‹ Œuvres de St. Thomas de VilleneuveChapitre 24 sur 54 · POTR LA FETE DE LA DEDICACE DUNE EGLISE · texte numérisé non relu

POTR LA FETE DE LA DEDICACE DUNE EGLISE

sacrée du Saint-Esprit, c'est-à-dire, un esprit brûlant de piété. On fait ces onctions en forme de croix, afin que vous sachiez que, sans la croix, il n'est pas de consécration possible et que la croix elle-même qui n'a pas reçu l'onction sainte, ne peut être portée : « Ceux qui appartiennent au Christ, ont crucifié leur chair » avec ses vices et ses convoitises (1). » Sans la croix vous ne pourrez suivre le Seigneur, puisqu'il dit lui-même : « Si quelqu'un » veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne » sa croix et me suive 2 . » Cette croix quoique faible et légère, si elle n'a pas reçu l'onction du Saint-Esprit, si le cœur de celui qui la porte n'est pas réchauffé par la piété, cette croix, dis-je, est lourde et accablante, tandis que, si elle a reçu l'onction sacrée, non seulement elle est légère, mais elle est douce et suave ; ce n'est plus une croix.

Ecoutez ces paroles, vous qui, liés par la profession religieuse, vivez dans les aises et dans les plaisirs, comme au milieu du siècle, et qui pensez pouvoir vous consacrer à Dieu dans un monastère, sans y trouver des croix : Réfléchissez à cela, vous qui trouvez dur et insupportable « le poids si léger du Seigneur et son joug si suave.» Oignez ce joug avec l'huile sacrée et alors vous verrez, sans nul doute, l'accomplissement de cette parole. «A la présence de l'huile, » le joug s'amollira '3 . »

Quatrièmement, le saint templedeDieu,aprèsl"onctionderhuilesacrée, est éclairé parle Pontife suprême, comme à la lumière de cierges bénits, car il est écrit : « L'onction vous enseignera toute choses (4). » Il éclaire le dedans de l'homme par la lumière de la contemplation intérieure et de la foi, comme il est écrit: « Dans ta lumière, nous » verrons la lumière 5\ » Alors ces clartés intérieures brilleront au-dehors, aux yeux des hommes, dans les œuvres et dans le commerce de la vie, pour que les hommes glorifient leur Père qui est dans les deux.

Après avoir accompli ces choses, que reste-t-il, sinon cette bénédiction si désirable de laquelle il est écrit: « Que du haut de Sion

il) Galat., v, 24. - [2] S. Matth., xvi, 24. — (3) Isaïe, x, 27. — (4) 1 S. Jean, h, 27. - (5) Ps. xxxv, 10.

le Seigneur te bénisse, pour que tu voies les biens de Jérusalem » tous les jours de ta vie I . ■ Car. par cette bénédiction, celui qui, dans le désert de cet exil, n'avait clé pour le Seigneur qu'on tabernacle pauvre, qu'un sanctuaire dépouillé, devient dans la Jérusalem céleste, un temple éclatant et magnifique, orné de pierres cieuses et de toutes sortes de richesses, consacré au Seigneur par des cérémonies ?aus tin. au milieu des anges, au sein de la gloire à laquelle nous conduise le Fils béni de Dieu. Notre-Seigneur Jésus- Christ. Ainsi soit-il.

SERMON

Sur le sommeil de la vie.

Dormierunt somnum suum. et nihil ituenerunt viri divitiarum in manibus su is .

Ils ont dormi leur sommeil, ei les hom" mes de la richesse n'ont rien trouvé dans leurs mains.

Deux choses font justement comparer celte vie au sommeil. Premièrement, dans l'homme endormi la raison est comme liée, le sentiment comme engourdi, à tel point qu'on ne peut trouver une différence entre le sage et L'insensé pendant leur sommeil? Ainsi dans la condition de cette vie présente, l'intelligence d'une âme raisonnable est comme liée, comme engourdie par les 1 .i peine si par une attention continuelle, par un constant

ce, on peut secouer ce sommeil d'ignorance, au milieu duquel l'homme reçoit le jour: car « le corps qui se corrompt ■ appesantit l'âme, el cette habitation terrestre abaisse le noble de l'intelligem e l , Saint Paul, ravi jusqu'au troisième ciel, croil pouvoir s'écrier: « Malheureux homme « que qui me délivrera de ce corps de mo Delà

1 P». cxxvu, 5. - (2) Sag. , ix, 13. - (3) Rom., vu. 14.

croix où il est attache, saint André, d'une voix pleine d'ardeur, fait entendre le même cri, non-seulement à cause de la gloire qui l'attend, mais à cause de l'avilissement où il se seut plongé par ce poids du corps, et aussi à cause de la liberté qui sera rendue à son âme. Tous les apôtres, dis-je, qui avaient pourtant reçu les prémices de l'esprit, demandent avec instance, désirent avec ardeur de déposer ce poids de leur corps. Je suis donc tout étonné que nous misérables, nous ne fassions pas instamment la même demande que le psalmiste.« Faites sortir mon âme de ses chaînes, « et elle louera votre nom, les justes m'attendent, jusqu'à ce « que vous m'ayez donné ma récompense (I). » Le prophète dit ail- « leurs: Mon àme s'est échappée, comme le passereau du filet du « chasseur ; le filet a été brisé, et nous avons été délivrés (2). »

Oui, cette chair est vraiment le filet de notre âme, et elle ne s'en délivre qu'au moment de la mort. Oh ! quelle allégresse inonde l'àme juste, lorsque, délivrée des liens du corps, elle se voit délivrée en même temps de ce filet et de tous les dangers qu'y courait son salut. Comme, ouvrant les yeux, elle considère avec joie tout un monde nouveau ! comme elle contemple avec admiration ces créatures nouvelles pour elle ! Elle se voit toute différente d'elle-même ; il lui semble qu'elle vient de sortir heureusement du plus profond sommeil. Telle est la première ressemblance de cette vie mortelle, ou plutôt de cette mort de la vie avec le sommeil.

Il est une seconde chose où cette ressemblance appi rait avec plus d'évidence et de clarté. Comme l'homme endormi, nous voyons mille fantômes, nous sommes le jouet de mille illusions. Voyez l'homme endormi ; comme il poursuit une ombre avec bien plus d'ardeur et de passion, qu'il n'en mettrait dans la veille à poursuivre la réalité ' Que de joie dans l'avare qui croit trouver un trésor! Avec quelle avidité, l'esclave de son ventre saisit la nourriture qu'il prend en songe ! Quel orgueil dans les triomphes imaginaires du frivole ambitieux. Xe parlons pas du libertin ; ne disons pas de quelle folle illusion il est le triste jouet. Pendant le sommeil, l'i-

(1, Ps. cxli, 8. — (2) Ps. cxxui, 7.

magination est plus libre et la sensualité dégagée du frein que lui imposait la raison : aussi ces deux facultés sont agitées par les passions avec plus de violence et bouillonnent avec plus d'ardeur. Parfois même il arrive à ceux qui s'enivrent de ces délices mensongères ou que ces vains honneurs ont rempli d'arrogance, il leur arrive, dis-je, à leur réveil, de se trouver en proie à une fièvre ardente ou à de cruelles douleurs.

0 vie mortelle ! qu'es-tu tout entière, sinon une illusion continuelle dont on ne se rend aucun compte ? Tous ces objets que nous recherchons avec tant d'avidité, que nous aimons avec tant d'ardeur, que nous poursuivons avec tant d'empressement : tous ces objets ne sont pas des biens véritables, ils ne sont que des tigures, des ombres de bien. Les richesses sont-elles autre chose qu'un métal de boue? Les honneurs sont-ils autre chose qu'un jeu badin? Que sont les voluptés des sens, sinon des jouissances ignobles et ténébreuses? Et n'est-ce pas un songe que d'accepter et d'embrasser l'ombre et la ressemblance des biens, au lieu de ces biens euxmêmes? Et la mort, n'est-ce pas le réveil qui met en fuite ces songes et détruit l'illusion ? Dressez devant une âme dégagée du corps, une table chargée de mets délicats, présentez-lui les vases les plus précieux d'argent ou d'or, de riches habits, des chevaux, des maisons, des domestiques, des honneurs, des esclaves, tout le faste imaginable, daignera-t-elle jeter sur tout cela le moindre de ses regards ? Ne méprisera -t-elle pas comme un néant tous ces songes futiles.

Oui, sans aucun doute, « vous réduirez au néant, comme le « d'un homme qui s'éveille (1), » tous ces fantômes de b acquis pendant la vie. « Le riche, dit le saint homme Job, le riche « s'endort et n'emporte rien avec lui : il ouvrira ses yeux et il ne « trouvera rien 8). » Après avoir été trompé par les rêves de la vie présente, celui qui croyait être dans les dél tut a

s'éveiller, se trouve au milieu de réels tourments; celui qui croyait Mes jardins, de vertes prairies; <!<'< bosquets délicieux/sortant enfin de son rêve, trou irpsdansnn sépulcre

(I) Ps. lxxii, 20. - (2) Jub, xxvn, l\).

et son âme dans l'enfer ; il voit sa chair rongée par les vers, et son âme dévorée par des feux.

Je crois, en effet, que quelque temps après la mort, les âmes, qu'elles soient placées dans le ciel ou dans l'enfer, se rappellent la vie présente, comme on se rappelle un rêve de l'enfance, et que leurs affaires de ce siècle, leurs amitiés, leurs honneurs, leurs alliances, toutes leurs actions de la vie leur apparaissent comme un songe ; ils ne se souviennent de leur femme, de leurs enfants, de leurs amis, de leurs serviteurs, de leurs succès et de leurs revers, que comme d'un rêve léger qui s'est évanoui.

Ames malheureuses, comme elles gémissent de se voir, pour ces songes qui les ont amusées et qui sont aujourd'hui disparues, de se voir, dis-je, condamnées à de si affreux tourments pour toute l'éternité ! Ecoutez leurs plaintes que nous redit le Sage ; entendez leurs gémissements. « Nous avons erré hors de la voie de la vérité, « et la lumière de la justice n'a pas lui à nos yeux, et le soleil de « l'intelligence ne s'est pas levé sur nous. Nous nous sommes lasce ses dans la voie de l'iniquité et de la perdition, et nous avons « marché par des chemins difficiles, et nous avons ignoré la voie ce du Seigneur. Que nous a servi l'orgueil ? que nous a procuré « l'ostentation des richesses ? Toutes ces choses ont passé comme ce l'ombre, comme le courrier qui se hâte, et comme le vaisseau ce qui fend la mer agitée et ne laisse après lui aucune trace, <c ni aucun sentier dans les flots ; ou comme l'oiseau qui traverse « lescieux, et dont on ne peut distinguer la voie ; il agite ses ailes ce et disparait, et après, nul vestige de son passage. Ainsi nous ce avons été consumés dans notre malice (1). » Voilà ce que disent en enfer ceux qui ont péché,

Réveillons-nous donc, mes frères, de ce sommeil mortel ; sortons de cette terreur meurtrière, avant que la cruelle mort ne vienne nous éveiller, car un tel réveil ne nous servira de rien ? Rejetons toutes ces ombres de gloire, tous ces fantômes de voluptés ; d'un regard clairvoyant, saisissons la réalité, afin que, lorsque le jour se lèvera, et que le rê\e sera évanoui, nous ne nous trouvions pas

(l,Sag., v, G.

vides et trompés, et que nous ne pleurions pas notre folie par des larmes qui ne tariront jamais.

Ecoutez la voix puissante du prophète, ou plutôt du Seigneur lui-même parlant par son prophète : « Réveillez-vous, hommes « plongés dans l'ivresse, pleurez, poussez des hurlements, vous « qui mettez vos délices dans le vin. le vin est ravi de votre « bouche T. » Hommes, qui êtes plongés dans l'ivresse, non pas dans l'ivresse du vin ou d une autre liqueur brûlante, mais qui buvez sans mesure et avec tant d'avidité les flots des plaisirs d'ici-bas ; ô vous qui vous enivrez avec tant de hardiesse avec le Ain des joies du temps, réveillez-vous, pleurez, poussez des hurlements, parce que dans un instant, ce vin sera ravi de votre bouche; oui, dans un instant, le vin de ces douceurs vous sera ravi, et l'on approchera de vos lèvres le calice des amertumes éternelles : après cette coupe enivrante de la volupté, il vous faudra boire à jamais la lie dégoûtante du fiel le plus amer. « Cette lie. dit le prophète, ne « tarira jamais, tous les pécheurs de la terre la boiront C2\ »

Eveillez-nous vous même, Seigneur, par votre vertu puissante, afin qu'au temps favorable, nous passions notre veille dans la réalité de votre jour : « Car il nous est inutile de nous lever « avant le jour ;'3), » et sans votre lumière, c'est en vain que nous nous efforçons de veiller. Vous savez. Seigneur, combien de fois votre serviteur s'excitait lui-même par des exhortations , par des avis, par des reproches: je me frappais en quelque sorte de mes propres mains, pour me tirer enfin de mon sommeil profond. ■ Mais hélas, je ne pouvais ouvrir les yeux T. » Et lorsque, plus cruellement déchiré par l'aiguillon de ma conscience, frappé plus fréquemment par les coups de vos paroles, je m'éveillais un instant et me voyais le jouet d'une hallucination, bientôt, malheureux que je suis ! malgré moi, malgré ma résistance, je retombais dan- un sommeil plus profond. Et dans mon sommeil je ressemblais à celui <pii. sons le poids d'un horrible cauchemar, fait de violents efforts pour s'éveiller : plus il s'épuise en efforts, moins il peut sortir

(1) Joël, i. '.. - (4) Ps. lxxiv, U. — (3) Ps. CXXYl, 2. - (î) Ps. xxxix, 13.

de son sommeil. Et, chose bien plus étonnante et bien plus déplorable ! au milieu de tout ce bruit d'affaires, de tout ce tumulte extérieur, qui réveille les autres, moi, je ne sais par quelle force dépravée, je dors plus profondément que jamais. Heureux celui qui, au milieu de ses occupations entreprises pour Dieu, semble dormir à l'extérieur, mais qui au-dedans veille sans cesse en présence de son Dieu ! Il peut dire avec l'Epouse \ « Je dors « sans doute, « mais mon cœur veille (1). » Toutes les affaires du dehors ne troublent pas le repos intérieur de son âme ; son corps s'agite, mais son âme est en paix.

Pour réveiller l'homme endormi, nous le frappons d'abord du seul bruit de la voix ; nous le secouons ensuite de la main ; ces secousses réveilleut ceux que la voix seule ne peut tirer du sommeil. C'est ainsi que l'Epoux, voulant éveiller son Epouse endormie, fait d'abord entendre un cri et dit : « Lève-toi, hàte-toi, mon amie, ma colombe, ô la plus belle, et viens (2). » Elle entend confusément cette voix, et sortant un peu de son sommeil, elle dit: « La voix de mon bien-aimé (3)! » mais aussitôt elle retombe dans son assoupissement, et alors le Bien-aimé la secoue de la main, et « le sein de l'épouse tressaille à ce contact, et elle se lève précipi- « tamment pour ouvrir à son Bien-aimé (4); » « mais lui avait passé « et s'était éloigné (5). » Elle ne s'éveillait pas entièrement au bruit de la voix de son Epoux, le contact de ses mains la tira du sommeil.

Ainsi a continué d'agir envers nousja clémence infinie de notre Dieu, quand il veut éveiller les pécheurs endormis, il appelle d'abord cette àme, et si un simple appel ne suffit pas à l'éveiller, à son appel il ajoute des cris ; il appelle par des faveurs, il appelle par des inspirations, il appelle par des terreurs, et si malgré cela, notre sommeil continue, il élève sa voix, et redouble ses cris, il adresse à cette àme engourdie par le péché, les blâmes les plus sévères, il l'accable intérieurement de terribles reproches. « Vous « avez repris l'homme de son iniquité, dit le prophète royal, vous

(1) Cant., v, 2. — (2) Cant-, n, tO. - (3) Cant., nr 8. - (■'») Cant., v, 4. — (5) Cant., v, C.

« avez rendu son âme aussi faible qu'une toile d'araignée I . » A ces reproches de Dieu, l'aine, ne pouvant supporter le poids de ces terribles paroles, défaille toute entière, et se fond de tristesse et de douleur. Ah ! elle connaissait bien cette vérité, celle qui disait : ■ Mon àme s'est fondue dès que j'ai entendu la parole de mon Bien-aimé [%). » Si vous redoublez les paroles de reproches, « Seigneur, Seigneur, qui pourra les entendre (3)? » Qui pourra les soutenir? Ma conscience m'est témoin que parfois, ayant essayé de dissimuler pour ne pas comprendre la sévérité de vos paroles, de me distraire pour ne pas entendre vos reproches qui me remplissaient de crainte, tous mes efforts étaient inutiles et vains. Car. revenu à moi-même, « vous me tourmentiez, suivant la parole q de Job, de la manière la plus étonnante [4), » et la plus terrible. N'est-ce pas en effet une chose étonnante, que la justice divine fasse d'une âme pécheresse son propre bourreau, afin qu'elle se punisse elle-même du péché qu'elle a commis dans son orgueil? Est-il une chose plus étonnante que de voir une àme, à cause de son péché, tourmentée, déchirée, punie par ses propres affections, par ses propres passions, vengeant ainsi sur elle-même le Seigneur irrite. Spectacle prodigieux, pour les esprits angéhques ! l'âme se frappe elle-même, se déchire elle-même se flagelle elle-même, en présence de son Juge. Juge sévère, il ne cherche pas à l'âme d'autre bourreau qu'elle-même, il veut qu'elle-même se punisse de son péché. 0 puissance de ce Juge ! ô Roi des nations, qui ne vous redouterait, vous qui trouvez de tels vengeurs? Ah ! qu'il est malheureux celui que de telles clameurs ne peuvent éveiller; l'enfer, j'ose le dire, serait plus tolérable que ces remords de la conscience.

Et pourtant, il en est qui ne les entendent pas, ou qui feignent de ne pas les entendre. La bonté divine, se rapproche alors pour les frapper de plus près. Elle passe sa main à travers L'ouverture des désirs, el frappe cette àme qui hésite encore. Dieu la frappe par des chagrins, par des inimitiés, par la perte des biens temporels, par «les tribulations nombreuses et diverses. Ce pécheur en-

(1) Ps. KlZTin, 12. - (2) Caot., v, G. - (3) Ps. cxxix, 3. - (4, Jub, x, 16.

dormi ne sentira-t-il pas de tels coups ? Ah ! s'il ne s'éveille pas, c'est qu'il est plongé dans une léthargie profonde ; ce n'est plus le sommeil du péché, c'est le signe manifeste de la mort éternelle. La mort le saisira à ['improviste, au moment où il se croira le plus en sûreté. Nouveau Sisara. il se retrouvera, gisant à terre, le front percé du clou vengeur. Figure très-frappante du malheur qui arrive au pécheur obstiné ; il nous sera utile de la rappeler en peu de mots.

Sisara vaincu, fuyait à pied le combat ; Jahel, femme d'Haber, le rencontre, et lui donne une hospitalité meurtrière : au lieu deau, elle lui donne du lait pour apaiser sa soif: le breuvage assoupit le général, et Jahel aussitôt perça d'un grand clou le front de Sisara endormi.

Rappelez-vous Sisara, vous qui. vaincus dans la bataille, avez abandonné le camp du Seigneur ; rappelez-vous Sisara, vous religieux déserteurs de la vie militante du cloître, qui. comme Caïn, fuyant loin de votre Dieu, errez à l'aventure dans les larges sentiers de ce siècle. Dans votre fuite, vous trouverez Jahel venant à vous, la flatterie à la bouche. La sensualité par ses caresses, vous fera accepter son hospitalité meurtrière. Où peut habiter en effet le déserteur du cloître, le fugitif de Dieu, sinon dans la tente avilie de la chair. Le voyez-vous tout haletant de la soif des délices de ce siècle et de ces plaisirs du temps ? Hôtesse cruelle, la nouvelle Jahel, au lieu des eaux d'une pure fontaine, lui présente un vase plein d'un lait qui n'étanche pas sa soif, qui n'éteint pas ses ardeurs, mais qui le plonge dans un sommeil de mort. Le lait de ce vase, c'est la volupté de la chair, boisson funeste qui abrutit l'homme, qui l'endort si profondément qu'il ne reste plus rien de lui ; car ceux qui la boivent, tombent dans le plus profond oubli de Dieu et des choses de l'àme. La gloire éternelle, l'enfer, leur propre honneur, la pudeur elle-même, la religion méprisée, leur propre salut enfin ne leur vient pas même à la pensée ; toute raison, toute intelligence est endormie; ils sont plongés tout entiers dans les ignominies ténébreuses de la chair. Jahel les couvre encore au milieu de leur ignoble sommeil, <iu manteau de l'ignorance ; ils ne comprennent plus un sentiment honnête ; ils ne

voient ni la mort qui les menace, ni le juge qui les attend, ni le feu qui s'allume pour eux. jusqu'à ce que, frappés soudain par le clou de la mort, ils se voient cloués à terre et ensevelis dans l'enfer.

Les voilà donc prévenus par le juste jugement de Dieu, eu sorte qu'après avoir oublié le Seigneur pendant la vie, ils ne se reconnaissent pas eux-mêmes à la mort. Apres avoir dit : paix et sécurité. « la mort arrive tout à coup'l), » sans qu'ils puissent échapper; « ils passaient leurs jours au milieu des jouissances (2), » et au moment où ils y pensaient le moins, « ils sont descendus en « enfer. » Hôtesse trompeuse ! vie mensongère ! Malheur à celui qui ne redoute pas ton hospitalité ! Voilà tes soins envers tes hôtes; tu leur donnes une douce liqueur pour mieux les tuer ; tu les couvres de tes caresses pour mieux les égorger ; malheur à celui qui se fie à toi ! sa confiance lui sera funeste.

A quoi comparerons-nous cette vie, mes frères? Où trouverons-nous une chose qui lui ressemble *? La vie est semblable à une pièce de théâtre, à une comédie où l'on voit des rois qui ne sont pas rois, des soldats qui ne sont pas soldats, des religieux qui ne sont pas religieux, des villageois qui ne sont pas villageois : tout y est faux, tout y est revêtu d'un masque trompeur, jusqu'à ce que, la scène finie, les personnages déposés, le théâtre détruit, chacun apparaît dans sa réalité. Telle est. mes frères, la figure de ce monde ; tout y est plein de mensonges ; nous y jouons un rôle d'emprunt, jusqu'à ce que, le voile levé, la scène de ce monde finie, chacun se verra tel qu'il est. Cette fiction, cette comédie passera bien vite ; les siècles éternels brilleront dans leur vérité, et personne ne pourra se couvrir d'un personnage d'emprunt, personne ne pourra se cacher.

La vie est encore une statue à double face qui tourne rapidement sur elle-même, présentant d'un côté une figure vieillie et couverte de rides, et de l'autre un visage jeune, frais et brillant. Et cette statue ne se présente pas à tous dans la même taille ; elle se diversifie aux regards des divers spectateurs; elle s'offre aux uns sous

(1) Prov.,x\iN, 1. —(2) Job, xxi, 13.

une taille de géant, aux autres sous une taille de pygniée. Pour ceux qui passent leurs jours dans les plaisirs et dans les joies, ô Dieu infiniment bon, qu'elle parait petite ! comme sa taille est rétrécie ! c'est une vraie pygmée ; cette vie paraît toujours prés de sa fin, lors même qu'elle put compter au-delà des longs jours de Mathusalem. De toutes parts sur la terre, que de plaintes font entendre les enfants du siècle ! que de soupirs : que de gémissements ! Et pourquoi ? parce que leur vie de volupté ne se prolonge pas plus longtemps ; parce qu'il ne leur est pas permis de voir toujours et de posséder sans fin l'objet de leurs désirs et de leurs convoitises. Entendez leurs paroles dans le livre de la Sagesse : « Le temps de notre vie est court et plein d'ennui ; il n'est pas de « consolation dans la fin de l'homme, et l'on n'en connaît point « qui soit revenu des enfers. Nous sommes nés de rien, et après, « nous {serons comme si nous n'avions pas été. Notre vie passe « comme la trace d'un nuage ; elle s'évanouit, comme la nuée « qui fuit aux rayons du soleil, et que sa chaleur dissipe. Et notre a nom est oublié dans le temps, et personne ne garde la mémoire « de nos œuvres (I). »

Que ces paroles sont exactes ! quelles sont pleines de vérité ! mais écoutez ensuite leur erreur : « Venez donc, hàtons-nous « d'user des biens qui sont, et jouissons de la créature, par ce que « la jeunesse est rapide, enivrons-nous de vins exquis, couvrons- « nous de parfums ; ne laissons pas tomber la fleur de nos jours. « Couronnons-nous de roses, avant qu'elles soient fanées. Que nul « d'entre nous ne soit étranger à nos plaisirs, ne laissons aucune « prairie sans la fouler dans notre ivresse de nos pieds joyeux, « Laissons partout des traces de nos plaisirs ; c'est là notre part, « c'est là notre sort (2). »

Ah ! qu'il leur vaudrait bien mieux dire au contraire : notre vie est courte ; semblable à une nuée, elle s'évanouit rapidement, eh bien ! ne l'estimons pas plus que ce flocon emporté par un souffle léger, regardons-la comme un néant, cherchons-en une autre meilleure et éternelle. 0 folie ! Si les roses se fanent si vite, pourquoi

(OSag.,11, 1. -(2) Sag., u, 6.

en poser des couronnes sur vos têtes ? Ne savez-vous pas que. pour ces parfums d'un instant, vous devez subir d'éternelles infections? Quelle démence que de se couronner de roses qui se fanent, de se couvrir de parfums qui se corrompent ! « Mangeons, disent-ils, et a buvons, car nous mourrons demain [I). » Ah '. plutôt, parce que nous mourrons demain, ne mangeons plus, ue buvons plus, « tract vaillons ardemment pour la nourriture qui ne périt jamais Hélas ! si leur esprit n'était pas si aveuglé, tels sont les conseils salutaires qu'ils formeraient pour leur bonheur. C'est ainsi qu'ils sont le. jouet de cette vie trompeuse.

A d'autres, au contraire, la vie dans ses mensonges parait longue et sans tin. Comme l'ombre du soir, qui, au déclin du soleil, faible, d'abord au pied de la montagne, s'étend ensuite au loin dans la vallée, ainsi se montre la vie à ceux qui sont dans l'affliction et dans la souffrance, et passent leurs jours dans la douleur. N'avez-vous pas vu des religieux fatigués par les veilles et les jeûnes, affaiblis par une longue pénitence, se laisser accabler par l'ennui de la vie présente, et se plaindre amèrement de sa longueur? 0 combien de temps ejicore, s'écrient-ils, durera cet interminable martyre de la vie ? Jusqu'à quand porterons-nous un poids si accablant ? Ne serait-ce pas assez de deux ou trois ans ? Qui pourra pendant soixante ans soutenir une vie si pénible? Si du moins c'était le désir de la vie future qui les fit parler de la sorte, ces paroles pourraient être des paroles de sagesse, car le prophète lui aussi s'écriait: « Hélas! « que mon pèlerinage est long 3 ! » Mais se plaindre ainsi à cause du travail, c'est une folie. Le sage laboureur se plaint-il de la longueur d'un temps favorable à la semence? Et toi, ô homme, toi qui attends des fruits immenses de tes labeurs, tu oses te plaindre de la longueur du temps donné pour le travail !

Mais la vie présente est-elle si longue en réalité? Le saint

homme Job la voyait bien autrement : « Les jours de l'homme sont

iurts, disait-il > : » et, parlant de lui-même, il ajoute :« Mes

» jours sont passés plus vite qu'un coureur : ils sont passés, comme

(1) Isaîe, xnij i •;. - (2) S. J >o, ti, 27. - (3) Ps. cxu 5. — i, Job,

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