SERMON" POUR LA FÊTE DE LA CIRCONCISION
\om de «Jésus.
Tocatum est nomen ejus Jésus.
Il fut appelé du nom de Jésus.
(S. Lie, n, 21.)
La perfection d'un nom. sa propriété consiste dans sa conformité, dans son analogie avec la chose qui porte ce nom. Cette
analogie peut être de deux sortes : il peut y en avoir une dans la : notion du mot. et une autre dans sa signification. Dans l'analogie de construction, le nom doit être tel. que sa seule énonciation manifeste la chose. Voilà pourquoi, d'après Platon, la parole est en quelque sorte naturelle. Le nom ne doit pas être arbitrairement imposé ; celui qui veut donner à quelque chose un nom convenable, doit considérer la conformité naturelle du mot avec la chose, afin que chaque chose ait son nom propre.
La seconde analogie est celle de la signification, voilà pourquoi Dieu donna au firmament le nom de ciel, mot qui vient de celer. Nous prouverons plus tard que le nom de Jésus possède ces deux analogies ; voilà pourquoi « il fut appelé du nom de Jésus. » Car si un grand de la terre sait appliquer ces analogies, à plus forte raison Dieu qui a l'intelligence parfaite de toutes les analogies entre la chose et le nom de la chose.
Nous ne trouvons pas dans les saintes Ecritures que Dieu ait imposé lui-même le nom à la bienheureuse Vierge. Mais, comme Dieu accorda cette faveur à saint Jean, nous ne doutons pas que Marie ne l'ait également reçue, suivant cette règle générale : Toute prérogative, tout privilège accordé aux saints, a été pareillement accordé à la mère de Dieu. Pour bien voir combien le nom de Marie convenait à la Vierge Mère, lisez saint Bernard (1) dans sa seconde homélie sur ces paroles de l'Evangile: « Un ange fut « envoyé. » — «Et le nom delà Vierge était Marie 2 . » Excellent original.
Nous forons deux réflexions. Nous dirons d'abord la propriété, la parfaite harmonie du nom de Jésus avec le Christ : nous dirons enso llences de ce nom.
- int Denis '3 . » au premier chapitre des noms divins, nous dit : Dieu est an-dessus de tonte parole, de tonte science; rien ne peut nous en donner une idée juste, ni le sentiment, ni l'imagination, ni un système, ni un nom. ni une parole, ni les sens maté- - intellectuels. Que pourrons-nous donc écrire bu
. Il . is P£t, n° 17. - (2) S. Luc, I, 27. —
(3) S. Dr.-jis. Dei DOOM divins, chap. 1, paragr. 5.
les noms divins ? Comment pourrons-nous en parler, puisque nous enseignons que la Divinité, étant au-dessus de toute substance, ne peut être exprimée par aucun mot, qu'elle est au-dessus de tout nom ? Ainsi parle saint Denis.
Par conséquent de la même manière que Dieu est incompréhensible, ainsi il est ineffable; s'il est au-dessus de toute pensée, comment ne serait-il pas au-dessus de toute parole ? si l'intelligence ne peut le comprendre, comment la bouche pourrait-elle l'exprimer? Voilà pourquoi saint Thomas (4), nous dit : De la même manière que Dieu peut seul se comprendre, ainsi il peut seul se nommer. Dieu engendre, et cette génération est une dénomination, et le Fils est un nom qui exprime entièrement la substance divine... De là cette parole dTsaïe « Le nom du Seigneur « vient de loin (2), » la Glose ajoute : ce nom est le Fils. Par conséquent Dieu n*a pas de nom sur la terre. Aussi lorsque Jacob demandait au Seigneur : Quel est votre nom ! le Seigneur offensé pour ainsi dire de cette demaude, répondait : « Pourquoi de- « mandez-vous mou nom (3) ? » Mon nom est admirable, ou plutôt ineffable, inénarrable, innommable, suivant le mot de saint Denis (4).
Par conséquent le nom de Dieu c'est d'être sans nom, comme sa louange consiste dans un silence respectueux, suivant ces paroles du psaume . « Le silence est la louange que nous vous devons (5). » Et c'est ainsi que se réalise cette parole d'un psaume : « Comme « votre nom, ô Dieu, "ainsi est votre gloire (6). » Il n'y a pas de plus haute louange que le silence ; car, nous dit saint Denis (7 ), il y a une ignorance plus grande que toute science, un silence au-dessus de toute parole, une insuffisance au-dessus de toute force. De là cette parole du Psalmiste : « Mon âme désire et défaille à la pensée des « parvis du Seigneur (8). » Vous aurez donc de Dieu une connais-
(1) S. Thomas, Ire sent. dist. 22, art. 1. - (2) ïsaïe, xxx, 27. — (31 Genèse, xxxu, 29. —(4) S. Denis. Des Noms divins, ch. 1, parag. 6. — (5) Ps. lxiv, 1 ; version des Septante. Voir les autres endroits où cette parole est citée. — (6) Ps. xlvii, 11. — (7) S. Denis. Des Noms divins, chap. 1, par. 3. — (8) Ps. lxxxiii, 3.
sance convenable, lorsque vous arriverez à comprendre que vous ne savez rien de lui. Vous parlerez convenablement de la divine majesté, lorsque vos paroles vous conduiront à garder le silence. Voilà pourquoi saint Augustin T après avoir parlé de l'ieu et de la glorieuse Trinité, s'exprime ainsi : Avons-nous dit, avons-nous fait entendre quelque chose digne de Dieu ? Ah ! je le sens, je n'ai que voulu dire : et. si j'ai dit. ce n'est pas là ce que je voulais dire. Je le sais, parce que je sais que Dieu est ineffable, et si ce que j'ai dit, était ineffable, je ne l'aurais pas dit.
Par conséquent Dieu étant ineffable, est innommable. Cependant pour que nous puissions le nommer et invoquer son nom, suivant ces paroles : « Tout homme qui invoque son nom, sera sauvé (2), » il a voulu être appelé de plusieurs noms, ainsi que le dit encore saint Denis (3), voilà pourquoi on l'appelle Principe, Seigneur, Dieu, Bonté. Vérité, Lumière. Vie. Sagesse. Charité, etc. etc.. et encore Agneau, Lion, Pierre Angulaire. Soleil, Etoile Matinale, Feu, etc., etc;. et ainsi Lui qui n'a pas de nom est appelé de divers noms.
Dieu a voulu montrer l'Océan infini de son essence, et pour cela, dit saint Jean Damascène (4), Lui qui n'a pas de nom, a pris le nom de tous les êtres, pour montrer qu'il est au-dessus de tout, qu'il est tout en tous, suivant la parole de saint Paul, qu'il contient les perfections de tous les êtres. »
Ainsi Dieu qui n'a aucun nom créé, a pourtant tous les noms, et parmi ces noms, les uns lui sont donnés dans un sens métaphorique, comme les noms d'Agneau, de Lion, de Pierre Angulaire, de Soleil etc. ; les autres dans un senspropre. propre dans la réalité de la chose, non pas dans la manière dont nous la comprenons. Ainsi Dieu est proprement la Vie, la Lumière, mais il n'est pas cette vie, cette lumière, cette charité dont nous avons l'intelligence. Il n'est rien d»; tout ce que notre intelligence peut concevoir, et quand vous formez une idée. Dieu n'est pas cet objet que vous concevez. Voilà pourquoi le propitiatoire n'avait point de figure, point de
(I)S. August. D' Dort. Christ., lit». 1, cap. 6. — (2) Ac ., n, 31. — (3) S. Denis. Detifomi dtp., ebap. 1, par. 6. — (4) S. Jean Damascène. Foi orthodoxe, livre l'r, ebap. 15.
bas-relief, parce que, dans l'adoration véritable de Dieu, on ne se représente rien, et que la véritable connaissance de Dieu, c'est l'ignorance, c'est l'abstention de toute idée. Aussi quand « nous le « verrons tel qu'il est (4), » nous attesterons de toutes nos forces que nous n'avions rien pensé, rien compris de semblable, et nous pourrons l'affirmer, car alors les ténèbres du temps auront disparu, les ombres auront fui, et la vérité nous apparaîtra.
Or le Dieu qui, par sa nature, est ineffable et n'a pas de nom, au jour où il s'est humilié, en prenant les misères de notre infirmité, où il s'est rétréci dans les conditions du fini, a apparu portant un nom. Autrefois, de la même manière qu'il n'avait ni image, ni figure, suivant la parole du prophète : quelle image luidonnerezvous [%} ? ainsi il n'avait pas de nom. Quand il a apparu dans une chair mortelle, il a reçu une figure et un nom, une figure sous laquelle nous puissions nous le représenter, un nom sous lequel nous puissions l'invoquer. Et quel est ce nom ? Ecoutez l'Evangile : « il « fut appelé du nom de Jésus (3). »
Avant de vous montrer les excellences de ce nom, rappelons le temps et les circonstances oùl'Enfant divin fut appelé Jésus; écoutons encore l'Evangile : « Quand les huit jours furent accomplis pour « circoncire l'Enfant, il fut appelé du nom de Jésus (4). » Quel est cet Enfant ? « C'est le Verbe qui était dès le commencement, le « Verbe qui était en Dieu, et par qui tout a été fait (5). » Quel est cet Enfant ? Celui qui a étendu les cieux et créé les Anges. Quel est encore cet enfant ? Celui dont la volonté gouverne tous les èLres. Voilà l'Enfant qui est aujourd'hui circoncis.
Mais pourquoi cette circoncision ? Qu'y a-t-il en vous, ô bon Jésus, d'inutile ou de souillé qu'on vous doive enlever ? Vous n'avez pas commis le péché, vous n'en avez pas même contracté la plus légère tache. Vous ne l'avez pas commis, car il est écrit : « Il n'a commis aucun péché et le mensonge ne s'est jamais trouvé « dans sa bouche (6). » Vous n'en avez pas contracté la souillure; comment, je le demande, l'auriez-vous contractée ? Vous avez un
(1) I S. Jean, m, 2. - (2) Deutér,, îv, 15. — (3) S. Luc, n, 21. - (4) S. Luc, n, 21. - (5) S. Jean, i, 1-3. - (6) I S. Pierre, u, 22.
mais ce Père est Dieu ; Vous avez une Mère, mais cette Mère est la Vierge sainte. Il est d'ailleurs écrit : « Dieu est toute lumière, « et en lui ne se trouvent point de ténèbres 1 . » La Vierge sainte est toute immaculée ; elle n'a pu vous communiquer une tache qu'elle n'avait pas. Vous êtes le Souverain Prêtre, Seigneur ; vous ne pouviez être souillé, ni à cause de votre Père, ni à cause de votre Mère. Où est donc la nécessité de circoncire l'Enfant ? Pieuse Vierge, et vous, ô Joseph, que faites-vous par la circoncision de cet Enfant"? Craignez-vous de voir tomber sur lui cette malédiction de l'Ecriture : « L'enfant mâle qui n'aura pas été circoncis, sera « exterminé d'entre le peuple l';l » N'est-il pas celui en qui seront bénies toutes les tribus de la terre ? Ou bien craignez-vous que, la circoncision étant une marque distinctive, le Père céleste sans cela ne le reconnaisse pas ? Mais s'il y une chose qui doive le faire moins reconnaître, c'est celle-là. Ah ! je reconnais. Seigneur, je reconnais ici mon Sauveur, le divin médecin qui guérit mes langueurs, il prend lui-même le remède pour que le malade soit guéri : la tète reçoit la blessure du fer, pour que les membres recouvrent la santé.
Mais il y a une autre chose, mes frères, qui me plonge dans un plus grand étonnement, dans une plus grande admiration. 11 est dit en effet : « Après que les huit jours furent accomplis, pour cir- « concire l'enfant, il fut appelé du nom de .!• Qu'est-ce
L'enfant est circoncis et en même temps est appelé Jésus. Quel rapport y a-t-il entre la circoncision et le titre de Sauveur? Y\ •i-t-il pasau contraire la plus grande répugnance? Commentallier la corde d'un voleur et la couronne d'un empereur, le sceptre d'un roi et I.' fer qui imprime des stigmates flétrissants Supposez/ un homme qui passerait à travers la place publique une corde au cou et une couronne mu- la tète, nu qui recevrait dans une maio le fer stigmatisant et dans l'autre un sceptre royal... C'est ainsi, répond saint Bernard \ . que Dieu unit les choses divines aux choses humaines, ta i boses les plus hautes aux choses les plus humilies. Il naît
(h l S. Jean, i, 5: - . wn, 14. — (3) S. Luc, h, 21, —
(4) S. Beru,, serm. t, De Circum. Dom. u° 2.
CIRCOMCISION 3 I 1
d'une femme, mais d'une Vierge ; il est enveloppé de langes, mais il est adoré par des mages : il est caché dans la crèche, mais il est manifesté par un ciel rayonnant. Pourquoi cela ? Afin qu'en voyant la grandeur de la Divinité, vous ne méprisiez pas la faiblesse de la chair ; afin qu'en voyant cette faiblesse, vous le reconnaissiez comme véritablement homme, suivant la parole de saint Léon I . Si donc, vous étiez tentes de mépriser cet Enfant, parce qu'il est couché dans une étable, regardez, voyez le ciel qui rayonne pour le manifester au monde. Si, au contraire, vous lui offrez avec les Anges vos hommages et vos adorations, regardez, voyez les langes, dont il est enveloppé. De la même manière, lorsque vous voyez cet Enfant recevant aujourd'hui la circoncision, reconnaissez en lui l'enfant d'Abraham, mais en entendant le nom de Jésus qu'on lui donne, que votre foi confesse en lui le véritable Fils de Dieu.... Par conséquent dans cetEnfant circoncis, reconnaissez un véritable fils d'Abraham, mais dans ce Sauveur, reconnaissez le véritable Fils de Dieu. 0 mon Seigneur, quelle reconnaissance ne vous devons-nous point ! Oh ! Comme vous vous êtes humilié pour nous ! Ce n'était pas assez pour vous de vous humilier jusqu'à la forme d'esclave ; vous avez voulu vous humilier jusqu'à la forme de pécheur. Il y a huit jours nous disions : « 11 ne diffère en rien de « l'esclave, quoi qu'il soit le Maître de tout [%] : » aujourd'hui nous pouvons ajouter: Il ne diffère en rien du pécheur, quoiqu'il soit la justification de tous: Alors il n'était « mis qu'un peu au-dessous des anges j . » aujourd'hui il est mis beaucoup au-dessous d'eux. Alors nous disions : « Et il a conversé avec les hommes ^3) ; » aujourd'hui nons disons : « Il a été rejeté avec les scélérats (4). » Alors la nature imprimait en lui son image, maintenant c'est le pèche qui lui imprime la sienne. Alors Dieu, le « Verbe se faisait « chair (5), » maintenant « Celui qui ne connaissait pas le péché s'est fait péché pour nous [6). » Pesez bien ces paroles: « Que te « ferai-je, ô Ephraïm, que te ferai-je, ô Juda '{!).» Donc, pour qu'on
(1) S. Léon, serm. 33, chap. 3. — (2) Gala., îv, 2. — (3j Ps.'vm, 8. - (4) Baruch., m, 38. — (5) Isaïe, un, 12. - (G) II Cor., V, 21. - (7) Osée, vi, i.
ne méprisât pas cet Enfant recevant par la circoncision la forme de pécheur. « il fut appelé du nom de Jésus (4), » suivant les paroles de l'Evangile.
Montrons maintenant les deux analogies, qui constituent, comme nous l'avons dit, la propriété d'un nom, et qui font du nom de Jésus un nom propre à Dieu. L'autorité de celui qui a donné ce nom, suffirait pour nous en convaincre ; car si, comme il est dit dans la Genèse, le nom qu'Adam donna à chaque « animal, est « son nom propre (2), » et si un homme a pu de la sorte par l'inspiration de l'Esprit saint, donner à chaque chose le nom qui lui convient, à plus forte raison, Dieu saura donner à son Fils le nom qui lui est propre.
Mais voyons en quoi consiste cette propriété. Remarquons d'abord que le nom de Jésus n'est pas le nom du Christ, en tant que Dieu seulement, ni en tant qu'homme seulement ; c'est le nom du sujet en qui s'unissent la nature divine et la nature humaine. Et sous ce rapport, il y a dans le mot lui-même, dans la composition du nom, une grande analogie avec le Christ. Le Christ est un, mais il a deux natures, ainsi le nom est un. mais il a deux syllabes. La nature inférieure en Jésus Christ, la nature humaine a deux parties, l'àme et le corps ; ainsi la première syllabe du nom a deux lettres ; la nature supérieure, la nature divine a trois persounes. ainsi la seconde syllabe a trois lettres. Le Fils est engendré au sein de l'Etre divin, dans une ressemblance de nature, l'Esprit saint est le lien, la communication sacrée entre le Père et le Fils, suivant l'expression de saint Augustin, ainsi les trois lettres sont de telle sorte que deux sont semblables et sont unies par une me intercalée.
De plus, Jésus signifie Sauveur. Or, que sont les cinq lettres de ce nom unique, sinon les cinq plaies du Sauveur unique ? Voilà la première analogie ; il y a encore bien d'autres mystères ignorés de nous, qui nous montreraient combien ce nom par lai-même convient ï Dieu : c'est pourquoi le nom glorieux et béni de Jésus fut donne à la divine Ifaje
(1)S. Luc, h, 21 - (2) Genèse, n, 19.
Secondement, nous trouvons encore dans ce nom l'analogie de signification. Jésus, nous l'avons dit, signifie Sauveur. Or, dans le Sauveur il y a deux choses à considérer, la Puissance et le Remède, la puissance de sauver, et le remède du salut ; deux choses qui sont le résultat des deux natures en Jésus-Christ. L'une, la nature humaine donne le remède ; la seconde, la nature divine donne l'efficacité du remède. Le Christ souffre en tant qu'homme ; il est exaucé en tant que Dieu. C'est l'homme qui est lié, flagellé, crucifié; c'est Dieu qui donne à ces souffrances un mérite infini, la puissance de sauver. En un mot « il est exaucé à cause du respect « qui lui est du (I). » Pourquoi lui doit-on du respect? n'est-ce pas parce qu'il est Dieu ? Il est dit dans les psaumes : « J'étais « humilié comme un homme pleurant et attristé (1), » mais le psalmiste ajoute : « Je mettais en lui mes complaisances comme « dans un frère ou un ami (2). » C'était donc dans sa chair et à cause de sa chair, que souffrait le Sauveur ; mais tout le mérite de ses souffrances, toute leur efficacité pour notre salut venaient de la Divinité. S'il n'y avait eu en lui que la nature divine, comment aurait-il pu souffrir? S'il n'y avait eu que la nature humaine, comment aurait-il été agréable à Dieu ? Les deux natures devaient donc se trouver en Jésus-Christ. Par conséquent c'était pour montrer les deux natures unies dans une seule personne, qu'un nom unique fut donné au Sauveur, et ce nom est son nom propre; c'est ceiui que nous dit l'Evangile : « Il fut appelé du nom de Jésus. »
Exposons maintenant les excellences du nom de Jésus. Entre toutes ces excellences, nous en remarquerons trois ; un nombre si restreint vous les fera plus facilement retenir.
La première excellence, la première grandeur de ce nom, consiste en ce qu'il a été longtemps à l'avance figuré dans la loi et annoncé par les prophètes. Il fut particulièrement annoncé lorsque du sein du buisson ardent Dieu parla à Moïse. Alors pour la première fois, il lui montra ce nom dans celui de Dieu, dans Jéhovah (3) que l'on écrit à peu près de la même manière, et que Dieu,
(1) Hébr., v, 7. — (2) Ps. xxxiv, 14. — (3) Le nom de Jésus en hébreu s'écrit : Jehosuan.
avant ce moment, n'avait révélé à aucun mortel, ainsi qu'il le dit lui-même : « Je suis le Seigneur qui ai apparu, Dieu tout-puissant, « à Abraham, à Isaac et à Jacob, mais je ne leur ai point manifesté « mon nom Jéhovah T. » Voyez tout le prix que Dieu met à son nom. 11 ne l'avait pas même révélé à Abraham, l'un de ses plus familiers amis. Et parlant encore de son nom, Dieu ajoute: « Voila « mon nom pour L'éternité ; il sera mou mémorial de génération et « génération 2). »
Expliquons ces paroles et voyons pourquoi tel est son nom, son mémorial, son nom pour L'éternité. Ce passage de l'Ecriture est conforme à ces paroles du psaume : « Seigneur, votre nom est « pour l'éternité, il est votre mémorial de génération en géné- « ration [3). »
Notre Seigneur est donc notre Sauveur, et cela pour l'éternité ; et ce n'est pas seulement nous, hommes de la terre, qui le considérons comme notre Sauveur, mais encore et à beaucoup plus forte raison, les bienheureux dans le ciel. Là ils voient la gloire dont ses mérites les ont mis en possession, les peines sans fin auxquelles ils ont échappé, les dangers auxquels leurs fautes les exposaient ; ils voient toutes rayonnantes les blessures du Rédempteur qui leur ont fait éviter ces dangers, ils se voient inondés, transfigurés, béatifiés dans la lumière de ces blessures, qui, les faisant passer de clarté en clarté, les transforme en sa propre image. Tranquilles maintenant, ils chantent du fond du cœur les louantes de Celui qui les a arrachés à tant de maux, et les a comblés de tant de biens: 0 Seigneur, s'écrient les uns, qu'y avait-il en moi pour mériter votre secours ? 0 Seigneur, si votre niiserirorde ne m'avait aide, « mon âme était bien près d'habiter dans l'enfer (4), » au milieu de ces gémissements, de ces flammes, de ces douleurs qui n'ont pas de fin. Ici. toujours on répète, toujours on invoque, toujours on honore le nom de Jésus. Ici. l'on reconnaît toute la vertu et toute la vérité do ce nom. Par conséquent « le nom du Sauveur « est pour L'éternité. »
(1) Exode, vi. 3, - (2) Exode, m, lo. - (3) Ps. cxxxiv, 13. - (4)Ps. xcnij 17.
Ce nom est encore un mémorial qui ira de génération en génération, jusqu'à la fin des siècles. Il nous a retiré sa présence, mais il nous a laissé son nom en souvenir. Au nom de son époux, l'épouse tidèle tressaille d'émotion et laisse couler des larmes. Ah ! Seigneur avons-nous pour vous cet amour, cette tendre fidélité ? Lorsque nous faisous gloire de vous aimer, notre parole est un mensonge ; notre mauvais cœur n'a pour vous que de la tiédeur et de l'oubli.
Par conséquent, après avoir voulu que son nom très-sacré ne reçut pour hommage qu'un respectueux silence, le Seigneur, venant dans le monde, veut maintenant, parce qu'il est venu, que tous disent son nom. De là cette parole d'Isaïe: « En ce jour mon « peuple saura mon nom, parce que, moi qui parlais, me voilà (J). » Comme s'il disait : Tant que j'étais dans les cieuxet que personne ne pouvait m "atteindre et me toucher, je n'ai pas voulu que mon nom se trouvât sur des lèvres souillées. Mais aujourd'hui que je livre tout mon être entre les mains des pécheurs, je ne dédaigne pas non plus de voir mon nom sur leurs lèvres. Je me livre à la mort pour vous, et je ne voudrais pour nom que le silence ! Non, non, qu'on dispose de mon nom, comme on dispose de ma personne. Et voilà en effet ce qui est arrivé. Autrefois nul d'entre le peuple n'osait prononcer le nom de Dieu, et maintenant de tous côtés, à toutes les heures, justes et pécheurs, partout et toujours, tous l'acclament et le répètent ; maintenant toute nation, tout sexe, tout âge, toute condition « l'appellent du nom de Jésus. »
La seconde excellence de ce nom, c'est que Dieu lui-même de sa propre bouche le donne à Dieu. Ce n'est pas la Mère, ce n'est pas l'Ange, c'est le Père céleste qui crée et donne ce nom à son Fils. Et le Père ne donne pas à son Fils le nom de Juge, de Vengeur, de Zélateur, il lui donne le nom de Sauveur. La bienheureuse Vierge le met au monde, mais le Père céleste lui donne le nom. Aussi l'Esprit saint nous dit dans l'Evangile : «Il fut appelé du nom « de Jésus, nom dont il avait été appelé par l'ange, avant que « l'Enfant fut conçu dans le sein de Marie (2). » L'Esprit-Saint dit
(1) haïe, lu, G. - (2) S. Luc, H, 21.
qu'il fut appelé du nom de Jésus : il ne dit pas que ce nom lui fut donne, car il était écrit dans Isaïe : « On t'appellera d'un nom « nouveau que le Seigneur lui-même a prononcé (i), » c'est-àdire que le Seigneur a trouvé et donné le premier.
Dieu le Père, nous lavons dit, savait très-bien quel était le nom le plus convenable, le plus proportionné, le plus propre à son Fils; tel est le nom de Jésus dont il l'appela. Ecoutez l'ange donnant la raison de ce nom : « Car, il sauvera son peuple de ses péchés (2). » Oh ! que votre nom, ô bon Jésus, agrandit ma confiance ! Vous êtes mon Jésus, ô mon Seigneur, vous êtes mon Jésus. Comprenez bien ce nom de Jésus que vous a donné votre Père ; soyez-moi Jésus. Je suis captif, je l'avoue, je suis embarrassé dans les liens de mes péchés, les chaînes de mes iniquités et de mes crimes m'entourent et m'etreignent : je reconnais ce que je suis. Et vous aussi, Seigneur Jésus, reconnaissez ce que vous êtes. De qui êtes-vous le Sauveur? N'est-ce pas des hommes égarés et captifs? Si ce ne sont pas les malheureux et les captifs que vous devez sauver, de qui serez-vous le Sauveur? Je vous ai renié, moi; mais vous, vous êtes fidèle à votre nom. vous ne pouvez pas le renier. Ah ! mes frères, accourez, hàtez-vous aux pieds du Seigneur ; ne craiguez pas, approchez avec confiance. Sachez qu'il a été appelé du nom de Jésus. C'est le Sauveur, il ne repoussera pas ceux qu'il doit sauver. Si lhomme périt, ce n'est pas parce qu'il a péché, c'est plutôt parce qu'il repousse cette source si abondante et si certaine du salut. Ayez confiance, invoquez son nom. car « quiconque invoquera le « nom du Seigneur, sera sauvé (3;, » s'il l'invoque dans la sincérité, dans la plénitude de son cœur.lDe là, cette parole du psalmiste: « Qu'ils espèrent en vous, ceux qui invoquent votre « nom (4). » Et pourquoi ? parce que, connaissant votre nom, s'ils ne sont pas aveugles ou insensés, ils verront clairement que. malaents et leurs misères, vous leur ouvrez, Seigneur, la voie du saint. « Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le inonde ■ pou condamner le monde, mais atin que par lui le monde fut
(1) Isaïe, lxm, 2, -(2) S. Matth., i, 21. - (3) Act , D, 21. - (4) Act., ii, 21.
■ sauvé (4). ■ H a pris un nom conforme à sa mission, afin que ce nom inspirât au pécheur la confiance, d'aller non pas à un Juge, non pas à un Vengeur, mais à Jésus, à un Sauveur, à un Propitiateur. à un Rédempteur. « Je me reposerai donc en mon Sauveur, « j'agirai avec lui en toute confiance (2;. » Pourquoi? Parce « qu'il a été appelé du nom de Jésus »
Vous êtes la Vérité, Seigneur, et vos actes ne sont pas en désaccord avec votre nom. Pourquoi porteriez-vous le nom de Sauveur, si vous refusiez de sauver ? Pourquoi vous appelleriez-vous miséricordieux, si vous n'aviez que des condamnations à prononcer contre ceux qui implorent votre miséricorde ? Dieu ne saurait ni feindre ni tromper. Vous êtes tel qu'on vous appelle ; nous vous appelons Jésus, vous êtes donc notre Jésus. Approchez-vous de Jésus, ô pécheur, car il n'est appelé Jésus, que parce qu'il « doit sauver « son peuple de ses péchés 3 . » Si ce peuple est souille, Jésus efface les péchés, il purifie les âmes. Pourquoi trembler? Il n'y a rien de severe. rien d'amer, rien de terrible dans le nom de Jésus. Il est tout douceur, toute suavité. Ecoutez l'Epouse dans les cantiques : « Votre nom est une huile répandue [4). » C'est une huile, ce n'est pas du vinaigre. Elle est répandue, elle n'est pas enfermée. Les blessures de vos péchés vous font souffrir, l'aiguillon de la conscience vous déchire, le remords vous tourmente, approchez ; l'huile est répandue, recevez-la, oignez-en vos blessures, et la douleur s'apaisera ; « au contact de l'huile, le joug s'adoucira (5). »
L'huile, dit saint Bernard (6), éclaire, nourrit, adoucit, voilà ce que fait aussi le nom de Jésus : il éclaire, quand on le prêche ; il nourrit, quand on le médite : il adoucit, quand on l'invoque ; c'est donc une huile... Mais comment est-elle répandue? rappelons-nous ce que nous avons déjà dit. Sous la loi ancienne, lorsque Moïse demandait le nom de Dieu, une voix lui répondit : « Je suis celui qui suis, le Seigneur Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac. le « Dieu de Jacob (7). » Mais, Seigneur, n'ètes-vous que le Dieu des
(1) S. Jean, m, 17. - [T Ps. xi. 6. — (3) S. Matth., i, 21. — (4) Cant., î, 2. — (3) Isaïe, x, 27. — (6) S. Bern. Ser. 15, in Cant. n° 5. — (7) Exode, xxx. 14.
hommes ? N'êtes-vous pas le Dieu du ciel et de la terre ? Pourquoi donc arrêter uniquement votre nom sur trois hommes? Vous diminuez, Seigneur, la grandeur de votre nom ; vous le rétrécissez dans l'étroite limite du peuple juif. Votre nom est une mer immense, plus vaste que l'Océan, et vous l'enfermez dans les flancs resserrés d'un vase. « Dieu, s'écrie le psalmiste, est connu dans la Judée, « son nom est grand dans Israël (4).» Oui. il est grand, et le peuple juif est bien petit. Que faire donc? Que l'huile se répande, Seigneur, qu'elle soit versée sur toutes les nations. Nous n'avons pas d'autre désir, telle est notre unique demande : « Nous man- « gérons notre pain, nous nous couvrirons de nos vêtements, que « votre nom seulement soit invoqué sur nous -
Mais comment se fera cette effusion ? Ne faut-il pas que le vase soit brisé? Et qui le brisera? Ecoutez le mystère. Des insensés, les Scribes et les Pharisiens ont dit : Venez : « détruisons l'arbre et ■ son fruit : retranchons-le de la terre des vivants, et que son nom « soit effacé à jamais (3\ » Les insensés! ils veulent diminuer la grandeur de ce nom : ils veulent enfermer l'huile, en brisant le va-e. Pourquoi briser le vase, si vous ne voulez pas que l'huile se répande? Ne savez-vous pas que. mortel encore, le Sauveur est enfermé dans les limites de la mortalité, comme l'huile est enfermé dans les flancs du vase.' Mais lorsque ce corps mortel se sera revêtu d'immortalité, alors, à travers l'ouverture de ses blessures, l'huile se répandra sur toute la terre, sur tous les peuples.
Grâces vous soient rendues, Seigneur ! « votre nom s'est ré- « pandu » « de la mer jusqu'à la mer. du fleuve jusqu'aux extré- « mités de la terre (4), » sur toute la face de ce! univers; et toute chair peut maintenant s'écrier: ■ Il a été appelé du nom de
• iS. »
Une troisième considération qui nous montre bien l'excellence et la dignité de ce nom, c'est son efficacité. Un boiteux était assis a la porte du temple, appelée la Belle porte : Pierre arrive et dil au boiteux: Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche
(l) l»s. lxxv, 2. -- (2) Isaïo, iv, 1. — (3)Jérémie \i: 19. —(4) Ps. i.xxi, 8. — (5)Act., m, G.
et aussitôt « ses jambes s'affermirent, il bondit et loua Dieu. » Drusiane était morte ; on l'emportait au tombeau, saint Jean lui dit : « Drusiane ; que mon Seigneur Jésus-Christ te rende la vie. » Et à l'instant, celle qui était morte, se releva.
Quoi de plus puissant que ce nom ? Quoi de plus efficace ? A ce seul nom, les morts ressuscitent, les boiteux marchent, les aveugles voient, les malades sont guéris. Quelle vertu dans ce nom ! Voyez ces miracles et tant d'autres non moins grands, non moins éclatants qui se sont accomplis par la vertu de ce nom. Qui désormais osera prononcer sans crainte, sans respect, un nom si puissant et si sacré ? A ce nom les anges s'inclinent, les hommes fléchissent le genou, les démons tremblent; ce nom met en fuite les démons, diminue la violence des tentations, pénétre les deux, obtient tout, car le Seigneur a dit : a Tout ce que vous demanderez à mon « Père en mon nom, je le ferai (4). » Et encore : « Si vous me de- « mandez quelque chose en mon nom, je le ferai. »
Quel respect ne devons-nous pas à ce saint nom ! Quel supplice méritent ceux dont l'audacieuse témérité blasphème le nom de Dieu ! ceux qui le prennent en vain et le prononcent sans respect !...
Dire ici que nous avons une inclination vers tous les autres péchés, et que, au contraire, 'tous les êtres louent Dieu. Rien ne porte notre âme à déshonorer le nom de Dieu ; c'est coûtre son inclinatiun que pèche le blasphémateur. Ce péché est sans plaisir, c'est le désordre le plus affreux.
Dire encore que certains péchés appartiennent davantage à la nature delà brute, tels sont les péchés de la chair ; d'autres appartiennent à la nature de l'homme, tels sont les péchés d'ambition, de cupidité. Quant au blasphème, c'est un péché diabolique, suivant cette parole d'Isaïe : « Il maudira son Roi et son Dieu(l). » Aussi est-ce un désordre que les juges de la terre devraient surtout punir. Ne mérite-t-il pas de perdre son honneur, celui qui ne craint pas de déshonorer son Dieu ? Mais assez sur ce point.
Un mot encore et nous finissons ce discours. Un passage d'Isaïe
(!) S. Jean, xiv, 13. — (2) Isaie, vin, 21.
remplit saint Bernard d'étonnement. Joyeux et tressaillant d'allégresse, le prophète s'est écrié : Un petit « Enfant nous est né, un « Fils nous a été donné, il porte sur son épaule le signe de sa a principauté I . » Puis le prophète ajoute: « Il sera appelé « l'Admirable, le Conseiller. Dieu, le Puissant, le Père du siècle « futur, le Prince de la paix (2). » Noms pleins de grandeur ; mais où est « le nom qui est au-dessus de tout nom (3) ? » Pourquoi le prophète a-t-il oublié ce nom illustre? Rien ne me plaît, quand je n'entends pas ce nom. Aussi saint Augustin disait, parlant de lui-même : Ce qui me déplaît le plus dans les livres des Gentils, c'est que je n'y trouve pas le nom de Jésus. Quoi donc? Faut-il penser qu'Isaïe a oublié ce nom si sacré, ce nom si propre à Dieu ? Non sans doute : mais tous ces noms ne sont que l'explication du nom de Jésus, de la divine réalité de ce nom. Dans le nom de Jésus sont compris tous ces noms en la manière qu'explique saint Bernard dans son discours sur le nom de Jésus. Voyez, depuis le commencement jusqu'à la fin, le second sermon sur la fête de la Circoncision.
PREMIER SERMON
Historique de l'Epiphanie du Seigneur.
Apertis thesauris suis,obtuïemnt ci munera, aurum, thus, et myrrham.
Avant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent pour présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
(S. MÀtth., h, 11.)
jour, mes frères, est pleine de grandeur et nous devons la célébrer avec autant de joie que la Nativité du Seigneur
H) taie, ix, S. — (2) S. Bern. serm. 2. in Cirum. Dom., n° 4. — (3, Philip., il, 9.
Jésus. Les solennités se succèdent ainsi l'une à l'autre, afin que le peuple fidèle soit toujours dans la joie. Il y a peu de jours, le Seigneur entrait dans la vie, aujourd'hui il se manifeste au monde; il y a peu de jours, la Vierge-Mère lui donnait la naissance, aujourd'hui un astre brillant le fait connaître aux hommes. A quoi, je vous le demande, aurait servi l'avènement du Seigneur, s'il n'avait pas daigné se manifester? Quels fruits a porté sa naissance, parmi ceux des juifs, des gentils et des païens qui ne l'ont jamais apprise? Ce fut donc une grande miséricorde, une grâce inappréciable qu'il accordait -aux hommes lorsqu'après être né de la Vierge Marie, le Sauveur voulut par la parole de l'ange et par la lumière d'une étoile, se faire connaître à ceux pour qui il venait en ce monde.
Arrêtez, mes frères, vos pensées sur ces mystères; méditez-en le sens divin. Naguère Jésus-Christ recevait la naissance, aujourd'hui il célèbre ses fiançailles ; naguère il sortait « comme l'époux de son lit nuptial (1), » pour se présenter aux regards de son Epouse; aujourd'hui son Epouse bien-aimée le voit et le reconnaît; et parce qu'il « surpasse en beauté tous les enfants des hommes (2), » elle est charmée de tant de grâce et transportée d'amour, elle accourt aussitôt dans ses bras.
0 gracieux enfant ! dès le sein de ta Mère tu célèbres tes noces ! A peine tes yeux se sont ouverts à la lumière et déjà tu recherches les consolations d'une épouse. 0 Vierge sainte, hier encore vous lui donniez le jour et déjà vous l'avez fiancé ! L'Epoux et l'Epouse sont nés en même temps et l'heure de leur naissance est aussi l'heure de leur union. Ils ont le même âge, quoique d'ailleurs l'Epoux soit éternel. De la crèche comme d'un lit nuptial, l'Epoux appelle à lui son Epouse, il l'appelle par la voix de l'ange, il l'appelle par le rayonnement de l'étoile; son amour impatient ne veut point de retard. Cet enfant nouveau-né ne sait pas encore appeler son père et sa mère, et déjà, suivant la parole du prophète, « il « s'unit par un traité d'alliance, Damas et Samarie. »
Il y a des parents qui unissent leurs petits enfants par les liens d'un mariage précoce, afin que leur mutuel amour en soit plus (1) Ps. xvm, 6. — (3) Ps. xlv, 3-
fort et ne fasse que croître avec les années. L'affection, en effet, qui naît dans des cœurs jeunes encore, s'y attache plus fortement et l'on ne brise pas facilement un amour qu'on a sucé avec le lait. Cet amour qui dès l'enfance prend racine dans le cœur, entre pour ainsi dire dans la nature de l'homme, et celle que l'on s'est unie dès ses plus jeunes ans n'est pas seulement une épouse, elle est de plus une sœur. C'est donc pour aimer son Epouse avec plus d'ardeur et de constance qu'il la prend dès son plus jeune âge. Et voilà pourquoi dans les Cantiques l'Epoux donne à son Epouse le nom de sœur, c'est qu'ils ont grandi ensemble dès le lait de leur mère.
Mais l'Epoux est riche et beau autant que noble et puissant. Il doit son origine au plus auguste des pères : l'Epouse au contraire, est pauvre, sans heauté. sans noblesse et sans grâce; elle a pour père l'Adam terrestre. On aurait craint peut-être que le prince de la paix devenu grand ne dédaignât son Epouse, s'il ne l'avait aimée dès ses plus jeunes années. Aussi le Père céleste et la Vierge Mère se hâtent de les unir.
Oh ! comme l'Epoux a aimé son Epouse ! Qui pourra dire toute sa tendresse, qui pourra dire tout ce qu'il a entrepris, tout ce qu'il a souffert pour elle? Par amour pour son Epouse, il a livré les plus rudes combats . soutenu les luttes les plus vives, les plus meurtrières: mille fois il s'est exposé pour elle à toutes sortes de dangers, à toutes sortes de fatigues, à la mort elle-même : pour obtenir sa main, il a passé trente-trois ans dans les pénibles travaux du service de son Père, et ces années lui paraissaient peu de jours à « cause de son grand amour pour elle 1 . » Il lui donna en gage son propre corps, l'orna de son esprit, la purifia dans le bain si efficace et si salutaire de son propre sang, « pour la faire paraître ■ devant lui. digne de partager sa gloire, sans ride, sans tach.' toute éclatante de beauté. Aussi plein d'admiration pour «rite beauté qu'il venait de lui donner, l'Epoux s'écriait : » Voilà que tu « es belle, 0 ma Bien-aimée, voilà que tu «belle : tes yeux sont ix de colon
(1) Gcn., xxix, 20. — (2) Ephét., v, 57. - (3) Cant., i, 13,
Telle est, mes frères, la fête de ce jour; tel est le mystère que nous sommes venus honorer avec un cœur plein de joie. Oui, ce sont les noces sacrées du Roi des cieux, ce sont ses joyeuses liançailles que nous célébrons. Elles attirent de l'Orient des rois pleins de sagesse ; ils se hâtent d'accourir avec les riches présents dont ils ont chargé leurs dromadaires: l'épouse. 4es a choisis pour ses messagers. Paranymphes zélés, ils viennent en son nom, conclure l'allance avec le Fils de la Vierge, lui donner sa foi et ses serments. Ils avaient appris, un astre l'annonçait de toutes parts, que l'Epoux était sorti de son lit nuptial et ils se hâtent de venir conclure le traité de l'alliance, de peur qu'une autre épouse n'eut le temps de les prévenir. Alliance que chantait autrefois le prophète royal : « Des « messagers, dit-il, viendront de l'Egypte. L'Ethiopie la première « a présenté sa main au Tout-Puissant (1). » Du sein des ténèbres de l'Egypte viennent des députés destinés à la lumière, et l'Ethiopie encore infidèle prend la première les mains de l'éternelle clarté, de peur que la synagogue aux yeux malades ne lui enlève son Epoux , et qu'après se l'être vu ravir, il ne lui reste que la confusion.
Malheur à toi, synagogue infortunée! malheur à toi, imprudente et aveugle! Tu as perdu celui que tu attendais depuis si longtemps. Oh ! si tu avais connu, si tu avais su ee qui se passe aujourd'hui au milieu de toi ! Mais hélas! bientôt on te laissera dans ton veuvage, seule, solitaire et désolée. Ainsi te l'avait prédit Isaïe : « La fille de Sion sera délaissée , eomme la hutte après la « vendange, comme une cabane dans un champ de concom- « bres (2). » Une autre a reçu sa foi, et rien ne pourra la lui faire trahir; une autre a donné ses présents et reçu les gages de l'Epoux, et il est trop fidèle à son Epouse pour violer jamais ses serments. Tu ignores peut-être les paroles de la promesse ; écoute donc et grave-les dans ta mémoire : « Il est Dieu, il est notre Dieu pour « l'éternité et pour les siècles des siècles; c'est lui qui nous goûte vernera dans les siècles éternels (3). » Telles sont les paroles des messagers de l'Epoux , de ces illustres princes, qui, pour conclure
(1) Ps. lxxvii, 32. - (2) - (2; Isaie, î, 8. - (3) Ps. xlvh, 1 5.
l'alliance se sont assemblés et réunis. C'est d'eux que parlait le prophète, lorsque, parlant des béliers du troupeau, il disait : « Tous les troupeaux de Cédar, tous les béliers de Nabaioth se sont « assemblés à cause de toi (1). » Les béliers des troupeaux de Cédar ne sont-ils pas la figure des princes de la gentilité encore plongée dans les ténèbres"? Ce sont eux qui viennent offrir un service nouveau à un nouveau pasteur; ils sont les premiers à venir à Nabaioth, c'est-à-dire à Bethléem, vers le Christ qui commence à vivre; à leur suite viendra plus tard le reste du troupeau.
Mais comment la naissance du Sauveur leur fut elle si tôt connue ? Ce n'est pas la parole de l'homme, c'est la lumière d'une étoile qui . la leur annonça. Une étoile, en effet, rayonnait dans les cieux : ils la virent, et ce fut pour eux, comme une étoile matinale, annonçant que le soleil s'était levé. Mais comment purent-ils comprendre le langage de cet astre nouveau? Les saints doeteurs donnent ici diverses explications. Saint Chrysostôme [t) affirme que les Mages étaient instruits d'avance par la prophétie de Balaam, à la famille duquel ils appartenaient peut-être. Voici cette prophétie, telle que nous la trouvons dans le livre des Nombres (3). « Balaam fils « de Béor a parlé; il a parlé, celui dont les yeux étaient fermés; il « a parlé, celui qui entend les paroles de Dieu, » qui connaît la science du Très-Haut « et qui a vu la vision du Tout-Puissant. Je « le vois, mais il n'est pas encore ; je le contemple, mais il n'est « pas près de paraître. Une étoile sortira de Jacob ; un sceptre s'é- " lèvera d'Israël et frappera les princes de Moab, etc. » Ainsi Balaam prophétisa la naissance du Seigneur, et les pères qui l'avaient entendu, transmirent, dit-on, l'oracle à leurs enfants ; et les nations de l'Orient, averties ainsi du mystère, faisaient veiller depuis ce jour sur le mont Victorien, jusqu'à ce qu'apparut l'astre tant désiré.
Saint Augustin (4) pense avec plus déraison qu'un ange leur annonça le mystère, ou plutôt, comme dit saint Léon, ce fut « un rayon
(1) Isaie, lx, 7. — (2) S. Chr., tom. G. — Opus impcrfcct. in Matth. Hom. 2, p. 28. — (3) Norab., xxiv, 15. — (4) S. Aug., serra. 199 sur l'Epiphanie, n° 2.
de la lumière divine qui éclaira leurs esprits (1). » Les Mages examinaient cet astre nouveau, et Dieu qui leur donnait ce signe, leur en donna aussitôt l'intelligence, leur inspira la pensée de se mettre à la recherche du mystère qu'il leur révélait : lui-même enfin se présentait à eux et se faisait reconnaître.
Déjà, sans doute, la nouveauté de l'astre, sa grandeur extraordinaire, semblaient annoncer quelque grand événement; cette étoile, en effet, était bien différente des autres par sa substance, par son mouvement, par sa position, par sa lumière et par sa grosseur; son apparition devait donc exciter l'etonnement et la crainte. Mais nous sommes convaincu que Dieu seul pouvait faire comprendre aux Mages que cette étoile était le présage de la naissance du nouveau Roi. Celui qui reposait dans la crèche était le même qui brillait dans le ciel, et, en éclairant les yeux des mages parla lumière de l'étoile, il éclairait leurs esprits par une lumière divine, comme les bergers, qui ne furent pas seulement environnés par la clarté de l'ange, mais encore par la clarté de Dieu.
Ces princes pieux prennent donc pour guide la lumière céleste ; ils suivent l'astre brillant et se mettent à la recherche du vrai soleil de justice. Ils entrent dans la capitale de la Judée, et pleins de hardiesse, demandent le Roi qui vient de naître. — Je ne puis assez admirer l'intrépidité, le courage de ces princes. Dans un royaume étranger, sous le gouvernement tyrannique d'un despote, oser demander un nouveau roi-, n'était-ce pas pour eux un péril évident? El ce péril, si clair, si manifeste, pouvait-il échapper à leur sagesse ? Songez donc comme leur demande dut réveiller toute la cruauté du tyran! Quelle mort il leur réserve! que de glaives il prépare pour assouvir sa vengeance!
Cet Hérode était de l'Idumée, la perfidie l'avait mis en possession du royaume des Juifs, et il ne s'y maintenait que par la violence ; aussi le moindre événement lui paraissait suspect, le plus léger accident, un mouvement quelconque lui faisait soupçonner quelque conspiration ; aussitôt il tremblait pour sa vie.
La sagesse des Mages ne pouvait ignorer ces choses ; ils savaient
(1) S. Léon, serm. 31 sur l'Epiphanie,
l'affreuse tyrannie de ce roi. et la cruauté de son caractère : ils connaissaient cet homme sanguinaire, le bourreau de ses peuples, le meurtrier de ses serviteurs et de ses propres enfants (1) ; et néanmoins, pleins de franchise et de courage, ils se présentent hardiment à lui : L'intrépidité de leur langage confond le tyran et fait pâlir son visage.
0 foi admirable! les voilà prêts à subir la mort, les plus cruelles souffrances pour celui qu'ils ne connaissent pas encore ; sans avoir vu . les voilà confesseurs : sans avoir contemplé, les voilà martyrs, du moins par le vœu de leur àme. Ils se croient, dans leur recherche, hors de l'atteinte de la malice humaine et parce qu'ils demandent le Roi des Cieux. ils ne craignent pas d'affronter les rois de la terre.
Hérode est donc troublé: cela devait être: c'était un tyran et un étranger : mais toi. Jérusalem, ô perverse, ô perfide cité, pourquoi te troubler ainsi? Pourquoi t'attrister avec le plus méchant des despotes? Eh quoi' il naît enfin, ce Sauveur, depuis si longtemps désiré, promis depuis tant de siècles, demandé par les patriarches avec tant de supplications et de larmes ; il naît, ce Roi plein de puissance et de grandeur, qui doit t'arracher à l'esclavage, broyer tes ennemis à tes pieds, te combler de gloire et d'honneur, t'exalter, te remplir de l'abondance de tous les biens, t'agrandir, élever jusqu'au ciel l'éclat de ta renommée; il naît, celui que chantaient les prophètes, que figuraient les patriarches, que toute l'antiquité appelait de ses désirs les plus ardents; il naît enfin, et toi, aveugle et misérable, en apprenant sa naissance, te voilà remplie de trouble ! Et. chose plus horrible encore ! tu médites sa mort! tu t'unis à ce
(1) Hérode, d'après l'historien Josèphe, usurpa le trône de Judée, après avoir mis a mort Hircan son beau-père, légitime héritier du royaume, et Aristobule neveu d'Hircan. Bientôt après il égorgea Marianne son épouse, fille d'Hircan et Alexandra sa belle-mère. Sa fureur meurtrière ne s'arrêta pas la; les enfants qu'il avait eus de Marianne, Alexandre et Aristobule, un autre enfant nommé Antipater qu'il avait eu d'une autre de ses femmes, furent aussi égorgés par ce monstre. On sait le mot d'Auguste, en apprenant tous ces assassinats : J'aimerais mieux être le pourceau d'Hérode que son fils.
tyran, pour comploter sa ruine ! Que te dirai-je, ô génération mauvaise et perverse"? Race de vipères, pleine de poisons, que te diraije? « Sont-ce là les honneurs que tu rends (I) » à ton Dieu, à ton Messie, « peuple aveugle et insensé? » Est-ce là le joyeux accueil que tu fais à sa venue ? Sont-ce là tes réjouissances, tes joies, tes jeux , les chants et les cris d'allégresse qui devraient retentir de toutes parts? Est-ce ainsi que tu célèbres l'arrivée de ton Sauveur? Est-ce par ces fêtes que tu honores la naissance du Messie tant désiré? Qui ne s'irriterait de tant de malice et d'ingratitude? Qui ne serait indigné contre une nation si rebelle et si perverse ? Mais que dis-je? Toute indignation n'est-elle pas au-dessous de la grandeur d'une telle perversité, de l'atrocité d'une telle malice, de la monstruosité d'une telle ingratitude? Peuple coupable! Vous l'avez rejeté, Seigneur, il l'avait bien mérité ; vous l'avez dissipé, c'était justice ; vous ne l'avez pas même traité comme il le méritait, et sa punition est loin d'égaler sa malice. Peuple aveugle ! Comme le patriarche Isaac annonçait l'avenir du fils qui était en sa présence, mais que ses yeux obscurcis ne reconnaissaient point ; ainsi, ce peuple, après avoir de sa bouche prophétique, annoncé le Christ Seigneur, bien des siècles avant sa venue, ne le reconnut pas lorsqu'il "vint se présenter à ses regards. Leur malice les avait aveuglés et les empêchait de distinguer malgré l'éclat de ses rayons, cette lumière que leurs désirs avaient tant appelée.
Mais revenons à Hérode. Ce renard couronné dissimule habilement l'irritation que la demande des Mages avait fait naître dans son âme. Il assemble le sénat, réunit le conseil, interroge les docteurs de la loi ; on cherche les oracles qui parlent du Christ, on rapproche les temps, on relève les moindres indices; mais plus la vérité se fait jour, plus le cœur du tyran s'enflamme de colère. Il roule en son esprit mille projets divers; cependant il se décide à feindre, lui aussi, un pieux empressement, pour mieux^réussir à immoler l'Enfant divin.
Démence inconcevable ! Hé quoi ! le Messie que le Seigneur avait promis tant de siècles auparavant, que tant de prophètes avaient (1) Deut., xxxn, G.
annoncé, que tous les patriarches avaient désiré, que la lumière d'une étoile montre enfin aujourd'hui, un homme faible et misérable voudrait l'immoler ! Quelle extravagante folie ! Cet homme ose interroger les oracles et en même temps il prépare son glaive.
Que fais-tu. cruel Hérode? Quels sont tes desseins? Crois-tu pouvoir changer Tordre des choses, réglé par le Tout-Puissant? anéantir les promesses du Très-Haut? arrêter l'accomplissement des oracles sacrés? Toi, toi seul tu l'emporterais sur Dieu et sur les hommes ! 0 le plus fou des mortels ! Si tu ne crois pas les prophètes, pourquoi les consulter? Et si tu crois à leurs oracles, pourquoi t'opposer à leur accomplissement? Si la prophétie n'est pas un mensonge, évidemment elle s'accomplira ; et si elle est un mensonge, pourquoi l'interroger? Ecoute, .homme pervers, et remarque bien chacune des paroles de l'oracle : « Car de toi sortira le chef « qui gouvernera le peuple d'Israël (4). » Cet Enfant sera donc le chef de la nation ; et que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, il gouvernera le peuple de Dieu. Pourquoi donc tramer sa mort? Ne connais-tu pas cette parole : « Je suis le Dieu vivant, dit le Sei- « gneur ; mes desseins sont immuables et toutes mes volontés s'ac- « compliront {%). » Qui peut s'opposer à la volonté du Tout-Puissant? Si l'enfant naît à Bethléem, parce que c'est écrit ; il gouvernera aussi le peuple de Dieu, parce que c'est écrit. Pourquoi diviser la prophétie? Pourquoi la mutiler? Ecoute, roi méchant, écoute ce qui suit et tremble: « Sa naissance est dès les jours de l'éter- « nité 3 . •> Celui que tu poursuis, ô tyran plus intraitable que les bêtes féroces, celui que tu poursuis, a pris naissance dès les jours de L'éternité. Dieu même est le Père de celui qui, comme on te l'annonce, est né •! une Mère mortelle; et toi, par ta ruse cruelle tu crois i bout de l'immoler ! Dans quel étonnement dans quelle stu- | me plongent les sanguinaires desseins de ces pervers ! Comment le tyran o'a-t-il pas vu ces choses? Rien n'est plus visible cependant, el il raorail bien compris si son intelligence n'était pas si avengli e.
Faut-iJ moins détester la dépravation des prêtres juifs ? Sembla- Il) Michée, v, 2. - (2) lsaïe, xlu, 10. — (3) Michée, v, 2.
ÉFIPHA.ME. — I. 329
bles aux milliaires des grands chemins, ils montrent la voie aux autres et eux-mêmes demeurent immobiles. Le Christ est né à Bethléem ; pontifes, prêtres, docteurs de la loi, pourquoi donc ne pas le chercher avec les Mages ? Pourquoi ne pas vous empresser vers ce divin Enfant. Si vous ne croyez pas aux paroles de ces princes, pourquoi vous troubler avec Herode? Et si vous y croyez, pourquoi ne pas les imiter dans leur pieuse recherche ? Ah ! que le roi prophète a bien prophétisé de vous, quand il disait : « Un peu- « pie que je ne connaissais pas, s'est mis à mon service, il a prêté « à ma voix une oreille obéissante, et mes enfants se sont endurcis « dans leur révolte et se sont écartés de leurs voies (I) ! » Voici en effet une nation barbare qui vient de pays lointains ; elle cherche le Christ avec une pieuse sollicitude, et les enfants ingrats qui sont auprès de loi, refusent de le voir. Dans cette grande multitude de peuple qui remplit Jérusalem, il ne se trouve pas un seul homme qui. apprenant une nouvelle si remarquable, si éclatante, se transporte à Bethléem, à cette ville toute voisine, pour constater la vérité d'un si grand événement. Tant étaient grands l'appesantissement de ce peuple et l'engourdissement de son esprit! « Les enfants « en révolte ont donc menti au Seigneur [%), » puisque dans leur méchanceté ils s'unissent à l'ennemi de Dieu, pour feindre le dévouement et préparer la mort, ou plutôt « l'iniquité s'est mentie à « elle-même (3), » puisque « le filet sera jeté en vain sous les yeux « des oiseaux » et qu'ainsi s'accomplira cette parole : « Il n'est pas « de sagesse, il n'est pas de prudence, il n'est pas de conseil contre « le Seigneur (4). »
C'est pourquoi, par un dessein admirable de la sagesse infinie, ceux qui voulaient le trahir, sont ceux-là même qui le font connaître. Le rusé tyran demande avec empressement le lieu de sa naissance, et ses indications ne servent qu'à faire pieusement chercher l'Enfant divin. La fraude qu'il préparait, tourna donc contre lui-même. C'est ainsi, Seigneur, c'est ainsi que vous prenez les trompeurs dans leurs propres mensonges et que vous dissipez les
(l)Ps. xvn, 45, - (2) Ps. xxvi, 12. - (3) Prov.,i, 17. — (4) Prov., xxi, 30.
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conseils des méchants ; c'est ainsi que la plus cruelle malice mit sa science au service de la piété, et que des hommes trompeurs et pervers prêtèrent le concours de leurs lumières à des hommes remplis de saints désirs.
Mais ne parlons plus de ces perfides; revenons à nos princes si religieux. Au moment ou ils entraient à Jérusalem, l'étoile disparut, car elle venait d'entrer dans le firmament plus lumineux des oracles sacrés ; tout l'éclat du soleil n'avait pu l'obscurcir, mais l'éclat des prophéties éclipsa sa lumière. Les Mages, en recherchant le conseil des hommes perdirent le guide divin, ils se tournèrent vers l'enseignement terrestre, et le signe céleste les abandonna. Profond mystère, digne de toute notre attention ! Nous avons l'infaillible lumière de la foi pour nous conduire vers le Christ, n'allons donc pas chercher encore le jour de l'homme, c'est-à-dire les pâles lueurs de la philosophie ; car les ténèbres de la sagesse humaine, loin d'éclairer l'astre brillant de notre foi, ne peuvent que l'obscurcir. De là vient, l'expérience nous le montre souvent, qu'en désirant avec trop d'ardeur le titre de philosophe, on cesse facilement d'être chrétien. Aussi les Mages, en allant s'informer auprès des hommes de la naissance du nouveau Roi, perdirent la lumière que ce Roi leur avait donné pour guide.
Mais quel est votre dessein, dites-nous, ô rois des nations, en cherchant le Roi des Juifs? « Nous avons vu, disent-ils. son étoile « en Orient et nous sommes venus avec des présents pour l'ado- « rer (4). » Pour l'adorer, ô rois? Et pourquoi ces adorations? N'avez-vous pas dans vos contrées des rois plus puissants, des princes plus illustres à qui vous pourriez offrir vos honneurs? Pourquoi, ô rois des nations, vous adorez un humble Roi des Juifs? Jadis une reine vint de vos contrées, mais elle venait pour entendre la sagesse de Salomon. et non pour adorer ce roi. Et pourtant parmi tous les rois des Juifs, qui fut plus puissant et plus riche que Salomon? La Judée elle-même ignore encore la naissance de son Roi, et vous, vous venez des extrémités de l'Orient pour l'adorer!
Reconnaissez encore ici, mes frères, la foi si remarquable de ces
(l)Matth., ii, 2.
sages princes, jamais, en effet, nous dit saint Augustin '1), jamais ils n'auraient désire avec tant d*ardeur d'adorer le Roi des Juifs, s'ils n'avaient reconnu en lui le Roi des siècles éternels? C'est cette conviction de leur foi qui les poussait à la recherche de l'Enfant, qui enflammait leurs désirs et les entraînait vers le Roi nouveau-né. Ils brûlent de voir cette grande vision, ce spectacle si digne d'être contemplé : Dieu fait homme, Dieu et l'homme unis dans une même personnalité.
Les Mages sortent de la ville, tout à coup, au-devant d'eux ils voient briller dans le ciel le guide qu'ils avaient perdu. Grand Dieu t quelle joie! quels doux tressaillements! quelle allégresse dans leurs cœurs! « Ils furent remplis, nous dit l'évangéliste, de la joie la plus « vive ,\ . » Guidés maintenant par une double lumière, celle de l'étoile et celle des prophéties, ils marchent; la route de l'astre est celle qu'indiquent les oracles, car il les mène droit à Bethléem, et leur foi se trouve ainsi affermie d'un double témoignage. La proximité du lieu contribue encore à les remplir d'une ardeur toute nouvelle, car ils sont enfin près de voir l'objet de leurs désirs. Leurs cœurs pieux sont inondés d'une joie toute céleste; une ferveur divine les consume , leurs poitrines ne peuvent soutenir l'ardeur des feux dont elles sont embrasées.
Livrés à ces transports, ils se hâtent pour voir le divin Enfant ; le moindre retard paraît bien long à l'ardeur de leurs désirs. Ils approchent de la cité, suivant toujours la lumière de l'étoile et impatients de voir la lin de leur attente. L'astre se dirige vers une grotte voisine, plus propre à servir de retraite aux animaux que de demeure aux hommes. Soudain, ô merveille! l'astre s'arrête sur ce toit, il tourne, s'agite, tourbillonne, lance de toutes parts de brillantes étincelles, puis un rayon descend et vient montrer comme du doigt l'Enfant royal que ces princes cherchaient.
Une merveille si étrange les remplit d'étonnement, car cette demeure ne leur paraissait pas digne d'un roi ; ils quittent promptement leurs chevaux pour examiner Tintérieur de la grotte. Et là ils aperçoivent une jeune vierge d'une grande beauté ; son visage (l) S. Aug. serin. 201, n° 19. - (2) Matth., n, 10.
respire la douceur et la noblesse; seule, modeste et tremblante, elle est assise en un coin, son maintien trahit son effroi ; les Mages contemplent ce prodige de perfection et de grâce, tel que les si n'en avaient jamais vu, tels qu'ils n'en verront jamais. Àubruil chevaux et des dromadaires, pleine d'épouvante, la jeune Vierge dépose son enfant dans la crèche et le cache sous la paille dont elle le recouvre.
Ces princes, en effet, n'étaient pas venus seuls ; une suite nombreuse les accompagnait et leur faisait un cortège convenable à un monarque qui parcourt des royaumes étrangers. De là ces paroles du prophète : « Des chameaux sans nombre couvriront tes campa- « gnes comme les flots de la mer; les dromadaires de Madian et m d'Epha s'avanceront vers toi ; ils viennent de Saba, t'apportant « l'or et l'encens et proclamant la gloire du Seigneur (1). »
Frappés de tant de beauté, les princes se regardent et saluent la jeune Vierge d'un ton plein de douceur. Que faites-vous là, disentils, ô belle enfant"? Pourquoi demeurer en ce lieu"? Qui ètes-vous? Qui vous a conduite ici"? Etes-vous seule? Avez-vousun fils"?— Parole cruelle, glaive tranchant qui perce le cœur de la Vierge- M Elle se tait, son visage pâlit, l'effroi glace dans son cœur toutes les gouttes de son sang. Dans une telle angoisse, que fera la jeune Vierge ? Elle ne peut mentir, elle n'use montrer son Fils. Que faire? Elle se tait, mais le silence devient impossible devant les questions que repètent les Mages. Ces princes la conjurent avec plus d'instances, en lui donnant toutes les marques de leurs intentions les plus bienveillantes, les plus respectueuses, et la Mère leur montre enfin son doux Enfant et le relevé de la crèche. O prodige! ô miracle, à la vue de cet Enfant, la frayeur les saisit, ils se troublent, les cheveux se dressent sur leur tète; éblouis de tant de sté, toute cette foule tombe à terre, et, saisie de crainte, demeure prosternée aux pieds de la jeune
ainsi l'avait autrefois prédit le Psalmiste. lorsqu'il annonçait l'accomplissement de ces mystères. « Les rois de la terre se wnt Is se sont réunis, ils ont regardé el ont été frappés
(1) Isaïe, lx, G.
« d'étonnement, l'effroi les a saisis (4). » Et l'Evangile ajoute : « Tombant à terre, ils l'adorèrent 2 . » Naguère, à la vue de l'Enfant, les pasteurs avaient reconnu la vérité de la parole qui leur avait été dite, éclairés non par les hommes, mais par Dieu même ; pareille chose arrive aux Mages. Des princes revêtus de la pourpre, se prosternent aux pieds d'une humble Vierge, et devant un Enfant couvert de langes s'étonne et tremble la majesté des rois.
Mais toi, ô douce Vierge, que se passe-t-il maintenant dans ton cœur? Quelles pensées préoccupent ton esprit? Quelles sont ces merveilles qui se passent sous tes yeux ? Comme un aigle sublime vole au-dessus d'oiseaux tremblants, ainsi la jeune Vierge voit à ses pieds ces rois barbares. Mais vous, ô princes, quelle est la puissance qui a jeté cet effroi dans vos cœurs? Qu'avez-vous vu dans la Mère? Qu'avez-vous vu dans le Fils? Qu'avez-vous vu dans cette humble Vierge? Qu'avez-vous vu dans ce doux Enfant? Là, point d'escabeau royal sous les genoux, point de pourpre pour vêtement, point de diadème brillant sur le front, point de serviteurs nombreux et empressés, point d'armée qui répande la terreur, point de fracas d'armes éclatantes, point de vêtements soyeux, point d'or, point de pourpre. Pourquoi donc vous troubler, ô rois ? Pourquoi cette épouvante ? Ah! dans ce doux Enfant se cachait quelque chose de grand, qui n'a point échappé à l'œil perçant des Mages. C'est un lion qui se cache dans ce tendre agneau ; un géant dans ce petit Enfant, un Dieu dans cette frêle créature, une Majesté immense dans l'étroit espace de ce petit corps; c'est le soleil le plus radieux qui se voile sous le léger nuage de cette chair mortelle, et c'est l'éclat de ses rayons qui avait ébloui les Mages et les avait renversés.
Ils restent quelque temps prosternés à terre ; mais peu à peu la crainte s'éloigne de leurs cœurs. et; reprenant confiance, ils parlent et adorent humblement l'Enfant divin ; ils lui offrent des présents mystérieux, de l'or comme à un roi. de l'encens comme à un Dieu, de la myrrhe comme à un homme mortel. Ils prennent tour à tour l'Enfant dans leurs bras et le caressent avec le plus profond
(1) Ps. xLvn, 5. - (2) Matth., n, 11.
33 i OEUVBES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
respect, avec la plus vive allégresse. La joie fait couler de tous les yeux des larmes abondantes; des ardeurs célestes changent leurs cœurs en foyers brûlants.
Oh! que dira la pieté de ces princes et la ferveur qui les embrase? A quoi comparerai-je de tels hommes? Où trouver une chose qui leur ressemble? Les comparerai-je au lion? Leuràme a plus de force. Les comparerai-je à l'aigle fendant les airs? Leur marche est plus rapide. Les comparerai-je au lynx des solitudes? Leur vue est plus perçante. Comme l'aigle qui fond sur sa proie, il s'élancent de TOrient et franchissent en quelques jours des espaces immenses. Aussi, après les paroles que nous rapportions tout à l'heure, le prophète s'écrie, admirant la rapidité de leur course : « Quels « sont ceux-ci qui volent comme des nuées et comme des co- « lombes vers leur demeure I, ? ■ Rien ne peut les retenir, ni les affaires épineuses du royaume, ni le soin de leur famille, ni leur maison si nombreuse, ni leur femme ni leurs enfants, ni le i ment de leurs nombreux intérêts. Ils ne demeurent pas longtemps à délibérer sur leur voyage, ils ne retardent point leur départ, ils ne préparent ni vivres, ni autres dépenses : à la vue de l'étoile, ils quittent tout, ils s'en vont où sa lumière les conduit, ils parcourent la route avec la plus grande rapidité, tant était brûlant en eux le désir de voir le mystère!
Que dirai-je de leur force et de leur constance? D'un côté, le tyran frémit, le prêtre se trouble, le peuple s'irrite, tout semble leur préparer une mort inévitable ; de l'autre, l'étoile s'est cachée, on ignore partout la naissance de l'Enfant, cette nouvelle qui devrait réjouir le peuple, ne fait que le troubler: et cependant les poursuivent leur dessein, s'attachent à leur entreprise avec ■ne constance invincible. Ni la cruauté du tyran, ni les menaces de tout un peuple, ni la disparition de l'astre, ni l'ignorance universelle de la naissance de l'Enfant, rien ne penl leur faire abandonner leurs recherches. La vue de l'ctable ne les rebute pas, la Daube ne leur inspire aucun mépris, ils De >e choquent point de ces pauvres langes, l'isolement de la Mère, son dénuement (1) baie, lx, 8.
complet n'est point pour eux un sujet de scandale; les difficultés au contraire, ne font que grandir leur courage, et les obstacles ne font qu'affermir leur constance.
Enfin, l'événement lui-même nous montre toute la perspicacité de leur foi. L'Enfant n'avait opéré sous leurs yeux aucun prodige, aucun miracle. Ils ne l'avaient pas vu marcher sur les flots, ressusciter les morts, rendre la vue aux aveugles ; ils ne connaissaient point sa sagesse, ils n'avaient point entendu sa doctrine, et pourtant, dans ce dénùment complet, dans cette humiliation extrême, ils reconnaissent et adorent la Majesté de Dieu ; les yeux pénétrants de leur esprit percent à travers le voile de la chair, et derrière ce rempart d'un corps mortel, ils aperçoivent le Roi de gloire. Ah ! nous admirons la foi du bon larron qui prie un Dieu sur un gibet ; mais est-elle moins admirable la foi des Mages qui adorent un Dieu dans l'étable? Le larron reconnut le Seigneur suspendu à la croix ; les Mages, suspendu au sein de sa mère. Le larron le reconnut au milieu de ses sanglots ; les Mages, au milieu de ses vagissements ; le larron sous les clous qui le déchirent, les Mages, sous les langes qui le couvrent ; le larron, au moment où il sort de la vie, les Mages, au moment où il entre dans la vie. Il y a plus; le larron avait peut-être entendu parler de ses œuvres merveilleuses, les Mages ne connaissaient de lui aucune œuvre qui pût exciter leur admiration.
Mais qui pourra jamais dire les douces paroles, les larmes de joie dont ils honorent la Mère et l'Enfant ? Ils prient la jeune Vierge, ils la conjurent, ils la supplient avec l'accent de la piété la plus sincère, de daigner accepter leur dévouement, d'agréer leurs services ; ils mettent à ses pieds leurs richesses, leurs esclaves, leurs armes; eux-mêmes, s'estiment trop heureux, si tout rois qu'ils sont, ils pouvaient avoir une si grande souveraine, lui obéir, la servir, lui consacrer tous leurs biens, leur vie toute entière. Mais la Vierge, sainte, modérée dans ses désirs, n'accepte point leurs offres ; de sa voix douce et calme, après les avoir entretenus, elle les invite à se rendre dans leur hôtellerie. C'est là que, cette même nuit, au milieu de leur sommeil, un ange vint les avertir de ne pas retourner
vers Hérode, et le cœur plein de joie, ils entonnent des chants d'allégresse et « reviennent dans leur pays par un autre chemin I . » Ces mêmes princes, nous dit saint Chrysostôme (2), s'unirent plus tard à saint Thomas pour prêcher aux peuples la foi catholique, et enfin entrèrent heureusement dans le royaume des cieux. Telle est l'histoire du mystère de ce jour.
Et nous aussi, mes frères, allons et cherchons avec les Mages le Sauveur qui nous est né : cherchons-le, non plus couché dans la crèche, mais régnant sur son trône ; non plus enveloppé de langes, mais couronné d'honneur et de gloire ; non plus reposant sur le sein de sa More, mais assis à la droite de son Père: non plus dans la compagnie des animaux, mais dans la société des anges, où il règne en souverain. Cherchons-le, non plus à la lumière d'une étoile, mais à la lumière de la foi ; la foi est en e'fet le guide le plus sûr dans notre route de la vie: elle nous conduira par le chemin le plus direct, pour nous mener au Sauveur notre Dieu, elle nous montrera dans toute sa splendeur le Roi de toute Majesté. 0 vous qui avez soif de contempler le Dieu de gloire dans l'éternel bonheur, ne détournez pas vos regards de la lumière de cet astre, si vous voulez arriver au but de vos désirs. Cherchons-le ardemment, cherchons- le prudemment, cherchons-le constamment. Ne nous laissons ni enfler par la prospérité, ni décourager par les revers. A travers les vicissitudes et les mille changements de ce monde, marchons, foulons aux pieds les flatteurs mensonges de ce siècle et hàtons-nous vers la gloire du royaume céleste.
Mais n'apparaissons pas les mains vides, en présence de notre Sauveur: offrons, nous aussi, à notre Roi des présents que nous puiserons non pas dans nos trésors, mais dans les siens propres. Car» qui lui a donné le premier, pour attendre de lui une recom-
■ pense routes choses sont à vous, disait David, et nous
■ ne pouvons vous donner que ce que nous avons reçu de votre « main \ . • Dans les trésors du temps, puisons de l'or pour le lui offrir; dans les trésors du corps, puisons de la myrrhe, et dans les
(1) S. Mali!)., ii, 12. — (2) S. Jean Cl. , Homélie 0e sur S. Mat-
i. — (3) Rom., xi, 3i. — (i) Paralip., xmx, 11.
trésors du cœur, puisons un encens d'agréable odeur. Donnons d'abord les biens du temps ; l'ordre des choses le demande, car celui qui ne donne pas volontiers ses biens du temps, comment se donnera-t-il lui-même? On donne à Dieu son or, quand on lui consacre ou qu'on fait servir aux besoins des pauvres, la totalité ou du moins une partie de ses richesses...
Mais en donnant à Dieu vos richesses, méprisez aussi pour Dieu les plaisirs de ce monde. A quoi vous sert de faire d'abondantes aumônes, si vous vous souillez par de honteuses voluptés"? Le divin Maître qui a dit: « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède, « ne peut être mon disciple [I), » n'a-t-il pas dit aussi cette autre parole : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne marche pas après « moi, n'est pas digne de moi (8). » L'aumône ne plaît à Dieu que lorsque la continence accompagne l'aumône. Vous avez abandonné vos richesses, c'est bien ; abandonnez déplus les grossières voluptés et votre offrande sera agréable à Dieu. La myrrhe est amère, mais elle est utile au corps, car elle le préserve des vers et de la corruption; tel est le résultat de la pureté et des mortifications de la pénitence. La pénitence empêche les passions de corrompre la chair, suivant ces paroles : « Les chevaux se sont putréfiés dans « leur fumier (3). » Prenez garde pourtant à l'excès dans vos mortifications ; qu'elles affaiblissent sans l'éteindre, la vigueur de votre corps ; ne répandez point la myrrhe de la pénitence; qu'elle soit distillée goutte à goutte , suivant ces paroles : « Mes doigts ont distillé la myrrhe > . »
Enfin, lorsque vous aurez offert avec joie au Seigneur ces deux premiers présents, vous pourrez, du trésor de votre cœur, offrir ce parfum de l'encens dont parle le Psalmiste, quand il dit : « Que ma « prière, comme l'encens, monte en votre présence (5). js Quelle place, en effet, peuvent occuper la piété et la prière dans le cœur de l'homme tout charnel, tout embarrassé des soucis de ce monde? Mais l'homme dégagé des choses d'ici-bas, celui qui a macéré sa chair par la pénitence, celui qui a consacré au Seigneur ses biens
(1) S. Luc, xiv, 33. - (2)S. Matlh.,x, 38. — (3) Joël, î, 17. — (4) Cant., v, 5. — (5) Ps. cxl. 2.
et sa personne, celui-là, dis-je, trouvera dans le trésor de son cœur la louange et la prière à offrir au Seigneur. Voilà « les vases « d'or, pleins de parfums 1 » que vit saint Jean dans l'Apocalypse, c'est-à-dire des cœurs purs, remplis de ferveur et de piété. Le prophète nous rappelle combien est agréable à Dieu l'offrande de cet encens, quand il nous dit : « Un sacrifice de louange me glo- « nfie : là est la voie par laquelle je manifesterai le salut du Très- « Haut (2), » non-seulement dans une pauvre chaumière, mais sur le trône sublime de sa gloire. Puissions-nous être conduits à cette gloire par Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui appartiennent l'honneur et la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SECOND SERMON" (3)
Procidentes adoraverunt eum :
et apertis thesaurù suis obtulerunt ei mimera, aurum, thus, et myrrham.
Tombant à terre, ils l'adorèrent ; et ayant ouvert leurs trésors, ils lui oflrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe.
(S. Matth., h, 11).
On peut demander avec raison pourquoi la Sainte Eglise notre mère donne une si grande solennité à la fête de ce jour; l'arrivée de trois rois, n'a rien ce semble, qui motive tant de pompe. Que de rois, que de puissants monarques se sont plus tard converti- .i la foi de lésas-Christ, et pourtant l'Eglise n'a point établi de tète en leur honneur : Cette arrivée des mages doit saus doute renfermer quelque grand mystère que l'Eglise entend célébrer.
(1) Apuc, v, 7. P». \ux, 23. — (3) Ce second sermon sur l'Epi-
phani< DCOup de points, semblable au premier. Noua le don-
nons néanmoins, à cause du développement que le saint auteur apporte aux réflexions morales, tirées du nm
Et en effet, la Sainte Eglise notre mère, célèbre en ce jour le grand mystère dont parle l'Apôtre, quand il dit : « Ce Sacrement « est grand, je dis dans l'Eglise et dans le Christ (I). » Nous célébrons l'alliance du Christ avec l'Eglise. Aujourd'hui l'Epoux se donne à son Epouse, et l'un et l'autre se jurent une inviolable fidélité. Voilà pourquoi nous chantons au jour de la naissance du Seigneur : « Aujourd'hui l'Eglise s'est unie à son Epoux, céleste, après que le Christ eut lavé dans le Jourdain les crimes dont elle était souillée. » Voyez-vous le juste sujet de la joie, des réjouissances de notre Sainte Mère, en ce beau jour, principe de tant de gloire et de félicité?
0 Saint Enfant, il est né à peine, et le voilà uni par une alliance sacrée. L'Epoux et l'Epouse sont nés le même jour. Le Sauveur naît et aussitôt l'ange éclaire les pasteurs, l'étoile appelle les mages et l'Eglise naît à l'instant. Ils ont le même âge quoique d'ailleurs l'Epoux soient éternel.
Lorsque deux amis veulent unir leurs enfants en mariage, ils les réunissent dès l'enfance, les nourrissent et les élèvent ensemble, afin que cette éducation commune leur inspire un plus tendre amour. L'amour, en effet, qui naît et s'imprime dans les cœurs dès les plus jeunes années, est bien plus fort et bien plus durable; l'époux regarde alors son épouse comme une sœur. Voilà ce qu'a fait le Père céleste; dès la naissance de son Fils unique, il lui donna l'Eglise pour Epouse, afin que son cœur conçut pour elle plus d'amour. Car ce divin Enfant était d'une famille noble et riche ; son Epouse au contraire était de la famille la plus pauvre et la plus commune; elle avait pour père l'Adam terrestre; voilà pourquoi ils furent unis dès l'enfance, par celte union si précoce; l'Epoux devait aimer son Epouse avec plus de force et de tendresse. Oh ! comme il l'a aimée ! Que de travaux n'a-t-il pas accomplis à cause d'elle! Que de souffrances n'a-t-il pas endurées! Pendant trente-trois ans, il est demeuré, à cause de cette Epouse si chère, dans les durs travaux, dans l'esclavage pénible que lui imposait son Père. Et ces années « lui parurent peu de jours, à cause de son
(l)Ephés.,v, 32.
» grand amour pour elle [4). » Il l'a dotée de son propre corps, il l'a ornée de son propre Esprit, il lui a donné en gage son propre sang, « en la purifiant dans le bain puissant -d'une eau salutaire, » pour la faire paraître devant lui pleine de gloire, n'ayant ni ride. » ni tache, ni rien de semblable, mais sainte et sans défaut (2). » Aussi, plein d'admiration pour tant de beauté, l'Epoux s'écriait : '< Voilà que tu es belle, ô ma Bien-aimée, voilà que tu es belle 3 . » Il disait encore : « Tu es toute belle, ô ma Bien-aimée, et aucune » tache n'est en toi (4). » Après cela; l'Apôtre pouvait dire : « Maris, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé l'Eglise d'un amour chaste et pur: aimez-les comme vos sœurs, comme vos compagnes en Jésus-Christ. Prenez pour exemple Jésus-Christ qui a aimé son Eglise jusqu'à se donner pour elle.
Telle est la fête de ce jour, tel est le mystère que nous célébrons, c'est pour cela que les mages viennent de l'Orient ; ils ne sont que les députés de la gentilité ; ils viennent avec le pouvoir d'engager la foi de l'Eglise et de consentir à l'alliance. Ainsi l'avaient autrefois annoncé les prophètes : « Des députés, disait le Psal- » miste. viendront de l'Egypte : l'Ethiopie la première a présenté » sa main au Tout-Puissant. »
O synagogue infortunée! Si tu savais ce qui se passe aujourd'hui au milieu de toi ! Une autre s'empare du Messie: une autre l'accepte pour Epoux et s'unit à lui. Et toi. tu seras délaissée dans ta mû tu ilemeureras seule, et solitaire, et désolée, et repoussée de tous. Le Seigneur te l'avait annoncée : « Votre maison, disait-il, sera » abandonnée '6 . » Et Isaïe prophétisait aussi ton malheur, quand il disait : « Malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé » d'iniquités, à la race perverse, à ces enfants corrupteurs! Ils ont - abandonné le Seigneur; ils ont blasphémé le Saint d'Israël; ils » se sont éloignés de lui. Votre terre est déserte, ajoute Isaïe, vos >» villages sont la proie des flammes; des étrangers sous vos yeux » dévorent votre p;itrie: elle esl désolée comme un champ que » l'ennemi a dévasté. Et la Bile de Sion a été abandonnée comme
(1) Genèse, xxix, 20. - (2, Epb., v, 27. — (3) Cant., i, 14. — (i) Cant., iv, 7. - (5) Eph., v, 25. - (G) S. Match., xxm, 38.
ÉPIPHA.NIE. — II. 341
» la hutte après la saison des fruits, comme une cabane dans un » champ de concombres, comme une ville ravagée (1). »
Les députés donnent leur parole, pour conclure à l'instant même cette alliance qui doit être indissoluble et éternelle. Et si voulez connaître les paroles de l'alliance, écoutez le Psalmiste : « Les rois de ' » la terre se sont assemblés, ils se sont réunis (2). » L'alliance « durera comme le soleil et la lune, de génération en génération. Il » dominera delà mer jusqu'à la mer, du fleuve jusqu'aux extrémités » de la terre ; les habitants de l'Ethiopie se prosterneront en sa pré- » sence, et ses ennemis baiseront la poussière de ses pieds. Les rois de » Tharse et des îles lointaines lui offriront des présents, les rois de » l'Arabie et de Saba lui conduiront leurs offrandes. Tous les rois de » la terre l'adoreront et tous les peuples lui seront assujétis (3). » Le prophète ajoute : « En lui seront bénies toutes les tribus de la » terre, toutes les nations le glorifieront. » Le Psalmiste dit dans un autre endroit : « Le Dieu de ces merveilles est notre Dieu, dans » tous les siècles et dans l'éternité; il nous conduira dans tous les » âges (4). » L'alliance est donc éternelle ; la mort loin de la dissoudre, ne fait que la fortifier.
Mais comment, direz-vous, l'étoile put-elle faire connaître si tôt aux Mages la naissance du Sauveur? Ce fut en effet comme une parole puissante qui, du haut du ciel, leur annonça le mystère. Gardez-vous de croire que. quoique très-versés dans l'astrologie, les mages aient appris par cette science la nativité de Jésus-Christ. La piété chrétienne doit repousser une superstition si vaine et si perverse. L'astrologie n'est point une science, c'est une vaine et trompeuse folie. Quelle influence peuvent avoir les astres sur la liberté de l'homme? N'est-ce pas une chose ridicule que de rejeter sur les étoiles nos vices et nos péchés, et d'en faire ainsi comme une nécessité de notre nature. Non, la vie de l'homme ne dépend en rien des astres; elle dépend de la grâce de Dieu et de notre libre arbitre ; l'homme qui consulte les astrologues, ne saurait être un vrai chrétien.
Vous direz peut-être : Mais pourquoi les astrologues disent-ils par- Ci) baie, î, 4. - (2) Ps. xlvii, 5. - (3) Ps. lxxi, 5. - (4) Ps. xlvii, 15.
fois la vérité? -le réponds : Dieu le permet à cause de L'impiété de ceux qui les consultent ;il permet l'accomplissement des malheurs annoncés par les astrologues et mérités par ceux qui mettent en eux leur confiance, suivant ces paroles de l'Apôtre : « Ils ont reçu, comme >» ils le méritaient, le châtiment de leur erreur (1). » Et séduits de la sorte, ces insensés mènent une conduite qui leur attirera une plus terrible condamnation. — Mais le plus souvent, ce sont les démons qui, par la permission de Dieu, accomplissent les paroles que leurs ministres ou eux-mêmes ont proférées, et par là ils trompent et entraînent dans leur perdition éternelle les impies qui viennent les interroger.
Vous ajoutez : Comment donc les Mages, en voyant l'étoile connurent-ils la naissance du Sauveur? Saint Chrysostôme vous répond qu'ils la connurent par la prophétie de Balaam, originaire de ces contrées. Saint Bernard et saint Léon l'attribuent à une révélation divine. Dieu, disent-ils, en leur montrant au-dehors la lumière d'une étoile, les éclairait au-dedans par une lumière toute spirituelle. Aussi quand ils virent l'étoile, ils la reconnurent à l'instant comme le signe de ce grand et profond mystère, et ils ne doutèrent pas que l'Enfant nouveau-né non-seulement fut un grand Roi, mais Dieu lui-même; c'est ce que nous montrent clairement leurs paroles et leurs actions.
Mettraient-ils, en effet, tant d'ardeur à chercher le Roi des Juifs, s'ils n'avaient point reconnu en lui une plus haute dignité? Voyezles entrer à Jérusalem; que disent-ils? « Où est le Roi des Juifs b qui vient de naître (2). » Ils ne demandent pas s'il est né; ils demandent « où est celui qui est déjà né. » Mais, ô mages, que lui voulez-vous0 a Nous avons vu, répondent-ils, son étoile en Orient » ei nous sommes venus l'adorer. » Et pourquoi l'adorer? N'avezvous pas dans vos contrées des rois plus puissants que le roi des juifs? Jadis l,i reine de Saba vint de vos contrées à Jérusalem, mais elle venait pour entendre la sagesse de Salomon e1 non point pour adorer ce roi. — Voici la réponse de saint Augustin : Ils n'auraient pas
(l)Roro , i, 27. - (2) S. Matth., m, 2.
recherché avec tant d'ardeur le Roi des Juifs, s'ils n'avaient reconnu en lui le Roi immortel des siècles.
La foi des mages se manifeste encore dans leurs actions. Les mages, en effet, étaient des rois pleins de sagesse ; ils savaient toute l'étendue du danger qu'ils couraient, en faisant une pareille question dans un royaume étranger. Ils n'ignoraient pas la cruauté d'Hérode; la férocité de ce tyran leur était connue. D'où leur venait donc tant de hardiesse? Elle venait uniquement de la confiance qu'ils mettaient en celui qui les avait éclairés; ils le savaient assez puissant pour les arracher des mains d'Hérode. D'ailleurs leur aurait-il fallu souffrir quelque chose pour le Christ, ils étaient prêts à tout endurer. Quelle était donc grande la foi de ces mages! quelle était puissante cette lumière qui leur fit hâter si promptement leur voyage !
A cette nouvelle « Hérode se trouble et avec lui Jérusalem tout » entière (1). » Quant à Hérode, je ne suis pas étonné de son trouble. C'était un odieux tyran, un étranger qui avait usurpé le trône et qui pouvait craindre d'être dépouillé de son autorité à la naissance du Messie. Son trouble cependant n'est pas encore celui que Satan voudrait lui inspirer; car il redoutait beaucoup plus d'être chassé lui-même de ce siècle. Aussi quoiqu'Hérode eut découvert la vérité, Satan le poussait toujours à faire périr l'Enfant. Toutefois le trouble de ce roi pervers n'avait aucun motif? Le Christ ne venait arracher la couronne à aucun monarque de la terre ; il venait au contraire donner des royaumes, ainsi que le chante l'Eglise (2) : « 0 Hérode, ennemi » plein d'impiété, pourquoi craindre la venue du Christ. « Il n'arrache pas des royaumes mortels, celui qui donne le royaume » céleste. »
Mais toi, ô Jérusalem, pourquoi te troubler? pourquoi t'attris-
(1) S. Matth., ii, 3. — (2) Ces paroles étaient la première strophe de l'hymne des Vêpres ; on les a remplacées par ces autres qui expriment la même pensée :
Crudelis Herodes, Deum
Regem v en ire quid times?
Non eripit mortalia
Qui régna dat cœlestia.
ter? On annonce la naissance de ton Christ, de ton Roi, de ton Sauveur, de Celui que tu avais si longtemps désiré, si longtemps attendu, et cette nouvelle te remplit de trouble! Sont-ce là tes joies, tes réjouissances et tes fêtes ? 0 prodigieux aveuglement! endurcissement inconcevable! étonnante perversité! Ce peuple s'unit à son tyran pour conspirer contre le Messie. Quelques-uns même, ainsi que renseigne saint Jérôme, en commentant ces paroles de l'Evangile : « Ils sont morts, ceux qui voulaient mettre « l'Enfant à mort '1, ; » quelques-uns, dis-je, préparent avec Hérode la mort du Sauveur.
Et ceci semble ressortir encore du texte même de l'Evangile. En effet Hérode avait assemblé le conseil et leur avait demandé « où devait naître le Christ l . » Et ils avaient répondu : « En Bethléem de Juda. car il est écrit par le pro- » phète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, quoique tu sois la » plus petite des principautés de Juda, c'est de toi que sortira » Celui qui gouvernera mon peuple d'Israël, » Et Michée avait dit aussi : « Et toi, Bethléem d'Ephrata, tu es la plus petite entre les » mille villes de Juda ; mais de toi sortira Celui qui sera le Domi- » nateur d'Israël [3). » Poursuivez donc, docteurs sacrilèges. Pourquoi tronquer l'Ecriture? pourquoi la mutiler? pourquoi ne pas ajouter ce qui suit : « Et ta naissance est dès le commencement » des jours éternels ? » Ah ! c'est qu'ils craignaient d'offenser le le roi, et dans cette crainte, ils lui cachaient cette divine puissance du Christ. Ennemis, eux aussi, du Seigneur, ils ne voulaient pas exposer aux autres, ils ne voulaient pas comprendre eux-mêmes des paroles qu'ils repoussaient.
0 Hérode, crois-tu donc pouvoir immoler le Christ Seigneur? Je suis toujours saisi du plus grand étonnement. quand je considère l'ignorance et l'aveuglement de ces perfides. Toi, Hérode, tu pourrais perdre Celui qui avait été promis et annoncé depuis tant de siècles, Celui que le Ciel nous manifeste aujourd'hui par un signe extraordinaire ! Toi. tu mettrais des obstacles à l'action de la Providence! Tu empêcherais l'accomplissement d'une prophétie! Tu
(1) S. Matth., ii, 20. — (2) S. Matih., n, 5. - (3) Michée, v, 2.
ferais de Dieu un menteur. Tu troublerais l'ordre des choses! Mais tu ne fais pas attention qu'il « n'est pas de sagesse, qu'il n'est pas » de conseil, qu'il n'est pas de prudence contre le Tout-Puis- » santv'1). » Et c'est Dieu même que tu combats? C'est contre Dieu que tu veux lutter ! Mais « si tu veux combattre Dieu, tu ne » le pourras jamais. Qui lui a résisté ef a conservé la paix (Î)? » Tu ne sais donc pas que toutes tes entreprises retomberont sur ta tète ? 0 malice, comme tu aveugles les hommes! Comme tu obscurcis la lumière de leur raison ! Ah ! que le Seigneur nous délivre de l'homme colère, de 1 homme emporté, de l'homme ambitieux! Il sera la cause de mille désordres; il tombera dans mille erreurs. Il n'est rien que la malice ne fasse oser à l'homme; eut-il d'ailleurs la plus grande sagesse, la plus grande prudence. La passion rend l'homme stupide et insensé.
Mais cette perversité d'Hérode et du peuple ne demeura pas sans châtiment. 0 puissance des jugements du Très-Haut ! Les Juifs avaient conspiré avec Hérode contre le Fils de Dieu, et Hérode devint le bourreau de ce peuple et fit mettre à mort une multitude de ses enfants. Ne disons pas : Mais ce ne furent pas les enfants de Jérusalem qu'Hérode tit égorger; ce fut seulement les enfants de Bethléem. Bethléem, en effet, n'avait-elle pas aussi conspiré contre l'Enfant divin? Cette cité avait appris la naissance du Christ, car les pasteurs n'avaient pas tenu cette nouvelle dans le secret; ils l'avaient raconté à leurs maîtres, et beaucoup d'autres encore l'avaient apprise de leur bouche: l'Evangile nous le dit en propres termes : « Et tous ceux qui l'apprirent, s'étonnèrent des » choses que les pasteurs leur disaient (3). » Mais si tel avait été leur étonnement, pourquoi n'avaient-ils pas aidé, pourquoi n'avaient ils pas secouru l'indigence de cette pauvre Mère? Pourquoi n'en avaient-ils eu aucune pitié ? Personne ne s'en était ému, personne ne recueillit la Mère du Seigneur, personne ne l'admit dans sa maison ; elle demeura toujours dans l'étable, exposée à toute la rigueur du froid. Pourquoi cette indifférence de Bethléem? C'est qu'ils redoutaient la colère d'Hérode. Aussi dirent-ils aux pasteurs, (1) Prov., xxi, 30, - (2) Job, ix, 3. - (3) S. Luc, D, 18.
d'après ime tradition : Gardez le silence, taisez-vous , prenez garde que ce ne soit une surprise du démon. — Pour punir une une telle cruauté. Dieu permit que Hérode déployât contre eux la plus cruelle fureur. Apprenez de ceci, ô vous qui habitez les palais, à ne pas natter les rois au détriment du Seigneur.
Hérode lui-même, nous dit l'historien Josèphe (1), subit les coups terribles de la justice du Seigneur. Après avoir égorgé ses trois enfants et sa propre femme, il fut frappé d'une maladie horrible, au point que son corps tombait en pourriture et que, ne pouvant supporter tant de souffrances, il essaya de se poignarder et finit enfin sa vie de la manière la plus misérable. « Qui ne vous crain- » dra, Seigneur, Roi des nations '? la gloire est à vous ; parmi tous » les sages des peuples, et dans tous les royaumes, nul n'est sem- » blable à vous (2), » parce que votre justice s'exerce avec puissance contre les méchants, même dès cette vie ; et l'Apôtre nous dit : « Il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vi- » vant '3;. »
Mais revenons aux mages. Le roi les fait appeler et leur dit : « Allez et informez-vous avec soin de cet Enfant, et. lorsque vous » l'aurez trouvé, venez me l'annoncer, afin que moi aussi, je vienne » l'adorer i . - O trompeur, ô méchant, ôrusé renard, tu veux l'adorer, toi ! Dis plutôt que tu veux l'égorger. Et si tel n'était pas son espoir, sa fureur n'aurait-elle pas déjà fait égorger tous ces mages eux-mêmes ■? Mais en homme rusé, il diffère sa vengeance, afin de trouver cet Enfant.
Les mages ayant entendu cette parole du roi, s'en allèrent; à leur sortie de la ville, tout à coup « l'étoile qu'ils avaient vue en Orient » les précédait, jusqu'à ce qu'arrivant, elle s'arrêta au-dessus de la » maison où était l'Enfant. Et voyant l'étoile, ils furent remplis de » la plus grande joie (5). » Ils retrouvèrent donc cette étoile, leur premier guide : et. à cette vue, les voilà transportés d'allégresse et tressaillant de bonheur.
L'étoile, en effet, s'était cachée à leurs yeux. Pourquoi ? Parce
(1) Josèphe. Antiq. liv. 17, chap. 9 et 13. — (2) Jérémie, x, 7 . — ■ Il br.,x, 21, - (4) S. Matth.,11, 8.— (5) S. Matih., h, 9.
EPIPHANIE. — II. 3i7
que, forcés ainsi d'interroger.les docteurs, les mages devaient recevoir d'eux la connaissance des Ecritures. D'ailleurs Dieu voulait par ces princes, révélera Jérusalem, le mystère de la naissance du Sauveur, afin que le peuple juif ne put un jour prétexter son ignorance. 0 inconcevable endurcissement de ce peuple ! Pas un d'eux ne fit un pas pour aller avec les mages. Saint Augustin compare ces docteurs aux pierres qui sont placées dans les grands chemins, pour indiquer la route, mais qui ne sauraient marcher elles-mêmes. Ainsi ces docteurs ne tirent qu'indiquer le lieu où le Sauveur devait naître. Il y a aussi une autre raison morale de la disparition de l'étoile, c'est que la société des méchants fait perdre la lumière de Dieu.
« A la vue de l'étoile, ils furent donc transportés de joie, » car peu à peu la tristesse avait gagné leur cœur, en voyant qu'ils n'apprenaient dans la cité aucune nouvelle de l'Enfant, et que l'étoile avait disparu. Aussi en recouvrant leur guide, ils marchent, éclairés d'une double lumière, celle de l'étoile et celle de la prophétie, et l'une et l'autre les conduisent vers Bethléem. Qui pourrait dire leur joie et leur allégresse, leur ferveur et leur piété, quand ils se voient près de contempler ce grand spectacle. Ils marchent d'un pas rapide, le cœur plein d'un feu brûlant, semblables à des séraraphins. Ils approchent de la demeure où était l'Enfant ; c'était à ce qu'on croit, hors des murs de la ville.
A leur approche, la jeune Vierge entend un bruit confus de chevaux et de dromadaires, car ces rois ne marchaient pas seuls ; une suite convenable à leur dignité, les accompagnait, suivant cette parole du prophète : « Des chameaux sans nombre couvriront tes » canlpagnes, comme les flots de la mer; ce sont les dromadaires » de Madian et d'Epha. Ils viennent tous de Saba, portant de l'or » et de l'encens et proclamant la gloire du Seigneur (1). » En entendant ce tumulte, la Vierge Mère est saisie d'épouvante, et craignant l'arrivée d'Hérode ou de quelqu'autre malfaiteur, elle cache son Enfant dans la crèche, nous dit une tradition et le couvre de paille.
(1) Isaïe, lx, b.
Les mages arrivent et s'avancent toujours ; ils dépassent l'étable, mais l'étoile s'était arrêtée. Ils se retournent et la voient au-dessus de cette demeure tourbillonner et lancer des étincelles comme si elle voulait embraser la maison. Cependant ils regardent, et convaincus qu'il n'y a là qu'une grange ou qu'une étable, ils veulent marcher plus avant, mais l'étoile n'avance pas. Ils descendent de leurs chevaux et entrent ; ils aperçoivent une jeune tille, seule, pleine de grâce, d'une beauté comme il n'y en a jamais eu, comme il n'y en aura jamais. Tel était le Fils, telle était la Mère. Le Fils était « beau parmi tous les enfants des hommes ;i : » ainsi était la Mère , car jamais mère ne fut aussi semblable à son fils.
Les mages se regardent avec saisissement. Belle jeune fille, disent-ils, que fais-tu dans ce lieu ? Qui t'y a conduite? Pourquoi estu seule ici, ô la plus belle des perles. On taille une perle et on l'enchâsse dans l'or ; et toi, ô la plus belle des perles, tu habites dans une étable! Mais dites-nous, avez-vous un Fils? O parole cruelle ! ô glaive tranchant ! ô flèche acérée qui perce les entrailles de la Vierge mère! Que faire? Elle ne sait pas mentir, et pourtant elle n'ose découvrir son Enfant. Les mages, à la pâleur de son visage, reconnaissent sou effroi. 0 notre Souveraine, disent-ils, soyez sans crainte ; « nous ne sommes venus qu'avec des intentions » de paix : vos serviteurs n'ont aucun mauvais dessein ï . » Nous ne voulons que votre bien, et le mal est loin de notre pensée ; mais si vous avez un Fils, daignez nous le montrer. — Reconnaissant alors leurs pacifiques intentions, la Vierge Mère découvre son Enfant.
Mais, ô merveille ! en le voyant, les mages, saisis de crainte, tombent à terre. Qui nous l'a dit ? C'est le prophète. « Les rois de la >• terre, dit-il, se sont assemblés, ils se sont réunis. Ils ont vu el » ont été saisis d'admiration : la frayeur les a saisis v3 . » Et IVvangéliste ajoute : « Entrant dans la maison, ils trouvèrent l'Enfant » avec Marie sa Mère, et tombant à terre, ils L'adorèrent i . » 0
(1) Ps. xliv, 3. - (2) Genèse, xlii, 11. — (3) Ps. xlvii, ô. - (4) S. Matth., n, 11,
mages, qu'avez-vous vu dans cette Mère ? Qu'avez-vous vu dans ce Fils ? Qu'avez-vous vu dans la Vierge ? Qu'avez-vous vu dans l'Enfant0 La pourpre cependant ne couvre pas ses membres; la couronne ne brille pas sur sa tête : il n'y a là ni appareil de serviteurs, ni armée pour répandre l'épouvante, ni éclat de victoires glorieuses. Non sans doute ; toutefois dans ce petit Enfant se cachait quelque chose de grand qui effraya les mages et les renversa. C'est un lion qui sous ce tendre agneau se montrait à leurs yeux, un géant dans ce petit Enfant, un soleil sous ce nuage, Dieu lui-même sous cette chair mortelle. Comme ils lui sourient ! comme ils le considèrent! Les regards pénétrants de leur foi contemplent l'éternité ellemême derrière ce rempart du corps, la source de la» miséricorde dans ce jeune cœur.
Mais vous, ô Vierge bénie, quelles étaient en ce moment les pensées de votre esprit, les sentiments de votre cœur ? Vous regardiez prosternée à vos pieds cette foule de princes couverts de soie, semblables à des oiseaux tremblants, quand l'aigle vole au-dessus d'eux. Ah ! sans doute, vous rendiez grâce à Dieu d'avoir daigné révéler ce grand mystère pour le salut du monde.
Cependant les mages se relèvent et viennent à genoux, a offrir leurs présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe [4). » S'ils n'avaient offert que de l'or, nous pourrions croire qu'ils voulaient uniquement secourir l'indigence de cette pauvre Mère ; mais comme ils offraient en même temps de l'encens et de la myrrhe, il est évident que ces dons étaient l'expression de leurs pensées et le témoignage de leur foi. Ils offrent à l'Enfant de l'encens comme à leur Dieu, de l'or comme à leur Roi, et de la myrrhe comme à un homme mortel.
Mais que dirent-ils ? que firent-ils encore? L'Evangile n'en dit rien ; mais notre pensée peut suppléer à ce silence. Considérez ces princes prenant tour à tour l'Enfant dans leurs bras ; comme ils l'embrassent ! Comme ils félicitent la Mère de son bonheur ! Comme ils mettent à ses pieds leurs royaumes et leurs -personnes ! Songez à ce que vous auriez fait vous-mêmes. Et les mages durent se li-
(1) S. Malth,, ii, 12.
vrer bien plus encore à l'expression de leur foi, puisque leur piété était bien plus grande. On peut croire qu'ils formèrent le projet de demeurer en ce lieu ou d"emmener avec eux la Vierge Mère. Mais avertis « en songe de ne pas retourner vers Hérode. ils revinrent » dans leur pays par un autre chemin '! . » — Tel est le mystère de ce jour.
Le Seigneur nous a donné dans ces mages un grand modèle à imiter. C'étaient des hommes d'une bonté, d'une ferveur, d'une foi exemplaires . tels enfin qu'il les fallait pour être les premières pierres de l'Eglise. Qui pourra dire leur promptitude, leur ardeur, leur force, leur persévérance? A qui les comparer? Aux anges? leurs pieds sont plus rapides. Aux lions? ils ont une plus grande force. Au lynx du désert, leurs yeux sont plus pénétrants.
Avec quelle promptitude ils se mirent à la recherche du Seigneur, dès qu'ils eurent aperçu l'étoile. Rien ne les arrête, ni leur famille, ni leurs serviteurs, ni les affaires de leurs royaumes. Ils se mettent en route à l'instant même ; en treize jours, ils franchissent un espace qu'on pourrait à peine traverser en un mois. De laces paroles d'Isaie : « Qui sont ceux-ci qui volent comme des nuées 1 ? » Telle est leur promptitude. Admirons encore leur force et leur persévérance. Ils apportent la nouvelle à Jérusalem : l'étoile disparait à leurs yeux ; personne ne peut leur dire un mot de l'Enfant, Hérode se trouble, la cité tout entière se trouble, et rien ne peut leur faire abandonner leur dessein. Admirons enfin la pénétration de leur foi. Que voient-ils des yeux du corps ? Une étable, une Mère abandonnée de tous, un Enfant enveloppé de langes : et une si grande misère ne peut les blesser. Ils adorent l'Enfant dans la crèche, avec autant de ferveur que s'ils l'avaient trouvé au sein de toutes les magnificences : ils s'étonnent de contempler la Majesté souveraine dans une si extrême pauvreté.
Ah ! nous admirons la foi du bon larron : mais la foi des mages n'est pas moins admirable. Le larron reconnut et adora Dieu expirant ^ur la croix entre deux voleurs : les mages le reconnurent et l'adorèrent vagissant dans la crèche entiedeux animaux. Le lar-
(1) S, Matlh., ii, 12. - (2) Isaïe, u, 8.
ron avait peut-être vu ou appris quelqu'un des miracles du Sauveur , il voyait d'ailleurs sa patience, sa douceur, la charité avec laquelle il priait pour ses bourreaux ; les mages n'avaient rien vu, rien appris de pareil ; aussi leur foi est-elle bien plus admirable.
0 mes bien-aimés frères, pourquoi ne cherchons-nous pas de la sorte le Christ Jésus ? Pourquoi ne le cherchons-nous pas avec cette promptitude, avec cette ferveur, avec cette persévérance *? Oh ! que de lâcheté dans nos âmes ! quelle torpeur ! quelle indifférence ! Quelquefois, il est vrai, nous nous proposons de chercher le Christ Jésus, mais le moindre obstacle nous arrête et nous fait en un instant abandonner notre entreprise. Qui de nous aurait, comme les mages, le courage d'affronter la présence d'un pareil despote ? Qui oserait lui parler avec cette liberté ? « Le Seigneur, du haut des cieux, a » jeté les yeux sur les enfants des hommes, pour voir s'il en est » un seul qui le connaisse et le cherche, et tous se sont détournés » de lui (1 ). » Regardez parmi les religieux, parmi les prêtres, parmi les évèques ; mettez-les à l'épreuve, et vous les trouverez vides, sans zèle, sans charité, sans ferveur. Tous sont pleins de vanité, et réalisent cette parole de Jérémie : « J'ai regardé la terre, elle » était vide et désolée ; j'ai regardé les cieux et la lumière n'était » plus (2). »
Et nous aussi, cherchons le Christ Jésus ; mais ne le cherchons pas dans l'étable, cherchons-le dans le ciel ; ne le cherchons pas sur le sein de sa Mère, mais dans le sein de son Père ; cherchonsle à la lumière de l'étoile, c'est-à-dire à la lumière de la foi. C'est la foi qui nous guide jusqu'à la porte de ce lieu de ténèbres où nous marchons. Suivons-la, ne détournons jamais les yeux de sa lumière, et elle nous montrera un jour, ce divin Enfant dans tout l'éclat de sa royauté.
Fuyez les mauvaises doctrines ; fuyez les mauvaises lectures, « elles rongent comme un chancre (3) ; » fuyez surtout de nos jours la société des méchants ; les mages perdirent l'étoile, en entrant dans Jérusalem, parce que là se trouvait Hérode et des doc-
(1) Ps. lu, 3. - (2) Jér., îv, 23. - (3) II Tiraoth., n, 17.
tenrs pervers. Si vous voulez demeurer avec les méchants, vous perdrez la lumière de la foi. Rien n'est aussi facile que de tomber dans Terreur. Ecoutez cette recommandation de l'apôtre : « Crai- •> gnez que. comme Eve fat >cduite par les artifices du serpent, » vos esprits de même ne se corrompent, et ne dégénèrent de la » simplicité qui est en Jésus-Christ I.. »
Mais on ne trouve Jésus qu'avec Marie sa Mère. Il est dit des mages : « Entrant dans la maison, ils trouvèrent l'Enfant avec Ma- » rie sa Mère, et s'étant prosternés, ils l'adorèrent : et. ouvrant leurs » trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la » myrrhe 2. » Prions donc sans cesse cette divine Mère de nous montrer son Fils : et dès que nous l'aurons trouvé, prosternonsnous à terre pour l'adorer. Ne faisons pas comme certains qui, devant le plus auguste des sacrements, osent s'asseoir et parler. Nous sommes en présence du même Seigneur, du même Dieu. Il était alors enveloppé de lances, il est aujourd'hui caché sous les espèces sacramentelles. Et pourtant, aujourd'hui qu'il est assis à la droite de son Père, comme nous nous tenons devant lui sans respect! Chrétien, prosterne-toi et adore. — S'élever contre ceux qui disent la messe dans leurs maisons. Quelle irrévérence du sacrement :
Par conséquent, prosternons-nous et offrons-lui « pour présents. » de l'or, de l'encens et de la myrrhe. » Offrons-lui de l'or, c'est-à dire la charité qui est la plus grande des vertus, comme l'or est le plus précieux de tous les métaux. Offrons-lui cet or dont il est dit dans l'Apocalypse : « Je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé au » feu. pour t'enrichir : et des habits blancs pour te vêtir, de peur » que la honte de ta nudité ne parn Sans la charité, sui-
vant la doctrine de l'Apôtre, vous auriez beau avoir toutes les verauvre, vous êtes un néant. « Quand je parlerais >• toutes les langues des hommes et des je n'ai pn<= la
» charité, je suis comme un airain sonnant et comme une cymbale ote. Quand j'aurais le don de prophétie, que je péné- » trerais tous les les sciences, et quand j'aurais
(1) II Cor., xi, 3. - (2) S. Matth., n, 11. — (3) Apoc, m, 18.
» toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai » pas la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais toutes » mes richesses, pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon » corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me » sert de rien (1). » Offrons donc la charité que nous puiserons dans le trésor du ciel.
Offrons-lui encore de l'encens, c'est-à-dire la prière, l'oraison et la louange ; nous les puiserons dans les trésors de la langue. La prière est cette colonne de fumée douce et odorante qui s'élève du désert et monte jusqu'aux cieux. « Le sacrifice de la louange est le » culte qui m'honore ; là est la voie par laquelle je manifesterai le » salut du Très-Haut (2). »
Puisons enfin dans les trésors de la chair et offrons de la myrrhe, c'est-à-dire la mortification et la pénitence. Cette offrande est amère, mais elle est très-utile et très-précieuse. La myrrhe en effet, préserve les corps des vers et de la corruption ; la pénitence, elle aussi, est amère, car la privation des plaisirs, l'assiduité au travail, renferment quelque amertume ; mais elle est très-utile, parce qu'elle préserve la chair de la corruption ; elle empêche que le corps ne pourrisse dans son fumier ; elle éteint, elle détruit les affections de la chair. C'est la myrrhe qui produit le riche trésor de la continence et de la chasteté, sans lequel personne ne peut voir Dieu.
Nous devons donc offrir de la myrrhe, non pas de la myrrhe ordinaire, mais de la myrrhe la plus exquise, la plus parfaite, celle dont parle l'Epouse dans les Cantiques : « Mes mains ont distillé la » myrrhe, et mes doigts sont pleins de la myrrhe la plus recher- » chée (3). » Il est dit aussi de l'Epoux : « Ses lèvres sont des lis qui » répandent la myrrhe la plus suave (4). »
Il y a deux sortes de myrrhe ; l'une commune et ordinaire. Elle consiste à s'abstenir de toute volupté coupable, de tout plaisir défendu ; à refuser à sa chair toute satisfaction qui offenserait Dieu. C'est la myrrhe des bons chrétiens qui vivent dans le monde. Il y
(1) I Cor., xin, t. - (2) Ps. xlix, 23.. - (3) Caot., v, 5. - (4) Cant,, v, 23.
a une autre myrrhe plus suave, plus parfaite. Elle consiste à se renoncer soi-même et à porter sa croix, c'est-à-dire à se refuser nonseulement tout plaisir défendu et coupable, mais encore toutes les autres satisfactions permises aux gens du monde. Tel est l'enseignement de l'Apôtre : « Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont » crucifié leur chair avec leurs vices et leurs convoitises (1). » Il est dit pour les hommes du monde : « Xe marchons pas dans la » débauche et dans les festins ; dans les impudicités et dans les » dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies et ne cher- » chez pas à contenter les désirs de la chair 1 . » Mais il est dit d'un religieux : « Revètez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et crucifiez votre chair avec ses vices et ses convoitises. »
Nous trouvons dans lhistoire d'Abraham une figure de ces deux sortes de myrrhe : le Seigneur lui dit : « Prends une génisse de » trois ans et une chèvre de trois ans, et un bélier de trois ans, et » une tourterelle et une colombe. Et Abraham les prenant, les di- » visa par le milieu et plaça les deux parties vis-à-vis l'une de » l'autre ; mais il ne divisa point la tourterelle et la colombe 3 . • Abraham ne divisa pas les oiseaux, comme les autres victimes. Pourquoi? Les oiseaux représentent les hommes spirituels; les autres animaux qui marchent sur la terre, représentent le commun des chrétiens ; les hommes spirituels ne partagent point leur temps, parce qu'ils ne soccupent pas des choses du temps ; les chrétiens du monde au contraire s'en occupent et les aiment, comment saint Paul indique ce partage dans le commun des chrétiens : «< Celui qui est marié, s'occupe des choses du monde et des » moyens de plaire à sa femme, et il est paît Et « celle
» qui est mariée pense aux choses du monde et aux moyens de » plaire à son mari, » et, elle aussi, est partagée. Le* chrétieni vertueux, mais d'une vertu ordinaire sont donc partagés; puisqu'ils s'occupent à la lois de Dieu et des choses du temps.
M s celui qui n'est point marié, s'occupe des choses du Scieur et des moyens de plaire à Dieu (5). » « One femme qui
(I) Galat., r,24. (2) Rom., xm, 13. - (3) Genèse, xv, 9. — (4) I Connlh., vu, 'il. — (5) 1 Coriolli., vu, 32.
» n'est point mariée, et une vierge pensent aux choses du Sei- >» gneur et des moyens d'être saintes de corps et d'esprit. » Les hommes spirituels et les religieux sont donc bien différents des chrétiens du monde ; Dieu est leur unique sollicitude, le seul objet de leur désir.
Telle est la myrrhe qu'offrent les hommes spirituels, et cette myrrhe est exquise et parfaite ; mais prenons garde de la répandre avec trop de profusion, car nous ne devons la faire tomber que goutte à goutte, suivant ces paroles citées plus haut : « Mes mains » ont distillé la myrrhe (4). » La chair doit être domptée, mais nous ne devons pas en détruire les forces ou les rendre inutiles.
Heureuse l'âme qui possède ces trésors et peut présenter en offrande à son Dieu l'amour du cœur, la louange de la bouche et la pureté de la chair! Il ne lui reste qu'à retourner dans sa patrie par un autre chemin. Et par quel chemin est-elle venue dans le monde? Ecoutez le prophète : « J'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère » m'a conçu dans le péché [2). » Nous naissons tous enfants de colère : nous sommes venus dans le monde en versant des larmes et en déplorant notre misère et cette vie pénible et dangereuse qui commençait pour nous. Telle est notre entrée dans le monde et tels sont encore tous les jours de notre vie ; mais nous la quittons en retournant par un autre chemin.
En effet, nous y entrons enfants d'Adam, nous en sortons enfants de Dieu ; nous y entrons enfants de colère, et nous en sortons enfants de la grâce : nous y entrons avec des larmes et des gémissements: « Ils allaient et pleuraient, répandant leurs semences (3); » nous en sortons « avec joie, portant dans nos mains les gerbes » de nos mérites et de nos bonnes œuvres, et pleins d'espérance de voir aussitôt dans toute sa splendeur, non pas le Roi des juifs, mais le Roi des anges ; non pas dans une crèche, mais sur le trône sublime de sa gloire. Alors le Seigneur nous récompensera des dons que nous lui aurons offerts : pour notre or, il donnera à notre cœur la joie éternelle ; pour la pureté de la chair, il donnera à notre corps
(0 Cant., v, 5. — (2) Ps. l, 7. — (3) Ps. cxxv, 6.
une beauté et un éclat plus brillants que le soleil ; pour la louange de la bouche, il donnera à notre esprit la vision de Dieu , de Dieu à qui appartiennent l'honneur et la gloire, dans les siècles des
siècles.
SERMON Sur les malbeurs de l'Eglise (1).
Exurge Domine, judica causant tuam : mernor esto improperiorum tuorurn, eorum quœ ab insipiente surit tota die.
Levez-vous, Seigneur, jugez votre cause ; souvenez- vous des outrages que l'insensé multiplie tout le long du jour. (Ps. lxxiii, 22.)
Au moindre effroi, à la moindre blessure, l'enfant, obéissant à son instinct, s'enfuit aussitôt vers sa mère, se cache dans ses vêtements et implore son secours. Nous ne sommes en cette vie que enfants et de petits enfants ; tout nous trouble, tout nous effraie, tout nous épouvante, et, comme des enfants, souvent « nous tremblons là où n'est pas la crainte (1). » Si donc, mes frères, il nous survient quelque tribulation, quelque douleur, quelque trouble, quelque crainte, recourons tous aussitôt à la Vierge sacrée. Elle est notre unique appui, notre unique refuge, notre unique consolation.
(1) Les deux discours qui suivent, ont été prononcés à l'occasion de la
guerre contre les Turcs, le premier, lorsque Soliman II, profilant de la
le entre les princes chrétiens, étendait ses conquêtes en Orient ; le
trêve Conclue à >ice, en 1538, entre François Ier et
Charles-Quint. Celte trêve ménagée par le pape Paul III. lui permit de
Mire les Turcs. Il réunit sa Hotte a celles de
et de L'Ëmp re ; mais la lâcheté ou la politique du généralissime,
1 éraocea qu'on avait conçues. Un sait qu'il se
retira sans combat «levant la llute musulmane, bien inférieure en nombre,
commandée par Barberousse. — (2) Ps. xin, 5.
Voilà pourquoi , 6 Vierge sainte, « nous crions vers vous , nous » soupirons vers vous , nous pauvres exilés , enfants d'Eve , qui » pleurons et gémissons. Hélas ! 0 notre avocate, tournez sur nous » vos regards miséricordieux (1). » « Levez vos yeux autour de vous » et voyez ; tous ceux-ci se sont assemblés , ils sont venus vers » vous (2;. » Nous demandons tous votre faveur, nous implorons votre secours. « Vous êtes notre refuge au milieu de la tribu lation » qui nous a environnée ; ô notre gloire, arrachez-nous aux mains » de ceux qui nous assiègent (3). » Nous sommes vos enfants, vos petits enfants ; pleins de crainte, nous recourons à vous. Montrez que vous êtes mère ; que par vous il reçoive notre prière, Celui qui pour nous daigna se faire votre Fils. 0 Vierge, si vous nous dédaignez qui nous regardera ? Si vous nous repoussez , qui nous défendra9 Si vous nous rejetez, à qui irons-nous? A qui aurons-nous recours? Qui sera notre refuge? Dans toutes nos instructions, nous vous demandons toujours la lumière ; aujourd'hui nous vous demandons la lumière et la protection, et nous vous offrons la prière que vous aimez. Are Maria.
« Souvent ils m'ont attaqué dès ma jeunesse , qu'Israël le dise » maintenant ; souvent ils m'ont attaqué dès ma jeunesse et ils » n'ont rien pu contre moi (i). » Depuis la naissance de l'Eglise, les persécutions ne lui ont jamais manqué et, jusqu'à la fin du monde, elles ne lui manqueront jamais. Néanmoins on remarque quatre persécutions principales désignées par les quatre animaux que vit Daniel (5). Le premier était semblable à une lionne et avait des ailes d'aigle ; le second était semblable à un ours féroce et avait trois rangs de dents, il mangeait beaucoup de chair et un grand nombre de nations ; le troisième était semblable à un léopard et avait quatre ailes et quatre tètes, et la puissance lui fut donnée. Le quatrième , plus terrible que les autres, ne pouvait être comparé à aucun animal connu; c'était une bête monstrueuse ; elle avait des dents de fer et dix cornes à la tète ; elle foulait tout à ses pieds.
(1) Antienne, Salve TLegina. — (2) ïsaïe, xxlix, 18. — (3) Ps. xxxi, 7. — (4) Ps. cxxvin, 1. — (5) Daniel, vu, 3.
Dans cette vision. Dieu montrait à Daniel l'état de l'Eglise flans la suite 'les siècles, comme il le montra à saint Jean dans l'Apocalypse. Quelques-uns. il est vrai, prétendent que la vision de Daniel se rapporte à l'état de la synagogue et aux quatre royaumes ou empires qui l'ont persécuté, et la vision de saint Jean à l'état de l'Eglise de Jésus-Christ: en sorte que le prophète de l'ancienne loi décrirait les persécutions subies par la synagogue et le prophète évangélique les angoisses de nos temps. Cependant, comme la vision de Daniel s'étend clairement jusqu'au jugement final, il nous semble que ses paroles s'appliquent davantage à l'Eglise de nos jours.
La première persécution fut donc celle des tyrans désignés par la lionne qui avait des ailes. En effet . le lion est le roi des animaux et l'aigle le roi des oiseaux; aussi la première persécution fut faite par des rois. La seconde est celle des hérétiques désignés par l'ours qui dévore tout. L'ours, en effet, ne blesse que par la bouche, ce n'est aussi que par la bouche que les hérétiques donnent la mort; c'est par leur faux enseignement qu'ils couvrent la terre de ruines : les trois rangs de dents signifient les trois armes employées par toute hérésie, savoir : la fraude, l'hypocrisie et les ornements de la parole ou bien la dissolution.
La troisième persécution est celle des infidèles ; elle fut d'abord soulevée par Mahomet et elle se continue encore tous les jours; c'est la plus grande et la plus cruelle de toutes. Elle a quatre tètes, c'est-à-dire quatre royaumes principaux . savoir : celui des Turcs, celui du Sultan , celui d'Afrique et celui des Orientaux. Elle a quatre ailes, parce que son vol est très-rapide ; elle a infecté avec une rapidité prodigieuse la plus grande partie du monde. Comme elle accorde aux hommes une large licence dans les plaisirs, et qu'elle détruit tout ce qu'il y a de difficile à croire et de pénible à pratiquer, les hommes séduits par ces promesses, se sont te secte pestilentielle. C'est ainsi qu'elle s'est emparé»- de l'Afrique entière el de presque toute l'Asie à eption de llnde : de nos jours elle a connu. ■ne.- de s'établir dans l'Europe elle-même. En L'an do 1 153, le
dernier jour de décembre , ou le premier de janvier, Constantinople, capitale de l'empire d'Orient, est tombée en son pouvoir et après cela toute la Grèce ; naguère elle s'emparait de Rhodes et de la Hongrie. Semblable à la mer, elle ronge chaque jour la terre de l'Eglise et resserre violemment ses limites. En ce moment, elle menace l'Italie et l'Autriche, et, si la main du Seigneur ne la repousse, elle aura bientôt dévoré toutes les nations.
Hélas ! à quelle extrémité l'Eglise se trouve réduite en ce moment ! Quel grand et pressant danger la menace ! L'ennemi s'avance avec une armée forte de quatre cent mille hommes, et si, ce qu'à Dieu ne plaise, il parvenait à vaincre notre armée bien inférieure en nombre, la roule lui serait ouverte jusqu'à Rome. Aussi dans cette extrémité , l'Eglise lève ses regards vers le ciel , et s'adresse au Dieu son époux , son Seigneur et son protecteur ; elle s'étonne, elle se plaint de ce qu'il a permis une telle tribulation, une affliction si profonde; elle s'écrie d'une voix tendre et plaintive : « Levez-vous, pourquoi dormez-vous, ô mon Seigneur (I). » Quel est ce sommeil? Quelle est cette léthargie ? Jusqu'à quand durera votre sommeil '? Jusqu'à quand détournerez-vous vos regards? Jusqu'à quand demeurerez-vous dans votre silence? Combien de temps encore serai-je fatiguée, harcelée de toutes parts? « Levez-vous, Seigneur, jugez votre cause (2), » oui, c'est votre cause plus que la mienne, car je suis votre épouse et votre servante. L'injure faite à l'épouse n'est-elle pas une ignominie pour son époux ? L'injure faite à la servante ou aux serviteurs ne regarde-t-elle pas le maître? C'est votre cause, Seigneur, c'est votre cause, défendez-la ; et, si mes travaux, mes sueurs , mes angoisses , mes afflictions ne peuvent vous toucher, parce que peut-être vous êtes irrité contre moi, à cause de mes fautes, laissez-vous toucher du moins par les injures et les railleries dont ils vous accablent. « Souvenez-vous des outrages qu'ils vous font , des outrages que vous fait cet insensé (3) , » non pas pendant une seule heure, mais « tout le long du jour, » toute sa vie. Souvenez-vous de ses blasphèmes, de ses moqueries, de ses
(1) Ps, -XLHI, 23. - (2) Ps. xliii, 2.3, — (3) Ps. lxxim, 22.
insultes, de ses sacrilèges, de ses incestes. Les choses saintes sont profanées , tes autels foulés aux pieds , les temples souill- i saintes reliques broyées et dispersées , les monastères renversés, les vierges vos épouses violées, les prêtres et les religieux tués et mis en pièces , et vous, Seigneur, vous demeurez dans votre sommeil , vous gardez le silence ! Mais n'ètes-vous pas vousmême atteint par ces malheurs ? Notre perte ne regarde-t-elle pas votre gloire? Que dirai-je. Seigneur? Que dirai-je? Hélas! chaque jour on m'accable de confusion et je crie, et personne ne vient à mon secours.
Que d'atrocités n'a pas commises notre ennemi dans le pillage de Constantinople ! Ecoutez le rapport de Sylvius qui fut depuis le pape Pie V : Après la prise de la ville, l'empereur fut étranglé. les prêtres et les religieux ne furent pas simplement mis à mort, ils furent tourmentes par les plus cruels supplices. Ce vaste temple de sainte Sophie dont neuf cents prêtres étaient le plus bel ornement, ce beau temple fut profané ; tout un peuple d'hommes et de femmes dès l'âge de sept ans, fut égorgé ou étranglé ; des ruisseaux de sang coulaient sur les places publiques ; toute la Grèce fut ensuite envahie et ravagée, et forcée de donner en otage les fils de ses princes.
0 douleur', ô crime! ô malheur! » Et vous, Seigneur, jusqu'à » quand tarderez-vou- I .'"Quel crime si énorme avons-nous pu commettre contre vous , pour que vous nous ayez ainsi oubliés ! Nous sommes coupables, c'est vrai ; mais nous sommes vos enfants, nous ne vous avons point renié, nous vous reconnaissons et nous vous adorons comme notre Dieu ; nous conservons votre foi, nous vénérons vos saints mystères , nous avons reçu votre signe sur nos fronts. » Seigneur, ne livrez point aux bêles les âmes qui >' mettent en vous leur confiance [8), » bêles atroces et cruelles qui déchirent et qui dévorent toutes choses. Si vous êtes irrite, si vous êtes offensé, h- bien, Seigneur, immolez-nous vous-même, metteznous à mort vous-même, punissez-nous de votre propre main. Nous accepterons volontiers toutes sortes de fléaux. «Car non-
(1) Ps. vi, 4. - (2) Ps. Lxxm, 19.
» yods qu'au temps de votre colère . vous vous souveuez de vos » miséricordes 'J\ » Oui, famine, peste, maladies de tout genre, douleurs de toutes sortes, dous recevroos tout de votre main ; nous voila prêts à tous les fléaux. Seulement. Seigneur, ne nous livrez pas à ces bêtes féroces. Levez-vous , Seigneur , et « delivrez- » nous à cause de votre nom (2). » Vous, vous seul , et sans égard pour nous, soyez la cause de notre délivrance ; souvenez-vous de vos douleurs et de votre cruelle passion ; souvenez-vous du sang que vous avez versé pour nous; souvene,z-vous de vos travaux, de vos souffrances : souvenez-vous du sang de vos Saints, qui a été versé, et venez secourir l'Eglise qui chancelle ; n'oubliez pas les insultes de vos ennemis. « L'orgueil, » l'insolence et le pouvoir « de ceux qui vous haïssent, s'accroissent sans cesse [3] : n leur orgueil augmente chaque jour ; chaque jour, profitant de votre silence, il s'élève et grandit.
Mais que dis-je? Dieu peut-il oublier ? Seigneur, pouvez-vous vous livrer au sommeil'? Pouvez-vous refuser de nous secourir? Oh ! si nous savions toute la sollicitude de son cœur pour nous ! Non, il ne peut oublier son Eglise, son Eglise qu'il a fait sortir, sur la croix, de son côté ouvert ; son Eglise pour laquelle il a souffert une mort si cruelle , son Eglise dont il a dit par son prophète : « Celui qui » vous touche touche la prunelle de mon œil [4), » et par un autre prophète, en répondant pour ainsi dire à cette même plainte de l'Eglise : « Sion a dit : Le Seigneur m'a abandonnée ; mon Dieu » m'a délaissée. Une mère peut-elle oublier son enfant? peut-elle » n'être pas émue pour le fruit de ses entrailles? mais quand >> même elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai jamais; je te porte » gravée dans mes mains (5). » J'ai ton empreinte dans mes mains, dans mon côté, dans ces blessures que j'ai reçues pour toi. Comment puis-je t'oublier? C'est toi plutôt qui m'as oublié pendant des jours sans nombre : c'est toi qui t'es endormie, c'est toi qui n'a pas voulu écouter ma voix. Pourquoi te plaindre de mon sommeil, ce n'est pas moi qui me suis endormi, c'est toi.
(1; Habac, m, 2. — (2) Ps. lxxtoi, 9. — [3j Ps. tsxm, 23. - [4] Zac,
n, 8. — (5) Isaïe, xux, 14.
•iG2 OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
Levons-nous donc, mes frères, sortons de notre sommeil et hâtons-nous vers le Seigneur. Crions vers lui et il nous délivrera des mains de nos ennemis ; c'est à nous de crier, c'est à lui de nous délivrer ; faisons tout ce qui dépend de nous et il agira de son côté. Mettons en lui tout notre espoir, toute notre confiance. N'espérons pas dans nos chevaux et dans nos chars, dans nos armes et dans nos bataillons, dans le nombre et dans le courage de nos soldats. « Celui qui espère dans l'aide du Très-Haut, demeurera sous » sa protection ,(0- " Car il sauve ceux qui espèrent en lui, et il humilie les présomptueux qui se glorifient de leurs forces.
Remarquez, mes très-chèrs frères, pesez attentivement ces paroles. Si nous avions à faire cette guerre, appuyés uniquement sur les forces et sur l'habileté de l'homme, nous aurions toute raison de craindre et de trembler. Comment, en effet, résister àcettebète féroce qui frémit de joie, en contemplant l'immense multitude de ses armes et de ses guerriers. Elle est très-puissante , son audace est sans bornes, rien n'égale sa cruauté et elle est enivrée de l'ambition d'étendre partout son empire.
Je sais que, dans toutes leurs guerres. l'Occident a toujours vaincu l'Orient. Jules César vainquit Pompée, Auguste-César vainquit Marc-Antoine . plus tard Constantin vainquit Maxence. Oui, toujours notre Europe a triomphé de l'Orient. Mais hélas! les rois chrétiens sont divisés ; l'Europe entière ne peut fournir une seule armée ; l'Empereur est abandonné à ses propres forces pour défendre l'Eglise. 0 douleur! Est-ce bien le moment de se rappeler ses injures? La puissance de l'Empereur est grande, j'en conviens; cependant la force de ses armes et le nombre de ses guerriers sont inférieurs et bien inférieurs à ceux de cette bête féroce.
Mais ne nous appuyons pas sur les forces et sur l'habileté de l'homme pour conduire cette guerre. Qu'avons-nous à craindre ? ■ Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous 2 % « Délivrer-moi,
- igneur, et placez-moi près de vous, et peu m'importe la main » qui viendra m'attaquer (3). » Qu'est l'univers entier auprès de Dieu? - C'esl un grain de poussière dans la balance, une goutte
(1) Ps. xc, 1. — (2) Rom., vm, 31. - (3) Job, XVii, 3.
>» de rosée qui, à l'aurore, descend sur la terre (1). » Toutes lesnations ensemble ne sont pas une fourmi , un vil insecte sous ses veux ; sous ses yeux , elles sont comme si elles n'étaient pas. Comment donc, forts du secours divin, craindrions-nous ces nations qui sans Dieu viennent nous attaquer? Pourquoi en ferions-nous plus de cas que de l'ombre qui passe ?
Peut-être demandez-vous des exemples de cette protection dont la puissance de Dieu couvre les siens. Hé quoi ! dit le Seigneur, « depuis si longtemps que je suis avec vous, vous ne me connais- » sez pas encore (2). » « Interrogez vos pères et ils vous répondront; » interrogez vos ancêtres . et ils vous diront (3). » Ecoutez seulement l'un de ces patriarches ; c'est un roi qui connaît la guerre, c'est un prophète qui raconte ce qu'il a appils de ses ancêtres et ce que lui a appris une longue expérience. « 0 Dieu, disait-il, nous » avons entendu de nos oreilles , nos pères nous ont raconté vos » merveilles (4). »
Vous désirez encore entendre le détail de ces œuvres du Seigneur, mais tout ce jour ne suffirait pas pour vous les raconter. Au milieu de l'univers qui résiste et sur les ruines des royaumes qu'il renverse, Dieu établit un peuple faible et peunombreux, et pendant mille ans il le défend contre toutes les attaques. Que de prodiges opérés pour l'établir ! Les murs de Jéricho tombent , non point sous les coups des armes Israélites, mais au son des trompettes ; des frelons qu'il envoie, exterminent des peuples. Rappelez-vous comment au temps de Gédéon , il triompha d'une innombrable multitude, avec trois cents hommes qui tenaient dans leurs mains, non pas des armes, mais des lampes et des trompettes. Rappelezvous encore comment Samson fortifié par le Seigneur, mit en fuite, lui seul, et terrassa ses ennemis avec une mâchoire d'âne. Il tire David de la garde des troupeaux de son père et le fait triompher des Philistins. Une simple femme, Judith, à l'aide de Dieu, met à mort le puissant Holopherne et dissipe son armée. Que dirai-je d'Elysée au secours duquel sont envoyés des chars célestes? Il (1) Sag., xi, 23, - (2) S. Jean, xiv, 9. — (3) Deut., xxxii, 7. - (4) Ps.
XLIH, 2.
36 l ŒUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEUVE
n'eut pas même besoin de ce secours ; frappés d'aveuglement , les soldats ennemis, d'eux-mêmes et sans obéir à la force des armes, entrèrent prisonniers dans Samarie. Pour délivrer Ezécbias de Tannée de Sennachérib, Dieu envoya un ange qui, dans une seule nuit, mit à mort cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens.
Mais pourquoi ni'irrèter à ces détails '! Lisez les Ecritures et vous y trouverez mille exemples semblables. Il en est un pourtant que je voudrais vous raconter plus au long. C'est le fait si merveilleux, si mémorable, de Jonathas et de son écuyer. lorsque seuls ils se jetèrent au milieu de l'armée ennemie. Mais lisez plutôt cette admirable histoire. 0 vaillant guerrier! 0 guerrier plein de foi, qui savait si bien mettre en Dieu toute son espérance! Oh! si aujourd'hui dans notre armée, il se trouvaitun seul Jonathas!
Vous me direz peut-être : ce sont des merveilles accomplies dans les temps anciens, nous n'en voyons plus aujourd'hui de semblables. Ecoutez le prophète, répondant à ces paroles : « Vous êtes » toujours mon Roi et mon Dieu qui ordonnez le salut de Jacob I . Vous êtes aujourd'hui le même que vous étiez alors. Votre bras -il raccourci, et ne pouvez-vous pas sauver aujourd'hui comme aux temps anciens? Ou bien après que vous êtes venu, que vous êtes mort . que vous avez versé tout votre sang pour votre peuple, seriez-vous devenu si implacable, que vous ne vouliez plus secourir ce peuple racheté à si grand prix? Après être mort pour nous, auriez-vous oublié votre miséricorde?
Mais que dis-je? mes frères. Ah! tant de souffrances lui ont appiis une plus grande miséricorde. Nous ne voyons pas, je l'avoue, le peuple chrétien remporter des victoires si fréquentes et si illustres, en voici la cause que je me plais à donner.
Dieu n'est pas moins puissant ni moins bon envers le peuple
chrétien qu'envers le peuple hébreu, puisque le peuple chrétien
mis à la place du peuple hébreu, comme plus saint et plus
cher à son cœur : mais les besoins ne sont plus les mêmes.
établit la - par la force des armes, el ce
point par la force «te^ armes qu'il a établi sou Eglise, mais
(1) Ps. XLIU, 5.
par la puissance des miracles. Et voilà pourquoi dés le commencement, quand l'Eglise se fondait, on ne vit pas ces victoires prodigieuses . afin qu'on ne put dire que la foi s'était introduite dans le monde par la violence. Plus tard, le peuple chrétien s'agrandit tellement que. jusqu'à ce jour, la puissance et le nombre de ses guerriers . ont pu facilement triompher de ses ennemis. Qu'était-il besoin de miracles, puisque la force de ses armées lui suffisait •?
Cependant quand le besoin s'en est tait sentir. Dieu n'a pas manqué à son peuple dans ses dangers. Et pour ne pas parler des autres nations, au sein de notre Espagne, lorsque notre royaume à son berceau commençait à se rétablir par la défaite des Sarrasins, souvent l'apôtre saint Jacques, patron du royaume, apparut au milieu de l'armée, épouvantant leurs bataillons impies. Quoi de plus merveilleux, quoi dp plus prodigieux que cette illustre bataille de Muret, près de Toulouse! uue multitude immense d'ennemis fut égorgée et l'armée catholique n'éprouva pas la moindre perte : la croix passait à travers les bataillons ennemis qui n'osaient pas même l'attaquer.
« Jusqu'à ce jour par conséquent. l'Eglise n'a pas eu besoin de tels prodiges, ou bien quand elle en a eu besoin, elle en a été favorisée. Mais aujourd'hui. Seigneur, que vos ennemis sont devenus plus puissants que nous, changez les marques de votre protection. renouvelez vos antiques merveilles . ■ parce que vous êtes notre » force et notre refuge I). »
Nous n'avons donc pas à craindre l'insolent pouvoir des infidèles. nous dont le protecteur est le Dieu qui est leur ennemi. Mais il est un antre infidèle caché an-dedans de nous-mêmes, qui m'inspire plus de crainte. C'est le pèche . c'est l'ingratitude, c'est l'eloignement de Dieu. Je vous le dis. mes frères . craignons cet ennemi. Car. ô Dieu bon . si vous n'êtes pas contre nous, qui jamais pourra nous nuire? C'est votre colère. Seigneur, ce ne sout pas les Turcs que je crains. « Si mon peuple m'avait écoute : si Israël avait marché » dans mes voies . j'aurais peut-être humilié ses ennemis jus- Ci) Ps. xxx, 4.
» qu'au néant , j'aurais appesanti mon bras sur ceux qui l'affli- » geaient 1 . »
Est-il étonnant que le chrétien reconnaisse cette vérité que reconnaissait autrefois Achior. chef des Ammonites. Voici ce qu'il disait à Holopherne : « Maintenant donc, ô mon Seigneur, sachez » s'ils ont quelque inrquité en présence de leur Dieu , et alors » montons vers eux. car Dieu vous les livrera, ils seront soumis au » joug de votre puissance : mais si ce peuple n'a pas offensé son » Dieu, nous ne pourrons lui résister, parce que leur Dieu les dé- » fendra et nous serons en opprobre à toute la terre (8). »
Le faux prophète Balaam disait une parole semblable à Balac qui l'avait appelé pour maudire le peuple. Balaam conseillait au roi de faire pécher Israël, en lui offrant des femmes; conseil pervers, mais qui facilitait au roi la victoire, car sans cela il n'aurait pu vaincre le peuple de Dieu. Et le roi écouta Balaam. O conseiller abominable, et pourtant prophète véridique, car sa parole était la vérité ; si le peuple de Dieu n'avait pas péché, il eut été invincible, malgré son petit nombre et malgré les efforts de l'univers entier.
Tout cela est vrai et incontestable ; néanmoins nous ne devons pas pour cela nous endormir. Nous devons supplier Dieu et non pas le tenter. Il veut que, tout en espérant son secours, nous fassions tout ce qui dépend de nous, sans compter jamais sur nos forces, mais uniquement sur son appui. Que l'on se prépare donc à la guerre avec le plus grand soin ; nous tous armons-nous avec joie pour aller défendre nos vies et nos croyances. Marchons comme en triomphe contre ce blasphémateur de l'Eglise de Dieu , malgré ses menaces et sa fureur. N'ayons pas le moindre doute, nous vaincrons cet impur idolâtre, et nous le rejetterons loin de notre patrie. Que dis-je?Xous recouvrerons, s'il plaît à Dieu, l'empire que nous avons perdu. Nous avons Dieu pour appui, et cependant nous n'avons agi jusqu'à présent qu'avec timidité, nous n'avons pas fait à ces infidèles une guerre d'extermination, et à cause de cette indolence et de cette lâcheté , Dieu a permis que l'infidèle lui-même vint (l)Ps. lxxx, 12. — (2) Jud.. v, 24.
nous provoquer et nous forcer au combat ; mais Dieu ne le lui a permis que pour son malheur.
Je veux vous donner trois avis que vous observerez, si vous voulez remporter la victoire. Premièrement, mettez en Dieu seul tout votre espoir et toute votre confiance. Prenez garde de les mettre dans l'homme, « car maudit est l'homme qui se confie dans » l'homme (1). » « Il est bon d'espérer dans le Seigneur plutôt » que dans les princes de la terre (2). » Le prophète dit encore : » Ceux qui se confient dans le Seigneur sont comme le mont » Sion ; ils ne seront jamais ébranlés (3). »
Secondement, nous devons corriger notre vie et nous rapprocher de Dieu. Que les magistrats répriment et punissent avec plus de sévérité les fautes publiques, qu'ils fassent disparaître les jeux coupables, les blasphèmes, les usures, les adultères, et autres désordres. Confessons aussi nos péchés secrets et purifions nos consciences ; je voudrais encore que dès maintenant l'Empereur et le Pape fissent au Dieu du ciel le vœu de rassembler un concile après la victoire, pour réformer l'Eglise. Je suis convaincu que rien n'est plus utile et plus opportun que de nous réformer librement nousmême dès cette heure , si nous ne voulons pas que les infidèles ne nous réforment forcément. Peut-être, en effet, ne sont-ils que les envoyés de Dieu pour la réforme de son Eglise, comme autrefois les Jébuséens contre Israël.
Troisièmement, poussons de grands cris vers notre Dieu ; implorons son secours avec piété, avec confiance, avec larmes. Sans doute il est toujours prêt à nous secourir, mais il veut aussi que notre faiblesse implore sa puissance , afin que cette parole s'accomplisse : « Vous crierez vers moi , et je vous délivrerai et vous me glorifierez (4). «Voilà pourquoi le prophète royal, voulant montrer combien ce cri de supplication est utile a notre délivrance , répète quatre fois dans un même psaume ces paroles : « Ils ont crié » vers le Seigneur et il les a exaucés, et il les a délivrés de tous » leurs dangers 5" ; » il veut nous faire reconnaître que Dieu écoute
(1) Jéréraie, xvn, 5. — (2) Ps. cxvn, 9. — (3) Ps. cxxiv, 1. — (4) Ps. xlix, 15. — (5) Ps. CYl.
facilement no? prières, et qu'il est tout puissant pour nous sauver. Aussi le même prophète dit ailleurs : « Il criera vers moi et je » l'exaucerai : je suis avec lui dans sa tribulation , je le déli- » vrerai : » et non seulement je le délivrerai, mais « je le glori- » fierai 1 . •>
Nous tous donc, mes frères, poussons des cris soit en public, soit en secret dans le sanctuaire de nos cœurs : cherchons tous le Seigneur, aidons nos frères non-seulement par notre argent et par des armes, mais aussi par des supplications et par des prières: c'est ainsi que dans notre armée, nous serons plus nombreux que les guerriers de ce roi infidèle. Les flèches lancées par les prières sont plus fortes et plus aiguës que les flèches lancées par les arcs. La houche suppliante a des traits plus puissants que le bras le plus fort ; si nous le voulons, d'ici même nous pouvons combattre au loin les Turcs. Ne vous rappelez-vous pas le chef du peuple hébreu, Moïse? Ne savez-vous pas quel affreux carnage il fit des Amalécites, non pas en les combattant de près, mais de loin, en priant au haut d'une montagne? 0 étonnant général: il envoie son armée au combat, et il s'enfuit lui-même du champ de bataille sur une montagne? Pourquoi cela, ô Moïse? Quel est cet art nouveau de conduire une armée? Est-ce ainsi que vous vous montrez bon général ? Est-ce ainsi que vous encouragez vos guerriers? Est-ce ainsi que vous préparez la victoire '? Vous livrez bataille à Amalech. et vous le fuyez! C'est le moment de combattre et non pas de prier; « chaque chose a son temps '%). *
0 homme véritablement selon le cœur de Dieu. Ce n'est point avec Amalech qu'il devait traiter de la victoire, mais avec Dieu ; le combat, en effet, n'aura que la fin voulue par le Seigneur. Le •il court au soin le plus important et laisse le reste à son peuple. 0 Amalech! Que t'importe ce peuple? C'est du haut de cette montagne que vient ta ruine : c'est «le là que tombent sur toi tes plus puissantes attaques. Vas troubler Moïse dans sa prière, dirige tes efforts «mitre lui et tu auras vaincu. Chose étonnante ! c'est dans les mains d'un homme qui ne combat pas, qu'est
(1) Ps. xc, 15. — (2) Ecclé., m, 1.
tout le poids de la victoire, et voilà pourquoi ses mains étaient appesanties , et c'est pour cela aussi qu'Hur et Aaron étaient venus les soutenir.
Nous donc, mes frères , imitons cet illustre général et de loin combattons les infidèles par de ferventes prières. L'exemple de Moïse a été consigné dans nos livres, pour apprendre à la postérité quelle est la puissance de la prière, quelle est la force du cri du juste sur le cœur de noire Dieu. Que savons-uous, si daus une si grande multitude de peuple, il ne se trouvera pas un autre Moïse dont le Seigneur daignera exaucer la prière pour l'Eglise , dont les mérites porteront le Tout-puissant à repousser loin de nous ces infidèles , peut-être même à les faire tomber dans leur ruine complète?
Et si un tel homme ne se trouve pas sur la terre, n'avons-nous pas au ciel d'innombrables Moïses , plus rapprochés de Dieu et pleins de zèle pour le peuple chrétien ? Invoquons les apôtres, invoquons les martyrs , invoquons les docteurs et tous les saints. 0 quel zèle les enflamme pour l'Eglise de Dieu et pour la foi catholique ! Témoin le sang qu'ils ont versé , témoin la mort cruelle qu'ils ont endurée pour la foi et pour l'Eglise, témoin leurs sueurs et leurs travaux continuels , témoin leur vie et leur mort. Ils seraient morts au milieu de tant de souffrances, pour établir la foi sur la terre, et maintenant ils ne daigneraient pas ou ils n'oseraient pas la défendre ! Loin de nous une telle pensée !
Comme Moïse , levons donc nos mains au ciel , sinon sans relâche, du moins assidûment, chaque jour, jusqu'à ce que nous ayons obtenu la victoire. Ne les abaissons point jusqu'à ce que nos ennemis soient terrassés. Et si nos mains se fatiguent qu'Hur et Aaron viennent les soutenir, c'est-à-dire la crainte et l'amour, la crainte pour nous et l'amour pour nos frères. Laissons-nous toucher par la vue de nos frères environnés de si grands dangers ; que cette vue enflamme notre zèle et nous fasse prier avec persévérance, afin qu'ils ne tombent pas au pouvoir de cette nation cruelle, et qu'ils ne soient point déchirés comme l'agneau sous la dent du lion. Laissons-nous toucher encore par les travaux et les dangers
de notre empereur et roi , de ce prince magnanime qui expose sa personne pour la foi et pour le peuple de Dieu. Et si la charité ne peut enflammer notre ferveur, qu'Aaron du moins soutienne nos mains levées au ciel , c'est-à-dire la crainte de nos propres dangers, car, sachez-le bien, si les Turcs remportent encore une seule victoire , c'est nous aussitôt qui nous trouverons en danger. De l'Italie, l'entrée est facile en Espagne, surtout puisque nous avons à nos côtés les Africains, nos ennemis déclarés, qui sont du même parti et de la même secte que les Turcs.
SERMON
Sur la paix.
Ecce quam bonum, et quam jucundum, habitare fratres in unum !
Qu'il est bon, qu'il est agréable, que des frères vivent ensemble!
(Ps. cxxxn, 1.)
Le bon peut quelquefois n'être pas agréable et l'agréable peut quelquefois n'être pas bon ; il y a des choses bonnes qui ne sont pas agréables et des choses agréables qui ne sont pas bonnes; comme aussi il y a des choses bonnes et agréables tout ensemble et des choses qui ne sont ni bonnes ni agréables. La pénitence, les croix, les austérités, sont des choses bonnes, parce qu'elles conduisent à la vie; elles ne sont pas agréables mais dures et pénibles. La joie, les amusements du siècle, la volupté sont des choses agréables; elles ne sont pas bonnes, parce qu'elles conduisent à la mort. Le péché o'esl ni bon ni agréable, c'est une chose à la foi mauvaise et pénible ; témoin ceux qui disaient : « Nous nous sommes lassés dans » la voie de L'iniquité, nous avons marché dans «1rs voies difli- » ciles 'l . » Quel funeste aveuglement parmi les enfants d'Adam, de préférer le service du péché avec toutes ses angoisses, au ser-
(IjSag., v,9
vice de Dieu avec toutes ses douceurs ! « Vous haïssez, disait le » psalmiste, ceux qui observeut les choses les plus vaines (1). » Le chrétien pouvait servir Dieu avec calme ; et régner plus tard dans les cieux ; et il a préféré servir le péché avec angoisse et brûler plus tard dans les flammes de Tenter ; n'est-ce pas là une vanité"? Tout péché est amer et pesant, nous dit saint Jérôme (2) ; et le prophète avait dit aussi : « Sachez et voyez qu'il est mauvais » et amer pour vous d'avoir abandonné le Seigneur votre Dieu, et » d'avoir perdu sa crainte (3). »
La charité et la charité seule est une chose à la fois bonne et agréable. À elle seule est réservé le privilège d'être un bien, le plus grand des biens et d'être en même temps la plus grande des douceurs. Toutes les autres vertus sont accompagnées d'une certaine peine; l'humilité, la patience, le jeûne, la chasteté, la pauvreté, la force, etc., exigent des efforts ; ce n'est pas sans effort que l'homme obéit, souffre des injures, se prive d'aliments, s'abstient des voluptés de la chair, renonce aux biens du temps et domine ses craintes. Mais trouvez-vous une difficulté dans l'amour? Quel effort faut-il s'imposer pour aimer ? Ecoutons saint Augustin (4) : Il y en a qui peuvent me dire; je ne puis jeûner, je ne puis veiller, je ne puis prier; mais qui peut dire : je ne puis aimer? Non-seulement il n'y nulle peine à aimer, mais il y a au contraire une grande douceur. Sans l'amour la vie n'est pas la vie : l'homme qui n'aime point, se met au rang de la bête ou de la plante.
Remarquez, mes frères, considérez combien est léger le tribut que Dieu exige de nous ; pour tant de bienfaits, il ne demande que notre amour. Oh! que de raison et de justice dans la condamnation de celui qui préfère les flammes éternelles à l'amour de Dieu ! Hé quoi ! pécheur, Dieu te semble-t-il si odieux, son amour te semble-t-il si pénible, que plutôt que d'aimer Dieu, tu préfères être précipité dans les flammes éternelles? 0 funeste opiniâtreté, ô endurcissement ! ô malice de notre cœur ! Que pourrons-nous dire au divin jugement, sinon ces paroles : « Vous êtes juste, Seigneur, et
(1) Ps. xxx, 7. — (2) S, Jérôrae, chap. 2 de Jérémie. — (3) Jér., u, 19. — (5) S. August. Appendix, serm. 225, n° 3.
» votre jugemen test équitable I] "? » Soyez certains en effet que quiconque meurt dans la charité, ne sera jamais condamné; s'il eslrevêtu de la robe nuptiale, jamais il ne sera jeté dans les ténèbres extérieures. Voilà la chose si bonne et si douce à la fois dont parle mon texte : « Qu'il est bon, qu'il est agréable, que des » frèresvivent dans l'union % ! »
Dans tout le saint Évangile, je ne trouve rien que notre Seigneur nous recommande avec plus de force que la charité. Non-seulement il la recommande par ses œuvres, puisqu'étant Fils de Dieu, il s'est anéanti lui-même pour notre salut ; mais il nous la recommande encore par ses paroles, surtout dans ce suave discours prononcé après la cène, lorsqu'il marchait vers le lieu où sa passion allait commencer. Il parlait à ses apôtres pour la dernière fois. Il revient donc à la charité ; il leur répète ses recommandations sur cette vertu, il les répète encore, il en fait un précepte formel, car il voulait l'imprimer plus profondément dans le cœur de ses disciples, et l'on sait qu'au moment du départ nos recommandations ont plus de poids. Ecoutons ces divines paroles : « Mon précepte est » que vous vous aimiez les uns les autres (3). » Et encore : « On » reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous avez de la dilec- » tion les uns pour les autres (4). » Ce n'est pas aux miracles, ce n'est pas à la science des Ecritures, c'est à la charité seule qu'on reconnaît un disciple de Jésus-Christ, un véritable chrétien.
Non content de la recommander, de l'ordonner même aux Apôtres, il la demande pour eux à son Père céleste. Levant les yeux au ciel, il dit : « Père saint, conservez pour votre nom ceux que vous » m'avez donnés, afin qu'ils seient un comme nous (5). » Il fait à plusieurs reprises cette même prière à son Père pour ses disciples et pour ceux qui croiront en lui. Après sa résurrection, il leur dit encore plusieurs fois : « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma » paix (6). •» Dites-moi, mes frères, Notre Seigneur Jésus-Christ pouvait-il employer des paroles plus pressantes pour nous recommander la (huile ".'
(l) Ps. o&fiii, 137.— [2)P«. cxxxn, 1. - (3) S. Jean, xv, 12. — (•'») S. Jean, xm, 35. — (S) S. Jean, \vn, 11. — (G) S. Jean, xiv, 27.
SLR LA PAIX 373
L'apôtre saint Paul, lui aussi, répète souvent cette recommandations dans ses épitres ; il nous dit : « Soyez les imitateurs de » Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans la dilec- » tion, comme Jésus-Christ nous a aimés I . » Et encore : • Ai- » mez-vous les uns les autres d'une charité fraternelle (8). » Et encore : « Avez soin de conserver l'unité de l'esprit dans les liens » de la paix [3). » Il dit encore : « Ayez la paix et le Dieu de la » paix et de la dilection sera avec vous 4 . » Dans toutes ses épîtres. on trouve ces paroles : « Que la grâce et la paix soient avec » vous [5). » Pourquoi vous rappeler ces choses? L'heure, entière ne suffirait pas à rapporter tout ce que l'Apôtre nous dit de la paix et de la charité.
Saint Paul nous donne trois raisons principales, pour lesquelles nous devons nous aimer les uns les autres. Premièrement, parce que nous sommes les membres d'un même corps ; secondement, parce que nous sommes les enfants d'un même père : troisièmement, parce que nous nous asseyons à la même table et que nous mangeons le même pain. Premièrement, il y a entre les membres d'un même corps une mutuelle sympathie, une grande réciprocité de services. Lorsqu'un membre souffre, tous les autres membres souffrent avec lui, et quand un membre est satisfait, tous les autres sont satisfaits avec lui. La couronne estplacéesurlatète,maiselleembellit tous les membres. De la même manière, tous les membres se rendent service les uns aux autres. L'œil voit, mais ce n'est pas pour lui seul, c'est pour tout le corps ; l'oreille entend, mais ce n'est pas pour elle seule, c'est pour tout le corps ; la main touche, le pied marche, mais ce n'est pas pour eus. seuls, c'est pour tout le corps. C'est ainsi que nous devons nous appliquer à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, à pleurer avec ceux qui pleurent, à rendre service à tous, à être utile à tous.
La seconde raison c'est que nous sommes les enfants d'un même père. Le Seigneur nous l'a dit lui-même : « Il n'y a qu'un seul » Seigneur, qu'une seule foi, qu'un seul baptême, qu'un seul Dieu,
(1) Ephés-, v, 1. - (2) Rom., eu, 40. - (3) Eph., iv, 3. - (4) II Cor., un, 11. — (5) Rom., i, 7.
» Père de tous I . Si donc nous sommes frères, pourquoi ne nous aimerions-nous pas les uns les autres ?
La troisième raison, c'est que nous mangeons le même pain, que nous nous approchons du même sacrement de l'autel. Voilà pourquoi nous ne sommes qu'un seul pain et qu'un seul corps « nous » tous qui participons au même pain l ). » Aussi ce sacrement est appelé un festin, parce que c'est le sacrement de l'unité et de la paix, institue pour maintenir la concorde parmi ceux qui le mangent ; de là ces paroles de saint Augustin (3; : Xotre-Seigneur Jésus-Christ nous a recommandé de prendre son corps et son sang, sous des espèces réduites à une certaine unité. Le pain, en effet, se fait de plusieurs grains de blé, et le vin de la liqueur fournie par plusieurs grains de raisin. Le Seigneur veut que nous nous souvenions en le prenant de l'union et de la paix qui doivent régner parmi nous.
Vous voyez sans doute combien sont puissants les motifs qui nous invitent à cette charité fraternelle. Qui oserait ne tenir aucun compte des recommandations du Seigneur, de ses ordres, de ses prières pour nous l'obtenir, des recommandations de l'Apôtre et des conseils de la raison?
Mais si tous ces motifs ne font pas d'impression sur vous, laissezvous toucher du moins par la considération de la douceur que, comme nous l'avons dit, renferme la charité. Qui ne désire passer une vie douce et agréable ? Et le pourrez-vous sans la fraternité ? Quoi de plus agréable que la concorde? Quoi de plus fâcheux que la discorde? Prenez pour exemple l'intérieur d'un ménage ; si le mari, la femme, les enfants et les serviteursvivent en paix, cette maison n'estelle pas un paradis? Si au contraire la discorde règneparmi eux, cette i n'est-elle pas an enfer? Aussi L'Apôtre, pour établir ce bien de la concorde, conseille aux maris d'aimer leurs femmes. S'il n'avait point ce but, ce conseil serait-il né< puisque souvent ils se jettent dans un tel excès d'amour que, pourse complaire l'un à l'autre, ils abandonnent Dieu, et ont ainsi besoin de frein plutôt
(1 Eph., in, '». - (2) 1 Cor., x, 16. - (3) S. Aug. Etang, de S. Jean, chap. G, traité 20, n" 17.
me d'aiguillon? Saint Augustin T préconise si fortement la concorde uitre les époux, qu'il conseille aux femmes de supporter toutes sortes d'inconvénients et de peines, la perte même de leur dot, )our la maintenir. Prenez encore pour exemple les dangers de la guerre. Que de maux, que de malheurs elle causent ! que de morts, jue de rapines, que d'adultères, que de tourments, que de chagrins, que de misères entraînent les batailles! Terreurs, épouvantes, douleurs, angoisses, désolations, injustices, voilà le spectacle l'une ville livrée par l'ennemi aux flammes, au pillage, à la dévastation. La paix au contraire fait régner l'abondance de toutes choses ; alors fleurissent la justice, la religion, la vertu, la science, les talents ; alors abondent le pain, le blé, les fruits, toutes sortes de biens temporels. De là cette parole du prophète royal : « Que ta » puissance fasse régner la paix, et l'abondance régnera dans tes » murs (2). » Enfin, suivant la parole de Salluste, citée par saint lérôme (3), les plus petites choses s'accroissent par la concorde ; la discorde ruine les plus grandes.
Voyez encore les discordes particulières : comme elles engendrent l'accablants ennuis! Pour l'homme qui vit dans l'inimitié, plus de sommeil, plus de repos : il est toujours tremblant, soupçonneux. inquiet, agité: une porte qui grince, un chien qui aboie, le moindre jruit lui fait croire à l'ennemi et redouter la mort. Que de soucis. lue d'inquiétudes, que d'épouvantes, que d'angoisses accablent cet nfortuné ! que de douleurs empoisonnent sa vie ! 0 viepleinede fa- :igue et de misère ! Et ne voyez-vous pas la justice de ces choses? routes ces souffrances ne sont-elles pas méritées, puisqu'il se refuse à la réconciliation et la paix? De là cette parole de Job : « L'in- » sensé sera tué par sa colère (4). » Oui. insensé celui qui préfère îles jours aussi agités et aussi inquiets passes dans la haine et l'inimitié, à la vie douce et agréable qu'il passerait au sein de la tranquillité et de la paix.
Enfin rien ne montre mieux tout le bien de la paix et de la
(1) S. Aug., sermon sur la mont, de S. Matthieu, liv. 1er, n° 5i. — (2) Ps. cxxi, 7. — (3) S. Jérôm. S. Matlfa , livre 2, chap. 12, - (4) Job, v, 2.
concorde que la pensée d'un Dieu descendant du ciel sur la terre pour l'y rétablir. Pourquoi en effet, le Fils de Dieu est-il venu dans ce monde ? N'est-ce pas pour y détruire les œuvres du démon ? c'est-à-dire atin de remettre l'harmonie entre tous les êtres qu'avait divisés le péché de nos premiers parents ; afin de pacifier, suivant l'expression de l'Apôtre, tout « ce qui est sur la terre et tout ce qui » est dans les deux 1), » pour réconcilier Dieu avec l'homme, l'ange avec l'homme, la chair avec l'esprit, divisés par le péché. « Il est notre paix, dit encore l'Apôtre, c'est lui qui des deux peu- » pies n'a fait qu'un peuple, en détruisant dans sa propre chair le » mur de séparation [2). » C'est-à-dire l'inimitié.
0 excellent médiateur ! pour réconcilier des ennemis, il répare l'injure à ses dépens ; il satisfait l'offensé, non pas en offrant de l'or ou de l'argent, mais en offrant ses propres supplices, son sang, sa croix et sa mort. 0 poids immense de l'amour! 0 charité ineffable! C'est comme s'il disait à son Père : 0 Père infiniment tendre, quels desseins formez-vous contre l'homme? pourquoi votre fureur s'allume-t-elle? je suis homme moi-même ; je ne puis laisser périr les hommes mes frères. Faites tomber sur moi votre vengeance, déployez contre moi toute votre fureur, vengez-vous sur moi, et soyez satisfait. C'est moi qui ai tout fait, c'est moi qui dois l'expiation ; je leur donnerai mes soins et je les guérirai. Imitons le Sauveur, mes frères, marchonssnrses traces, si nous voulons régner avec lui dans l'éternité.
Toute concorde n'est pas bonne et agréable. Les frères de Joseph s'accordèrent pour tuer ou pour vendre leur frère; les princes des prêtres s'accordèrent « contre Dieuet contre son Christ les voleurs s'accordent pour commettre des vols; les hérétiques s'accordent pour perdre l'Eglise. Cette paix, mes frères, n'est ni bonne ni agréable ; elle est dclc^lalile et horrible. Voilà pourquoi -iii'iir a dit : « Je vous donne ma paix ; je ne vous la donne » pas, i omme le monde la donne i '< " indiquant par ces paroles une paix do monde bien différente de sa propre paix. Cette paix
(I) Coloss., i, 20. - p) E|-h., il, H. - (3) Ps. u, 2. - (!) S.Jean, xiv, 27.
du monde, il ne la donne pas, il la réprouve, il la hait. C'est d'elle que le prophète a dit : « Au sein de la paix, mon amertume est » très-amère (1). » Dans la paix des hérétiques, leur tyrannique amertume produitpour l'Eglise des fruits amers.
Pour être douce et aimable, la concorde doit être le fruit de la charité, de l'amour de Dieu, et non pas de l'iniquité ou des mauvaises passions. L'amitié véritable, dit saint Jérôme (2), celle dont Jésus- Christ est le lien, ne nait pas de l'utilité particulière, de l'assiduité matérielle, ou d'une trompeuse et caressante flatterie ; elle nait de la crainte de Dieu et de l'étude des saintes Écritures. Aussi, après avoir dit clairement dans mon texte : a Qu'il est bon, qu'il est agréable que » des frères habitent ensemble, » le prophète ajoute aussitôt : « Comme le parfum répandu sur la tète, etc. » Il semble dire : L'amitié fraternelle est une chose bonne et agréable ; mais pour cela, il faut qu'elle procède du parfum de la charité ; alors elle est elle-même le parfum dont il est dit dans les Cantiques : « Nous » courrons à l'odeur de vos parfums (3) » et dans les psaumes . « Mon âme sera comme engraissée de vos bénédictions (4). » Et dans saint Jean : « Sa douce onction vous enseignera toutes cho- » ses (5). » Et dans Isa'ie: « Le joug s'amollira sous l'huile qui le » couvre (6\ »
Cette onction sacrée a quatre sièges principaux. Premièrement la tête, secondement la barbe, troisièmement les habits, quatrièmement les franges de l'habit. Et par là elle produit quatre grandes harmonies ou quatre concordes particulières. L'onction principale, la plus abondante de toutes a lieu sur la tète. La tète du Christ est Dieu ; la première concorde est donc entre les personnes divines. Elles s'aiment mutuellement d'un amour de charité ; entr'elles il y a une dilection infinie. Aucun amour ne peut lui être comparé, et par conséquent non plus, aucune autre harmonie. Quel parfait accord devons-nous admettre dans cette Trinité bénie ! Là où trois existent, il n'y a qu'un Dieu, qu'une substance, qu'une bonté, qu'une volonté, qu'un amour. Ce n'est pas là une concorde d'amour, c'est
(1) Isaïe, xxxv, 17. - (2) S. Jérôme. Epître 50 à Paulin. — (3) Cant., i, 3. — [V Ps. lxii, 6. — (5) I S. Jean, n, 27. — (G) Isaïe, x, 27.
un unique amour : Ce n'est pas une concorde de volonté, c'est la même volonté en tous, ou plutôt tous ne sont qu'une seule volonté. Peut-on se représenter une plus grande concorde dans le monde ? Là. comme l'union est infinie, ainsi la concorde est infinie; ce qui faisait dire à saint Bernard {\] : La charité est donc une loi, c'est la loi du Seigneur, c'est elle qui pousse, pour ainsi dire, la Trinité à L'unité, et l'unit dans les liens de la paix. Là où l'amour est infini, doit être encore nécessairement un accord infini. Et un accord infini, c'est l'identité : car cet amour infini dont le Père aime le Fils, ne serait jamais rassasié, si le Père n'était pas un avec ce Fils qu'il aime: puisque, suivant saint Denis, c'est la propriété de l'amour de transformer celui qui aime en celui qui est aimé. Là où l'amour est infini, doit être aussi une transformation infinie, et la transformation infinie, c'est l'identité. Cette aspiration de l'amour à ne faire qu'un de l'objet aimant et de l'objet aimé, n'atteint sa réalisation que dans l'Etre divin. L'amour trouve là seulement la possibilité de réaliser ce qu'il voudrait toujours accomplir. — Mais ce divin parfum, ce baume odorant et précieux n'est-il réservé que pour la tète? Non. car de la tète il va descendre.
Il descend premièrement sur le premier, sur le plus haut degré de la Création ; en effet. « il descend sur la barbe, » dit le prophète, et non pas sur la barbe d'un homme quelconque, mais d'Aaron, le Souverain Pontife, qui s'est offert à Dieu pour le monde en hostie d'agréable odeur, c'est-à-dire, ce parfum descend d'abord sur l'Humanité de Jésus-Christ.
Après cette ineffable charité qui est le mutuel amour entre les personnes divines, vient une seconde charité, celle qui est l'amour de Dieu pour l'humanité sacrée du Sauveur. Dieu a placé Jésus-Christ en tant qu'homme an-dessus de toute puissance et de toute principauté,el ainsi il l'aime plu- que toute autre créature. Nul auge, nul archange, nul chérubin, nul séraphin n'est aimé i omi I hrist.
! là pourquoi !•■ Père disait: 0 Celui-ci est mon Fils bien-aimé [ni j'ai mis mes complaisances i . • Voilà pourquoi encore dans les Cantiques, son nom fvt deux fois répété : « Bien-aimé de bien-
(1)S. Bcrn., lettre 11 a Guigon. — (2) S. Matth., m, 17.- (3) Cant., v, 9.
» aimé (3), » c'est-à-dire, il est le premier Bien-aimé et la première cause de l'amour ; c'est en lui que nous avons été choisis et comblés de grâces, avant la constitution du monde, suivant l'expression de l'A pôtre ; et de même que cet amour du Père pour l'Humanité sacrée de Jésus-Christ est la seconde charité . ainsi c'est la seconde harmonie. Dans la première, il y a trois personnes qui aiment et il n'y a qu'un seul amour ; ici au contraire, il y a deux amours et il n'y a qu'une personne qui aime. Dans la première, il y a trois personnes qui veulent et il n'y a qu'une seule volonté ; dans la seconde il y a deux volontés et il n'y a qu'une personne qui veut; dans la première il y a concorde infinie d'amour entre ceux qui aiment ; dans la seconde il y a concorde d'amours dans la personne qui veut... Mais là ne s'est pas arrêtée l'onction salutaire.
Elle descend plus bas encore ; de la barbe elle descend sur le vêtement, c'est-à-dire sur les esprits angéliques, et sur les âmes bienheureuses de la cité céleste ; car c'est d'eux qu'Isaie avait dit : « Vive le Seigneur, parce que vous serez environné d'eux comme « d'un vêtement 1). » Dans cette troisième harmonie, les amours et ceux qui aiment, sont essentiellement distincts, quoique tellement unis par le lien indissoluble de la béatitude, que jamais ils ne pourront être séparés, que jamais il n'y aura entre eux la moindre mésintelligence.
0 douce paix ! 0 admirable unité de la cité sainte! 0 prodige ! 0 étonuant miracle ! dans une si grande multitude d'hommes et d'anges si différents entre eux, il n'y a jamais le moindre désaccord dans les volontés, jamais le plus léger dissentiment. Ce que l'un veut, tous les autres le veulent. 0 divin royaume ! séjour d'un si grand amour et d'une si grande concorde! D'où vient cette merveille? C'est que là il n'y a point de volonté propre. Tous veulent uniquement ce que Dieu veut : la volonté divine est l'unique, la seule règle de toutes les volontés, et voilà pourquoi la division y est impossible. La volonté propre est cette sangsue dont parle Salomon, qui, avec ses filles détruit la paix et enfante les discordes (2). Otez la volonté propre et il n'y aura plus ni dissension ni scandale dans le monde... Dans le divin royaume on ne
(1) haïe, xlix, 18. - (2) Prov., xxx, lô.
trouve pas non plus la cupidité mère de la division, parce que l'héritage céleste est possédé en commun, sans aucun partage, par tous les héritiers, suivant cette parole du psaume : « Jérusalem, « bâtie comme une ville à laquelle tous participent en commun I . ■ C'est-à-dire dont le bonheur appartient à tous les habitants ; il est tout à tous et tout à chacun d'eux ; et voilà pourquoi il n'y a jamais de dissension. Une immense charité dont le propre est de rendre communs les biens particuliers, et particuliers les biens communs, enfante cette admirable harmonie. Oh ! quand pourrons-nous, mes frères, jouir de cette paix !
Mais cette onction salutaire descend encore sur le bord du vêtement, c'est-à-dire sur l'Eglise militante : « Elle descend comme la « rosée d'Hermon qui tombe sur la montagne de Sion (2). » Saint Augustin nous avertit que cette parole ne peut être prise à la lettre '3 . La montagne d'Hermon. en effet, est très-éloignée du mont Sion ; comment sa rosée pourrait-elle y tomber? Par la montagne d'Hermon il veut désigner cette montagne céleste dont il est dit dans un autre psaume : « La montagne du Seigneur est une « montagne fertile, une montagne où il se plaît à habiter (4), •> car le Seigneur habitera sur ses confins, c'est-à-dire sa base, en descendant du haut de cette montagne qui est appelée son vêtement, je veux dire la montague d'Hermon qui signifie anathème à la tristesse, parce que jamais la tristesse ne peut troubler cet heureux séjour. Du haut de cette montagne, l'onction salutaire descend comme une rosée sur le mont Sion. Au jour de la Pentecôte, en effet, de la face du Dieu du Sinai, les cieux laissèrent écouler sur les apôtres réunis en Sion, les gouttes de cette pluie volontaire q-ui enivra la terre et la combla de richesses ; eau divine dont les gouttes ides ont réjoui la terre à cause des moissons qu'elle lui a fait porter; rosée mystérieuse dont Isaïe disait : « Votre rosée est une rosée de lumière '}) . ->
Quelle harmonie, grand Dieu, cette charité donnée ainsi goutte à goutte, n'établit-elle pas dans l'univers : Quelle unit.' elle y en-
(I) Ps. cxxi, 3. —(2) Ps. cxxxu, 3. — (3) S. Aug., ps. CXXXIl, n° 11. — (i) Ps. lwii. 16 — .. [sale, wvi, 19.
fanta ! Grecs, Romains, Barbares, Juifs, Egyptiens, Indiens, Espagnols, toutes les nations si différentes de mœurs, de condition et de culte, furent unies, furent confondues dans une même foi, par ce merveilleux ciment, par cette onction puissante. Alors s'accomplit cette parole de l'Apocalypse : « De toute tribu, de tout « peuple, de toute nation, vous n'avez fait qu'un peuple pour Dieu, « notre salut (1). » Et c'est ainsi que le Seigneur lit couler sur cette montagne la rosée de ses bénédictions et de sa vie, mais de là elle se répandit sur toutes les nations de l'univers et s'étendit du levant au couchant.
Voulez-vous savoir quelle concorde elle fit régner parmi les fidèles de ces premiers jours ? Ecoutez ces paroles de saint Luc : « La multitude de ceux qui croyaient, n'avait qu'un cœur et qu'une « âme ; nul ne considérait comme à lui rien de ce qu'il possédait, « mais toutes choses leur étaient communes (2). » Heureux jours de l'Eglise à son berceau, que vous étiez différents de nos jours ! Alors quelle paix et quelle concorde ! et aujourd'hui, que de querelles, que de dissensions ! que de controverses ! que de disputes ! Ah ! que nous sommes loin de cette paix et de cette unité que le Seigneur mourant nous avait tant recommandées! Alors, bien différents de nous, les fidèles n'avaient tous dans le Seigneur qu'un cœur et qu'une âme. Aujourd'hui il n'y a point de monastère assez saint, assez uni, assez réformé, pour être comparé à ce qu'était alors tout ce peuple chrétien.
Mais l'ennemi du genre humain ne s'était point endormi ; suivant sa coutume, comme dès le commencement, il avait semé la zizanie dans le ciel et sur la terre , ainsi il sema encore dans l'Eglise de Dieu, au milieu du bon grain de la saine doctrine, l'ivraie funeste d'un grand nombre d'hérésies. Dès les premiers jours de l'Eglise, Cérinthe, Ebion, les Xicolaïtes; plus tard Arius, Sabellius, Eutychès, Helvidius, Donat et autres hérétiques jetèrent parmi les fidèles, de grandes divisions, de fatales discordes. Au temps d'Arius surtout, le mal fut à son comble; d'un côté les catholiques assemblaient leurs conciles ; de l'autre les hérétiques •
(1) Apoc. v, 9. — (2) Act., iv, 32.
tenaient leurs conciliabules; dans chaque parti, des princes, des évêques, des peuples s'échauffaient et combattaient les uns contre les autres : plusieurs fois L'Eglise d'Orient rompit son intelligence avec l'Eglise d'Occident; plusieurs fois les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche se séparèrent du siège apostolique; et, comme tout royaume divisé contre lui-même sera désolé, toutes ces discordes ne firent que faciliter l'entrée de la secte mahométane dans l'Eglise d'Orient. L'ivraie semée entre l'Eglise grecque et l'Eglise latine ne cessa de s'accroître, et ces discordes durèrent longtemps. Les Grecs s'écartaient en beaucoup de points du Siège apostolique, par exemple dans la procession du Saint-Esprit, dans l'usage du pain fermenté pour le sacrement de l'Eucharistie, dans le célibat des clercs, etc. Le patriarche de Constantinople refusait son obéissance au pontife de Rome. A la fin. ces discordes précipitèrent l'Eglise grecque dans sa perte complète, et la voilà depuis quatre-vingttrois ans sous la domination des Turcs, maîtres de Constantinople.
L'église grecque était perdue , l'Eglise d'Occident demeura seule dans la foi : mais l'ennemi n'a pas cessé d'y semer la zizanie. Voyez comme il sème les hérésies dans les provinces d'Allemagne, quelle longue et sanglante guerre il a soulevé entre la France et l'Espagne. Qui ignore les malheurs immenses que ces discordes nous ont apportés : la perte de Belgrade, de Bude, de la plus grande partie de la Hongrie et enfin la perte de l'île de Rhodes, ce boulevard de la chrétienté"? D'où vient cet accroissement de puissance chez les infidèles? D'où vient que les forces de cet empire augmentent chaque jour? N'est-ce pas de la discorde qui règne parmi les nations chrétiennes?
Voilà ce qu'a reconnu notre très catholique empereur; il a vu que tous ces malheurs de la chrétienté ne proviennent que de ces discordes, et alors dans son zèle pour la foi, il a ménagé la paix et la >rde entre Venise et le souverain pontife, afin qu'à la faveur de celle paix, on pul - opposer à la puissance musulmane et aux envahissements de ses armées : paix heureuse qui servira, nous l'espérona . i la grande gloire de l'Eglise : « Un triple lien, en effet,
« est difficilement rompu [4). » Cette triple puissance est formidable et ne sera pas vaincue facilement. « Le frère aidé par son frère est « comme une ville fortifiée 2 . »
Et comme nous ne doutons pas que cette concorde ne soit l'œuvre de Dieu, puisque « la puissance et la terreur sont entre les mains « de celui qui établit la coûcorde parmi les grands 3 . » l'empereur a ordonné qu'on la célébrât dans toutes les églises cathédrales de son empire. Il l'a demandé pour deux fins : premièrement, pour rendre grâce à Dieu d'un si grand bienfait, et secondemeut. pour le supplier avec toute la ferveur de notre àme. de confirmer ce bienfait qu'il a opéré lui-même, du haut de son saint temple, en rendant cette concorde solide et durable. Oh! s'il plaisait à Dieu de faire entrer dans cette alliance tous les autres princes de la chrétienté, qu'il serait bon. qu'il serait doux à ces frères, à ces princes, enfants de la même Eglise, de vivre dans l'union! Alors qui pourrait nuire à l'Eglise de Dieu ? Non-seulement les Turcs et tous les autres barbares seraient impuissants contre elle, mais elle-même rentrerait en possession de la plus grande partie des contrées qu'elle a perdues. Que le Dieu bon et miséricordieux nous accorde encore ce bienfait ! Qu'il daigne jeter un regard sur cet héritage pour lequel il a versé tout son sang! Que. dans sa puissance, il donne la paix à l'Eglise! qu'une abondance de tous biens règne dans ses remparts, afin que de cette abondance dans le temps, nous passions dans la gloire de l'éternité à laquelle nous conduise le même Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il.
(1) Ecclé., îv, 12. - (2) Prov., xvm, 19. - (3) Job, xxv, 2.