SIXIEME SERMON
Les homme», seule eause de l'Incarnation.
Parvuîus natus est nobis, et fil tus natus est nobis; et factus est pnncipatus super hamerum ejus.
Un petit Enfant nous est né, et un Fils nous a été donné ; «rt il porte sur son épaule le signe de sa principauté.
(Isaïe, ix, 6.)
La naissance des grands du monde est célébrée ordinairement par de grandes réjouissances ; tous les sujets, mais surtout les lu palais font éclater la plus grande joie, et rien n'est plus légitime que ces fêtes, car du prince dépend le bonheur de l'Etat. Or si la naissance d'un prince de la terre, qui ne doit après tout régner que peu de temps, répand de tous côtés une si grande joie, quels transports d'alu-gresse ne devons-nous pas faire éclater, au jour de la naissance du Roi éternel des siècles, du Monarque dont la royauté n"aura point de lin. et de qui dépend toute notre félicité : Ce serait se déclarer étranger à la famille et à la maison du Christ que de rester indifférent à la fête de ce jour, et de fermer son cœur à l'allégresse. Quel est le serviteur qui ne se réjouii la naissance de son maître? Aussi en apprenant la nouvelle qu annonce le prophète dans les paroles de mon texte. l'Eglise catholique qui est la maison de Dieu, invite dans son office du matin, toutes les créatures à louer le Seigneur; elle semble se croire iucapable de chanter dignement les louanges d'un si grand Roi et elle les < ieui se réjouissent, que la terre tressaille,
■ que la mer et tout ce qu'elle renferme, bondissent de joie 1 . « « Que les fleuve* applaudissent, que lesmontag iillent,à la
■ présence du Seigneur, parce qu'il est venu 2 . • Que tousles êtres
(1) Ps. xcv, 11.— (2) Ps. xcvn, 8.
se livrent à la joie, car tous doivent participer au bienfait de ce jour; que l'allégresse soit universelle, car le fruit de cette naissance est universel. Que les anges se réjouissent, puisqu'il leur nait un réparateur ; que les hommes se réjouissent puisqu'il leur nait an rédempteur : que toutes les créatures se réjouissent, puisqu'il leur nait un restaurateur.
Tels sont les titres de gloire de cet Enfant divin. Il est le Réparateur des anges, le Rédempteur des hommes, le tout-puissant rénovateur de toutes choses. Les hommes ne seront pas les seuls à recueillir les fruits de sa naissance, quoiqu'il ait daigné naître uniquement pour eux. Le Fils de l'homme vient détruire les œuvres du démon, c'est-à-dire le pèche : il vient réparer tous les dommages que le péché avait causés dans le ciel et sur la terre. « Il jugera » les nations, dit l'Ecriture ; il comblera les ruines (1) » que l'infernal dragon, de sa queue venimeuse avait faites dans le palais des cieux ; il ramènera dans leur propre héritage les hommes égarés; il rendra son ancien éclat au monde matériel lui-même, que le péché avait défiguré.
Cependant il ne réparera pas l'héritage, avant d'avoir réparé les héritiers enx-mèmes. « Car toute créature gémit jusqu'à ce jour. » parce qu'elle attend la révélation des enfants de Dieu (2). » « Mais lorsqu'il aura réformé l'humilité de notre corps et qu'il » l'aura rendue semblable à l'éclat de son corps (3 . » Alors nous » verrons un ciel nouveau, une terre nouvelle T. » « et la lumière » de la lune sera comme la lumière du soleil ; et la lumière du so- » leil sera sept fois plus éclatante o. » Tous les éléments recevront des changements meilleurs et l'univers entier sera renouvelé. Et quelle sera la cause de tous ces changements"? Qui les aura mérités 1 C'est ce petit Enfant qui pleure aujourd'hui dans la crèche. « En lui toutes choses ont été faites (6); » en lui toutes choses seront renouvelées. 0 merveilleuse puissance d'uu enfant ! 0 Enfant si tendre et si délicat dont l'aspect fait trembler les puissances célestes! 0 grain de sénevé, que ta petitesse renferme de vertu!
(1) Ps. cix, 6. - (2) Rom., vm, 22. -(3) Philip., ni, 21. - (4)Apoc, xxi, 1. — (5) Isaïe, xxx, 20. — (6, Colos., i, 1G.
2r'i OEUVRES DE SAINT THOMAS DE VILLENEI^E
Un jour tu seras broyé et alors apparaîtra ce que ton sein cachait ' tu deviendras plus grand que toutes les plantes, et les oiseaux du ciel viendront s'abriter à ton ombre.
Mais s'il en est ainsi, pourquoi les hommes sont-ils considérés comme l'unique cause de la naissance du Sauveur? « Un petit En- » fant nous est né. dit Isaie : un Fils nous a été donné (1). » C'est à nous qu'il a été donné et non pas aux anges. Et l'ange lui-même disait aux bergers : « Je vous annonce une grande joie: aujourd'hui » est né pour vous le Sauveur (2) » du monde. Pour vous, dit-il, est né aujourd'hui celui qui nait pour nous de toute éternité ; pour vous aujourd'hui une mère donne naissance à celui qui pour nous reroit une naissance éternelle dans le sein de son Père.
Oui. mes frères, nous pouvons nous considérer avec raison comme l'unique cause de ce bienfait. Sans doute tous les êtres recueilleront quelque fruit de la naissance du Fils de Dieu ; cependant s'il daigne s'incarner, c'est uniquement à cause des hommes ; l'homme seul et non pas l'ange l'attire sur la terre. Il n'est pas venu à cause des anges: quoique les anges aient profité de son avènement: mais, ainsi que le chante l'Eglise :« A cause de nous, » hommes, et à cause de notre salut, il est descendu des cieux et » s'est incarné du Saint-Esprit, dans lesein de la Vierge Marie (3). » Il était donc venu seulement pour les hommes ; mais, en venant snr la terre, il a voulu dans sa clémence infinie se montrer nonseulement le bienfaiteur des hommes, mais le bienfaiteur de toutes les créatures.
Il y a encore une autre raison pour laquelle on considère les
hommes comme la seule cause de l'avènement de Jésus-Christ ;
[M ce sont les hommes qui ont recueilli les plus grands
fruits de cel ;ivonement. Les se réjouissent en
• leur cité sp remplir de bienheureux : mais cela D'augmenté
en rien leur béatitude essentielle qui consiste dans la vision et
dans la possession de Dieu. Quand aux créatures matérielles, elles
n'ont pas le sentiment du perfectionnement «l<>nt ce bienfait sera la
b pour elles. Aussi ce bienfait esl bien plus grand, bien plus
(lj Isaîe, ix, G. — (2; S. Luc, II, 10. — (3) Symbole de Nicée.
précieux pour l'homme ; pour l'homme rejeté loin de l'éternelle béatitude, unique fin de sa création ; pour l'homme condamné aux ténèbres sans tin du plus horrible cachot ; pour l'homme « en- » chaîné par le fer et par lafaim(l),» sous le plus cruel des tyrans. L'avènement du Christ le délivre de cet affreux esclavage, le rend à la liberté, lui rend tous ses droits à la gloire éternelle.
Cet état si misérable, ces malheurs si extrêmes des enfants d'Adam avaient ému les entrailles de la divine miséricorde, et, du du haut du ciel, Dieu vola à notre secours ; suivant cette parole du psaume : <' A cause de la misère des indigents et du gémissement » des pauvres, à cette heure je me lèverai, dit le Seigneur (2). » Ce Dieu si tendre et si miséricordieux a eu pitié de nos misères et de nos malheurs, et il s'est offert à la mort du temps, pour nous arracher à la mort de l'éternité ; ce seul témoignagne d'amour devait faire comprendre à l'homme l'immense charité qu'a pour lui le Seigneur.
Oh ! que vous m'aimez, ô Dieu, ô mon amour! Oh ! que vous m'aimez ! et que ne dois-je pas vous rendre à vous, ô ma gloire ! et pourtant j'ignore, hélas! l'étendue de ma dette. Le Psalmiste chantait ainsi vos bienfaits : « Il arrachera le pauvre des mains du » puissant, le pauvre qui était sans se cours; il aura pitié du » pauvre et de l'indigent, il sauvera les âmes des pauvres, il déli- » vrera leurs âmes des usures et des injustices, et leur nom sera » précieux devant lui (3). » Que vos bienfaits sont grands, ô mon Dieu ! et l'homme les oublie, lorsqu'il devrait jour et nuit vous en rendre d'incessantes actions de grâces !
Ainsi donc. « un Enfant nous est né ; le Fils de Dieu nous a été » donné (4). » Vous êtes à moi, ô bon Jésus ; sous quelque aspect que je vous considère, vous êtes à moi. C'est pour moi que votre Mère vous a donné la naissance, c'est à moi que votre Père vous a donné. Tel est le double titre auquel je vous possède. Vous êtes tout à moi, tout entier consacré à mon service. Pour moi votre Mère vous a donné le jour et votre Père vous a donné à moi comme mon bien. Vous êtes donc entièrement à moi et je ne veux renon-
(1) Ps. cxvi, 10. - (2) Ps. xi, 6. - (3) Ps. lxxi, 12. — (4) Isaïe, îx, 6
cer à mon droit sur vous ni dans le temps ni dans l'éternité. « Je » vous possède et je ne vous laisserai point aller, » jusqu'à ce que je vous introduise, ou plutôt, « jusqu'à ce que vous m'intro- » duisiez dans la maison de ma mère et dans le sanctuaire le plus » secret de la céleste Jérusalem, qui est .notre mère (1}. » Là je vous embrasserai éternellement : éternellement je vous presserai dans mes bras : éternellement je jouirai avec vos anges, de votre beauté pleine d'attraits et de vos attraits pleins de beauté.
Nous sommes donc redevables et au Père, qui nous a fait don de son Fils, et à la Mère qui pour nous a rois au monde son doux Enfant. Bienheureuse Vierge! Pour nous elle a donné le jour au Sauveur, Dieu et homme tout ensemble: c'est elle qui, par l'éclat de sa beauté, l'a attiré des cieux. Epris d'amour pour elle, le Verbe de Dieu s'est engagé dans les liens de notre humanité, accomplissant cette parole du psaume : <* Le Bien-aimé est comme le petit de la » licorne l
Admirable comparaison ! La licorne, dit saint Isidore (3), est un animal très-sauvage et très-agile ; elle échappe à 'tous les pièges et déjoue tous les artifices. Mais voici la ruse des chasseurs pour la prendre. Ils conduisent dans les lieux fréquentés par la licorne, une jeune fille d'une beauté remarquable et parée avec grâce. En la voyant, la licorne, par un instinct de sa nature, se trouve tellement éblouie que, perdant son naturel farouche, elle vient comme un doux agneau, se coucher aux pieds de la jeune fille, et s'abandonne complaisamment entre ses mains ; la jeune fille la flatte, la caresse, et passe furtivement un lacet à son cou ; en ce moment les chasseurs cachés tout auprès, se présentent et unissant leurs forces, ils amènent la licorne captive. 0 admirable puissance de la nature ! La beauté d'une jeune fille sufiit pour adoucir la licorne la plus sauvage. Est-il étonnant que les hommes les plus forts se laissent amollir par l'aspect d'une femme, puisque sa beauté peut ainsi amollir les plus indomptables animaux.
Muni de plus Bemblable au Fils de Dieu que le petit de la liconh' ' Lui aussi B'esl épris de l'amour d'une vierge et c'est pour
(1; CaoU, m, t. - (2) Ps. wyiii. G. — (3) S. Isid. Etymol. lib . 12, chap. 2«.
cela que, oubliant sa majesté, il s'est engagé dans les liens de la chair. Aussi l'Epoux des cantiques prévoyant l'esclavage où il allait tomber, s'écriait à la jeune Vierge. « Détourne de moi tes yeux, » car ils m'ont fait prendre mon vol (1); » ils m'ont entrainé du sein de mon Père dans le sein de ma Mère, du plus haut des cieux dans le limon de l'abîme. L'Epouse disait encore : « Tu as blessé » mon cœur, ô ma sœur, ô mou Epouse, par un seul de tes regards, » par un cheveu de ton cou (2). » Tous les traits qui font la beauté de la jeune Vierge, ont charmé le cœur de l'Epoux, néanmoins i' attribue plus particulièrement sa blessure et sa captivité à la beauté d'un regard de l'Epouse, d'un cheveu de son cou.
Deux vertus en effet, la foi et l'humilité, ont accompli dans le sein de la Vierge l'œuvre de l'Incarnation; la foi que louait la bienheureuse Elisabeth, aux premiers moments de l'accomplissement du mystère, et l'humilité que célébrait d'une manière toute particulière la Vierge elle même dans sou admirable cantique : « Dieu, >» disait-elle, a regardé l'humilité de sa servante, et c'est pour cela » que toutes leg générations m'appelleront bienheureuse (3). » Le regard désigne donc la foi et le cheveu l'humilité, et ces deux vertus, mieux que toutes les autres, rendirent la Vierge sainte agréable au Fils du Dieu tout-puissant. Par un cheveu de son cou, elle le lia fortement, malgré sa force et sa puissance. Ornée de ses vertus, comme des pierres les plus précieuses, toute rayonnante du double éclat de son corps et de son àme, célébrée daus les cieux pour ses agréments et sa beauté, Marie attira sur elle les regards des habitants des cieux et le cœur du roi s'inclina vers elle et se remplit de son amour.
L'Ecriture nous offre de ce prodige une figure remarquable quoique de l'ordre des affections charnelles, dans ce juge d'Israël dont la force était prodigieuse, dans Samson, lorsque épris d'amour pour la belle Dalila, il fut trompé, rasé, enchaîné par elle et livré ainsi aux Philistins. Cet homme le plus fort qui fut jamais, d'une vigueur de corps incomparable, après avoir remporté tant de victoires, après avoir accompli des actions si éclatantes, après avoir avec une mail) Gant., yi, 4. — (2) Cant., îv, 9. - (3) S. Lnc, i, 48.
choire d'âne terrassé raille guerriers, cet homme, chose admirable ! fut lui-même vaincu par la beauté d'une jeune fille qui lui coupa les cheveux, le lia et le livra aux insultes de ses ennemis. Qui a jamais vu la puissance et la force d'un homme consister dans les cheveux? A-t-on jamais entendu dire qu'on n'avait qu'a couper les cheveux à un homme, pour lui ravir toute sa force et le faire tomber dans la plus grande faiblesse. La vigueur ne reside-Nelle pas toujours dans les nerfs et daus les muscles ? Il n'y a point de doute, par conséquent . cette force produite par les cheveux, figurait quelque grande chose : un grand mystère se cachait dans cette homme prodigieux. Vaincre de nombreux bataillons, avec une mâchoire pour toute arme, ce n'est pas l'œuvre d'une force humaine. Je reconnais ici ce même tout-puissant Samson qui, à la sortie d'Egypte, avec une mâchoire d'âne, vainquit les bataillons des princes qui poursuivaient le peuple.
Et en effet, quoi de plus faible que ce peuple Juif? quoi de plus impuissant ? N'est-il pas encore aujourd'hui semblable à l'arme de Samson? Lorsque notre mépris veut signaler la lâcheté d'un homme, nous donnons à cet homme le nom de Juif, car nous ne savons rien de plus lâche que ce peuple. Et cependant, ô mon Dieu, que de nations, que de peuples n'avez-vons pas terrassés et massacres avec une arme aussi faible? que de rois, que de royaumes n'avez-vous pas soumis aux Hébreux ? Par la. vous vouliez montrer la puissance et la force infinie de votre bras, ô vous qui, avec un tel peuple, avec un instrument aussi faible, avez remporté de si éclatantes victoires, des triomphes si merveilleux sur les nations les pins puissantes de l'antiquité. Eh bien ! ce même Dieu qui avait ainsi montré la grandeur de sa force et de sa puissance, qui avait apparu si redoutable et si terrible dans tout l'univers, le voilà aujourd'hui captive par l'amour d'une Vierge, le voilà petit Enfant, faible, enchaîné, les cheveux coupés, expos.- aux outrages de ses ennemis. Mais aurait-nu pu le saisir s'il n'était pas homme? aurait-on pn l'attachera une croix? Et par conséquent qui l'a ainsi exposé aux outrag a la mort? n'est-ce pas celle qui l'a revenue d'un corps? u'est-ce pas celle qui l'a engagé dans les liens de la chair?
Regarde donc, ô âme pieuse ; vois le tout-puissant qui, semblable à l'ancien juge d'Israël, repose faible, enchaîné, les cheveux coupés, sur le sein d'une nouvelle et bien aimée Dalila. Où sont maintenant les cheveux qui, de toute éternité, tombaient à flots de sa tète, c'est-à-dire de sa Divinité? Ou est sa sagesse, sa puissance, son éternité, son immensité, son immutabilité, sou infinité, tous ses autres attributs, cheveux divins qui couvraient à flots pressés sa tète auguste ? Ah ! la tète de ce nouveau Samson est dépouillée de ses cheveux, Dalila les lui a coupés. Elle les lui a coupés, mais ils ne sont pas arrachés : la tète en conserve toujours la raciue ; plus tard ils apparaîtront de nouveau. Attendez-moi, nous a-t-il dit, jusqu'au jour de ma résurrection. Attendez un peu, attendez un peu, et vous verrez notre divin Samson attaché à la colonne du temple, c'est-à-dire à une puissante croix; car, s'il est élevé de la terre, il attirera tout à lui ; Samson mourra et avec lui mourront tous ses ennemis ; il en terrassera en mourant beaucoup plus qu'il n'en terrassa jamais pendant sa vie ; sa mort plus que sa vie manifestera sa puissance.
0 Dalila sacrée ! ô très-heureuse vierge qui avez enchaîné le Dieu fort ; qui, pour nos intérêts, avez affaibli le Tout-puissant. Avec quel plaisir, avec quelle joie vous triomphez aujourd'hui de ce nouveau Samson ! Qui pourra dire votre allégresse? Comment exprimer la joie qui vous inonde, lorsque vous réchauffez sur votre sein votre Dieu et votre Créateur, lorsque vous l'enveloppez de langes, que vous le nourrissez de votre lait, que vous le couvrez de vos embrassements et de vos baisers? Il y a déjà longtemps que le prophète annonçait votre joie : « Elle germera comme un lis, di- » sait-il, elle tressaillera de joie et chantera vos louanges (1). » Comme un lis répand sans se briser un suave parfum, ainsi, ô bienheureuse Vierge, vous avez sans la moindre souillure enfanté le Sauveur. Enfantement merveilleux et sacré où la douleur fait place à la joie, et les angoisses à la plus douce allégresse !
Bienheureux Joseph, il vous fut donné d'être présenta ces mystères! vous avez mérité d'entendre les suaves concerts des esprits
(1) Isaïe,xxxv} 2,
célestes, de con naître leurs transports, de voir leurs respects et leurs hommages, de contempler de vos yeux les anges qui entonnent des chants de triomphe, les rois qui adorent, les pasteurs qui se livrent à la joie. Oh ! que ne nous est-il donné de voir en esprij toutes ces merveilles, de contempler des yeux de l'âme ce qu'il ne nous est pas donné de voir des yeux du corps!
Représentons nous donc, mes frères, d'esprit et de cœur tous ces divins mystères ; consacrons tous ces jours à les méditer ; rappelons-en à notre mémoire toutes les circonstances ; que notre âme contemple ce que notre corps ne saurait voir. Et ainsi passée dans la contemplation et la méditation de ces mystères, la solennité de ce jour sera agréable à notre Dieu. Il éclairera de sa lumière les âmes qui voudront considérer ces événements avec une curieuse et sainte avidité, il les leur rendra présents, les leur fera goûter, elles fera participer aux joies de ceux qui en furent les témoins.
Mais quel'homme souillé se garde bien d'approcher d'un si grand spectacle ! que toute âme impure se retire 1 qu'elle purifie sa conscience avant d'élever son regard : Vous feriez à cet Enfant la plus grave injure, si vos mains souillées osaient le toucher, lui, le Fils tres-pur de Dieu et de la Vierge.
Le prophète, dans les paroles qui précédent notre texte, nous conseillait la plus grande pureté : « Les dépouilles enlevées avec violence » et dans le tumulte, les habits souillés de sang seront jetés au feu » et deviendront l'aliment des flammes ! . Et, comme pour en •t la raison, il ajoute aussitôt : « Car un Enfant nous est né; - un Fils nous a été donné *2 . ■ comme s'il disait : Ayez soin de tirer désormais dans votre chah une grande pureté, puisque le s'est fait chair ; car si vous ne la conservez, sachez que le feu éternel es! préparé pour vous. Les habits couverts île sang, c'est la chair Bouil s voluptés; les dépouilles enlevées avec violence,
.mit' vaincue par la force de la tentation. Par conséquent, suit que vous v< ssiez vaincre dans votre àme par des penséesperveri- laissiez souiller votre, chair par la concupisoi / que vous serez précipités dans le feu et que voua deviendrez
il) Isaïe, ix, 5. — (2) Isaïc, ix, G.
la proie des flammes. Car qui oserait souiller en soi cette nature humaine que le Fils unique de Dieu, le Prince delà paix, a élevée au faîte d'une gloire sublime. Dieu l'a placée au-dessus des anges, et vous, vous la rabaisseriez jusqu'à la brute, jusqu'aux animaux sans raison! Que tout homme conserve donc sa pureté, qu'il la recouvre du moins, s'il l'avait perdue, puisque Dieu a daigné se faire homme par amour pour l'homme.
Mais quoique appesantis par vos péchés, ne perdez pas confiance ; approchez-vous au contraire humbles et suppliants ; c'est pour vous purifier de vos péchés que cet Enfant reçoit le jour. Ne vous effrayez pas de la multitude d'esprits célestes qui l'environnent, car là on trouve aussi la société des animaux. Vous donc, quiètes saints, approchez-vous avec les anges ; vous qui êtes purs, approchez-vous avec les vierges, car la mère et le gardien de cet Enfant sont vierges tous les deux ; vous qui êtes riches, approchez-vous avec les rois ; vous qui êtes pauvres, approchez-vous avec les pasteurs ; et vous qui êtes pécheurs, mêlez-vous avec les animaux que vous voyez auprès de lui. Peut-il dédaigner le pécheur qui s'humilie, lui qui ne dédaigne pas les souillures de l'etable? 11 naît entre deux animaux, afin de nous inspirer assez de confiance pour nous faire approcher de sa personne. 11 nous est né un petit Enfant humble et plein de douceur, qui redoutera d'approcher d'un doux enfant? Vous connaissez le caractère de l'Enfant; aussi quoique vous l'ayez offensé, venez, une seule larme l'apaise, un seul soupir obtient le pardon des plus graves offenses, fait oublier les torts les plus injurieux ; pour le moindre service, il accorde le royaume céleste ; il ne méprise personne, il ne repousse personne, il se livre à celui qui le veut.
Ainsi donc, pécheurs, approchez, tant qu'il n'est qu'un doux Enfant, tant qu'il semble oublier sa grandeur et sa Majesté. Approchez, ne craignez pas, il ne connaît point la colère, il ne sait point s'irriter. « Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour ju- » ger le monde, mais afin que par lui le monde soit sauvé (1). » Ce n'est pas pour punir les pécheurs, c'est pour les guérir qu'il reçoit
11) S. Jean, m, 17.
la naissance. Aussi le prophète ajoute avec raison ces paroles : « Il » porte sa principauté sur son épaule V. » Lui-même relèvera les faibles et les infirmes ; lui-même les portera. Prince très-clément, il porte son royaume sur son épaule : pasteur plein de tendre ramèue au bercail sur ses propres épaules la brebis fatiguée ; il accomplit ainsi la parole du prophète : « Il rassemble ses agneaux en ridant son bras : il les porte sur son sein : il porte lui-même » les brebis pleines '%). » « Je vous ai créés, dit le Seigneur, et je » vous porterai : je vous porterai et je vous sauverai [3). » Comme autrefois Samson, le Christ tout-puissant a enlevé les portes de la •leste, en a chargé ses épaules, les a portées sur la montagne, et la cite céleste est entièrement ouverte ; désormais rentrée n'en est refusée à personne. Vous n'avez qu'à vouloir, pour entrer dans le ciel, pour posséder le paradis : entrez, aveugles; entrez, boiteux : entrez, vous couverts de haillons, le rebut de la terre : entrez, poste royaume que jusqu'à présent Abraham. Isaac et Jacob n'avaient pu posséder.
0 bienfait immense de notre Rédempteur. Ce ne sont plus les limbes ténébreux, c'est le paradis qui nous est ouvert et qui nous attend. Pourquoi nous arrêter V Pourquoi hésiter? Pourquoi craindre encore? Les anciens patriarches redoutaient de sortir de la vie, parce que. malgré toute leur justice et toute leur sainteté, ils devaient nécessairement habiter les lieux inférieurs. Là devait descendre le patriarche Jacob, après avoir pleuré son fils ; là se hâtait d'arriver le saint homme lob, après avoir subi les vers et les ulcères. Et David savait bien qu'il devait lui aussi y arriver, lorsqu'il disail : « Quel est l'homme qui vivra et qui ne verra pas la » mort \ 1 Qui arrachera son àme des mains de l'enfer? » Comme s'il dit uine ne le peut : car de la même manière que nul
homme vivant ne saurait h happer à la mort, ainsi nul homme - sa mort ne murait échapper aux lieux inférieurs. - aujourd'hui, le premier des martyrs, saint Etienne voit les ciem ire qui lui montre tu!, leur, les ;
(1) Isaïe, ix, G. ~ (2, Isaïe, xl, 11. — (3) IttFe, ïlyî, '». — (4) Ps.
LXXXYI1
des cieux qui s'élargissent devant lui ; et, plein de joie, animé par la vue de sa récompense, il entre dans la lutte. Pourquoi craindrait-il un combat d'un instant quand il voit la couronne éternelle préparée à son triomphe ? Pourquoi craindrait-il ces pierres qui dans un moment auront broyé son corps, quand il voit s'élargir devant lui les portes de la gloire céleste? Aujourd'hui Etienne entre triomphant dans le ciel, parce que hier le Christ entrait en pleurant dans le monde. Hier un doux Enfant, le Christ recevait la naissance parmi nous ; aujourd'hui Etienne reçoit la naissance parmi les anges et devient ainsi comme un enfant au milieu d'eux. Aujourd'hui les archanges reçoivent Etienne dans leur société, parce que hier le Christ entrait dans la société des animaux. L'humiliation du Roi élève le soldat jusqu'à la gloire de cette sublime dignité. Hier les hommes chantaient ces paroles : « Un petit Enfant » nous est né ; un Fils nous a été donné (1); » aujourd'hui les anges répètent les mêmes paroles, en recevant Etienne dans leurs chœurs sacrés. A la mort de saint Bernard (2), un religieux entendit les anges entonner ce joyeux cantique ; puis-je douter qu'ils ne l'aient aussi entonné au triomphe d'Etienne. Les habitants de la maison de Dieu tressaillent de joie, parce qu'ils reçoivent aujourd'hui parmi eux un nouvel enfant du Roi leur Seigneur. Tressaillons, nous aussi, parce que nous avons envoyé dans le ciel impuissant avocat. Pourra-t-il abandonner les âmes qui lui sont dévouées, lorsque la charité l'a fait prier pour les ennemis qui le lapidaient?
0 charité admirable de ce saint martyr ! Les pierres sifflent dans l'air, et il oublie ses souffrances pour ne se souvenir que de l'âme de ses persécuteurs. Les plaies spirituelles de ses ennemis le touchent bien plus que les blessures de son corps. Une telle charité n'est-elle pas au-dessus de toute admiration? Ah ! qu'il est beau, qu'il est glorieux, ce soldat intrépide qui recueille si bien les traces de Jésus-Christ dans les combats livrés par ce divin Maître ! Le Maître s'écrie : « Père, pardonnez-leur (3); » et le soldat s'écrie :
(1) Ps. ix, 6. — (2) Yita S. Bernardi à Gaufrido, libr. 5, cap. 3, n° 20. — Œuvres de saint Bernard, tom. 2, p. 1158. — (3) S. Luc, xxm, 34.
« Seigneur, ne leur imputez point ce crime (1). » Le Maître s'écrie : « Père, je remets mon esprit entre vos mains (2) ; » et le soldat s'écrie : « Seigneur Jésus, je remets mon esprit entre vos mains (3). » Et chose digne de la plus grande admiration ! C'était debout et à voix basse, qu'il avait prié pour lui-même; et, quand il prie pour ses ennemis, il fléchit les genoux, il parle à haute voix ; sa prière devient plus pressante, en voyant une plus grande difficulté d'obtenir sa demande ; car, hélas ! il voit bien devant lui les cieux ouverts, mais quel espoir de salut pour ceux qui lapident un innocent?
Cependant la prière tombée d'un cœur plein d'une si ardente charité, ne demeura pas sans fruit ; elle obtint pour l'Eglise le docteur des nations, saint Paul, dont les prédications ont converti tant de peuples ; les mérites de notre saint martyr changèrent en agneau ce loup ravissant. Plût à Dieu que, du haut du ciel, ce puissant avocat nous obtint aujourd'hui la même grâce ! Plût à Dieu que son intercession chaugeàt nos âmes insensibles et glacées en des âmes tendres et brûlantes, et amollit nos cœurs plus durs que les rochers. Telle est la grâce que doit demander pour nous ce saint martyr écrasé sous les pierres: et telle est la fonction qu'il exerce, en intercédant auprès du Prince éternel pour l'Eglise de Dieu.
En effet, nous demandons à chaque martyr une grâce particulière ; Dieu a chargé chaque saint d'intercéder pour ceux qui souffrent les mêmes maux qu'ils ont souffert. Ainsi nous invoquons saint Roch pour la peste ; sainte Lucie pour les ophtalmies ; sainte Apollonie pour les maux de dents. Notre saint martyr broyé sous les pierres, doit donc être chargé de prier pour amollir la dureté de nos âmes, pour tourner vers Dieu les cœurs endurcis, pour faire jaillir l'eau de la pierre et l'huile des rochers les plus durs.
Outre l'illustre et merveilleuse conversion de saint Paul, un autre grand miracle va nous montrer cette vérité ; c'est saint Augustin 3 qui le rapporte dans son livre de la Cité de Dieu. Un païen était sur le point de mourir; sa lille et son gendre étaient chré-
(1) Act., vu, 59. —(2) S. Luc, xxnu, 46. - (3) Act., vu, 58. - (4) S. Aug. De civ. Dei, lib. 22, cap. 8, n° 13.
tiens: mais ils n'avaient jamais pu décider leur père à embrasser la foi catholique ; leurs larmes et leurs prières n'avaient pu le faire, travailler au salut de son àme. Cependant le gendre va prendre des fleurs à l'autel du saint martyr ; il en fait comme un bouquet et le pose la nuit sous la tète du malade. Celui-ci à son réveil demande avec instance qu'on fasse aussitôt venir l'évèque ; mais l'évèque se trouvait en ce moment avec saint Augustin. On appelle donc un prêtre, et le malade est baptisé : il embrasse la foi catholique, fait la confession de ses pèches au milieu de ses larmes et de ses sanglots, et depuis ce moment jusqu'à sa mort, il ne cesse de répéter : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit, » sans savoir que saint Etienne, dans son martyre, avait prononcé les mêmes paroles.
Quelle puissance dans ce saint martyr qui put ainsi retirer des portes de l'enfer un païen si proche de sa damnation ! Accourons donc tous à ses pieds, offrons-lui de ferventes prières, remettons avec confiance tous nos besoins entre ses mains. Si son dévouement et sa bonté obtinrent la conversion d'un infidèle, ne la demandera-t-il pas avec plus d'empressement pour un disciple de Jésus- Christ? S'il a brûlé sur la terre d'une si grande charité, pouvezvous douter que cette charité ne soit plus grande encore, aujourd'hui qu'il habite dans les cieux oii il triomphe et règne avec son Seigneur, au milieu des chœurs angéliques dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.