Saint Chrysostôme appelle ces joueurs de flûte des voleurs du midi qui, avec de douces paroles et sans que vous vous en aperceviez, tirent l'argent de la bourse.

Remarquez que la résurrection de cette jeune fille signifie la résurrection des pécheurs qui ne peut s'opérer qu'après avoir rejeté la troupe et le tumulte des pensées, des désirs et des cupidités du siècle. Voulez-vous ressusciter? chassez cette foule de votre esprit. Malheur à l'homme qui recherche les consolations du siècle ! Saint Jérôme (2; : 11 sera impossible là-haut de rassasier son âme, si Ton a rassasié son ventre ici-bas; il est impossible de passer des délices de la terre aux délices des cieiix.

Abraham réserva l'héritage pourisaac, et il donna à Ismaël une outre pleine d'eau. Ismaël signifie étranger, et n(*i citoyen de la

(1) S. Thom. Som. 3» part, quest. 13, art. 2. Voyez aussi Suarez, l. I", sur la 3* part de la Sorame de saint Thomas, disp. 31,sect. 3. — (2) S.

Jérôme, l«t. 92 a Julieo.

APRÈS LA PENTECOTE 497

sainte cité. L'Apôtre : « Vous n'êtes pas des hôtes et des étran- » gers (1). » Ismaël représente donc les riches de ce siècle à qui Dieu donne les biens terrestres, les plaisirs, une outre pleine d'eau ; mais l'eau s'épuisera et Ismaël aura soif. Ecoutez quelle soif. Le mauvais riche de l'Evangile demandait une goutte d'eau et personne ne la lui donnait. « Il avait reçu les biens dans cette vie et après » la mort il fut enseveli dans l'enfer (2). »

Saint Jérôme : Il est impossible d'avoir la gloire dans l'une et l'autre vie. Aussi le prudent Sisara, c'est-à-dire l'enfant du siècle, s'enfuit du combat; il quitte les luttes du monde ; et Jahel, c'està-dire l'état religieux reçoit le fugitif. Mais qu'il prenne garde, après son entrée dans le cloître, d'y boire au lieu de l'eau des consolations spirituelles, le lait de l'outre, c'est-à-dire d'y goûter une joie toute matérielle ; qu'il prenne garde que ce calme où il croyait trouver un asile, ne le jette dans la somnolence, dans la torpeur et dans l'oisiveté, alors à cause de cette torpeur et de cette inutilité, Jahel enfoncerait en lui le clou de quelque convoitise forte et indélébile. Car si un saint repos enfante une sagesse salutaire, un repos insensé enfante la convoitise. Qu'il soit donc semblable à « Issachar couché comme l'àne robuste près des frontières ; » il a vu que le repos était bon et que la terre était excellente et » il a soumis son épaule au fardeau et il s'est assujetti aux tri- » buts (3). »>

Qu'il soit semblable à « Issachar couché comme l'àne robuste, » c'est-à-dire qu'il soit un chrétien ou un religieux constant ; « près » des frontières » de la vie et de la mort, ou bien de la naissance et de la mort. « Il a vu que le repos » éternel « était bon ; » et « que la terre » des vivants « était excellente; » et en toute liberté et même avec plaisir, « il a soumis son épaule au fardeau » de la règle ou des austérités ; et il s'est assujetti aux tributs quotidiens envers Dieu, aux tributs de la prière et des heures canoniales, ou bien aux tributs de l'amour, de la piété, de la louange, de l'oraison. Que tel soit celui qui renonce aux charmes du monde et aux plaisirs du siècle ; et son âme se nourrira en toute sécurité de la

(1) Eph., II, 19. —(2) S. Luc, XVI, 22. — (J) Genèse, xlix, 14.

délicieuse nourriture des choses célestes ; sera comme « un doux >) festin (1). » Cicéron '2^ disait : Oh 1 quel grand bien que la sécunté de la conscience !

a Car elle disait en elle-même : Si je touche seulement son » vêtement, je serai guérie... et au même instant la femme fut » guérie... Et lorsqu'on eut fait sortir la foule,- il entra, et il prit » la main de la jeune fille et elle se leva. » Remarquez qu'au contact des vêtements du Sauveur, la maladie est guérie et qu'au contact de sa chair sacrée, la jeune fille ressuscite. Mais la chair du Christ était elle-même un vêtement, le vêtement du Verbe. « Et par son extérieur, il fut reconnu comme homme (3). »

Dans l'ancienne loi le Seigneur employait plusieurs remèdes pour guérir les maladies du genre humain ; dans la nouvelle loi il n'en a qu'un seul, la passion du Ôhrist, mais ce remède est souverain, depuis qu'il « est entré une fois dans le sanctuaire avec son « propre sang > . » Si vous considérez le nombre des remèdes, l'ancienne loi vous paraîtra mieux pourvue, puisqu'elle avait un grand nombre de sacrifices ; mais si vous considérez la vertu du sacrifice, nous n'avons sans doute qu'une hostie, mais elle surpasse infiniment toutes les autres en efficacité.

Bien plus, toutes ces oblations extérieures et matérielles, vous pouvez les faire spirituellement. Pardonnez les injures, apaisez votre colère et vous aurez offert un agneau ; méditez la loi divine et vous aurez offert une colombe ; gémissez de vos péchés et vous aurez offert une tourterelle ; élevez-vous vers Dieu par la piété, et vous aurez offert le veau gras : pourvoyez aux besoins de vos frères avec délicatesse et avec diligence et vous aurez offert le bouc chef du troupeau. Vous n'avez donc pas besoin d'aller dans la campagne tendre vos pièges et vos filets pour prendre les animaux de vos sacrifices: vous avez dans votre cœur tout ce que vous voudrez offrir.

Et remarquez que les sacrifices de l'ancienne loi avaient été imposés à un peuple grossier pour deux motifs : premièrement,

(1) iVov.. XV. I.>. — (2 r.icpron De la vieillesse. — (3) Pliilipp.. m, 7. — (4) Hebr., ix, 11.

APRÈS LA PENTECOTE 499

pour le tenir en haleine, afin qu'il n'offrit point ses sacrifices aux faux dieux, car il était très-enclin à l'idolâtrie, ainsi que nous le voyons dans leLévitique, où il est dit : « Et ainsi ils n'immoleront » plus leurs victimes aux démons (1). » Ces sacrifices n'étaient pas bons en eux-mêmes, ils étaient des remèdes ; ce n'étaient pas ces oblations qui rendaient le peuple agréable à Dieu, ainsi que nous le voyons dans Isaie et dans les psaumes : « Vous n'avez pas » voulu les oblations et les sacrifices (2). » « Si vous l'aviez voulu, » je vous aurais offert un sacrifice, mais les victimes ne vous sont » pas agréables (3). »

Secondement, ces sacrifices leur étaient donnés comme des signes figuratifs. Dieu, à cause de leur aveuglement et de leur faiblesse, leiir avait donné des commandements qui n'étaient pas bons par eux-mêmes, mais il mêlait toujours à cette multitude de cérémonies quelque figure de la Passion, pour leur donner quelque mérite et pour en faire une prophétie, un enseignement, un principe de sanctification. Elles n'opéraient point par leur vertu intrinsèque, mais comme des signes, comme des signes représentant le salut, mais ne l'opérant pas. Voilà pourquoi toute purification, toute consécration, toute onction se faisaient avec le sang ; voilà pourquoi aussi dans la purification du lépreux, on tuait un passereau et on mettait l'autre en liberté, on tuait un bouc et on renvoyait l'autre, c'était un signe mystique de l'homme immolé et du Dieu immortel dans un seul sujet, le Christ.

Notre utilité était donc le but de ces cérémonies : Dieu voulait par là nous révéler les mystères futurs et faire disparaître un jour cette vétusté dans la claire lumière de son Esprit ; il voulait nous ouvrir les yeux pour nous faire voir que la Rédemption annoncée et figurée si longtemps auparavant par les sacrifices anciens avait été enfin accordée au monde, il voulait qu'en voyant nous crûssions, et qu'en croyant nous comprissions que .lésus-Christ est le vrai Dieu, le Rédempteur du monde, promis dans la loi et par les prophètes.

« Il prit la main de la jeune fille et elle se leva, et il ordonna

()) Lévit., xvii, 7. - {2^ Ps. xxxix, 7. - (.3) Id. l, 18.

ôOO VINGT-TROISIEME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE

n qu'on lui donnât à manger. » Remarquez que d'après saint Marc le Seigneur, après avoir ressuscité la jeune fille, ordonna de lui donner à manger. Le Seigneur guérit par des moyens bien différents que ceux des médecins du corps ; ceux-ci guérissent par la diète, le Seigneur guérit en nourrissant le malade d'une multitude de grâces et d'inspirations intérieures. Voilà pourquoi dès qu'il eut appelé saint Matthieu, aussitôt on fit un festin.

« La jeune fille se leva à l'instant, et elle marchait, et il ordonna » de lui donner à manger. » Trois signes d'une résurrection complète. Premièrement, le mort se relève, secondement, il marche, troisièmement, il mange. Le jeune homme que le Seigneur ressuscita s'assit sur son lit. 11 est la figure de ceux qui sont émus sans doute, mais qui demeurent dans leur vice et dans les occassions du vice. Si vous êtes vraiment ressuscites, quittez le lit, c'est-à-dire le vice ; repoussez les occasions, sortez hors du sépulcre comme Lazare, sans quoi vous mourrez bientôt de nouveau.

Il ne suffit pas de se détourner entièrement du mal ; il faut de plus faire le bien ; marchez, avancez dans la voie droite ; par vos bonnes œuvres, expiez les fautes commises. Pourquoi demeurer debout et immobile? — Troisièmement, voyez si vous goûtez, " combien le Seigneur est doux, >» si la piété vous plaît, si vous aimez l'oraison et la lecture de la parole de Dieu : voilà le signe qui vous montrera que vous êtes tout-à-fait dans la vie.

Le psaume : « Seigneur, faites-moi connaître ma fin. » Que d'autres connaissent les vertus des plantes, les mouvements des cieux, la puissance des astres ; pour moi, ô mon Dieu, « faites-moi » connaître ma fin ;'l". » Telle est la science qui m'est le plus utile. Celui qui ne sait pas ou il va, comment dirigera-t-il sa vie '2^ ? — Aristote : La connaissance de la fin est nécessaire ; nous sommes comme l'archer qui a besoin d'un but pour diriger sa flèche. Oh ! si nous poursuivions toujours notre fin, nous n'irions pas errer parmi les vanités du monde !

« Qu'est le nombre de mes années (3)'^ » Les années passent et elles ne sont plus ; elles n'ont aucune consistance, leur être c'est

(1) Ps. xxxvui, 5. —(2) Elhec, liv. l, ch. 2. - (3) Ps. xxxviii, 5.

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